talons; le soulier mince, effilé, découvrant le bas de soie, le visage
rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle
d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un oeil
éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le
stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet
admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni,
avec cette légende spirituelle et réaliste: «_Mauvais sujet qui pourrait
être son propre grand-père._»
[Illustration]
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard apeuré
tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il semblait
agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des
mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui
brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses
joues.--On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme
à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles:
«L'avez-vous?--Non, répondait-on.--Pensez-y, n'est-ce pas?» reprenait-il
avec découragement, et il se retirait.--Un coupé de couleur claire,
tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la
porte; notre Bibliophile marquis de Carabas y montait; la portière se
refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan
qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une
vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on,
assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et
d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et
toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son
intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots
dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait en son _home_, au dire
de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les
roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté,
car tout cela sentait fort le roussi.--De fait, le Chevalier était assez
demi-mondain, il se rendait de temps à autre au Bois, et, les soirs
d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.--Les
déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze
bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu
libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la
Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de
rats à l'ambre les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées
dont ses poches étaient toujours pleines.
[Illustration]
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma
puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des
stoïciens, le fameux _Sequere Deum_. Je m'aperçus en effet que le destin
sait nous guider, car, en cette occasion, il ne tarda à me servir à
souhait.
II
Je me trouvais un soir dans une de ces grandes fêtes parisiennes,
brillantes et tapageuses, chez une artiste célèbre où un de mes amis
m'avait conduit.--Presque abandonné dans un petit salon d'un rococo
exquis, tout parfumé de couleur locale, renversé dans une quiétude
parfaite sur le coussin d'un divan japonais, je me laissais bercer par
une valse languissante, dont les accents m'arrivaient affaiblis, comme
tamisés par le lointain et les lourdes tentures; tout en regardant avec
distraction un plafond délicieusement composé dans le goût de Baudoin,
j'avais presque perdu la notion du lieu ou j'étais céans, lorsque, tout
à coup, près de moi, sur le même divan, dodelinant de la tête et
marquant du bout de sa bottine vernie le rythme de la danse, je vis,
dans l'élégance du frac, le gardénia à la boutonnière, le plastron de
chemise tout chargé de diamants, mon mystérieux Bibliomane, le Chevalier
Kerhany, qui paraissait, lui aussi, fort peu s'inquiéter de ma
présence.--Je ne me demandai pas comment il était venu là sans que je
l'entendisse approcher; je pensai de suite que l'occasion me frôlant de
son unique cheveu, je devais le saisir en toute hâte et m'y cramponner;
aussi, toussant légèrement pour éveiller son attention et mieux affermir
ma voix:
--Quelle voluptueuse et adorable chose que la valse allemande!
murmurai-je, afin d'engager la conversation.
--Adorable! adorable! dit-il simplement, sans abandonner son
laisser-aller de tête et de bottine.
--Il n'y a que Strauss de Vienne, repris-je, pour concevoir et écrire
ces motifs entraînants, vifs, colorés, qui fouettent le sang, qui
empoignent et font passer un chaud frisson du coeur aux jambes.
--Il n'y a que Strauss, en effet, soupira-t-il comme se parlant à
lui-même;... cependant Gungl's.
--Ah! Gungl's, fis-je, charmant compositeur.--_Le Rêve sur l'Océan_ est
une oeuvre tournoyante d'harmonie.
--Tournoyante d'harmonie; oui, pirouettante d'harmonie, me répondit-il
avec laconisme, comme fâché d'avoir à me parler.
--Il y eut un silence;--mon voisin de divan, renversé en arrière, avec
une moue d'ennui, sifflotait une sorte de menuet.--Je ne perdis pas
courage et fis un nouvel effort:
--Si belle que soit la valse de perfection moderne, hasardai-je, elle ne
laisse pas de faire regretter très vivement aux délicats ces mélodies du
XVIIIe siècle, mélancoliques, naïves et simples, si séduisantes par le
caractère, si pénétrantes de pensée et si gracieuses, bien que fluettes
de style.
