désirant laisser dans leurs coeurs un doux souvenir de mon passage, je
fondais un certain nombre de prix de vertu pour les jeunes gens, pour la
jeune fille qui se sera signalée entre toutes par les plus douces
qualités, pour les ménages vertueux et pour les vieillards!... etc.,
etc.
Toute cette aimable population accueillit mes paroles avec transport; le
vénérable pasteur me bénit solennellement, des mères me montraient à
leurs tendres rejetons, de douces larmes coulaient de tous les yeux. Moi
aussi, j'étais ému! J'espère bien que les vertus patriarcales vont,
grâce à moi, fleurir de plus belle dans cette gracieuse vallée.
L'après-midi j'ai couronné de mes mains la jeune fille choisie parmi les
plus sages et je lui ai remis une somme de six cents livres qui lui
servira de dot.
* * * * *
_13 octobre._--J'en ai assez. Ce soir encore, après conseil des
maréchaux, Berthier est revenu avec un tas de rapports et d'ordres à me
soumettre: Nécessité de faire avancer le grand parc de siège et ordres
nécessaires. Rapports sur les combats de la semaine dernière,
propositions d'avancement. État général des pertes des 3e et 4e corps à
ce jour. États fournis par l'artillerie, gargousses, obus et boulets.
Demandes diverses de matériel formulées par les ambulances. Comme il
leur en faut, aux ambulances!... Rapports divers sur les positions de
l'ennemi...
C'est trop, j'en ai assez! J'ai fait une proposition à la comtesse: Je
donne ma démission et nous allons vivre loin du vain théâtre de la
gloire et loin de ses absorbants soucis, dans une heureuse médiocrité.
Nous allons goûter au sein de la nature, sous les orangers de mon beau
pays, tous les calmes bonheurs que le ciel réserve aux mortels obscurs.
J'ai toujours été dépourvu d'ambition, ce sont les circonstances qui
m'ont amené au poste que j'occupe, eh bien! je suis disposé à le
quitter, à tout rejeter des vanités de ce monde et à m'en aller vivre
chez nous avec la comtesse, si elle y consent. Je me rappelle un de nos
cousins qui était curé dans un petit village en montagne et en vue de la
mer; je fus souvent, quand j'étais petit, le voir aux beaux jours
d'automne; c'était un brave homme, un peu porté sur sa bouche, mais quel
presbytère délicieux! un jardin où tous les fruits poussaient, où toutes
les fleurs de la création répandaient leurs parfums! Avec trois mille
écus de rentes et cette maison, nous connaîtrions le bonheur! l'âge
d'or!... Mais, que dis-je? quels rêves vais-je ébaucher? Et Joséphine
que j'oubliais!... Mon Dieu, si elle y consent aussi, tout peut
s'arranger; je lui louerai une petite maison avec un grand jardin à la
ville, à deux lieues de chez nous, et j'irai la voir deux fois par
semaine... Je vais parler sérieusement à la comtesse!
* * * * *
_15 octobre._--Bien des ennuis et de la fatigue depuis deux jours.
Obligé de remettre à plus tard mes rêves de tranquillité. Tout le temps
à cheval et du travail par-dessus la tête!
Grande bataille à Iéna. Ennemi en déroute laissant 20,000 morts, 40,000
blessés et peut-être autant de prisonniers. Cavalerie poursuit. Après la
bataille, envoyé un exprès au château de X... pour rassurer la comtesse.
Dépêche pour Joséphine.
Le 14 au matin, réveillé avec migraine. Mal dormi. Non, ce n'est pas une
existence. Couché en plein air sur le petit plateau en avant d'Iéna que
balaye une petite bise sèche! Brrr! Heureusement qu'on va se réchauffer
en tapant sur l'ennemi. Ça m'indigne à la fin de penser qu'un tas de
rois et de diplomates, un tas de princes et d'intrigants s'obstinent à
m'empêcher de vivre comme je le désirerais!
[Illustration: Morgen. Iéna 14 Oct. 1806]
Et j'ai peut-être gagné un rhume sur ce sapristi de plateau! J'avais
bien envie, pour me réchauffer, de prendre la pioche comme les hommes
qui creusent dans le roc un chemin pour hisser là-haut notre artillerie,
mais, à cause de ma position, je ne pouvais pas et ça m'ennuyait ferme.
