le Chevalier; c'était à l'extrême gauche, le suprême du genre, le _nec
plus ultra_ de la dépravation et à la fois du luxe artistique des livres
et des gravures; _les OEuvres badines d'Alexis Piron_ touchaient
_l'Amour en Vingt Leçons_ et le _Meursius François_; _l'Arétin_ y était
représenté par le _Recueil de postures érotiques d'après les gravures à
l'eau-forte d'Annibal Carrache_; par l'_Alcibiade Fanciullo à Scola_;
par l'_Arétin français_ et par le livre dit: _Bibliothèque d'Arétin_;
près du _Divus Arétinus_, je remarquai _Félicia ou Mes Fredaines_;
_Monrose ou le Libertin par fatalité_; _les Monuments de la vie privée
des Douze Cæsars_ et les _Monuments du Culte secret des Dames Romaines_;
plus loin, je vis _Justine ou les Malheurs de la vertu_; _Cléontine ou
la Fille malheureuse_; _Juliette ou la suite de Justine_; _le Portier
des Chartreux_; _la France fout..._; _la Philosophie dans le Boudoir_;
_les crimes de l'Amour ou le délire des Passions_; en un mot, toutes les
oeuvres folles du Marquis de Sade, en éditions originales, avec reliures
à petits fers de torture.--J'allais me livrer au plaisir de regarder les
manuscrits et les dessins originaux; je mettais la main sur l'un des
trois exemplaires connus du _Recueil de la Popelinière_: _Tableaux des
Moeurs du Temps dans les différents âges de la vie_, 1 vol. grand
in-quarto; j'admirais les vingt gouaches mignardement impudiques de
Carême, la vignette des _nègres prosternés_ lorsque le possesseur de
cette étonnante rareté se présenta:
[Illustration:
LE TABLEAU DE FRAGONARD
LES FRICATRICES
Dont il est parlé dans ce conte, a été gravé en taille-douce
dans le format de cet ouvrage
TIRÉ A 300 EXEMPLAIRES
(Le cuivre détruit après tirage.)
Ces épreuves sont vendues à part chez l'éditeur,
la nature du sujet n'ayant pas permis de le divulguer en l'insérant
dans cette édition.]
[Illustration]
«Ah! ah! s'écria-t-il, vous n'y allez pas à la légère, mon cher enfant;
non seulement vous avez vu la droite, le centre droit, la gauche de mon
cabinet, mais encore vous contemplez en vrai gourmet, en délicat
amoureux de la chose, la merveille des merveilles, le plus rare de mes
livres rares après l'_Anti-Justine_ de Restif de La Bretonne. Savez-vous
bien que la possession de mon _La Popelinière_, imprimé sous les yeux et
par ordre de ce fermier général, m'a coûté environ dix ans de
recherches, dix longues années de fatigues et de luttes et trois mille
écus sonnants?»
--C'est à peu près le prix de mon Fragonard Lesbien, sans omettre les
luttes et les fatigues, soupirai-je avec intention.
--Vous n'allez pas, je suppose, me proposer un échange?
--Qui sait?
--Ne plaisantons point, interrompit avec un bienveillant sourire le
bonhomme, sursautant à l'idée de se séparer de son ouvrage préféré; mon
La Popelinière, voyez-vous, mon ami, ne sortira jamais, moi vivant, de
ce cabinet. Ce livre a son histoire et ses parchemins. Bachaumont, qui,
dans ses _Mémoires secrets_, a raconté le scandale de sa découverte par
l'héritière du mari de Mimi Dancourt, l'estimait déjà plus de vingt
mille écus tant en raison de sa rareté que pour la perfection des
tableaux qu'il contient. Le roi Louis XV fit saisir cet exemplaire par
l'entremise de M. de Saint-Florentin; il se plut à le regarder et à le
lire en compagnie de cette délicieuse drôlesse qui eut nom la Du Barry;
que de contacts illustres n'a-t-il pas subi depuis, et combien curieuse
serait l'étude de ses pérégrinations jusqu'à l'heure où il fut retrouvé
dans la fameuse cassette de fer des Tuileries!
