William Blackcross, l'aimable critique et esthète qui jusque-là avait
bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans
m'interrompre, jugea le moment opportun de m'interroger:
[Illustration]
«Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez
l'illustration des livres? L'homme, qui est un éternel grand enfant,
réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des
choses qu'il imagine ou qu'on lui raconte.
--Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l'illustration sera
abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous
ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous
stupéfiera. Je veux parler du KINÉTOGRAPHE de Thomas Édison, dont j'ai
pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite
au grand électricien près de New-Jersey.
«Le KINÉTOGRAPHE enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira
exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D'ici
cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la
composition des gestes par la photographie instantanée; le kinétographe
sera donc l'illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le
verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de
réflecteurs, toutes les figures actives qu'il représentera en
photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands
tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans
d'aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt
reproduites; nous aurons également, comme complément au journal
phonographique, les illustrations de chaque jour, des _Tranches de vie_
active, comme nous disons aujourd'hui, fraîchement découpées dans
l'actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs
aussi facilement qu'on les entend déjà chez soi; on aura le portrait et,
mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des
criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais
au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette,
précise et le plus souvent même cruelle.
[Illustration]
«Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d'incertaines
possibilités.--Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils
d'entre nous de prophétiser avec sagesse? Les écrivains de ce temps,
disait déjà notre cher Balzac, sont les manoeuvres d'un avenir caché par
un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France
actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de
1789 à 1800, les langes de Napoléon.
[Illustration: Une Salle de Diction d'un grand journal futur.]
[Illustration]
«Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la
vie intellectuelle de demain, qu'il y aurait dans le résultat de ma
fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes
se sont multipliés depuis l'invention du Journalisme, de même avec la
phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera
moyen de noter toutes les sensibilités de l'oreille et de découvrir plus
de noms de maladies auriculaires qu'il n'en existera réellement, mais
aucun progrès ne s'est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos
maux; la médecine n'avance guère, elle spécule sur des modes et des
idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes
dans l'amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites
mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée,
cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir, le
livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le
condamnent? Après nous la fin des livres!»
* * * * *
Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi
mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu'il pouvait
bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John
Pool obtint un hourra de gaieté et d'approbation lorsqu'il s'écria, au
moment de nous séparer:
«Il faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai
calculé qu'il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille
ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions
d'exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes
extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés
et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d'entendre tous
les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas
dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de
n'avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant
des imprimés!»
Jamais l'Hamlet de notre grand _Will_ n'aura mieux dit: _Words! Words!
Words!_ Des mots!... des mots qui passent et qu'on ne lira plus.
[Illustration]
POUDRIÈRE ET BIBLIOTHÈQUE
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
POUDRIÈRE ET BIBLIOTHÈQUE
I
Eh bien! quoi encore, dom Poirier?
--Chut! D'abord, pour l'amour du ciel..., c'est-à-dire de la déesse
Raison..., appelez-moi citoyen Poirier; je vous en supplie, tutoyez-moi,
cher monsieur Picolet!
--Chut! citoyen Poirier; au nom de l'Être suprême, appelez-moi mon cher
citoyen Caïus-Gracchus Picolet! Nous sommes seuls ici, entre amis, mais
à deux pas il y a des oreilles de sans-culottes, assez longues ma foi,
qui pourraient nous entendre... Je vous disais donc, citoyen Poirier,
citoyen bibliothécaire, qu'est-ce qu'il y a encore?
--Vous ignorez l'arrêté de la Commune, que l'on vient de me signifier?
--Totalement!
--Eh bien, devinez, cher monsieur Pi... cher citoyen Picolet, devinez ce
qu'ils vont faire dès demain des bâtiments de notre illustrissime
Abbaye, ci-devant royale, de Saint-Germain-des-Prés?... Je dis _notre_,
car vous en étiez presque, mon vieil ami, vous qui venez fouiller, au
grand profit de la science, les livres et manuscrits de notre
bibliothèque, depuis tantôt plus de trente ans...
--Depuis l'an 56, dom... citoyen Poirier! Lorsque pour la première fois
je fouillai dans les livres poudreux, les cartons vénérables amassés par
les révérendissimes bénédictins, c'était en 1756, sous Louis... sous le
tyran Louis, quinzième du nom!
--Nous sommes les deux derniers, vous bénédictin laïque, moi ci-devant
moine indigne de cette abbaye, commis par la Commune, lors de la
suppression des ordres religieux, à la garde des bâtiments et du
matériel, comme ils disent, de la bibliothèque bénédictine! Nous sommes
les deux derniers... à part vos amis, ces deux messieurs... ces deux
citoyens, qui osent encore venir de temps en temps...