Et des ordres! des ordres à donner! Des mouvements à combiner! Tout
prévoir! tout arranger! C'est à peine si j'eus le temps de dormir trois
quarts d'heure vers le matin. Je rêvassais, lorsque tout à coup, à cinq
heures, mon mameluck Roustan, suivant sa consigne, vint me réveiller. Il
dut me tirer par les jambes. Enfin je fus debout tout engourdi.
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Il est cinq heures et l'ennemi bouge!
Allons, reprenons le collier! Tout en bâillant je fais filer les
officiers d'état-major. Le corps de Lannes et la garde se mettent en
mouvement dans un brouillard à couper au couteau. Si je n'avais pas
prévu ce brouillard humide, quel gâchis, quel désordre! mais je l'avais
prévu et tout marche bien. J'ai un cor qui ne me trompe pas! Quel
cassement de tête, mon Dieu!
Nous dégringolons du plateau, et, aussitôt arrivées en plaine, les
troupes prennent rapidement leurs formations.
Sur la gauche, des masses d'infanterie et de cavalerie disparaissaient
le long d'un bois; c'était le corps d'Augereau, tandis qu'à droite le
corps de Soult s'étendait sur un terrain mamelonné, vers un point où
brillaient encore en grand nombre les feux de bivac de l'ennemi. Toutes
ces colonnes avançaient, se tassaient sur des arrêts soudains causés par
l'encombrement; les rangs s'ouvraient pour laisser passer l'artillerie,
un énorme bruit de ferraille secouée couvrait tous les bruits et
s'éteignait ensuite dans le brouillard, puis, au milieu des jurements,
la marche reprenait.
Avec tout ça, je n'ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Mes cantines
se sont égarées dans la nuit, et quand j'ai voulu recourir à la
provision de tablettes de chocolat que Joséphine avait entassées dans
les fontes de ma selle avec des foulards pour la nuit, plus rien! Par la
faute de Roustan sans doute, les fontes ont été bousculées cette nuit et
les tablettes perdues dans la boue.
Heureusement, comme je marronnais en marchant, je rencontre le 2e
grenadiers, massé l'arme au pied dans un champ, pour livrer passage à
une division de cuirassiers, et je vois le tambour-major Sénot, un
ancien d'Italie, en train de humer un coup de sa gourde en faisant
claquer sa langue.
Ce claquement de langue retentit délicieusement dans mon coeur.
--Ne bois pas tout, Sénot, laisse-m'en un peu!
--A votre service, mon Empereur; allez-y sans crainte, c'est un schnaps
soigné!
En effet, c'était du schnaps soigné; avec un croûton que Sénot gardait
dans sa giberne, et un oignon qu'un grenadier tira de son bonnet à
poils, je fis un déjeuner frugal, mais ravigotant.
--Je te rendrai ça aux Tuileries, Sénot, lui dis-je en remontant à
cheval.
--C'est entendu, mon Empereur, me crie Sénot, à tantôt, après l'ouvrage!
En cet instant, le brouillard commençant à se dissiper; une volée de
coups de canon part d'une des batteries d'Augereau, un sans-patience qui
veut toujours ouvrir le premier la conversation, et le tremblement
commence. Je vois Sénot lever sa canne, j'entends ronfler la peau d'âne
et les grenadiers poussent en avant.
[Illustration: Der TambourMajor]
Un coup de soleil traverse la plaine et voilà que toute la campagne
s'aperçoit à perte de vue couverte de troupes. Sur les hauteurs, en
avant de nous, les Prussiens, appuyés à des bois, garnissent les
villages en bel ordre... Des batteries en position partout, des
divisions couvrant les défilés à emporter, une quantité de cavalerie en
arrière, des escadrons et des régiments en colonnes... J'ai à peine le
temps de me dire que ça va être dur d'enlever toutes ces positions et de
passer sur le corps de tous ces gaillards qui vous ont une allure
respirant la confiance, j'ai à peine le temps de jeter un coup d'oeil
sur nos troupes que l'affaire s'engage sur toute la ligne. En un clin
d'oeil la fumée couvre tout, nos batteries en retard se portent au grand
galop sur la crête de la colline et ouvrent le feu l'une après l'autre.