Il souriait, semblant m'écouter avec plaisir et même m'approuver.--Je
continuai:
[Illustration]
--Est-il rien de comparable aux Quintettes de Mozart, aux Gavottes de
Rameau, aux Menuets de Boccherini et de Reicha, aux Symphonies de Haydn
et de Beethoven, aux Préludes, aux Rondos, Duos, Quatuors, aux
Concertos, aux Thèmes variés composés vers 1725, et plus tard par tant
de charmants musiciens aujourd'hui ignorés pour la plupart?
--Et les airs pour fifre! et les douces romances! et les motifs pour
clavecin! fit le Chevalier en se redressant subitement; les motifs pour
clavecin, Monsieur, que de verve amoureuse! que de charmes alambiqués!
que de légèreté et en même temps que de nonchalance! Hélas! le piano
rend mal toutes ces jolies choses, et je préférerais mille fois les voir
exécuter sur le clavier de quelque grêle et chevrotante Épinette que sur
le meilleur Pleyel du monde.
--Sans compter, dis-je, faisant brusquement diversion à la conversation,
sans compter que les Clavecins étaient des meubles ravissants, décorés
avec un art incomparable par des artistes sensualistes tels que Boucher,
Pater, Lancret, Watteau...
--Ajoutez Fragonard, reprit mon interlocuteur avec passion, Fragonard,
ce peintre divin des lubricités folles, des voluptés égrillardes et
spirituelles, Fragonard qui connaissait si profondément la science du nu
et des décolletés piquants, Fragonard, ce Grécourt de la peinture;
ajoutez Fragonard: je possède un clavecin, un bijou, sur lequel il a
tracé des scènes adorables, de charmants camaïeux signés de son nom.
[Illustration]
--Je n'ai qu'une toute petite toile de ce maître, osai-je dire
modestement, mais c'est une oeuvre si blonde de ton, si mignarde dans
son déshabillé, si étonnante de facture, si parfaite d'ensemble, et
enfin si grivoise de composition, que je la tiens pour une merveille
véritable.
--Le sujet, quel est le sujet? me demanda le Chevalier hors de lui,
possédé d'une furieuse curiosité à l'idée de grivoiserie du
tableau.--Quel en est le sujet, je vous prie?
--Le sujet, mon Dieu, cela est très délicat, répondis-je lentement; vous
avez lu Brantôme, n'est-il pas vrai?
--Ses _Dames galantes_ sont pour moi un véritable bréviaire.
--Alors, repris-je, après ce cynique aveu d'impiété, vous y avez vu
décrit le sujet de mon Fragonard, dans le _Discours premier_; vous
l'avez lu dans la cent dix-neuvième épigramme de Martial, livre I, qui
se termine par ce vers:
_Hic ubi vir non est, ut sit adulterium._
Vous l'avez lu dans Lucien, dans Juvénal; enfin mon tableau représente
les _fricatrices_, d'aimables lesbiennes, _Donna con Donna_.
[Illustration: LA COURTISANE AUX ENFERS]
La figure du Chevalier Kerhany était bouleversée; ses yeux demi-morts
avaient repris un éclat surprenant; ses lèvres s'agitaient d'étonnement,
et une légère sueur ravinait son visage.
--Vous avez un tel tableau de Fragonard! exclamait-il avec admiration;
un sujet si bien traité par un tel maître,--que ce doit être piquant,
espiègle, délicatement compris!
Il s'approchait plus près, me demandant des détails; il insistait sur
les moindres choses, et dans l'ivresse de savoir et peut-être le désir
de posséder plus tard, il m'accablait de prévenances.
