nous avons passé trois jours enfermés ici, sans bouger et sans nous
montrer, avec des vivres apportés en cachette par cette brave fruitière
de la rue Cardinale qui se montre si dévouée pour moi depuis trois
ans... Terribles journées! Nous dormions sur nos livres comme nous
pouvions, poursuivis, malgré les fenêtres bien closes, par les cris des
malheureux que l'on égorgeait!... Si les massacreurs s'étaient souvenus
que, si près du théâtre de leurs exploits, il restait encore un des
moines de la pauvre défunte Abbaye, l'affaire eût été vite réglée et
aussi celle de notre ami Picolet, mon compagnon si dévoué, que j'aurais
eu la douleur d'entraîner dans ma perte...
Dom Poirier mit les mains sur les épaules de Picolet et secoua son ami
comme un prunier:
--Du courage! fit-il pendant que le citoyen Picolet frottait ses
épaules, tout ça passera!
--Oui! vous en parlez bien tranquillement, fit Picolet, et si nous
sautons?
--Oui, si nous sautons? appuyèrent Bigard et Valferrand.
--Certainement nous finirons par sauter si ça dure, mais tout mon espoir
est que ça ne durera peut-être pas jusque-là!... Le régime que nous
subissons a-t-il donné son maximum? Y a-t-il eu assez de sang versé,
assez de crimes et assez de folies? Sommes-nous en haut de la côte et
allons-nous redescendre?
--Hum! cela n'en a pas l'air.
--Nous n'en savons rien! Dans une épidémie de peste, c'est quelquefois
au moment où la maladie frappe avec le plus de fureur et semble devoir
étendre encore ses ravages, que soudain l'accalmie se produit. Il faut
bien le reconnaître, c'est une terrible peste morale qui sévit
actuellement sur notre pays.
--Vilaine maladie! grommela le citoyen Picolet, et joli pays à l'heure
qu'il est!
--Eh! mon Dieu, reprit dom Poirier, la belle et douce France des grandes
époques est toujours là; elle se retrouvera, allez. Il est vrai que,
pour le moment, ses habitants sont à peu près tous malades, à peu près
tous atteints, à des degrés différents, par l'épidémie actuelle. Chez
les uns, elle se manifeste par un délirium furieux qui les porte, hélas!
aux plus effroyables atrocités; chez d'autres, c'est une simple
perversion de l'entendement et du sens moral, qui change le blanc en
noir et le noir en blanc, qui leur fait trouver belles et louables les
plus criminelles actions et les mène à trouver tout simples les
sanglants sacrifices journaliers sur l'autel de la guillotine... Roi,
reine, princesses, grands seigneurs, grandes dames, généraux illustres,
évêques vénérables, prêtres, religieux, tout y passe, et nos malades
applaudissent, eux qui à l'état sain eussent, avant l'invasion de la
maladie, en 88, si vous voulez, eussent pour la plupart frémi d'horreur
à la seule pensée de ces crimes!... Je dois dire aussi que chez d'autres
la maladie se manifeste d'une tout autre façon, par une ardeur de
dévouement ou par une exaspération des sentiments militaires d'un vieux
sang guerrier, par un besoin de mouvement, de coups à donner ou à
recevoir, et ceux-là, au lieu de traîner la pique aux spectacles de la
place de la Révolution ou de pérorer dans les clubs, s'en vont à
l'armée, aux batailles de la frontière...
--N'importe, drôle de maladie, fit Valferrand, que votre maladie
républicaine; je trouve, moi, qu'elle frappe surtout ceux qui n'en sont
pas atteints... et assez durement, là sur le cou, jusqu'à ce que la tête
tombe!
--Ne nous décourageons pas. Tâchons, messieurs, d'attendre intacts--dom
Poirier frappa sur le cou du citoyen Picolet--et sains, que la maladie
entre en décroissance et finisse comme elle doit forcément finir!
Tâchons de durer, la bibliothèque et nous, plus longtemps qu'elle, tout
est là. Voyons, du nerf, sapristi! et travaillons quand même... Et que
faites-vous aujourd'hui, cher monsieur Bigard?
--Pas grand'chose, citoyen Poirier; hélas! à quel libraire pourrais-je
proposer maintenant mes _Recherches sur les seigneuries religieuses de
l'Ile-de-France depuis la première race de nos rois_? je vous le
demande? un travail, hélas! commencé en 87...