Dom Poirier soupira.
--Eh bien, voyons, citoyen Poirier, ce nouvel arrêté de la Commune?
--Une infamie nouvelle!
--Chut!
--Oui, je veux dire une mesure incroyable, extraordinaire,
terrifiante... Figurez-vous! Ils font... de notre Abbaye... ils font...
--Quoi?
--Une fabrique de poudre à canon!
--Une fabrique de...
--Oui!
--Impossible!
--Vous dites... pardon! tu dis, citoyen Caïus-Gracchus Picolet, tu dis:
impossible? Va donc regarder par cette fenêtre dans la cour... Vois-tu
ces hommes en train de barbouiller de la peinture noire sur ces
planches, là-bas? Eh bien, lis un peu.
Le citoyen Picolet essuya les verres de ses lunettes et les mit
soigneusement à cheval sur son nez; cela fait, il se dirigea suivi du
citoyen Poirier vers une fenêtre donnant sur une des cours de l'Abbaye,
au pied du réfectoire, cette merveille architecturale du XIIIe siècle
due à Pierre de Montereau, l'architecte de saint Louis, auteur de la
Sainte-Chapelle du Palais de Justice.
--Je vois, je vois, fit le citoyen Picolet, _Administration_, attendez,
sapristi! _des poudres et salpêtres!_... C'est pourtant vrai! Mais
alors, les scélérats, les vandales, les ânes bâtés, les...
--Chut! modérez votre indignation... modère, modère, citoyen Picolet, on
peut t'entendre!
--Les... les... enfin, je ravale mes épithètes, mais elles restent en
dedans, elles subsistent... enfin, ils ont l'idée... inqualifiable
d'installer une fabrique de poudre ici! une poudrière, dom Poirier, une
poudrière sous la bibliothèque, un volcan sous les rayons chargés
d'oeuvres considérables, honneur et gloire de l'esprit humain, de tant
de manuscrits, chroniques, chartes et documents précieux pour
l'histoire!
--Hélas!
--Nous sauterons, dom Poirier, je vous le dis, nous sauterons, c'est
sûr!... Regardez-moi ces sectionnaires à pipes qui passent dans les
cours... Des pipes, je trouvais déjà cela monstrueux ici, mais des
poudres et salpêtres!... c'est la fin, nous sauterons forcément...
--Je n'en doute pas plus que vous.
--Mais je proteste, clama M. Picolet, je proteste... c'est trop! c'est
trop!
--Taisez-vous donc! Nous sauterons, eh bien, est-ce que nous ne voyons
pas tout sauter autour de nous? les trônes, les institutions et...
Dom Poirier baissa la voix.
--Et les têtes? acheva-t-il.
--Je proteste! je proteste! les trônes, ça se raccommode! les
institutions, ça se relève! les têtes... ah! non, les têtes, ça ne
repousse pas, mais il en pousse d'autres, enfin, tandis que nos
manuscrits, nos chartes, nos documents des siècles passés, une fois
brûlés, citoyen Poirier, une fois brûlés, c'est fini... je proteste au
nom de la science, au nom de l'histoire, au...
--Ne montez pas tant que cela sur vos ergots, citoyen Picolet, vous
allez vous faire raccourcir, et moi en même temps, et ça ne sauvera pas
nos manuscrits, chartes, diplômes, documents, tandis qu'en tâchant de
durer le plus longtemps possible pour veiller sur eux, nous pourrons
encore conserver une très petite, très faible, très mince espérance.
C'est pour cette espérance qu'il faut vivre et tâcher de ne pas nous
faire raccourcir, comme on dit dans la belle langue de notre charmante
époque!
La colère du citoyen Picolet tomba subitement; sa figure, d'écarlate
qu'elle était devenue, blêmit, ses jambes semblèrent flageoler, et il se
laissa tomber sur une chaise.
C'était en l'an II de la République une et indivisible, dans une des
salles de la bibliothèque de l'Abbaye bénédictine de
Saint-Germain-des-Prés, qu'avait lieu ce colloque subversif entre le
ci-devant dom Poirier, le dernier moine de l'Abbaye supprimée, et le
paisible M. Louis Picolet, homme de lettres, rat de bibliothèque, devenu
le citoyen Caïus-Gracchus Picolet, vieil habitué de ses rayons, resté
fidèle au docte logis, malgré ses malheurs et malgré les dangers trop
évidents de la fréquentation.