Je ne vois plus rien. Je traverse un village enlevé par l'infanterie de
Soult, parmi des tas de morts et de blessés entassés dans toutes les
ruelles et dans tous les jardins, je suis une plaine où cette infanterie
a été engagée contre des hulans et dragons prussiens et en a couché par
ses feux de file plusieurs centaines dans les sillons, et je rencontre
un hameau en flammes. Impossible d'aller plus avant, les Prussiens se
cramponnent à un bois d'où le corps de Soult s'efforce de les chasser.
Un tapage infernal. Six batteries sur les pentes fouillent le bois et
criblent un creux par lequel des colonnes ennemies descendent dans le
bois. Onze heures! Et je n'ai toujours rien pris depuis hier soir, que
le croûton et l'oignon de tout à l'heure. Oh! l'intendance! Nous sommes
obligés de marcher, nous, et de cogner sans rien dans le ventre, pendant
que les Riz-pain-sel flânent la plume à l'oreille. Et l'on s'étonne que
le soldat soit quelquefois de mauvaise humeur!
[Illustration: Napoléon I, Kaiser der Franzosen]
Comme je retournais en maugréant, j'avise, en arrière des batteries, un
moulin à vent. J'aime les moulins à vent, ils font bien dans le paysage.
Celui-ci, les ailes immobiles et comme collées à son flanc, semblait un
pauvre oiseau effarouché par l'effroyable tapage qui se faisait autour
de lui. Des officiers d'ordonnance galopaient dans la plaine, des masses
de troupes défilaient au-dessous de la petite éminence, pendant que des
files de blessés sortaient du bois et passaient en arrière de nos
lignes.
[Illustration: NAPOLÉON CHEZ LA MEUNIÈRE (BATAILLE D'IENA)]
J'entends un âne braire, une femme crier, des soldats jurer. C'était
l'âne du meunier qu'un vivandier voulait attacher à sa charette...
Tiens, tiens, la meunière est encore là... Voyons donc s'il n'y a pas
quelque morceau de jambon à se mettre sous la dent. Je saute à terre
avec quelques-uns de mon état-major et, pour gagner les bonnes grâces de
la meunière, je commence par lui faire rendre son âne.
[Illustration]
Ah! je vois bien tout de suite qu'il ne reste pas grand'chose dans le
moulin, les voltigeurs ont passé ici, mais la meunière reconnaissante me
fait signe d'attendre et tire d'une cachette deux galettes
appétissantes, un quarteron d'oeufs et un gros morceau de lard. C'est
une maîtresse femme! En cinq minutes une omelette est confectionnée et
nous sommes à table. J'ai trois invités aussi affamés que moi, les
autres restent dehors; pour qu'ils ne se doutent de rien et ne
bougonnent pas trop, je parais de temps en temps à la fenêtre avec ma
longue-vue, je regarde les progrès de l'attaque de Soult et je donne un
ordre quelconque, un aide de camp part au galop et je me remets à table.
Quelle satisfaction! Nous autres, soldats, nous ne savons jamais où nous
souperons le soir et si nous souperons, nous devons donc saisir aux
cheveux toutes les occasions de nous donner du bien-être.
Le meunier a disparu, la meunière n'a pas eu le temps de se sauver. Elle
est vraiment gentille avec ses jupons courts et ses bas rouges. Tout en
causant après cette fine omelette qui a dissipé notre mauvaise humeur,
je lui pince le menton, et je lui rime un petit impromptu:
_Impromptu à la meunière pour la remercier de sa divine omelette._
Le coeur de l'homme et de l'Amant,
Las, tendre Elmire!
Ainsi que moulin moulinant,
Tourne au zéphyre.
L'omelette a si bonne mine,
Son parfum est si séduisant,
La meunière a jambe si fine,
Son sourire est si caressant
Que près d'elle ici me fixant,
En simple meunier qui mouline,
Du soir au matin l'embrassant,
Je resterai faisant blanche farine!