--Et vous, monsieur de Valferrand, taquinez-vous toujours la muse
frivole, continuez-vous votre _Histoire sainte en énigmes, charades et
logogriphes_?
--Chut! fit Valferrand, voulez-vous me faire guillotiner? D'ailleurs le
libraire qui m'avait demandé cet ouvrage s'est fait sans-culotte; il m'a
proposé quelque chose plus dans le goût du jour: l'_Histoire des bons
bougres de citoyens romains mise en charades et logogriphes pour la
récréation des jeunes sans-culottes_... Et j'y travaille! Ne me blâmez
pas, mes bons amis, mes premières pièces ont obtenu un certain succès et
m'ont valu mon brevet de bon citoyen, c'est-à-dire cette carte de
civisme sans l'obtention de laquelle j'aurais très bien pu faire partie
d'une fournée de suspects!... Mais vous, citoyen Poirier, vos travaux?
--Vont cahin-caha. Au milieu de tous ces déplorables événements, mon
cher chevalier, mon _Histoire des Conciles_ n'avance que bien
faiblement... toutes les perquisitions faites à l'Abbaye, les
inventaires, recolements, bouleversements et déménagements m'ont un peu
dérangé mes documents... Je m'y retrouve difficilement et le travail en
souffre... Ce n'est pas comme notre ami Caïus-Gracchus Picolet,
travailleur inébranlable, qu'un tremblement de terre ne dérangerait pas
et qui, si la fin du monde survenait, ne poserait la plume qu'à l'appel
de son nom dans la vallée de Josaphat, si encore il ne demandait pas au
Père Éternel de le laisser emporter ses papiers et sa table de travail
au Purgatoire, pour s'occuper pendant les quinze cent mille ans de
gehenne qu'il aura certainement à y subir, s'il a le coeur de continuer,
comme il le fait au milieu de nos terreurs, à colliger imperturbablement
toute sorte de poésies rudes et barbares...
[Illustration:
A tous alors sur le Pont de Compiengne
Soldiers Nobles dames et Francs bourgeois
Boñes gens, dict Jehanne, qu'il vous souviengne
Du Roy nostre Syre a qui devons Foy
Anglois, Bourguignons, jetons hors sur l'heure
Sus par vouges et Faucharts assaillons
c'est beau tems que Léopar maudict meure
pour que partout voyons des Lys restoraison.]
--Poésies rudes et barbares! s'écria Picolet sautant sur sa chaise.
Parlez plus respectueusement, s'il vous plaît, ci-devant moine, des
oeuvres de nos vieux poètes! Attendez un peu que je vous lise ceci et
vous allez rétracter vos blasphèmes!
--Non! non! dites-nous plutôt où vous en êtes de votre grand travail?
--Mes _Origines de la poésie française_ avancent plus vite que votre
_Histoire des Conciles_, monsieur le bénédictin distrait par les rumeurs
de la place publique! J'entame le treizième volume, et il y en aura
seize!
--Seize volumes! s'écrièrent Bigard et Valferrand; et vous avez trouvé,
à l'heure actuelle, un libraire pour seize volumes sur les origines de
la...
--C'est-à-dire que j'en avais un, fit tristement Picolet, mais M. de
Robespierre me l'a guillotiné!... En trouverai-je jamais un autre?
--Hum!
--Et il me faut bien encore deux ans pour mener mon oeuvre à bonne
fin... je pourrai aller jusque-là, quelques centaines de livres en or me
restent de mon petit patrimoine... Mais après, dame!... En attendant, je
suis tout à la joie; tenez, voyez, admirez la trouvaille que j'ai faite
en notre bonne vieille bibliothèque... Et dire que vous ne connaissiez
pas ça, vous, citoyen bibliothécaire; c'est honteux, vous ignoriez votre
richesse!
Le citoyen Picolet tira d'un carton un volume à la reliure en assez
mauvais état.