Pauvre abbaye de Saint-Germain, illustre et révérée pendant tant de
siècles, et qui comptait quatorze cents ans d'existence glorieuse,
depuis le jour où Childebert, fils de Clovis, avec saint Germain, évêque
de Paris, jetèrent les premiers fondements du moutier primitif dans les
prés fleuris qu'arrose la Seine, au temps où Lutèce commençait à peine à
sortir de son île.
Pas plus que Lutèce, le monastère ne sombra point au temps des invasions
et des guerres. Les Normands massacrèrent les moines, brûlèrent et
renversèrent l'église, l'Abbaye se releva et se repeupla.
[Illustration]
Alors commencent les siècles de grande prospérité, l'Abbaye féodale,
puissante et dominatrice, est le centre seigneurial d'une petite ville à
part, à côté de Paris; une enceinte crénelée flanquée de tours et cernée
d'un fossé entoure un vaste ensemble d'édifices, de cours et de jardins.
Deux cloîtres, un colossal bâtiment contenant la salle du chapitre, la
salle des hôtes et d'immenses dortoirs, un réfectoire admirable, une
chapelle de la Vierge sont dominés par une église à trois tours
majestueuses et par le grand logis du seigneur abbé.
L'Abbaye possède d'immenses domaines, des prieurés et des cures dans
Paris et hors Paris, des terres, des fiefs, des censives un peu partout;
elle perçoit des droits et des péages nombreux, exerce haute, basse et
moyenne justice sur ses vassaux. Elle a ses gens d'armes et ses
sergents, et se défend à l'occasion derrière ses murailles. Elle
traverse ainsi, superbe et honorée, les siècles du moyen âge.
[Illustration: L'Anglais collectionneur]
Mais avec le temps destructeur et transformateur l'Abbaye passe en
commende, et l'abbé titulaire n'est plus qu'un gros seigneur laïque qui
n'a qu'à percevoir ses énormes revenus et à les dépenser joyeusement
dans le palais abbatial, où les ombres des vieux abbés d'autrefois
voient avec stupéfaction passer de coquettes frimousses d'actrices et de
danseuses conviées aux petits soupers. Pendant ce temps, tout à côté,
les moines bénédictins travaillent silencieusement; ils recueillent les
matériaux de l'histoire qui se déroule depuis des siècles sous les
fenêtres de leurs salles, et ils amassent une considérable bibliothèque
mise avec libéralité à la disposition des curieux et des lettrés.
Subitement éclate la grande tourmente. Dans l'effroyable cataclysme, la
vieille société s'écroule. Aux premières secousses, la vieille Abbaye,
qui jadis avait triomphé de tant d'orages, a tremblé sur ses bases. A la
suppression des ordres monastiques l'église est fermée, les moines sont
jetés dehors, et l'on balaye dehors aussi les os des rois mérovingiens
qui reposaient dans leurs tombeaux au milieu de l'église. L'Abbaye,
cependant, ne reste pas longtemps vide, la vieille prison abbatiale, que
l'État avait reprise depuis près de deux siècles, se trouve trop petite,
bien que les sans-culottes s'entendent à y faire de la place; on
transforme l'Abbaye elle-même en prison. Dans les cellules des moines,
dans les chambres, sous la bibliothèque, on entasse des suspects ou des
fils, des filles, des femmes, des parents de suspects ou des gens
suspects d'être amis des suspects, parmi lesquels, tous les matins, le
tribunal révolutionnaire fait cueillir quelques têtes.
Des moines dispersés, disparus, les uns végétant cachés en quelque trou,
les autres recueillis dans quelque province lointaine, ou émigrés,
certains sans doute ayant passé par le panier du citoyen Sanson, il ne
reste pour pleurer la vieille gloire défunte que le courageux Dom
Poirier, qui a obtenu, pour veiller malgré tout sur ses chers livres au
péril quotidien de sa tête, de rester en qualité de gardien provisoire
des collections des ci-devant moines.
Le ci-devant dom Poirier est un grand, gros et fort Normand, une figure
rubiconde bien plantée sur de robustes épaules auxquelles s'emmanchent
des bras solides. En quittant la robe bénédictine pour devenir le
citoyen Poirier, il a endossé un habit de gros drap noir qui sent encore
le calotin, comme disent les sans-culottes du quartier, ex-locataires
des maisons de l'Abbaye devenues biens nationaux. De fait, le citoyen
Poirier a bien un peu l'air d'un sacristain de village, dans ses
nouveaux habits; quoi qu'il en soit, son teint haut en couleur, sa mine
décidée et ses poings remarquables inspirent un certain respect à ses
hargneux voisins, sectionnaires ou fainéants sans-culottes, vivant des
quarante sous quotidiens de la nation dans les bâtiments des moines.