De France, il passa en Russie; on le trouve catalogué parmi les livres
précieux du prince Galitzin, en 1820, à Moscou; vendu à l'amiable sans
avoir été exposé, il traversa la Manche, resta quelques années en
Angleterre, revint à Paris chez le baron Jérôme P..., qui, pris de
scrupules religieux sur ses vieux jours, me le céda enfin il y a déjà
dix ans. Croyez-vous qu'on puisse se défaire d'un si glorieux
aventurier?
--Cependant, hasardai-je, après vous?...
--Après moi, la fin du monde, comme disait le _Bien-Aimé_! Qu'importe le
_post mortem_! Toute jouissance est viagère, je le sais, mais je sens
que mes passions ne me quitteront point avant que je ne les abandonne,
et cet ouvrage _superlatif_ m'enchante plus que je ne le saurais dire.
Ce n'est point tant les fines et voluptueuses gouaches _arétines_, ni
les postures damnables des dernières compositions qui m'attachent à cet
exemplaire unique, ce sont plutôt, vous ne le croirez pas, les tableaux
de moeurs du début qui révèlent une si exquise pénétration du XIIIe
siècle.
Mon imagination, lorsque je les regarde, part en bonne fortune vers ces
temps défunts dont il me semble être le dernier roué survivant, car je
me sens en exil de ce siècle poudré...; tenez, par exemple, regardez
dans les premières pages ce tableau incomparable du _Parloir d'un
couvent_; cela est convenable à tous points de vue, mais où trouver
ailleurs un document aussi gracieux, aussi vivant, aussi typique!
Citez-moi un peintre d'avant votre affreuse Révolution, un seul qui ait
rendu aussi ingénieusement et fidèlement un coin de vie sociale. Il y a
bien le coquet Pietro Longhi, le malicieux Vénitien, qui nous aide par
ses peintures à interpréter Casanova de Seingalt; mais, en France, la
mythologie de l'art semble avoir empêché la reproduction des milieux
divers de la société élégante.--_Tableaux des moeurs du temps_, dit le
titre, et il n'est point menteur. Je regarde parfois durant une heure
entière quelques-unes de ces gouaches expressives. Je revois cette vie
de couvent qui ne faisait que pimenter l'amour profane des recluses, et
ce livre m'est d'autant plus précieux qu'il m'est comme une fenêtre
ouverte sur ce divin XVIIIe siècle que, vous aussi, me semblez adorer
pour tout ce qu'il contient d'humanité légère, souriante, et dont au
demeurant la morale n'était point pire qu'en cette présente époque
ennuyeuse et ennuyée.
Conservez donc votre tableau d'anandryne, mon ami, comme je conserve cet
exemplaire de fermier général; venez le voir quand il vous plaira, et
sans rancune, n'est-ce pas?
V
Quelques jours plus tard, l'aimable chevalier de Kerhany se faisait
annoncer dans ma modeste bibliotière dont il avait pris la peine de
faire la pénible ascension à hauteur de grenier. Il m'apportait sous son
bras une collection de vingt petits _Cazin_ rarissimes, reliés en
maroquin rouge, aux armes de la Pompadour.
