les Arabes Bagaras, qui opèrent du côté du Nil Blanc, vers le 13e degré
de latitude nord. Ce fut vers cette direction que notre hardi coureur de
plaines se rendit, accompagné de sa jeune épouse, non moins aventureuse
que lui et décidée à le suivre à travers tous les périls.
Robert n'avait du reste attaché aucune importance à la prophétie du
bandeau royal, et s'il racontait souvent cette étrange découverte,
c'était pour en sourire et sans qu'il en fût réellement impressionné.
* * * * *
Parvenu avec une nombreuse escorte au centre même des chasseurs
d'ivoire, en une tribu favorable, il organisa sa première expédition
pour le lendemain matin même de son arrivée.
La chasse qu'il se proposait de faire consistait en une sorte de combat
loyal à la lance; l'homme à cheval, muni d'un bambou ferré, part à la
découverte, accompagné d'un ou de deux autres cavaliers tout au plus.
Lorsqu'une troupe d'éléphants se présente, le cavalier le plus habile
choisit celui dont les défenses sont le plus formidables et engage le
combat à l'avant, tandis que le second cavalier poursuit le pachyderme
par derrière. La lourde bête s'élance sur le cheval, et le chasseur doit
être assez adroit, assez fort, assez souple et rusé pour mettre pied à
terre en plein galop avant que son coursier ne soit atteint et pour
plonger d'un coup sûr et violent le fer de la lance dans l'abdomen de
l'éléphant, puis il lui faut rattraper son cheval et remonter en selle
avec une désinvolture que n'auraient pas beaucoup d'écuyers de cirque.
Pour que l'éléphant soit hors de combat, il est nécessaire que sa
blessure ait été faite assez large pour que ses entrailles s'échappent
aussitôt et paralysent sa marche. Vous jugez de la difficulté d'un tel
tournoi.
[Illustration]
Le premier coup d'essai fut pour Robert un coup de maître: il mit
cruellement à mort deux de ces innocents colosses si doux et si
intelligents. Il se jugeait donc invincible.
Quelques jours après, il repartait en guerre, laissant sa jeune femme à
l'arrière, sous bonne escorte. Accompagné d'un seul Arabe, il rencontra
une bande de pachydermes, parmi lesquels il distingua un énorme mammouth
qu'il attaqua aussitôt. L'animal s'échappa, il le poursuivit. Abandonné
par son compagnon et sautant sur le sol, il s'apprêtait à larder sa
victime d'un coup frappé dans les règles prescrites, quand il eut le col
saisi par la trompe vigoureuse du géant, qui, avec des mugissements
stridents de vainqueur, l'éleva en l'air, le frappa à terre à dix ou
douze reprises, puis le piétina sans merci, se roulant sur le cadavre de
son assaillant comme un chat gigantesque qui joue sur un tapis,
l'aplatissant, le laminant, le pulvérisant de tout son poids de lourde
machine, avant de reprendre, d'un trot léger et comme caoutchouté, le
chemin des grandes lianes.
Lorsque les Arabes de l'escorte arrivèrent sur le lieu du combat, ils ne
trouvèrent trace de cadavre et ne virent plus qu'une flaque de sang, ou
plutôt une boue sanglante, parmi les herbes écrasées.--Du corps de
l'infortuné Robert Magrin, il ne restait rien, rien, moins que rien.
C'est à peine si creusant le sol du bout de sa lance, un Arabe Bagaras
parvint à retrouver une toute petite clavicule du cou, fragment bien
léger d'un mari si brave, le seul témoignage que sa veuve inconsolable
put rapporter en Angleterre au retour de ce néfaste voyage de noces.
Ainsi se trouva réalisée la prédiction fatale inscrite sur le bandeau
d'or du roi d'Égypte _Na-Lou-Pa_ de la XIIe dynastie.
_Pulvis et umbra manent!_--dit en manière d'exode lord L***, que ce
récit semblait avoir assombri.--Ne violons pas les sépultures, mon ami,
et conservez les croyances que vous a inspirées l'article de l'écrivain
allemand que vous me signaliez tout à l'heure. Recueillir des cendres
humaines est chose néfaste; les morts attirent la mort, cela est
indiscutable et, sans aller plus loin, remarquez, je vous prie, qu'il
est peu d'enterrements qui ne soient homicides pour quelqu'un de ceux
qui les suivent.
[Illustration]
[Illustration]
TABLE DES CONTES
Pages.
A Albert Robida, imaigier, Épistre dédicatoire I
Un Almanach des Muses de 1789 1
L'Héritage Sigismond 19
Le Bibliothécaire van der Boëcken, de Rotterdam 37
Un Roman de chevalerie franco-japonais 55
Les Romantiques inconnus 75
Le Carnet de Notes de Napoléon Ier 97
La Fin des Livres 123
Poudrière et bibliothèque 147
L'Enfer du chevalier de Kerhany 169
Les Estrennes du poète Scarron 189
Histoires de Momies (récits authentiques) 199
[Illustration]
[Illustration:
Ces honnestes _Contes pour les Bibliophiles_
Élaborés en amical tournoi
par deux fantaisistes chevaliers de la plume et du crayon
ONT ÉTÉ
ACHEVÉS D'IMPRIMER
Sur les Presses de l'Ancienne Maison Quantin
A PARIS
Ce vingt-sept novembre 1894]
End of Project Gutenberg's Contes pour les bibliophiles, by Octave Uzanne