On est très bien ici, bon air, vue admirable; en ce moment le paysage
est voilé par la fumée, mais, en temps ordinaire, la vue est
certainement de toute beauté. Je ne plains pas le meunier!
Mais ne nous oublions pas, sacristi, les affaires avant tout! Ouf!
reprenons le harnais. Allez, aimable meunière, en récompense de votre
omelette, les petits vers que je vous dédie paraîtront dans le prochain
_Almanach des Muses_, sous mon pseudonyme ordinaire[3], et j'écrirai ce
soir pour qu'on vous envoie un vase de Sèvres.
[3] Quel était ce pseudonyme? C'est une question que devrait bien
résoudre _l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux_.
[Illustration: Esquissé à Mulhdorf
13 octobre 1806 par J. B. Dupont, Caporal 35e de ligne
Elève de David (Prix de Rome raté en 1805, conscrit 1806)
Ça va chauffer demain]
Ça marche ferme tout autour de nous. Soult a enfin enlevé le bois et
rejeté l'ennemi de l'autre côté; c'est à notre tour de remonter le
chemin creux et d'y recevoir des volées de mitraille. Bon, quelques
boulets s'égarent par ici, ils passent au-dessus de nos têtes, mais le
moulin est atteint. Il a une aile brisée et un grand trou en haut, juste
où nous déjeunions tout à l'heure. Je ferai envoyer deux vases de Sèvres
à la meunière.
La canonnade devient plus furieuse et la fumée augmente; on ne se voit
plus à deux pas. Tout à coup, après une heure encore de cet infernal
tintamarre, voici la poussée en avant qui se dessine et la cavalerie qui
se lance sur les carrés prussiens en retraite. Sublimes horreurs que
j'entrevois par moments, par des éclaircies dans la fumée! Il faut
marcher en avant. C'est éreintant, et si vous croyez que cette canonnade
est agréable quand on a une migraine comme celle qui me travaille depuis
le matin! Quel métier, seigneur!
Traversé encore cinq ou six villages en flammes ou démolis par
l'artillerie. Je fais des folies, je promets aux gens de leur envoyer
comme indemnité quelques-uns de mes plus jolis Sèvres.
La bataille est gagnée. J'en étais sûr depuis le moulin; je ne suis pas
superstitieux, mais j'ai remarqué plusieurs choses: d'abord, c'est qu'il
y a presque toujours un moulin dans chacune de mes batailles; ensuite,
c'est que chaque fois que j'y trouve la meunière la bataille est gagnée
d'avance tandis que si c'est le meunier qui me reçoit, je suis certain
d'avoir mon paquet. Heureusement que presque toujours le meunier est
parti se mettre à l'abri.
L'ennemi est dans une déroute épouvantable; il ne pourra pas, cette
fois, dire que cette bataille d'Iéna n'est pas de moi, et que c'est
Ricou qui a fait le plan, puisque ce pauvre Ricou est prisonnier.
* * * * *
_16 octobre._--Ricou est au quartier général! L'animal a pu s'échapper
des mains de l'ennemi il y a huit jours, et maintenant qu'il n'y a plus
de coups à craindre, il arrive! On va dire encore que c'est lui qui m'a
soufflé tous mes mouvements, les gens soudoyés par la perfide Albion
vont le répéter par toute l'Europe! Si encore Ricou était venu
avant-hier, il m'aurait bâclé mes proclamations et je n'aurais pas été
obligé de trimer, de passer, au lieu de dormir, une bonne partie de la
nuit à faire de la littérature, qui n'est pas dans mon genre, encore!
* * * * *
_25 octobre._--Tout va bien, je puis considérer la campagne comme
terminée... Enfin je vais donc être tranquille, je vais pouvoir,
aussitôt rentré chez nous, goûter les joies paisibles de la famille et
de la nature!
[Illustration]
J'ai reçu hier, avec des pantoufles fourrées brodées par elle, une
lettre de Joséphine; il paraît qu'il y a énormément de lapins dans le
parc de la Malmaison. Je chasserai un peu le matin, histoire de me
dégourdir les jambes, et l'après-midi, si nous avons encore de belles
journées, je lirai Horace en me promenant sous les grands arbres pour
faire mes digestions toujours un peu lourdes. Écrire à Joséphine de
renouveler le papier des chambres à la Malmaison; j'avais vu de très
jolis échantillons avant de partir, mais je n'avais voulu rien décider.