Je fus, je l'avoue, touché de la démarche du vieux beau, plus encore que
de son princier cadeau. Le bonhomme, sous ses ridicules apparents,
dissimulait un esprit d'élite, une extraordinaire érudition, un coeur
indulgent et généreux. Il avait réellement conservé cette jeunesse
morale, impétueuse, qui s'enthousiasme et se prodigue au contact des
beautés littéraires et artistiques, et il semblait se plaire dans mon
humble garçonnière, alors éclairée sans obstacle par un radieux soleil
de mai; il me demanda à voir le fameux tableau des _Deux amies_ du divin
Fragonard, bien en lumière à ce moment dans une pièce voisine; et quand
il fut en présence de cette oeuvre rose et ambrée, d'une volupté
discrète, montrant l'une des deux pécheresses comme prostrée dans une
reconnaissance de vaincue, son admiration n'eut plus de bornes; elle
éclata en termes puissants, en gestes désordonnés:
--_Per dio_, que c'est beau! Mais je n'ai rien vu d'aussi finement
capiteux! Cette brune adorable aux formes amenuisées, au sourire
vainqueur, montre-t-elle assez la fierté de ses caresses meurtrières, et
son attitude d'amante active, sûre de son art, n'est-elle pas
supérieurement peinte, et avec quel esprit de facture que n'ont plus nos
déplorables barbouilleurs modernes!... Et l'amie blonde, aux yeux
mi-clos, railleurs, polissons, noyés de délices, ne dit-elle pas très
languissamment en quelle agonie de plaisir elle s'effondre inerte,
respirant à peine, la nuque brisée et les lèvres lubréfiées,
scintillantes encore des baisers reçus et donnés?... Et vous avez trouvé
cette toile capitale pour quelques louis, «sous crasse», il est vrai,
chez un brocanteur du Marais! Il faut vraiment que je vous aime bien,
pour ne pas vous envoûter de mon envie la plus féroce... C'est du
Fragonard quintessencié, vous m'entendez bien, du Fragonard amoureux,
subtil, enjoué, du Fragonard de petite maison... du Fragonard _di primo
cartello_. Ah! je gravirai souvent vos étages, mon ami, pour venir me
repaître de nouveau de cette incomparable peinture des vierges du
mal!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'épargnai au chevalier de nouvelles ascensions. Le Fragonard lui était
envoyé dès le lendemain matin, avec un billet très catégorique lui
garantissant l'usufruit de ce tableau et qui le mettait en situation
d'accepter le cadeau.
Il y a vingt ans de cela, hélas!--Depuis lors, le pauvre vieux libertin
s'en est allé faire la fatale enquête à laquelle nous sommes tous
condamnés sur le paradis de Mahomet; il mourut un matin de novembre
d'une incertaine maladie que d'indécis médecins étiquetèrent de noms
différents et sans valeur:--la vérité, c'est qu'il était usé jusques à
la trame et qu'il n'avait plus que faire ici-bas. Son testament me
désignait pour héritier de son La Popelinière et de quelques autres de
ses livres maudits; mais ma curiosité fut vite satisfaite; je conservai
quelques années les précieuses reliques de ce pilier d'enfer, puis mon
esthétique changea d'objet; mes goûts vagabonds ne s'accordaient plus
avec la passion paisible et sédentaire des vrais bibliophiles. Mon
cosmopolitisme épris de vie active, de plaisirs militants, d'idées
générales, devint hostile aux habitudes casanières, et je me sentis peu
à peu poussé, en regardant la carte du monde et la brièveté de la vie, à
me défaire de mes livres et objets d'art. _Le Tableau des moeurs du
temps_, cédé à l'amiable et _Sous le manteau_, fit partie d'un _Grenier_
célèbre dans le monde des amis du bouquin; il devint la propriété d'un
_Toqué_ mort tout récemment, et à la vente duquel il fut acquis par un
riche amateur bordelais, qui le possède sans doute encore à l'heure
actuelle.
Le tableau des _Fricatrices_ eut un sort moins agité; il est aujourd'hui
accroché dans l'artistique demeure d'un de mes vieux amis d'enfance,
très épris d'art ancien et qui fait profession du goût le plus délicat.
M. Emile R..., directeur d'un grand théâtre parisien, est le possesseur
de cette saphique peinture qu'aucun musée public ne saurait exposer.
Livre et tableau, je l'avoue, ne m'ont point fait un grand vide; la vie
de certains hommes est trop remplie d'événements, de sensations pour
qu'ils puissent regretter profondément le départ des choses qui firent
partie du décor de fond de leur jeunesse. La possession de tout bibelot
cesse vite d'être une joie pour devenir une vanité superflue, mais je ne
puis encore évoquer sans tristesse le souvenir du dernier roué de
France, et l'ombre de cet inquiétant érotomane, le chevalier de Kerhany,
se profile toujours en silhouette nettement accusée sur le transparent
lumineux du passé. La mesquinerie et l'ignorance des hommes que l'on
coudoie incessamment ne sert qu'à grandir dans notre esprit la valeur de
ceux qui eurent le courage de leur originalité et qui s'en sont allés
incompris, bafoués, ridiculisés par la multitude des imbéciles.