Ayant voulu prendre par la curiosité cet érotomane effréné, j'avais
touché juste; il avait bondi à la description d'un sujet érotique, et
déjà il s'apprêtait à me réclamer de nouveaux renseignements sur
l'origine de cette oeuvre d'art, lorsque la foule inonda le petit salon
dans lequel nous nous trouvions retirés; la valse venait de finir, le
Chevalier fut enjuponné par quelques jolies femmes qui vinrent prendre
place à ses côtés.--L'intimité était rompue.
Sur la fin de la soirée je le rencontrai, et, après un échange mutuel de
politesses, il me remit sa carte en m'assurant du plaisir qu'il
éprouverait à me faire bientôt les honneurs de sa Bibliothèque.
III
Quelques jours après, je sonnais à l'huis du Chevalier de Kerhany, dont
l'hôtel était situé sur le boulevard Haussman;--un grand diable de
laquais vêtu de panne écarlate vint m'ouvrir.--Je traversai d'abord une
vaste pièce, sorte d'atrium décoré en style pompéien, où se trouvaient
rangés des meubles romains de tous les genres; j'aperçus l'_accubitum_,
le _biclinium_, le _triclinium_, orné de ses _plagula_, le _lectulus_,
et même le _subselium_, le _seliquastrum_, le _scabellum_ et autres
sièges fidèlement copiés d'après l'antique.--Le Chevalier était visible;
il se tenait dans un petit fumoir tendu de soie vieil or capitonnée de
satin bleu. Il me reçut avec la plus grande cordialité, me félicitant de
n'avoir pas craint de le déranger. Nous parlâmes art et littérature, ou
plutôt femmes, car toute l'esthétique de mon Érotomane semblait se
réunir et se résumer dans l'éternel féminin; il ne voyait la musique, la
poésie, la peinture que dans un sens de corrélation voluptueuse qu'il se
plaisait à établir malgré lui entre tous les chefs-d'oeuvre et l'amour
des filles d'Ève;--prenant chaque génie en particulier, il me montrait
avec une verve passionnée que, dans les grandes manifestations de l'art,
on pouvait répéter le mot d'un policier célèbre: _Cherchez la femme_. Il
me parla du sexe charmant comme un habile général le ferait d'une
forteresse dont il connaît les coins et recoins, exprimant avec grâce
les différentes manières d'attaquer la citadelle, émettant des théories
si audacieuses, que je ne pourrais, même en voilant mes phrases comme
des femmes turques, les raconter ici.--Je fus entièrement séduit par ce
vieil Anacréon; je croyais avoir en face de moi le célèbre Duc de Lauzun
donnant des conseils à son petit-neveu, le Chevalier de Riom, tant il
annonçait de connaissances approfondies et de crânerie passionnée dans
les sujets délicats qu'il avait à traiter.
Cependant, si attrayante que fût la conversation, je ne tardai pas à
réclamer du Chevalier Kerhany la faveur de visiter son musée. Il accéda
avec la meilleure grâce à ma demande:--«C'est juste, c'est juste, me
dit-il en souriant, je vous retiens ici avec mes billevesées. Passons,
si vous le voulez bien, dans la galerie des maîtres.»
Je fus introduit dans une superbe salle éclairée par une vaste baie
exposée au nord;--étourdi un instant par la splendeur des cadres et
l'orgie magistrale des couleurs, je ne tardai pas à me remettre, et je
pus considérer à mon aise la plus remarquable collection particulière
qu'il m'ait été donné de voir.--Il y avait là des Vélazquez et des
Murillo, des Titien et des Andre del Sarte, des paysages éclatants de
Ruysdaël, de Hobbema et du Poussin, des petites toiles adorables de
Terburg, de Metzu, de Van Ostade, de Wouwermans, de Jean Steen, de Van
der Meer; puis, dans un style plus large, des Rembrandt, des Rubens, des
Jordaens, des Frans-Hals, des Ribera, des Gérard Dow, ainsi que des
Antonello de Messine, des Guerchy, des Léonard de Vinci et des Paul
Véronèse.--Il m'eût fallu des journées entières pour rassasier mon
admiration; il me faudrait des volumes pour exprimer les sensations que
j'éprouvai.--Je m'arrachai cependant à cette féerie sublime pour faire
remarquer à l'heureux propriétaire de tant de merveilles que l'art plus
affadi des maîtres du XVIIIe siècle ne tenait aucune place dans sa
galerie.