Elle peut aussi acheter pour sa chambre des Tuileries le lit et
l'armoire à glace étrusques que je lui ai promis si tout marchait bien.
Le chiffonnier et les fauteuils aussi, mais je lui demanderai qu'elle me
fasse la surprise du petit bureau, à l'antique avec l'encrier et la
lampe. Nous entrons demain à Berlin: qu'est-ce que je lui rapporterais
donc bien comme souvenir? Je voudrais trouver quelques bibelots pas trop
chers, mais je crois qu'il n'y a pas grand'chose; ils ne réussissent ici
que les grandes pipes à fourneau de porcelaine et je ne fume pas. Je
chargerai un de mes aides de camp de chercher; il trouvera, ces jeunes
gens sont très fureteurs.
* * * * *
_27 octobre._--Entrée solennelle à Berlin. Belle réception.
Réquisitionné quinze mille paires de bas de soie blancs pour les
grenadiers de ma garde; je veux qu'ils fassent bonne figure aux bals
près des Berlinoises.
La comtesse est arrivée...
* * * * *
Nous arrêtons ici nos extraits du carnet de notes de Napoléon. Ces
quelques pages suffisent pour faire apprécier l'immense importance de
ces notes et laisser deviner quelle révélation sur le vrai Napoléon
l'histoire tirerait de leur publication intégrale!
Les instances des historiens et des académies décideront, peut-être le
comte d'H... à faire imprimer son précieux manuscrit; notre
indiscrétion, qu'il voudra bien nous pardonner, n'a eu d'autre but que
de lui forcer un peu la main en appelant l'attention publique sur le
trésor qu'il détient.
[Illustration]
L'illustration qui accompagne ces extraits a été exécutée sur des
documents exacts et authentiques; en faisant des recherches en
Allemagne, nous avons eu l'heureuse chance de découvrir un certain
nombre d'estampes et de dessins tout à fait ignorés ou très peu connus
se rapportant aux événements de 1806.
Au dernier moment, nous apprenons par des dépêches d'Amérique une
heureuse nouvelle. Un reporter, envoyé par un grand journal du matin, a
trouvé le moyen de se faire engager comme cuisinier, aux appointements
de 15,000 dollars par an, chez le sénateur Philémon Codgett, de
Massachusetts, le richissime collectionneur qui possède les volumes I et
III des notes de Napoléon, perdus pendant la Commune.
Depuis six mois, ce reporter profitait des absences législatives de
l'honorable Codgett pour s'introduire dans son cabinet de travail. A
l'aide de fausses clefs, il ouvrait la caisse de fer à triple serrure
enfermant les deux volumes et copiait jusqu'au retour du sénateur.
Malgré ses précautions, il a été surpris par celui-ci, qui lui a tiré
douze coups de revolver. Le reporter, quoique blessé grièvement, a pu
s'échapper. Il est en route pour l'Europe. Son travail de copie était
heureusement terminé; il le collationnait sur l'original quand
l'honorable Codgett est survenu.
Le journal donnera chaque dimanche, dès l'arrivée de son héroïque
rédacteur, la publication des précieuses notes. Le premier volume
commence à la sortie de Brienne et finit à Austerlitz; le second débute
par les impressions de Napoléon lors de son mariage avec Marie-Louise et
se termine à la date du 15 juin 1815, trois jours avant Waterloo. Le
volume du comte d'H..., dont nous venons de parler, s'intercale entre
ces deux ouvrages si extraordinairement curieux. Nous connaîtrons donc
bientôt, au complet, le carnet de notes de Napoléon! Aujourd'hui, où un
retour d'opinion porte tous les lecteurs de France vers les ouvrages
ayant trait au grand homme, n'est-il pas regrettable d'être obligé
d'attendre la publication faite outre-océan des plus intimes documents
qui aient été laissés par le général conquérant des temps modernes.--Oh!
ces Américains!!!
