L'un de ces hommes était un officier versaillais et l'autre, le plus

touché, un sergent fédéré. L'officier, le comte d'H., s'étant, avec

quelques hommes seulement, trop audacieusement jeté sur les communards

en train de parachever dans un formidable cataclysme au pétrole les

destins du vieux palais de nos rois, avait eu sa troupe effroyablement

arquebusée et s'en était allé tomber, avec deux ou trois balles dans le

corps, au premier coin tranquille, derrière la barricade prise. Il

reprenait ses esprits dans la fraîcheur de la nuit, et regardait

alternativement les flammes des Tuileries et son voisin le fédéré, plus

mal en point que lui.

Celui-ci tournait de temps en temps de son côté sa figure convulsée, et

refermait les yeux lorsque défilaient des pelotons de lignards

s'enfonçant rapidement dans l'horreur des rues trop noires ou trop

rouges.

--Capitaine, dit tout à coup le fédéré, pas la peine que vos troupiers

dépensent six balles de plus pour me fusiller, j'ai dans le ventre la

quantité de plomb suffisante... avant que les Tuileries aient fini de

flamber, je serai fini, nettoyé!... emballé!... Tout cela parce que j'ai

tardé de cinq minutes sur les camarades, histoire de rapporter un petit

souvenir de notre séjour aux Tuileries.

Après un court silence, le fédéré reprit:

--Les autres avaient déjà les poches pleines de bibelots, moi pas;

j'étais un pur, un de principes, et je ne voulais pas de ça d'abord.

Brûler, raser la vieille cambuse à Catherine de Médicis, le local des

tyrans, très bien, mais pas le déménager! Pourtant, quand ça se mit à

flamber, je trouvai que c'était bête tout de même, mes scrupules!

Puisque tout devait brûler avec la boîte je pouvais bien m'offrir un

petit souvenir... et alors, en cherchant rapidement quelque chose de

portatif, je tombai sur une belle boîte, velours vert à abeilles d'or,

rien que ça...

Il s'interrompit un instant et blêmit sous la souffrance.

--Une riche boîte, reprit-il, mais quoi dedans? En courant j'ai fait

sauter le couvercle... rien que trois bouquins, couverts en soie

tricolore... précieux sans doute, mais j'aurais préféré autre chose...

enfin, je les fourrai sous ma capote... Crénom! à peine dans la rue, je

reçois l'atout, mon compte est réglé... J'ai perdu deux des bouquins...

Vous pensez que je ne tiens guère à celui qui m'est resté... Le

voulez-vous, le petit souvenir des Tuileries? Ça ne me prive pas, allez,

pour le temps que j'ai encore à faire la grimace ici...

Le comte d'H. ne pensait guère en avoir pour plus longtemps que le

fédéré, cependant il prit le bouquin tricolore, l'ouvrit, le regarda

vaguement et le mit dans le petit sac qu'il portait en bandoulière.

Puis, comme ce mouvement l'avait fatigué, il retomba sur les pavés

inerte et raide, muet, ses yeux seuls vivant et suivant en l'air le

tourbillonnement des flammes et des fumées, parmi lesquelles se mêlèrent

bientôt en chevauchées délirantes les visions de la fièvre.

Une quinzaine de jours après, couché dans un bon lit d'ambulance, le

comte d'H. se souvint tout à coup du fédéré de la barricade Gaillard

père et du livre tricolore, souvenir des Tuileries incendiées. Avait-il

rêvé? Ce sergent de communards râlant à côté de lui, n'était-ce pas une

de ces imaginations fantasmagoriques de la fièvre?... Le comte d'H.

étendit la main vers le petit sac accroché près de son lit... A son

grand étonnement il sentit quelque chose; il n'avait pas rêvé

l'aventure, le livre du communard était là!

C'était un petit volume à peu près du format de l'ancien _Mercure de

France_, magnifiquement relié, revêtu de soie tricolore, avec le grand

aigle des armes de l'empire, tout un semis d'abeilles d'or sur le plat,

et sur le dos simplement un N couronné. Cette reliure somptueuse ne

recouvrait pas un chef-d'oeuvre de typographie, mais un manuscrit d'une

horrible écriture irrégulière, tantôt fine et serrée, tantôt immense et

tout en jambages formidables ou en paraphes ressemblant à des coups de

sabre, manuscrit composé de plusieurs cahiers de papiers différents,

quelques-uns assez fatigués et salis, parmi lesquels, au milieu des

feuillets couverts de pâtés d'encre, de chiffres, d'hiéroglyphes ou de

dessins grossiers jetés çà et là, étaient annexés des papiers repliés

portant des en-têtes gravés «_Grand état-major général_..., _Cabinet de

l'Empereur_..., _Armée d'Allemagne_...» ou des brevets d'officiers en

blanc couverts de notes au crayon ou à la plume.