--Hein! fit-il, ces moines! parce qu'il n'est pas question là-dedans des
actes des saints ni des décisions des conciles, ils se montrent bien peu
soigneux... Regardez-moi ceci, un manuscrit précieux qui moisissait avec
bien d'autres au fond d'un vieux bahut!... Savez-vous ce que c'est? un
manuscrit sur parchemin, 228 feuillets, enrichi de 24 grandes miniatures
et de nombreuses lettres ornées... Remarquable déjà à première vue,
n'est-ce pas? Et quand vous allez connaître le sujet, donc!... _Le
Romant de la Pucelle_, tout simplement un poème sur Jeanne d'Arc, par
frère Jehan Morin, moine cordelier de Compiègne, poème daté de 1435,
c'est-à-dire peu après la mort de Jeanne, transcrit et enluminé en 1439
pour S. A. le duc Philippe de Bourgogne, par Perrin Flamel, écrivain et
bourgeois de Paris, en la paroisse Saint-Jacques-la-Boucherie,
probablement un fils de Nicolas Flamel! Que dites-vous de cela? Sept
mille vers sur Jeanne d'Arc par un de ses contemporains!!!... Et cela
moisissait dans un coin comme un rebut de bibliothèque! Ouvrez au hasard
et voyez:
Lors print l'étendard en main la Pucelle
D'un pas rejoint les soudards du fossé
Juste devers porte Saint-Honoré,
Criant: Boute avant, soudards, à l'échelle!
Par Dieu et roy, ferrez, prise est la ville!
Un ribaud d'Anglais de cette bastille
Vilainement d'un trait de crennequin
Navra...
IV
La porte de la bibliothèque, s'ouvrant tout à coup, interrompit
l'heureux Picolet tout fier de sa découverte. Chacun se retourna
brusquement. C'était plus que rare, une visite; par ces temps-ci, qui
pouvait encore venir à la bibliothèque? A la surprise succéda
l'inquiétude. Le visiteur était un sergent de sectionnaires, le chef du
poste à la grille de la rue de Furstemberg, celui qui, tout à l'heure, à
l'arrivée de Valferrand et de Bigard, avait déblatéré contre les
conciliabules de ces gueux d'aristocrates. Le bonnet rouge enfoncé sur
les oreilles, la carmagnole déboutonnée laissant voir les crosses de
deux pistolets et la poignée d'un grand sabre, le sergent s'avança
laissant derrière lui la porte ouverte, ce qui permit à dom Poirier
d'apercevoir quelques têtes de sans-culottes restés sur le palier.
--Que désires-tu, citoyen? demanda dom Poirier allant au-devant de lui.
--C'est toi qu'es le ci-devant calotin? dit le sergent.
--Nous nous connaissons en qualité de voisins, c'est toi qui es le
ci-devant ferblantier de la rue de l'Échaudé? riposta dom Poirier.
--Je le suis toujours, dit le sergent.
--Ah! je croyais, comme je te rencontre toujours le sabre au côté, avec
tes hommes, je pensais que tu consacrais maintenant tout ton temps à la
nation... mais, passons, qu'y a-t-il pour ton service?
--Voilà, nous sommes en bas quelques bons patriotes chargés de veiller
aux intérêts de la nation et d'ouvrir l'oeil aux menées des
aristocrates; et pour nous distraire au poste, en dehors des heures de
faction, bien entendu, je viens te demander quelques bouquins de la
bibliothèque des calotins... mais des bons, s'il y en a, et avec des
images pour ceux qui ne savent pas lire...
--J'en suis désolé, citoyen sergent, mais je ne puis satisfaire à ta
demande; mes bouquins, comme tu dis, ne doivent pas sortir d'ici.
--Tu refuses? alors je réquisitionne!
--As-tu un ordre de réquisition?
--Le v'là! dit le sergent en frappant sur son sabre.
--Je ne le reconnais pas, répondit froidement dom Poirier, et je te
réponds que je vais me plaindre à la Commune... Moi aussi je monte la
garde ici pour la nation, à qui ces livres appartiennent, et personne
n'y touchera tant que je ne serai pas relevé régulièrement de mes
fonctions de gardien... Songes-y bien, citoyen sergent, avant de
persister! Tentative de dilapidation des biens de la nation, avec emploi
de la force, c'est grave, ça peut mener loin par le temps qui court...
--Pas si loin que l'endroit où je te conduirai toi-même incessamment,
citoyen calotin! c'est-à-dire éternuer dans le panier à Sanson... Tu lui
demanderas aussi à vérifier son ordre de réquisition à celui-là... C'est
bon! c'est bon! grommela le sergent, on s'en souviendra, et on saura
engager la Commune à vous surveiller tous d'un peu plus près...
Le sergent gagna en grondant la porte où l'attendaient ses acolytes.