«Un moment, un moment, répondit-il,--ceci tuerait cela;--suivez-moi,
vous ne perdrez rien pour attendre, je suis ami de l'ordre dans mes
désordres; suivez-moi, je vais, je l'espère, vous satisfaire.»
Le Chevalier souleva une portière; nous nous trouvions alors dans une
chambre octogone dont les boiseries blanches étaient sculptées de
festons, de guirlandes et de couronnes relevées d'or mat; une glace
immense remplaçait le plafond, et tout à l'entour de la pièce jusqu'à la
cimaise étaient suspendus les tableaux du XVIIIe siècle.--C'étaient, en
premier lieu, des portraits de Reynolds, de Gainsborough et des pastels
de Latour; ensuite venaient Vanloo, Baudoin, Boucher, Lancret,
Fragonard, Largillière, Nattier, Dietrich, Le Barbier, L'Épicié et
Boilly.--Ce qui donnait un caractère particulier à cette réunion de
chefs-d'oeuvre, c'était la nature même du choix des sujets: on ne voyait
qu'un éblouissement de chairs roses, qu'un rut de peaux mates, de
fossettes gracieuses; qu'une débauche de postures allanguies et
enivrantes, qu'une nuée d'amours polissons et rieurs dont les lèvres
s'entre-baisaient.--La dépravation de tout un siècle s'étalait dans la
lubricité de ces peintures, souriantes de luxure et aimablement
vicieuses; les torses cambrés, lascifs, endiablés émergeaient des
cadres, se reflétant dans la grande glace du plafond, tandis que les
jambes velues des faunes et des sylvains, nerveusement gonflées d'un
priapisme intense, semblaient distiller dans l'air une odeur acre et
virulente de bouc qui montait au cerveau.
[Illustration]
Il y avait près d'une heure que je me trouvais là, ivre de tant de
beautés entrevues, brisé, anéanti, dans un état de prostration
impossible à décrire. Le Chevalier de Kerhany jouissait de ma surprise
et de mon admiration passive, à force d'être surexcitée: «Eh bien! jeune
homme, me disait-il, eh bien! mon ami, que dites-vous de mon XVIIIe
siècle? Ne croyez-vous pas que votre Fragonard Saphique serait en fort
belle compagnie dans mon modeste petit musée?--Ce n'est pas tout,
ajoutait-il, nous allons visiter ma Bibliothèque, qui compte, je le
crois, certaines curiosités qui ne manqueront pas d'être de votre
goût.--Mais... qu'avez-vous?--on dirait que vous vous sentez mal?
Je répondis furtivement, m'excusant de ne pouvoir visiter ce jour-là les
livres de mon hôte; j'invoquai un rendez-vous pressant, et, remerciant
le galant Chevalier, je sortis après avoir pris rendez-vous chez lui
pour le lendemain à la même heure.
Le fait est que j'éprouvais un violent mal de tête et un malaise
général; ce que j'avais vu m'avait transporté dans un monde idéal, loin
du Paris moderne et de sa civilisation, loin du banal et du convenu
odieux. Mon imagination s'était fatiguée dans une course échevelée à
travers l'Eden de mes rêves, et ma cervelle dansait encore à soulever
mon haute forme lorsque je me trouvai sur le boulevard.
Le Chevalier de Kerhany me paraissait, à cette heure, un magicien
dangereux, une sorte de Méphistophélès régence qui s'était amusé à
plaisir de mon enthousiasme juvénile.--Je lui en voulais presque de
m'avoir promené un instant dans le verger des fruits défendus, car je ne
voyais plus devant moi que les petites pommes d'api du jardin
contemporain, c'est-à-dire des petites Parisiennes trop vêtues selon la
mode, qui trottinaient allègrement, suivies par les faunes
d'aujourd'hui, de gros boursiers enflés de bourse et de ventre,
jouisseurs hâtifs, prêts à pénétrer dans le boudoir des Danaés sous la
forme d'une pluie de pièces blanches.
