imaginer ce qu'il adviendrait des moeurs humaines, quand, grâce à la
chimie et à la réalisation des recherches actuelles, l'état de notre vie
sociale sera transformé et que notre nourriture, dosée sous forme de
poudres, de sirops, d'opiats, de biscuits, tiendra en un petit volume.
Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin, plus de
restaurants, plus d'épiciers, quelques droguistes, et chacun libre,
heureux, susceptible de subvenir à ses besoins pour quelques sous; la
faim biffée du registre de nos misères, la nature rendue à elle-même,
toute la surface de notre planète verdoyante ainsi qu'un immense jardin
rempli d'ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu duquel les océans
seront comparables à de vastes pièces d'eau d'agrément que d'énormes
steamers hérissés de roues et d'hélices parcourront à des vitesses de
cinquante et soixante noeuds, sans crainte de tangage ou de roulis.
Le cher rêveur, poète en sa manière, nous annonçait ce retour à l'âge
d'or et aux moeurs primitives, cette universelle résurrection de
l'antique vallée de Tempé pour la fin du XXe siècle ou le début du XXIe.
Selon lui, les idées chères à lady Tennyson triompheraient à brève
échéance, le monde cesserait d'être un immonde abattoir de bêtes
paisibles, un affreux charnier dressé pour notre gloutonnerie et
deviendrait un jardin délicieux consacré à l'hygiène et aux plaisirs des
yeux. La vie serait respectée dans les êtres et dans les plantes, et
dans ce nouveau paradis retrouvé ainsi qu'en un Musée des Créations de
Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur: Prière de ne
pas toucher.
La prédiction idéaliste de notre ami Julius Pollok n'eut qu'un succès
relatif; on reprocha à son programme un peu de monotonie et un excès de
religiosité panthéiste; il sembla à quelques-uns qu'on s'ennuierait
ferme dans son Eden reconstruit, au bénéfice du capital social de tout
l'Univers, et l'on vida quelques verres de champagne de plus afin de
dissiper la vision de cet avenir lacté rendu aux pastorales, aux
géorgiques, à toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.
«Utopie que tout cela! s'écria même l'humoriste John Pool; les animaux,
mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrès de chimiste et
continueront à s'entre-dévorer selon les lois mystérieuses de la
création; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de même que
l'oiseau le plus inoffensif est l'aigle de la mouche, le loup s'offrira
encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par
le passé à être la panthère de l'herbe. Suivons la loi commune qui régit
l'évolution du monde et, en attendant que nous soyons dévorés,
dévorons.»
[Illustration: LOISIRS LITTÉRAIRES AU XXe SIÈCLE]
Arthur Blackcross, peintre et critique d'art mystique, ésotérique et
symboliste, esprit très délicat et fondateur de la déjà célèbre École
des _Esthètes de demain_, fut sollicité de nous exprimer ce qu'il
pensait devoir advenir de la peinture d'ici un siècle et plus. Je crois
pouvoir résumer exactement son petit discours dans les quelques lignes
qui suivent:
[Illustration]
«Ce que nous appelons _l'Art moderne_ est-il vraiment un art, et le
nombre d'artistes sans vocation qui l'exercent médiocrement avec
apparence de talent ne démontre-t-il pas suffisamment qu'il est plutôt
un métier où l'âme créatrice fait défaut ainsi que la vision?--Peut-on
donner le nom d'oeuvres d'art aux cinq-sixièmes des tableaux et statues
qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de
peintres ou de statuaires qui soient des créateurs originaux?
«Nous ne voyons que des copies de toute sorte: copies des vieux maîtres
accommodés au goût moderne, reconstitutions toujours fausses d'époques à
jamais disparues, copies banales de la nature vue avec un oeil de
photographe, copies méticuleuses et mosaïquées fournissant ces affreux
petits sujets de genre qui ont illustré Meissonier, rien de neuf, rien
qui nous sorte de notre humanité! Le devoir de l'art, cependant, que ce
soit par la musique, la poésie ou la peinture, est de nous en sortir à
tout prix et de nous faire planer un instant dans des sphères irréelles
où nous puissions faire comme une cure d'aérothérapie idéaliste.