[Illustration]
LA
FIN DES LIVRES
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
Suggestions d'avenir
LA
FIN DES LIVRES
Ce fut, il y a deux ans environ, à Londres, que cette question de la fin
des Livres et de leur complète transformation fut agitée en un petit
groupe de Bibliophiles et d'érudits, au cours d'une soirée mémorable
dont le souvenir restera sûrement gravé dans la mémoire de chacun des
assistants.
Nous nous étions rencontrés, ce soir-là,--qui se trouvait être un des
vendredis scientifiques de la Royale Institution,--à la conférence de
sir William Thompson, l'éminent physicien anglais, professeur à
l'Université de Glascow, dont le nom est connu des deux mondes depuis la
part qu'il prit à la pose du premier câble transatlantique.
Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, sir William
Thompson avait annoncé que mathématiquement la fin du globe terrestre et
de la race humaine devait se produire au juste dans dix millions
d'années.
[Illustration]
Se basant sur les théories de Helmholtz que le soleil est une vaste
sphère en train de se refroidir, c'est-à-dire de se contracter par
l'effet de la gravité sur la masse à mesure que ce refroidissement se
produit, sir William, après avoir estimé la chaleur solaire à celle qui
serait nécessaire pour développer une force de 476,000 millions de
chevaux-vapeur par mètre carré superficiel de sa photosphère, avait
établi que le rayon de la photosphère se raccourcit d'un centième
environ en 2,000 ans et que l'on pouvait fixer l'heure précise où la
température deviendrait insuffisante pour entretenir la vie sur notre
planète.
Le maître physicien nous avait non moins surpris en abordant la question
de l'ancienneté de la terre, dont il développait la thèse ainsi qu'un
problème de mécanique pure; il ne lui attribuait point un passé
supérieur à une vingtaine de millions d'années, en dépit des géologues
et des naturalistes, et il montrait la vie venant à la terre dès la
naissance du soleil, quelle qu'ait été l'origine de cet astre fécondant,
soit par le résultat de l'éclatement d'un monde préexistant, soit par
celui de la condensation de nébuleuses antérieurement diffuses.
[Illustration: La vie en Pilules
Nourriture d'une année en 365 pilules.
La boîte 50 fr. dans toutes les pharmacies.]
Nous étions sortis de la Royale Institution très émus par les grands
problèmes que le savant professeur de Glascow s'était efforcé de
résoudre scientifiquement devant son auditoire, et, l'esprit endolori,
presque écrasé par l'énormité des chiffres avec lesquels sir William
Thompson avait jonglé, nous revenions, silencieux, en un groupe de huit
personnages différents, philologues, historiens, journalistes,
statisticiens et simples curieux mondains, marchant deux par deux, le
long d'Albemarle street et de Piccadilly.
L'un de nous, Edward Lembroke, nous entraîna à souper au _Junior
Athenæum Club_ et, dès que le champagne eut dégourdi les cerveaux
songeurs, ce fut à qui parlerait de la conférence de sir William
Thompson et des destinées futures de l'humanité.
James Wittmore se préoccupa longuement de la prédominance intellectuelle
et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la fin du siècle
prochain. Il laissa entendre que le vieux monde abdiquerait peu à peu
son omnipotence et que l'Amérique prendrait la tête du mouvement dans la
marche du progrès, tandis que l'Océanie, à peine née d'hier, se
développerait superbement, démasquerait ses ambitions et occuperait une
des premières places dans le concert universel des peuples. L'Afrique,
ajoutait-il, cette Afrique toujours explorée et toujours mystérieuse,
dont on découvre à chaque instant des contrées de milliers de milles
carrés, conquise, si péniblement à la civilisation, malgré son immense
réservoir d'hommes, ne semble pas appelée à jouer un rôle proéminent; ce
sera le grenier d'abondance des autres continents, il se jouera sur son
sol, tour à tour envahi par différents peuples, des parties peu
décisives. Les masses d'hommes, dans leur violente envie de posséder
cette terre vierge, s'y rencontreront, s'y battront et y mourront, mais
la civilisation et le progrès ne s'y installeront que dans des milliers
d'années, alors que la prospérité des États-Unis sera sur son déclin et
que de nouvelles et fatales évolutions assigneront un nouvel habitat aux
ensemencements du génie humain.