Pauvre chevalier! Pauvre vieux Céladon qui semblait échappé d'un roman
d'Urfé revu et augmenté par de Sade!
[Illustration]
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
LES ESTRENNES
DU POÈTE SCARRON
_Lettre à Mme la Baronne de X***_
Saint-Louis en l'Isle,
Paris.
Paris, 1er janvier 1828.
La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier!
cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite
Baronne?
C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis
XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse.
Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran
japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez
affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, perdue en plein rêve,
et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit
tourner doucement la tête de mon côté.
[Illustration: Mademoiselle de Lenclos en ses jeunes années distrait la
vieillesse du Grand Sully, son voisin de la rüe Sainct-Antoine]
C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne, ils
dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre oeil fixe
s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite,
vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à
vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.
N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables
roses de votre mignonne cervelle?
Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée
de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on
n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et
monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange, tribut de ce jour stupide,
attentaient à la vie du promeneur; sur le seuil de leurs portes, mines
revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.
[Illustration: Mademoiselle de Lenclos cause Mathémathiques & Théologie
avec Mr Blaise Pascal]
Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me
mettre à vos côtés!--Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers
moments; ce n'étaient qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum!
que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances!
Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les
tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,--tantôt me
frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et
lançant des roulades grelottantes de _brrr_ à morfondre un rocher.--Mon
adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!
Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés
et timides dans leur joli nid,--votre silence fut moins complet,--mon
attitude fut plus décente.
[Illustration: Mademoiselle de Lenclos et Julio Mazarini]
Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces;
c'était de l'ambroisie.--Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de
langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de
malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les
anciens poètes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde
brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon
était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en
camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été
pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse pas mis à
_Crébillonner_ avec vous.
[Illustration: Mademoiselle de Lenclos & Monsieur le Prince]
Combien je vous sus gré, du fond de mon coeur, de n'entrevoir chez vous
ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez
Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et
je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de
l'an.
Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat
service de Saxe à portée de la main.
--Un nuage de lait? me disiez-vous.
--Mille grâces?
--Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la
conversation; savez-vous bien que vous devenez très indiscret; mais,
tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est
l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?
Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les
saints, je vous citais: _Musset_, _Lamartine_, _Hugo_, _Gautier_, ainsi
que toute une pléiade de poètes modernes; et vous, dodelinant de la
tête, avec de fines roueries dans l'oeil, vous ne me disiez pas une
fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»
Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms
d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres,
ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux.
Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de
littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.--C'était à
damner un Bibliographe; vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle
que Mme de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête,
quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette
renversante apostrophe:
--Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?
--La belle question! Scarron le bouffon, Scarron _le malade de la
Reine_, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron
_le raccourci de toutes les misères humaines_, Scarron enfin... et c'est
avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que
celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre
serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.
Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poète, et,
gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;--les
demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:
--Quel est le volume de Scarron que je lisais?
--_Le Roman comique_, parbleu!
--Fi donc!
--_Le Typhon_?
--Point.
--_Le Virgile travesti_?
--Nenni.
--_Jodelet duelliste_!
--En aucune façon.
--_Les Épistres chagrines_?
--Pouvez-vous le penser?
--_Les Nouvelles_?
--Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les
_Poésies_ du sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous
l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je
tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers
de ce cul-de-jatte rabelaisien.
[Illustration: Le grand Cardinal lit ses tragédies à Mademoiselle de
Lenclos.]
--Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à
ce sujet, mon humble avis, contrôlé et appuyé par...
Mais le livre déjà était ouvert;--placée dans l'attitude du Mascarille
des _Précieuses ridicules_, et avec des grâces toutes féminines, vous
tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt
levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»
Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée, ô ma
belle précieuse! et, maîtrisant mon émotion, j'écoutai:
A MADEMOISELLE DE LENCLOS
ESTRENNES
O belle et charmante Ninon,
A laquelle jamais on ne répondra: Non,
Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,
Tant est grande l'authorité
Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,
Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.
Ce premier jour de l'an nouveau,
Je n'ai rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau
De quoi vous bastir une Estrenne;
Contentez-vous de mes souhaits:
Je consens de bon coeur d'avoir grosse migraine
Si ce n'est de bon coeur que je vous les ay faits.