Le comte d'H. lut au hasard dans les premiers cahiers datés de 1805 et,

pris d'un intérêt soudain, se mit à parcourir rapidement le manuscrit de

page en page, à déchiffrer les feuillets hiéroglyphiques.

Quelle trouvaille! Il était extraordinairement précieux, le bouquin

sauvé du palais incendié. Grands coups de plume hâtifs, griffonnages

serrés, notes au crayon, croquis, tout était de la main du grand

Empereur, de cette main qui pendant quinze ans avait brandi la foudre

sur l'Europe bouleversée! Ce petit volume sali, horriblement barbouillé

de taches d'encres, ce n'était rien moins qu'un carnet de notes de

Napoléon Ier, embrassant la période de 1805 à 1809!...

A la lecture de ces notes, un Napoléon nouveau, un Napoléon intime, en

déshabillé, le vrai Napoléon, celui que seul Napoléon lui-même avait pu

connaître, surgissait,--aussi différent de l'empereur tonnant de la

légende que du Napoléon des souvenirs anecdotiques de MM. les

chambellans. Et songeant à l'immense intérêt historique de ces notes, le

capitaine se rappela que le fédéré avait parlé de trois volumes. Que

pouvaient être devenus les deux autres, dans la tourmente et dans

l'incendie? Perdus, détruits sans doute, hélas!--et avec eux les plus

précieuses indications pour l'histoire[1].

[1] Ces deux volumes manquants ont été achetés en juin 1871, après la

prise de Belleville, à des chasseurs à pied de la compagnie dont M.

Déroulède était lieutenant, par M. D. W., correspondant d'un journal

américain. Ils appartiennent maintenant à l'honorable Philémon

Codgett, sénateur de Massachusetts, qui les a payés 200 dollars et

en a déjà refusé 150,000. L'honorable sénateur les conserve avec un

soin jaloux, à côté d'un manuscrit d'odes anacréontiques signées

Max. de Robespierre dans sa bibliothèque si riche déjà en documents

du plus puissant intérêt sur la Révolution française.

(Information de M. G. B., du _N.-Y. H._)

Vingt ans ont passé depuis; le comte d'H., malgré toutes ses recherches,

n'a pas pu mettre la main sur les volumes perdus. Il publiera un jour en

son intégrité le volume sauvé par lui du carnet de notes de Napoléon,

que M. Taine n'a pas connu, que de rares amis seuls ont pu feuilleter,

et dont nous donnons aujourd'hui indiscrètement un extrait plus court

que nous ne voudrions, mais qui permettra de juger de son prodigieux

intérêt au point de vue sévère et sacré de la vérité historique.

* * * * *

_8 octobre._--Je descendais ce matin la côte d'Ebersdorf en marchant,

selon mon habitude, un peu en avant de mon état-major, laissant ces

messieurs discuter sur les chances ou les péripéties de la campagne, car

en ces instants délicieux de l'aube, devant la nature qui s'éveille,

dans la fraîcheur d'un doux matin, j'aime laisser mon esprit suivre sa

pente naturelle, j'aime me laisser aller à la rêverie, surtout quand il

fait beau comme aujourd'hui. Chose curieuse, moi qui marche toujours

suivi de deux ou trois cent mille hommes, j'éprouvai toujours un vrai

penchant pour la solitude; j'adorerais me promener incognito par les

champs, interroger les bergers que je rencontre, causer avec le

vénérable pasteur du village, sourire aux laboureurs occupés à faire

jaillir des flancs de Cybèle les moissons de l'été... Mais l'homme

propose et Dieu dispose.

Donc, je descendais la côte d'Ebersdorf; il y avait eu un petit combat

de nuit, une simple escarmouche sans importance; çà et là, dans le

terrain, trois ou quatre cents corps étaient étendus. Dans un champ de

blé foulé où se trouvaient éparpillés une douzaine de hussards

prussiens, quelques chevaux et quelques voltigeurs du 38e, j'aperçus

tout à coup une douzaine de pâquerettes qui, par miracle, dans le

piétinement de la lutte, n'avaient pas été foulées et qui

s'épanouissaient sous le soleil, les innocentes et naïves fleurettes, au

milieu des vestiges du massacre. O nature! comme tu te ris de l'homme et

de ses fureurs!