[Illustration]
«Je crois donc, continua Blackcross, que l'heure est proche où l'Univers
entier sera saturé de tableaux, paysages mornes, figures mythologiques,
épisodes historiques, natures mortes et autres oeuvres quelconques dont
les nègres mêmes ne voudront plus; ce sera le moment béni où la peinture
mourra de faim; les gouvernements comprendront peut-être enfin la lourde
folie qu'ils ont commise en ne décourageant pas systématiquement les
arts, ce qui est la seule façon pratique de les protéger en les
exaltant. Dans quelques pays résolus à une réforme générale, les idées
des iconoclastes prévaudront; on brûlera les musées pour ne pas
influencer les génies naissants, on proscrira la banalité sous toutes
ses formes, c'est-à-dire la reproduction de tout ce qui nous touche, de
tout ce que nous voyons, de tout ce que l'illustration, la photographie
ou le théâtre peut nous exprimer d'une façon suffisante, et l'on
poussera l'art, enfin rendu à sa propre essence, vers les régions
élevées où nos rêveries cherchent toujours des voies, des figures et des
symboles.
«L'art sera appelé à exprimer les choses qui semblent intraduisibles, à
éveiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations musicales, à
atteindre notre appareil cérébral dans toutes ses sensibilités même les
plus insaisissables, à envelopper nos multiformes voluptés esthétiques
d'une ambiance exquise, à faire chanter dans un accord rationnel toutes
les sensations de nos organes les plus délicats; il violentera le
mécanisme de notre pensée et s'efforcera de renverser quelques-unes de
ces barrières matérielles qui emprisonnent notre intelligence, esclave
des sens qui la font vivre.
[Illustration]
«L'art sera alors une aristocratie fermée; la production sera rare,
mystique, dévote, supérieurement personnelle. Cet art comprendra
peut-être dix à douze apôtres par chaque génération et, qui sait! une
centaine au plus de disciples fervents.
«En dehors de là, la photographie en couleur, la photogravure,
l'illustration documentée suffiront à la satisfaction populaire. Mais
les _salons_ étant interdits, les paysagistes ruinés par la
photopeinture, les sujets d'histoire étant posés désormais par des
modèles suggestionnés, exprimant à la volonté de l'opérateur la douleur,
l'étonnement, l'accablement, la terreur ou la mort, toute la
peinturographie en un mot devenant une question de procédés mécaniques
très divers et très exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il
n'y aura plus de peintres au XXIe siècle, il y aura seulement quelques
saints hommes, véritables fakirs de l'idée et du beau qui, dans le
silence et l'incompréhension des masses, produiront des chefs-d'oeuvre
dignes de ce nom.»
Arthur Blackcross développa lentement et minutieusement sa vision
d'avenir, non sans succès, car notre visite à la Royale Académie n'avait
guère été, cette année-là, plus réconfortante que celles faites à Paris
à nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ de Mars,
soit aux Champs-Élysées. On épilogua quelque temps sur les idées
générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur
lui-même de l'École des _Esthètes de demain_ qui changea le cours de la
conversation en m'apostrophant brusquement:
«Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous
direz-vous pas ce qu'il adviendra des lettres, des littérateurs et des
livres d'ici quelque cent ans?--Puisque nous réformons ce soir à notre
guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la
sombre nuit des siècles à venir, éclairez-nous de votre propre phare
tournant, projetez votre lueur à l'horizon.»
Ce furent des: «Oui! oui...» des sollicitations pressantes et cordiales,
et, comme nous étions en petit comité, qu'il faisait bon s'écouter
penser et que l'atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique
et agréable, je n'hésitai pas à improviser ma conférence.
La voici:
«Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.
«La question est intéressante et me passionne d'autant plus que je ne me
l'étais jamais posée jusqu'à cette heure précise de notre réunion.
«Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de
papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le
titre de l'ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois
point,--et que les progrès de l'électricité et de la mécanique moderne
m'interdisent de croire,--que l'invention de Gutenberg puisse ne pas
tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos
productions intellectuelles.
«L'imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement «l'artillerie de la
pensée» et dont Luther disait qu'elle est le dernier et le suprême don
par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile, l'Imprimerie qui a
changé le sort de l'Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne
l'opinion, par le livre, la brochure et le journal; l'imprimerie qui, à
dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble
menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont
été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se
perfectionner.
«Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des
presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui
fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices
mobiles, il me paraît que l'art où excellèrent successivement Fuster,
Schoeffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a
atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne
confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité
facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts.»
[Illustration: L'oeuvre maleficieuse dicte _phonograf_ du Sorcier
Edisonas iustement bruslé en grêue le]
Ce fut un tolle d'interruptions et d'interpellations parmi mes amis et
auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de
doute et, se croisant, de furieuses dénégations: «Mais c'est
impossible!... Qu'entendez-vous par là?» J'eus quelque peine à reprendre
la parole pour m'expliquer plus à loisir.