Bigard et Valferrand, effrayés, s'étaient peu à peu discrètement reculés
jusque dans le coin le plus obscur de la salle et cherchaient à se
dissimuler derrière des tables.
[Illustration]
--Nous avions bien besoin de venir aujourd'hui, dit tout bas Valferrand;
il est dangereux de se rappeler au souvenir de ces gens-là...
--Oui, glissa Bigard, le nez enfoui dans un grand carton, comment filer
maintenant sans nous compromettre davantage?
Le sergent n'avait fait qu'une fausse sortie, il repassa un instant la
tête parla porte:
--Dis donc, gardien des bouquins des ci-devant moines de la ci-devant
Abbaye, en attendant que tu ailles faire la révérence place de la
Révolution, cherche-nous donc ce qu'il y a de meilleur ici pour la
fabrication des cartouches et des gargousses; en plus des bouquins, vous
avez des tas de vieux papiers et parchemins qui feront bien l'affaire...
Je vais proposer l'ouverture d'un atelier, on va faire en bas de la
poudre pour la nation et tu vas nous donner les fournitures pour les
cartouches... Ça te va-t-il, citoyen curé?
Le paisible Picolet, pendant l'altercation, avait glissé le précieux
_Romant de la Pucelle_ dans son gilet et boutonné sa houppelande
par-dessus. La colère lui montait à la tête, sa figure prenait des
rougeurs de tomate. A cette flèche du Parthe lancée par le sergent, il
n'y put tenir et se leva d'un bond:
--Brute! s'écria-t-il en saisissant un lourd encrier de plomb pour le
lancer à la tête du sans-culotte.
Dom Poirier, qui avait conservé tout son calme, lui retint heureusement
le bras.
--Du sang-froid, ne gâtons pas les choses davantage! lui souffla-t-il à
l'oreille en le renfonçant sur sa chaise, et votre poème en huit mille
vers... et votre treizième volume, malheureux!
--De quoi? Qu'est-ce qu'il a dit, celui-là?
--Il a dit... il a dit: Brutus! répondit dom Poirier en riant, c'est le
nom d'un républicain romain, d'un parfait sans-culotte qui n'aimait pas
les tyrans plus que toi, brave sergent!...
--Bon, bon! on s'informera... et dans tous les cas on a l'oeil sur toi
et sur ce pierrot d'aristocrate... Patience!
V
Le ferblantier sans-culotte en fut pour ses menaces et ses
dénonciations. La Commune et la Convention, fort occupées ailleurs,
n'eurent pas le temps de songer à ce dernier bénédictin de
Saint-Germain-des-Prés, resté à son poste d'honneur et montant sa garde
à la bibliothèque, avec le bouillant Picolet pour adjoint volontaire. Le
treizième volume de ce dernier avançait, et entre temps il s'occupait de
faire une bonne copie du précieux _Romant de la Pucelle_, de Jehan
Morin. Quant aux citoyens Bigard et Valferrand, ils n'avaient pas eu le
courage de revenir; cachés dans leurs trous, l'un continuait à
engraisser par défaut d'exercice, et l'autre à maigrir par excès de
bile.
Le sergent de sectionnaires, après une petite ribote à la santé de la
nation, s'étant disputé et même un peu empoigné aux cheveux avec sa
femme, avait pris le parti de s'enrôler. Mais, après avoir été absent
une quinzaine, il était revenu dégoûté de l'armée, dont les chefs ne lui
paraissaient pas suffisamment purs en sans-culottisme. Cette aventure
lui avait cependant fait perdre de son influence dans la section, et il
parlait maintenant beaucoup moins haut.
La bibliothèque et le bibliothécaire, pendant qu'autour d'eux le drame
continuait de dérouler ses péripéties sanglantes, demeuraient donc assez
tranquilles, à part cela que des tonneaux de soufre, de salpêtre et de
poudre s'entassaient dans leur voisinage immédiat, dans les caves de
l'Abbaye et dans l'ancien réfectoire des moines.
--C'est un volcan, un vrai volcan qu'on nous prépare là, sous nos pieds,
pour nous envoyer porter aux autres planètes des nouvelles de la grande
régénération de la race française par les guillotinades, fusillades,
noyades et autres douceurs! disait chaque matin le citoyen Picolet en
arrivant à la bibliothèque. Sentez-vous, citoyen Poirier, comme je sens
le soufre, rien que pour avoir frôlé les bâtiments d'en bas...