Je sautai vivement à terre et je me dirigeais vers les pauvres fleurs,

lorsque plusieurs jeunes freluquets de l'état-major, devinant mon

intention, se précipitèrent pour me les cueillir.

--Arrêtez, messieurs, leur dis-je, je les veux cueillir moi-même, C'est

pour Joséphine!

Je crois bien que je profitai de l'occasion pour leur faire un petit

sermon:

--Ce n'est pas vous, jeunes gens, qui songeriez à envoyer des champs

ravagés par Bellone quelques fleurs à votre femme ou à votre amante!

Oui, oui, protestez, je vous connais, vos pensées ne sont pas pour les

épouses éplorées que vous quittez en arrière, mais pour les vains

plaisirs qui vous attendent dans les capitales!

[Illustration: Für Joséphine.

_Schlacht von Iéna_]

Mon bouquet de blanches pâquerettes est parti par courrier, Joséphine

aura dans quelques matins ce petit souvenir sur sa table de toilette!

... Ce soir j'admirais en rêvassant un beau lever de lune. Au loin,

par-dessus les vapeurs des campagnes, Phoebé se levait radieuse, pendant

que partout les feux des bivacs s'allumaient comme pour lui faire un

cortège d'étoiles. Salut, astre des nuits! Soudain, un peu vers le Nord,

une seconde lune parut!... Je compris bientôt le phénomène en voyant

apparaître un peu plus haut, sous la forme d'un croissant, la véritable

Phoebé... Les deux premières étaient deux gros villages en train de

brûler à trois ou quatre lieues d'ici.

Mlle J., de la Comédie-Française, n'arrive pas. Lui serait-il arrivé

quelque accident en route? ou bien l'un de ces officiers bellâtres,

soutachés et pomponnés, qui caracolent dans les états-majors, serait-il

la cause de ce retard? Les femmes sont si peu sérieuses!

ARMÉE DE PRUSSE

ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

ORDRE DU JOUR

SOLDATS,

Vous avez commencé aujourd'hui à moissonner de nouveaux lauriers et

vous marchez...

Cet imbécile de Ricou, qui me fait mes proclamations dans un assez bon

style, est malade et se prétend incapable de rassembler deux idées

convenables! Moi non plus je n'ai pas l'inspiration... L'éloquence

militaire n'est pas mon genre, je suis pour le genre simple, je réussis

mieux dans le style familier, je tourne très gentiment le couplet, à

preuve le _Beau Dunois_ qu'Hortense a mis en musique... Je n'ai pas

voulu signer à cause de ma position, mais le _Beau Dunois_ est de moi et

il a encore un assez joli succès, j'ose le dire!

Comment faire? l'inspiration ne vient pas, ma foi, pas de proclamation

aujourd'hui! Je crois que Ricou fait semblant d'être malade parce que je

remets à plus tard de le faire entrer à l'Académie française.

Je viens d'avoir une pique avec Ney, précisément à propos de Ricou. Nous

nous sommes chamaillés en dînant. Il m'était revenu que Ney ne se gênait

pas pour dire que mes plans de campagne et jusqu'à mes mouvements dans

les batailles me sont dictés par Ricou, en un mot que Ricou est mon

inspirateur caché; il a même dit «_mon Égérie guerrière!_» et que sans

Ricou je ne suis rien de plus qu'un bon chef de bataillon, et encore!

Ricou est mon ancien professeur de latin à Brienne; je l'ai retrouvé en

99, écrivaillant aux gages des libraires, à Paris, c'est-à-dire crevant

de faim, et me souvenant qu'il réussissait jadis admirablement

l'allocution de Scipion aux légions, je l'ai attaché à ma personne, en

qualité d'homme de lettres, pour m'arranger mes ordres du jour et mes

proclamations.

[Illustration:--C'est pour Joséphine!