[Illustration]
«Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je
vais vous exposer sont d'autant moins affirmatives qu'elles ne sont
aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles
qu'elles m'arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n'y a guère
que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles
prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd'hui déjà en
partie réalisées.
«Je me base sur cette constatation indéniable que l'homme de loisir
repousse chaque jour davantage la fatigue et qu'il recherche avidement
ce qu'il appelle le confortable, c'est-à-dire toutes les occasions de
ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous
admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons
aujourd'hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle
exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte
partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps
en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de
vos grands journaux, format du _Times_, à déployer une certaine habileté
dans l'art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos
muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si
c'est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les
feuillets, de les chasser tour à tour l'un sur l'autre produit, par
menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.
«Or, l'art de se pénétrer de l'esprit, de la gaieté et des idées
d'autrui demanderait plus de passivité; c'est ainsi que dans la
conversation notre cerveau conserve plus d'élasticité, plus de netteté
de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car
les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent
une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous
les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.
«Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la
paresse et l'égoïsme de l'homme; l'ascenseur a tué les ascensions dans
les maisons; le phonographe détruira probablement l'imprimerie. Nos yeux
sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas
pour s'user à la lecture des textes; il y a trop longtemps qu'on en
abuse, et il n'est pas besoin d'être un savant ophtalmologiste pour
connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous
astreignent à emprunter les artifices de la science optique.
«Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution;
elles s'ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent
moins irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces
golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît
d'imaginer qu'on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux
pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation
apportée dans notre économie physique générale.»
«Très bien, très bien!» soulignaient mes camarades attentifs. «Mais la
mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment
supposez-vous qu'on puisse arriver à construire des phonographes à la
fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se
détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq
cents pages; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les
articles et nouvelles du journalisme; enfin, à l'aide de quelles piles
actionnerez-vous les moteurs électriques de ces _futurs_ phonographes?
Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d'une réalisation
aisée.»
«Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres
inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui
contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes
très ténus qui tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix
y seront reproduites; on obtiendra la perfection des appareils comme on
obtient la précision des montres les plus petites et les plus _bijoux_;
quant à l'électricité, on la trouvera souvent sur l'individu même, et
chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique,
ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou
ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui
de lorgnette.
«Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour
le _novel_ ou _storyographe_, l'auteur deviendra son propre éditeur,
afin d'éviter les imitations et contrefaçons; il devra préalablement se
rendre au _Patent Office_ pour y déposer sa voix et en signer les notes
basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour
assurer les doubles de sa consignation.
«Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l'auteur parlera son oeuvre
et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente
lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la
consommation des auditeurs.
«On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des
_écrivains_, mais plutôt des _narrateurs_; le goût du style et des
phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l'art de la
diction prendra des proportions invraisemblables; il y aura des
_narrateurs_ très recherchés pour l'adresse, la sympathie communicative,
la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs
voix.
[Illustration]
«Les dames ne diront plus, parlant d'un auteur à succès: «J'aime tant sa
façon d'écrire!» Elles soupireront toutes frémissantes: «Oh! ce diseur a
une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut; ses _notes_ graves sont
adorables, ses cris d'amours déchirants; il vous laisse toute brisée
d'émotion après l'audition de son oeuvre: c'est un ravisseur d'oreille
incomparable.»
L'ami James Wittmore m'interrompit: «Et les bibliothèques, qu'en
ferez-vous, mon cher ami des livres?»
[Illustration: LITTÉRATURE ET MUSIQUE «AT HOME»]
«Les bibliothèques deviendront les _phonographothèques_ ou bien les
_clichéothèques_. Elles contiendront sur des étages de petits casiers
successifs, les cylindres bien étiquetés des oeuvres des génies de
l'humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été
_autophonographiées_ par des artistes en vogue: on se disputera, par
exemple, le _Molière_ de Coquelin, le _Shakespeare_ d'Irving, le _Dante_
de Salvini, le Dumas fils d'Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt,
le Balzac de Mounet Sully, tandis que Goethe, Milton, Byron, Dickens,
Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par
des diseurs de choix.
[Illustration: Oh!!!! s'écria la jeune fille en s'arrachant à demi pâmée
des bras de son sauveur, oh! Edgar, mon Edgar, sauve notre enfant
maintenant... les misérables l'emportent... La suite au prochain
phonogramme.]