IV
Le lendemain, à l'heure fixée, l'esprit plus calme et de sens plus
rassis, je me trouvais chez le Chevalier, qui m'attendait dans sa
Bibliothèque. Cette librairie était disposée dans un salon ovale; une
fenêtre aux vitraux multicolores y distribuait le jour dans un prisme
joyeux, et le soleil, tamisé par des losanges roses, jaunes ou bleus,
semblait éclabousser les tapis d'Orient de reflets contrariés. Les
parois de la pièce étaient entièrement rayonnées de planchettes de bois
de rose, recouvertes de cuir de Russie, et ornées sur les rebords de
coquets lambrequins de moire vert myrthe, dentelés et effrangés, dont
l'élégance se joignait à l'avantage de préserver les livres de la
poussière. Tout en haut, près de la corniche, sur le dernier rayon, dans
un désordre charmant et fait pour le plaisir des yeux, des petites
statuettes se montraient dans toute l'impudence de l'impudicité;
c'étaient de sveltes Vénus n'ayant rien du rigide classique, des groupes
de baigneuses affolées, des Sapho... avant l'amour de Phaon, des
Narcisses pâles et blêmes, des Hercules puissants et aussi des suites de
Phallus en bronze ayant l'esprit et le caractère singulier de ceux que
l'on voit dans _le Musée Secret du Roi de Naples_. Je me croyais chez un
juge d'instruction après la saisie de figurines portant atteinte à la
morale publique, tant était chaude et déréglée la composition de cette
statuaire unique.--La pièce n'avait pour tous meubles qu'un divan
circulaire, large, profond, rebondi, habillé d'une épaisse étoffe des
Indes ravissante de tons, sur laquelle étaient jetés des coussins
nombreux et variés. Çà et là quelques X de Cèdre supportaient des
cartons à estampes, et une table liseuse, aux pieds torses, à sabots
d'or, occupait le centre de la salle. Au plafond, d'une rosace ayant la
bizarrerie obscène de certaines gargouilles moyen âge, tombait un lustre
de bronze d'une si effrayante lubricité qu'on l'eût dit ciselé par
quelque Benvenuto Cellini atteint de satyriasis.
[Illustration]
Cette Bibliothèque me parut renfermer près de deux mille volumes dont je
m'approchais déjà curieusement afin d'en parcourir les titres, lorsque,
souriant et paternel, le Chevalier de Kerhany m'arrêta:
«Mon jeune ami, me dit-il doucement, cette bibliothèque est un enfer
bibliographique dont je suis le Pluton égoïste; ici, j'ai donné
rendez-vous à tous les affamés du vice, à tous les grotesques de
libertinage, à tous les condamnés de l'indignation bourgeoise, aux
conceptions maladives et honteuses des cerveaux surmenés de plaisirs.
Peu de visiteurs ont franchi cette enceinte; quelques jolies pécheresses
seules y ont traîné l'élégance de leurs pantoufles; et si une sympathie
particulière me permet aujourd'hui de faire en votre faveur ce que je
n'ai fait jusqu'alors pour aucun autre Bibliophile, votre érudition sage
vous placera, je l'espère, au-dessus de vos sens; cependant, je crois
devoir vous prévenir: réfléchissez comme si vous alliez prendre de
l'opium pour la première fois de votre vie.--Mon coupé est en bas,
venez-vous faire un tour de lac?
--Faites dételer, lui répondis-je en riant; je vais rendre visite à vos
pestiférés.