_Bataille de Wagram_]

Et voilà mes ennemis en Europe,--qui n'en a pas,--des misérables

soudoyés par Pitt et Cobourg, et même quelques malveillants de mes

armées, les voilà qui prétendent que Ricou, mon ancien professeur à

Brienne,--ils ne disent pas de quoi--est un admirable tacticien, un

génie militaire comme le monde jusqu'à lui n'en a pas connu, un César,

un Annibal, un Alexandre réunis avec un Gustave-Adolphe et un Turenne

dans la peau d'un seul homme, un chef d'armée merveilleux, joignant au

coup d'oeil de l'aigle une foudroyante rapidité de conception!... Par

malheur, ce grand homme de guerre serait poltron comme un lièvre, et par

là ses qualités seraient à jamais restées inutiles, si je ne m'étais

trouvé tout à point pour les exploiter à mon profit. Et alors Ricou, que

je tiens par on ne sait quels moyens sous ma domination, que je traîne à

ma suite comme un esclave et que je force à travailler, serait la tête

qui conçoit et moi seulement le bras qui exécute. Mes batailles sont de

lui, je ne fais que suivre ses inspirations; à moi les dangers, mais

aussi à moi la gloire et à lui rien, ou de maigres appointements que je

lui marchande! C'est ridicule! Le vrai, c'est que, en effet, Ricou

n'aime pas les coups, c'est un pacifique homme de lettres, et j'ai

beaucoup de peine à lui faire suivre d'assez près les opérations de

Bellone pour qu'il puisse distinguer quelque peu les mouvements dont il

doit parler dans mes ordres du jour...

En attendant, si Ricou me fait la mauvaise farce d'être vraiment malade,

je lui supprime ses appointements!

* * * * *

_10 octobre._--J'ai eu depuis huit jours des séries de maux de tête et

de malaises. Et il me faut travailler comme un nègre en ce moment.

On ne peut compter vraiment que sur soi, les gens sont si négligents

aujourd'hui; toujours travailler, étudier, surveiller, donner des

ordres, faire rouler la machine, quel souci, bon Dieu, quels tracas! Ah!

la vie tranquille, le repos, une simple maison à la campagne, Joséphine

faisant son petit train-train autour de moi!... Et une rivière... Je

lirais l'abbé Delille sous les saules et je pêcherais à la ligne! Ah!

oui, il s'agit bien de tranquillité quand les intrigues de la perfide

Albion et de la reine de Prusse viennent me susciter à tout bout de

champ des ennemis..., et ceci et cela! et l'Autriche et la Russie qu'il

faut contenir, et les armées prussiennes qu'il faut écraser!...

Décidément ça ne va pas, c'est l'estomac... Je vais écrire à Larrey; il

doit être du côté de Schleiz, avec la grande ambulance. Je n'aime pas

les médecins, mais j'ai un peu plus de confiance en celui-là que dans

les autres: il y a si longtemps que nous travaillons ensemble!

Ma dépêche pour Larrey est partie; je l'ai envoyée par six officiers

d'état-major, chacun par une route différente.

J'ai des nouvelles de Mlle J. Il paraît qu'elle est tombée entre les

mains de l'ennemi. Le maréchal des logis de l'escorte est arrivé tout

seul, ayant eu grand'peine à s'échapper. C'est ce Blücher qui m'a fait

cette farce! Je le rattraperai! Ça m'ennuie, Mlle J. a de faux airs de

Joséphine, avec elle il n'y aurait que demi-infidélité..., je pouvais

penser quand même à Joséphine... Qu'est-ce qu'elle peut rappeler à ce

soudard de Blücher?

* * * * *

[Illustration]

_11 octobre._--Le soldat en campagne a quelquefois de bonnes aubaines.

Nous étions arrivés trempés comme des soupes dans un de ces villages à

noms si difficiles à prononcer et encore plus difficiles à écrire. De

l'eau toute la journée! j'avais le Danube dans ma botte gauche et la

Vistule dans ma botte droite! Flic! Floc! Parlez-moi de l'Italie pour

notre métier, du soleil au moins! J'étais d'une humeur massacrante.

Pendant que les soldats essayaient d'allumer leurs feux de bivac en

plaine, je prenais mes quartiers dans un petit château, une bicoque...

Admirablement reçu; du feu à rôtir un boeuf, du vin chaud et une satanée

comtesse de la Pologne allemande qui vous avait des yeux, mais des yeux

à faire flamber des feux de bivac de conscrits rien qu'à les regarder.

La comtesse polonaise se montra vraiment charmante, il n'y a pas à dire;

elle envoya ses femmes de chambre pour me retirer mes bottes et

m'apporta elle-même les pantoufles de son mari, avec un bouillon servi

par ses mains et une bouteille de champagne. Son mari est un vieux

conseiller à la Cour, il est à Berlin! Bravo, autant de pris sur

l'ennemi! très gentille, cette dame, très gentille! Je ne dois ma

conquête qu'à mon prestige personnel; la comtesse[2] me prenait pour un

simple maréchal. Je vais écrire à Sèvres pour qu'on lui envoie un petit

souvenir, le service que j'ai fait faire spécialement pour cette sorte

de cadeaux.