Je souhaite donc à Ninon
Un mary peu hargneux, mais qu'il soit bel et bon,
Force gibier tout le carême,
Bon vin d'Espagne, gros marron,
Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,
Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.
Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques;
quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que
votre regard était vif, pendant la lecture de ces _Estrennes_! J'oubliai
presque Scarron et je négligeai de le maltraiter:--véritable magicienne,
vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux
siècles en arrière, parmi cette société polie où les petits poètes,
même, savaient donner de si galantes étrennes.
Je revis Ninon, sa cour brillante et ses _passants_ de qualité: le Comte
de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de
Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville,
Saint-Évremont et tant d'autres.
Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans
la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme,
par le coeur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.--J'étais
environné de beaux esprits, parmi lesquels votre cher Scarron, alors
ingambe, alors _petit collet_, courant de groupe en groupe avec cette
bonne humeur, cette gaieté bouffonne et cet atticisme pimenté de sel
gaulois.
[Illustration: La Marquise de Sévigné & Ninon ont une violente querelle
en pleine Place Royale.]
Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient
repris leurs ébats mutins, et votre oeil noir reflétait purement le
temps jadis.
Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps
incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie,
toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire,
murmurant faiblement en cadence:
O belle et charmante Ninon...
Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs!
c'était à qui réciterait le plus d'_Estrennes_, jusqu'à ce que, la
mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.
[Illustration: Le Sieur Scarron, qui fut premier mary de Madame de
Maintenon, est forcé par la jalousie du Grand Roy de feindre d'être
cul-de-jatte. Amsterdam 1716]
Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les _Parnasses
d'antan_, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant,
nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous
nos chers poètes.
Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures
du matin! Nos regards étonnés se croisèrent; les miens disaient: «Il
fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est
sombre; il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre oeil
était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette,
lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.
[Illustration: Mademoiselle de Lenclos âgée de 99 ans et demi fait au
jeune Arouet quelques confidences sur le Siècle de Louis XIV.]
L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon
triste logis de célibataire!--Jamais amoureux transi ne s'en revint plus
chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un
oeil.--Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin,
Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron que vous teniez
dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les
courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que
j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé
par mille petits fantômes qui labouraient mon coeur et mon esprit.
Il y a un an, jour pour jour; mon coeur a fait des économies,
souvenez-vous-en!
Si la légende de la Belle au Bois Dormant pouvait être vraisemblable, ce
soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me
présenterais chez vous;--je vous trouverais seule dans votre grand salon
Louis XV,--seule devant un bon feu,--seule sur une causeuse,--mais...
Mariette aurait congé;--pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais
en main un curieux volume porteur de mon _ex libris_... Ce serait à
votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce:
O belle et charmante Ninon,
A laquelle jamais on ne répondra non!...
HISTOIRES DE MOMIES
RÉCITS AUTHENTIQUES
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
HISTOIRES DE MOMIES
RÉCITS AUTHENTIQUES
Les volontés des morts sont des lois souveraines.
DUCIS.
I
Le comte W*** était, il y a quinze ans, lorsque pour la première fois je
m'arrêtai à Vienne, ce qu'il est convenu d'appeler un _fashionable man_.
A peine quadragénaire, beau garçon sans affectation, c'est-à-dire beau
mâle et non bellâtre, très bien en cour, ayant une grande influence
morale sur le prince héritier; il était connu, aimé et apprécié à la
fois des sportsmen, des femmes du monde, des artistes ballerines et de
l'Opéra, des archéologues ainsi bien que des érudits, et tous les
peintres de la moderne Autriche, Mackart en tête, le citaient volontiers
comme le plus généreux Mécène des arts contemporains.
Le comte W***, dans sa somptueuse demeure de Herrengasse, avait, à cette
époque, réuni une des plus curieuses galeries d'objets d'art d'Europe.
Possesseur d'une immense fortune, allié aux premières familles de
l'Empire austro-hongrois, doué d'un flair de bibelotier hors ligne, il
accumulait chaque jour sur toute l'étendue de ses domaines le butin de
ses recherches; car le comte «travaillait dans le grand».