--Dans ce cas, commencez par la droite, ajouta le Chevalier en
m'indiquant les rayons les plus proches; ma Bibliothèque est
graduée,--les incunables sont à gauche, à l'extrémité du lieu où vous
vous trouvez;--je vous laisse seul ici, dans une heure je reviens vous
prendre.
[Illustration]
La première rangée des livres que j'ouvris formait ce qu'on pourrait
appeler la série des anodins; c'étaient pour la plupart des romans ou
contes piquants, écrits dans cette période voluptueuse comprise entre la
Régence et la Révolution, des fantaisies Turques, Persanes ou Chinoises,
de bonnes et inoffensives polissonneries imprimées à Cythère avec
l'approbation de Vénus, à Érotopolis, à Cucuxopolis, ou au Palais Royal
chez une petite Lolo, marchande de galanterie. Je vis _Grigri_;
_Thémidore_; _le Noviciat du Marquis de *** ou l'apprenti devenu
maître_; _les OEuvres galantes de Bordes_; _le Grelot_; _le Roman du
Jour_; _le Sopha_; _le Tant pis pour lui ou les spectacles nocturnes_;
les différents _Codes_: _Code de la Toilette_; _Code des Boudoirs_;
_Code du Divorce_; _Code des Moeurs ou la Prostitution régénérée_; _Code
de Cythère ou Lit de Justice d'Amour_; puis la _Bibliothèque des petits
maîtres_, la Bibliothèque des _Bijoux_: _les Bijoux indiscrets_; _le
Bijou des Demoiselles_, _les Bijoux des neuf Soeurs_; _le Bijou de
Société ou l'Amusement des Grâces_; _les Bijoux des petits neveux
d'Arétin_ et autres; les _Caleçons des Coquettes du jour_, _les
Calendriers de Cythère_, _l'Almanach cul à tête, ou étrennes à deux
faces pour contenter tous les goûts_, ainsi qu'une foule d'oeuvres
scatologiques et d'_ana_ orduriers.
Les volumes étaient reliés admirablement en maroquin plein, en veau uni
ou agrémenté; chacun d'eux était orné de petits fers spéciaux, d'une
composition fine et originale, quelquefois brutalement grossiers par
esprit de couleur locale; ils étaient placés sur le dos, entre les
nervures, en forme de culs-de-lampe ou frappés en plein maroquin sur le
plat des volumes en guise d'armoiries.--Des gravures licencieuses
étaient ajoutées aux passages les plus colorés des ouvrages auxquels
elles convenaient; les gardes mêmes subissaient quelquefois
l'effronterie d'un dessin graveleux, et je ne pouvais m'empêcher de
songer que le livre de la plus chaste gauloiserie se fût trouvé
impitoyablement transformé par l'érotomanie invétérée du Chevalier de
Kerhany.
[Illustration: La Poésie gaillarde]
Au fur et à mesure que j'inclinais vers la gauche, la gradation
libertine s'accentuait; déjà j'avais franchi les poésies gaillardes: _la
Muse folâtre_; _l'Élite des poésies héroïques et gaillardes de ce temps_
(1670); _le Parnasse satyrique du sieur Théophile_; _le Cabinet
satyrique_; _les OEuvres de Corneille Blessebois_; _Dulaurens_; _les
Muses en belle humeur ou Élite des poésies libres_; _le Pucelage
nageur_; _l'Anti-Moine_; _le Parnasse du XIXe siècle_ et tous les
ouvrages imprimés en Belgique, à Neufchâtel, à Freetown, avec
eaux-fortes de Rops, auxquelles s'ajoutaient de nouvelles gravures. Déjà
j'avais parcouru la majeure partie de la Bibliothèque et mes mains
commençaient à trembler en ouvrant chaque livre qui s'offrait à moi; les
petits fers prenaient des allures cyniques et effrayantes; j'eus peur de
ne pas arriver au but, et j'abandonnai quelques centaines de volumes
pour atteindre l'extrême gauche.
[Illustration: La Poésie badine]
[Illustration: Sadisme]