II
Dans les antiques salles bondées de livres et de cartons où jadis
travaillaient paisiblement côte à côte les moines et les érudits
laïques, le désert s'est fait. Personne ne vient plus. Le fracas
terrible des événements et l'effondrement social ont fait s'envoler,
effarouchés, tous ces paisibles picoreurs de bouquins. Un seul a
persisté malgré tout, malgré les catastrophes se succédant coup sur
coup, malgré les _journées_ sanglantes. Tous les jours, en dépit du
danger, revient le vieil habitué Caïus-Gracchus Picolet. Seul, n'est pas
tout à fait le mot; lui, c'est le fidèle qui ne manque pas un jour, mais
il reste deux autres anciens habitués qui apparaissent encore de temps
en temps dans la bibliothèque, se glissant timidement dans les cours aux
heures où il y a le moins de chances de se heurter aux sectionnaires,
c'est-à-dire lorsque ces farouches citoyens s'en vont chez les marchands
de vin du quartier discuter sur la quantité de têtes qu'il peut être
encore nécessaire de couper pour la santé de la République.
Ces habitués intermittents sont, comme dom Poirier et le citoyen
Picolet, des hommes d'un certain âge, à cheval entre cinquante et
soixante, de paisibles hommes d'étude qui demeurent plongés depuis le
commencement du grand drame dans une espèce d'ahurissement, à la fois
déroutés et épouvantés.
Il y a bien de quoi, on le conçoit, pour d'honnêtes gens de lettres
vivant naguère de menus travaux pour les libraires, et qui, dans ce
monde tout nouveau, dans ce Paris bouillonnant des fureurs
révolutionnaires, ne se sentent nulles dispositions à suivre le
mouvement qui entraîne tout, à se lancer dans ces violentes luttes de
plume et de parole qui mènent actuellement très vite leur homme à la
Convention ou à la guillotine, et parfois aux deux.
D'ailleurs, bien qu'il s'en cache maintenant avec soin, l'un d'eux est
un ci-devant, jadis assez fier du titre qui parait sa misère, le
chevalier de Valferrand, d'une famille de Normandie ruinée depuis cent
cinquante ans, aujourd'hui simplement _Ferrand Jean-Baptiste_, à en
croire sa carte de civisme obtenue grâce à mille ruses, après plusieurs
déménagements successifs pour dépister toute recherche.
L'autre, s'appelant simplement Bigard, n'a pas eu besoin de modifier son
nom et s'est contenté de changer en Horatius son prénom de Dieudonné,
qui relevait autrefois la simplicité de _Bigard_ au bas de ses articles
du _Mercure de France_.
[Illustration]
Les terribles secousses de ces dernières années, qui ont amené tant et
de si étranges changements partout, ont bizarrement et diversement
modifié ces deux physionomies. Dieudonné Bigard, très gros avant 89, et
que son assiduité à sa table de travail menait à l'apoplexie, est devenu
peu à peu maigre et bilieux. Le chevalier de Valferrand, fin et musqué,
tempérament sec et maigre, aux mollets en petites flûtes, s'est bardé de
graisse au contraire et a gagné un embonpoint extraordinaire.
--Le malheur engraisse, dit-il, quand il rencontre le citoyen Bigard.
--Les inquiétudes patriotiques maigrissent! répond Bigard.
A la réflexion, ces modifications d'acabit s'expliquent. Bigard n'a eu
que trop de raisons pour maigrir. D'abord, la diminution ou la
suppression totale de ses revenus. Plus de librairies, plus de travaux
de littérature; les grandes publications d'érudition commencées avant 89
sont abandonnées, les presses ne produisent aujourd'hui que brochures
politiques ou gazettes populaires aux polémiques enflammées. Bigard n'a
donc plus de motifs pour rester cloué à son pupitre, et il est forcé par
le malheur des temps de supprimer assez souvent un repas sur deux, le
dîner ou le souper, au choix de son estomac. De plus, comme il habite le
faubourg du Roule, il occupe ses loisirs en herborisations et promenades
à la campagne dans les Champs-Élysées, aux heures où il n'y a pas à
craindre d'être détroussé par les voleurs.