[2] Nous supprimons par convenance jusqu'à l'initiale du nom de la

comtesse. Chacun connaît ce nom dans la haute société berlinoise. La

comtesse a laissé plusieurs enfants. L'un d'eux, général en retraite

aujourd'hui, se distingua dans la campagne de 1866 contre

l'Autriche, et fut, par ses habiles manoeuvres et son audace, le

véritable vainqueur de Sadowa. Il ressemblait beaucoup à l'hôte du

château de *** en 1806 et il lui fut même, après Sadowa, défendu de

paraître à l'armée le menton rasé, comme il en avait l'habitude.

[Illustration]

* * * * *

_12 octobre._--J'ai la réponse de Larrey. Des six officiers envoyés, il

en est revenu deux. L'un des deux revenus, sur le point d'être pris par

l'ennemi, a avalé sa dépêche, deux sont tombés dans des partis de

cavalerie prussienne, le cinquième s'est égaré et galope encore du côté

de Bamberg, et le sixième est blessé.

ARMÉE DE PRUSSE

GRAND-ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL

_Direction des Ambulances_

SIRE,

Comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, soir et matin

aloès en poudre.

BARON LARREY.

[Illustration]

La comtesse est tout simplement délicieuse; il faut que je m'attache son

mari. Je lui ai fait proposer d'entrer dans mon Conseil d'État avec de

l'avancement, un poste supérieur à celui de simple Hof-Conseiller. J'ai

appris que c'était lui qui avait décidé sa femme à rester ici pour

protéger ses propriétés. Cet homme est une nature délicate. Je veux

qu'on me le présente! Le temps est au beau maintenant, l'armée se masse.

Jouissons de la vie, ô douceur!

Ricou a été enlevé par des cavaliers de Blücher, en arrière de nos

lignes, comme il me rejoignait sur mon ordre, pour me rédiger quelques

bulletins et proclamations en retard. Ce Blücher à la fin m'exaspère:

après Mlle J., il me prend Ricou! C'est trop, je vais lui jeter une ou

deux divisions de cavalerie avec Murat, mon sabreur. Gare à lui! Passe

pour Mlle J.,--j'avais peut être eu tort de l'appeler ici, Joséphine le

saura et me fera des scènes;--mais Ricou, sapristi!

On est bien ici, nous autres soldats, nous aimons ces petites douceurs

après les étapes dures; il y a là-dessus une chanson que je chantais

hier soir à la comtesse:

Et c'est tout autant

De pris en passant!

[Illustration]

Je réalise en ce moment l'un de mes rêves! Oh! la vie! Depuis que je

suis au service je n'avais jamais eu le temps et je me disais:

«Napoléon, mon pauvre, tu ne connaîtras donc jamais les joies pures de

la nature, tu ne goûteras donc jamais tranquillement le charme des

belles matinées à la campagne, le parfum de la fleur, le chant de

l'oiseau et le bourdonnement de l'abeille! Un simple laboureur peut se

donner tout ça, mais toi, jamais! Non, jamais! Toujours des coups de

canon et le bruit des trompettes de Mars! Jamais tu ne pêcheras à la

ligne, mon pauvre Napoléon! Le plus petit employé à douze cents livres

d'un de tes ministères est plus heureux que toi... Il vit dans la

tranquillité, tandis que toi tu t'en vas au loin risquer des coups pour

lui assurer cette tranquillité...» Eh bien, je me trompais! je goûte la

joie des champs et je pêche à la ligne! Nous avons ici une petite

rivière absolument ravissante, qui file sous les saules et les

peupliers; il y a du goujon, et je pêche avec la comtesse! Hier on m'a

cherché toute l'après-midi. C'est encore Berthier qui m'ennuie pour des

séries d'ordres à donner. Tant pis! qu'il me cherche!

Je suis revenu avec une friture que la comtesse a fait peser à la

cuisine. Six livres et demie et tout beau poisson! quelle journée! J'ai

rimé sous les saules quelques vers à l'intention de la comtesse:

Douceur des printemps, ardeur des étés,

Vous êtes dépassés

Par les doux yeux de ma maîtresse.

Vous me mettez moins en détresse,

Rigueurs des hivers,

Que ces yeux pervers

Dont la cruauté follement m'oppresse!