--J'y suis fait, répondait dom Poirier; mais, bah! ça ne durera pas
toujours...
--Certainement, mais je me demande qu'est-ce qui nous arrivera plus
vite, la fin de...
--Chut! ou je vous dénonce comme soupçonné d'être entaché de sentiments
contre-révolutionnaires.
--Ou l'éruption de notre volcan!
--Patientons!
--Et attendons-nous à tout, dit Picolet; probablement, ce sera
l'éruption qui surviendra la première... Je me ruine cependant pour
essayer de lutter, je distribue des tabatières et je chante l'excellence
du tabac à priser aux hommes de garde, qui ne se gênent pas pour
traverser les cours la pipe à la bouche, et j'offre des sabots à des
ouvriers qui arrivent ici avec des souliers à clous. Mais je ne peux pas
retarder de beaucoup la catastrophe... Pourvu seulement que j'aie le
temps de terminer ma copie du _Romant de la Pucelle_, pour le mettre en
sûreté chez moi...
Un jour, le 2 fructidor an II, il achevait à peine son antienne
habituelle et prenait place devant son manuscrit, lorsque tout à coup
une forte détonation éclata dans la cour, suivie aussitôt de cris
terribles. Picolet eut le temps de regarder dom Poirier et de se caler
sur sa chaise en faisant le gros dos; dom Poirier, au contraire,
bondit... Puis le sol trembla, une formidable commotion jeta les deux
hommes par terre, sous des débris de fenêtres et des tas de livres
écroulés, pendant qu'une explosion, semblable au fracas de mille pièces
de canon tonnant ensemble, lançait en l'air le réfectoire des moines,
renversait et triturait les bâtiments voisins, dans un tourbillon de
flammes et de fumée au milieu desquelles retombaient des poutres, des
pierres, des fragments de corps humains et des débris de toute sorte!
... Dom Poirier et le citoyen Picolet se retrouvèrent tous les deux
assis par terre en face l'un de l'autre, sur un amas de décombres, dans
leur salle bouleversée, murs disjoints, fenêtres arrachées, vitrines
écroulées, tables brisées... Un instant de silence presque aussi
terrible que le bruit suivit l'explosion, puis des cris effroyables
s'élevèrent parmi des fracas d'écroulements. Les deux hommes se
regardaient, les mains sur les oreilles, en proie à une sorte de
stupeur. Dom Poirier se releva le premier avec peine et comme s'il avait
tous les membres disloqués; une fois debout, il aida Picolet à se
remettre sur ses jambes et à se frotter.
--Eh bien, ça y est!... Rien de cassé?
--Non, rien, mais je suis roussi!...
--Vite, le feu! Tout brûle autour de nous! Descendons s'il y a encore un
escalier...
--Attendez, mes manuscrits, mon _Romant de la Pucelle_!... Misère! où
est la table? mon pupitre? tout est brisé!
--Voyez dans le tas, là-bas, moi je vais tâcher de sauver quelques
manuscrits précieux que j'avais mis de côté pour les avoir sous la main
en cas d'alerte... mais les retrouverai-je dans ces décombres?...
--Mon _Romant de la Pucelle_, mille millions de têtes de jacobin!...
hurla Picolet effaré, empoignant les livres écroulés par brassées.
--Aux manuscrits! cria dom Poirier, et vite, j'entends ronfler les
flammes...
[Illustration]
... Quand on put pénétrer dans la cour où flambaient les bâtiments, où
le vieux réfectoire, splendide pendant de la Sainte-Chapelle du Palais,
semblait une fournaise d'enfer sur laquelle des fragments de son
magnifique fenestrage dessinaient des ogives noires, des trèfles et des
quatre-feuilles, on trouva les deux hommes, les cheveux grillés, le
visage noirci, les habits déchirés, en train de transporter par
l'escalier que menaçaient les flammes des brassées de manuscrits qu'ils
couraient tout simplement jeter dans une cave, sous une portion de
bâtiment que l'incendie ne semblait pas menacer encore.
La lutte s'organisa contre la flamme à qui l'on tentait de faire sa part
en pratiquant des coupures dans les grands corps de logis; une véritable
foule envahit l'Abbaye, gens du quartier, sectionnaires, soldats,
gendarmes. Des braves gens, sous la menace des écroulements,
travaillaient avec ardeur, pendant que des sauveteurs équivoques se
répandaient un peu partout, cherchant quelque chose à sauver--ou à
emporter.