«Les bibliophiles, devenus les _phonographophiles_, s'entoureront encore
d'oeuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier
en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d'attributs
symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et
les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à
un seul exemplaire la voix d'un maître du théâtre, de la poésie ou de la
musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d'une oeuvre
célèbre.
[Illustration]
«Les _narrateurs_, auteurs gais, diront le comique de la vie courante,
s'appliqueront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent
parfois, ainsi qu'en une orchestration de la nature, les échanges de
conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les
dialectes étrangers; les évocations de marseillais ou d'auvergnat
amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen
excitera le rire des Américains de l'Est.
«Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des
flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de
gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur oeuvre sur les
complaisants cylindres. Nous avons aujourd'hui nos secrétaires et nos
copistes; il y aura alors des _phonistes_ et des _clamistes_,
interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de
littératures.
«Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs;
leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse
indiqueront tous les bienfaits d'une vie contemplative.
[Illustration]
«Étendus sur des sophas ou bercés sur des _rocking-chairs_, ils
jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes
flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la
curiosité.
«Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les
sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs
éprouveront le plaisir ineffable de concilier l'hygiène et
l'instruction, d'exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur
intelligence, car il se fabriquera des _phono-opéragraphes_ de poche,
utiles pendant l'excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les
Cañons du Colorado.
--Votre rêve est très aristocratique, insinua l'humanitaire Julius
Pollok; l'avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J'aimerais, je
vous l'avoue, à voir le peuple plus favorisé.
--Il le sera, mon doux poète, repris-je allègrement, en continuant à
développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il
pourra se griser de littérature comme d'eau claire, à bon compte, car il
aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.
[Illustration]
«A tous les carrefours des villes, des petits édifices s'élèveront
autour desquels pendront, à l'usage des passants studieux, des tuyaux
d'audition correspondant à des oeuvres faciles à mettre en action par la
seule pression sur un bouton indicateur.--D'autre part, des sortes
d'_automatic libraries_, mues par le déclenchement opéré par le poids
d'un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme
les oeuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de
longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.
«Je vais même au delà: l'auteur qui voudra exploiter personnellement ses
oeuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les
colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et
toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d'un
même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin
d'audition, sorte d'orgue porté en sautoir pour parvenir par les
fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de
distraire leur loisir ou d'égayer leur solitude.
«Moyennant quatre ou cinq _cents_ par heure, les petites bourses,
avouez-le, ne seront pas ruinées et l'auteur vagabond encaissera des
droits relativement importants par la multiplicité des auditions
fournies à chaque maison d'un même quartier.
[Illustration]
«Est-ce tout?... non pas encore, le _phonographisme_ futur s'offrira à
nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de
restaurant sera munie de son répertoire d'oeuvres phonographiées, de
même les voitures publiques, les salles d'attente, les cabinets des
steamers, les halls et les chambres d'hôtel possèderont des
_phonographothèques_ à l'usage des passagers. Les chemins de fer
remplaceront les parloir-cars par des sortes de _Pullman circulating
Libraries_ qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues,
tout en laissant à leurs regards la possibilité d'admirer les paysages
des pays traversés.
«Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement
de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur ces
multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné
par tous les habitants du globe et que l'imprimerie cessera absolument
d'avoir cours, en dehors des services qu'elle pourra rendre encore au
commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire,
alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.
--Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en
Angleterre et en Amérique, qu'en ferez-vous?
--N'ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du
public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des
interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra
entendre l'_interviewé_, ouïr le discours de l'orateur à la mode,
connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont
débuté la veille, etc.
«Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?
[Illustration]
«Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans
les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux
auditeurs abonnés; les valets de chambre et les chambrières auront
l'habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la
machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la
maîtresse, à l'heure du réveil: télégrammes de l'Étranger, cours de la
Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout
entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.
«Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations
seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement
timbrée, dont l'art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans
la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme
littéraire disparaîtra, les lettrés n'occuperont plus qu'un petit nombre
infime d'auditeurs; mais le point important sera d'être vite renseigné
en quelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les offices de
journaux des halls énormes, des _spoking-halls_ où les rédacteurs
enregistreront à haute voix les nouvelles reçues; les dépêches arrivées
téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux
appareil établi dans le récepteur de l'acoustique. Les cylindres obtenus
seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant
trois heures du matin, à moins que, par suite d'une entente avec la
compagnie des téléphones, l'audition du journal ne puisse être portée à
domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se
pratique déjà pour les théâtrophones.»