Ces vers ne sont pas mal; je veux les faire chanter demain à la

comtesse. J'aurais bien dû amener Méhul à l'armée avec moi. Mais il m'en

faut la musique quand même; à défaut de Méhul, je vais la mettre au

concours parmi les chefs de musique des régiments que j'ai sous la main.

Je les envoie à Joséphine qui les fera passer dans l'_Almanach des

Muses_.

Pour Joséphine, je fais une petite variante:

Par les doux yeux de mon amante.

Et je crains moins la tourmente,

Neige des hivers,

Que ces yeux pervers...

[Illustration]

Je ne dis point que par moments en attendant que le goujon daignât

mordre à ma ligne, je ne me fis pas quelques vagues reproches. Je me

disais: «Napoléon, pendant que tu t'amuses, que tu te laisses aller à la

douceur de tes penchants naturels, sais-tu bien ce que fait l'ennemi? Ce

vieil enragé de Blücher ne doit pas se reposer, lui; Pitt et Cobourg

doivent méditer un coup! En voilà par exemple qui se moquent de la

nature!

Excellente, cette friture! J'en ai fait goûter à Berthier et à Ney pour

les empêcher de bougonner.

Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne

connaissait pas ce jeu: on ne joue pas à la drogue, dans les salons.

Nous nous sommes très amusés.

Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles

sur son joli nez! Et elle se fâchait, et elle perdait de plus en plus,

et les chevilles continuaient à venir pincer ce délicat petit nez! Je me

suis arrangé de façon à perdre à mon tour pour la faire rire aussi.

Berthier s'est déridé à la fin, et Ney nous faisait des calembours un

peu salés que la comtesse ne comprenait pas tout à fait. Bonne soirée.

Je me disais cependant: «Attention, tu t'endors dans les roses, comme

Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a dû faire à Capoue,

attention!»

[Illustration: Mülhdorf, 11 October 1806. Steuben.]

Mais pour finir la soirée la comtesse a voulu m'apprendre à faire

quelques tours de valse; Berthier s'est mis au clavecin. Et en tournant

au son d'une langoureuse musique, je me répétais encore: «Prends garde!

Annibal a fait tout ça... Il s'est amolli, Annibal, et ça lui a coûté

cher!»

[Illustration]

La comtesse nous avait gentiment souhaité le bonsoir; moi, à la

campagne, j'aime à faire comme les paysans, j'aime à me coucher de bonne

heure. _Lever à six, coucher à dix, font vivre d'ans dix fois dix._ On

dit la même chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire

mettre au concours par l'Académie, mémoire en prose sur ce sujet, _idem_

poème. Écrire à Fontane).

Je me croyais débarrassé de Berthier, mais, va te faire lanlaire! Tarare

pompon!

--Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Berthier en me retenant, j'ai

quelques rapports, etc., etc., quelques signatures, etc., etc.

Povero mio! Deux minutes! Elles étaient de taille, ses deux minutes!

L'animal me retint jusqu'à trois heures du matin. Un travail de

cheval!... Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac,

sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur,

je trimais avec Berthier!...

* * * * *

_13 octobre._--Encore une journée de travail! Les corps d'armée,

pivotant sur l'aile gauche, avancent et se développent sur la droite.

Ordres sur ordres. L'artillerie, les parcs, les ambulances,

l'intendance... Quel tracas!

[Illustration: Brevet de Rosière

Village de Mülhdorf (Prusse)

Prix de Vertu fondés par S. M. l'Empereur

1ère année

Au nom de S. M. l'Empereur & Roi

Brevet de Rosière

Décerné à Fraulein Wilhelmine Landsberg

en récompense des vertueuses qualités dont elle a toujours fait preuve

Mülhdorf le octobre 1806

le Bourgmestre Wissschein Napoléon]

Je n'ai pas perdu ma journée. Ce matin, avec la comtesse, j'ai fait

réunir les anciens du village et j'ai annoncé à ces braves gens que leur

châtelaine m'ayant fait connaître et apprécier toutes leurs bonnes

qualités, j'avais l'intention d'assurer le bonheur de la population

entière du village, qu'en conséquence je faisais remise de tous les

termes de contributions non payés et que je les exemptais à tout jamais,

eux et les générations futures, des impôts et gabelles, etc... et que

j'en faisais mon affaire avec le roi de Prusse, qui bientôt n'aurait

rien à me refuser.

Contes pour les bibliophiles · 第 7 / 16 段