[Illustration]
L'embonpoint nouveau et inespéré de Valferrand, demeuré sec jusqu'à
cinquante ans, s'explique aussi aisément. M. le chevalier de Valferrand,
qui sortait beaucoup jadis, se claquemure au contraire avec soin depuis
ces dernières années; il s'efforce de vivre oublié au fond d'un petit
logement de faubourg tranquille, trouvant l'orage bien long et dormant
le plus longtemps possible pour raccourcir les jours et pour oublier ses
affres perpétuelles. Horatius Bigard et Valferrand ne montrent donc
point l'héroïsme de dom Poirier et de Caïus-Gracchus Picolet, restés
dans la tourmente, courageusement fidèles l'un à son poste, l'autre à
ses habitudes: ils ne réapparaissent que de temps à autre dans la
vieille bibliothèque des ci-devant bénédictins, lorsqu'ils croient
sentir une petite accalmie dans l'atmosphère révolutionnaire.
Justement, ce jour même où la Commune venait d'affecter à la fabrication
des poudres les locaux de l'Abbaye non occupés par les prisonniers, ces
deux épaves du petit monde littéraire d'avant 89 vinrent sans s'être
donné le mot rendre visite à la vieille bibliothèque pour emprunter
quelques livres à leur vieil ami le citoyen Poirier. Tous deux
débouchant de la rue Jacob, à cinq minutes d'intervalle, pénétrèrent
dans les cours, le chevalier de Valferrand, le nez en l'air en affectant
des airs dégagés et guillerets, l'autre la tête basse en faisant le
moins de bruit possible pour passer inaperçu. Ils durent louvoyer pour
éviter des groupes occupés çà et là dans les cours et entrèrent à la
bibliothèque sans avoir lu l'inscription: «_Administration des poudres
et salpêtres_», et sans rien savoir.
[Illustration]
--V'là des oiseaux qui marquent mal! grommela pourtant sur leur passage
le chef du poste de sectionnaires, assis avec quelques-uns de ses hommes
sur un banc au soleil. Qu'est-ce qu'ils viennent ficher ici? Je ne sais
pas à quoi pense la Commune, de n'avoir pas encore nettoyé leur
bibliothèque... un tas de vieux bouquins sur les manigances des rois et
des curés! Tout ça, je vous dis que c'est des menées d'aristocrates!
III
En deux mots ils furent au courant de la situation. L'effet fut
immédiat. Tous deux reculèrent effarés et reprirent leurs chapeaux posés
sur des piles de livres.
--Ne vous sauvez donc pas si vite, fit dom Poirier en riant, le danger
n'est pas immédiat; il n'y a encore que des caisses et des tonneaux
vides avec les ouvriers qui aménagent les locaux... nous ne sauterons
pas avant quelque temps!
--Vous parlez de cela bien tranquillement, citoyen Poirier, fit
Valferrand. Comment laissez-vous installer une poudrière sous votre
bibliothèque... Il faut réclamer à la Commune!
--Bien m'en garderai-je, répondit dom Poirier; croyez-vous que l'on
fasse droit à ma réclamation, et que pour les beaux yeux d'un ci-devant
moine, pour une bibliothèque de couvent, un dangereux fatras de bouquins
relatifs aux ci-devant superstitions, comme ils disent, on revienne sur
l'arrêté? Il est passé le temps des réclamations! Quand on nous a pris
une partie de notre bâtiment pour en faire une geôle, j'ai été dire à
quel danger ce voisinage exposait notre précieux dépôt; on m'a répondu
que je devais m'estimer heureux de ne pas être logé moi-même en cette
geôle. Quand on nous a gratifiés de ce poste de sectionnaires qui nous a
valu déjà tant d'avanies, j'ai eu beau crier qu'avec leurs pipes et leur
poêle ces citoyens pouvaient nous incendier, on m'a ri au nez et l'on
m'a donné à entendre que l'intérêt de la nation exigerait plutôt la
suppression de la bibliothèque et du bibliothécaire que celle du poste
de patriotes... Maintenant je ne réclame plus, je fais le mort, c'est
plus prudent... Tâchons de nous faire oublier dans notre petit coin,
messieurs, faisons-nous aussi petits que possible...
--Mais c'est trop fort pourtant, à la fin! s'écria le citoyen
Caïus-Gracchus Picolet.
--Chut! bouillant citoyen! n'avons-nous pas déjà passé par de rudes
moments?... Souvenez-vous des journées de Septembre, lorsque, à deux pas
de nous, on massacra les Suisses et les autres malheureux détenus dans
cette prison de l'Abbaye, dont nous pouvons apercevoir d'ici les toits
par-dessus les jardins du palais abbatial.
Le chevalier de Valferrand frémit et se laissa tomber sur une pile de
livres.