Dom Poirier, avec l'aide de quelques gardes nationaux arrivés des
premiers, avait pu organiser une espèce de chaîne, lui à la tête dans
les salles, et Picolet à la queue dans les caves, et les manuscrits, les
cartons de documents précieux passaient de main en main pour aller
s'empiler dans leur abri provisoire. Mais bientôt le désordre se mit
dans la chaîne, des bousculades s'ensuivirent, les manuscrits furent
jetés n'importe où, mouillés par l'eau des pompes ou emportés par des
citoyens sans scrupules, pendant que Picolet, ne voyant plus rien venir,
s'arrachait les cheveux.
Ainsi dans les flammes, comme au temps des Normands, acheva de périr
l'antique et vénérable Abbaye. Mais elle ne devait pas ressusciter comme
jadis; les dernières braises éteintes, les ruines subsistèrent quelque
temps, oeuvre lamentable de quelques heures, puis on acheva la
destruction, on renversa les ruines, on rasa les débris et tout fut
dit...
[Illustration]
De la malheureuse bibliothèque il n'y eut de sauvé que ce qui fut
emporté par les voleurs pour être vendu à vil prix, ou entassé dans les
caves par les deux sauveteurs. Des montagnes de manuscrits et de
papiers, de cartons éventrés, de rouleaux écrasés, de parchemins
souillés, remplissaient ces vieilles caves jusqu'à la hauteur des
piliers trapus supportant les voûtes. Là, dans l'obscurité pesante, dans
les flaques d'eau envoyées par les pompes, dans la moisissure, les deux
courageux sauveteurs s'installèrent pour compléter leur oeuvre,
reconnaître, mettre en ordre et à l'abri les richesses jetées là,--au
péril de l'humidité, maintenant, après le péril des flammes. Ils
passèrent six mois à ce travail, à soigner, pour ainsi dire, les pauvres
manuscrits; six mois dans cette cave, à défaut d'un autre asile qu'on
n'en finissait pas de leur donner; six mois sous les voûtes glaciales, à
disputer aux rats les précieuses reliques du passé; six mois à souffler
dans leurs doigts et à sentir les rhumatismes les mordre et la maladie
s'infiltrer dans leur chair et dans leurs os, et le froid linceul de la
mort s'abattre sur leurs épaules!
Hélas! le pauvre Picolet, héros malheureux, manqua un matin pour la
première fois depuis 1756 à la bibliothèque de l'Abbaye. Dom Poirier
l'attendit vainement: il venait d'entrer à l'Hôtel-Dieu avec une
pleurésie, pour y mourir, gémissant surtout de la perte du _Romant de la
Pucelle_, à jamais disparu, réduit en cendres comme la Pucelle
elle-même.
Et dom Poirier resta seul.
Bien d'autres débris de la bibliothèque, arrachés aux flammes, n'en
avaient pas moins été perdus. Longtemps encore après l'incendie, les
épiciers du quartier se fournirent à bon compte de cornets pour leurs
denrées, et l'on vit même des marchands de vieux papiers vendre, au
poids, des tas de manuscrits parfois ornés d'enluminures, des piles de
vieux parchemins, des chartes pourvues de leurs grands cachets de cire
pendant au bout des cordons. Des collectionneurs anglais ou hollandais,
qui se créaient alors des musées à bon compte, avec les épaves des
palais, des couvents et des hôtels seigneuriaux, dans la si lamentable
liquidation de la vieille France, purent trouver ainsi bon nombre de
manuscrits uniques ou des pièces du plus grand intérêt historique, aux
tas à deux liards ou un sol la livre.
[Illustration]
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'ÉROTO-BIBLIOMANIE
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
L'ENFER DU CHEVALIER DE KERHANY
ÉTUDE D'ÉROTO-BIBLIOMANIE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
SÉNÈQUE.
Souvent je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche,
parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée, avec
une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on prête
aux conspirateurs.--Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et,
s'il exprimait ses désirs au bibliopole, ce n'était que d'une façon
indécise et inquiète, lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines
d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il,
avec un ton effarouché, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous
savez; il me le faut coûte que coûte; mais n'allez pas trop m'écorcher
cependant..., hein!--je repasserai bientôt.»
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane
bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier
n'était pas, à coup sûr, le premier venu; sa physionomie seule
m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée
de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.
[Illustration]