«Permettez-moi de vous guider: Ici, à gauche: _Taïaut! taïaut!_ ce sont

les livres de vénerie, de chasse, d'équitation, d'escrime, de

fauconnerie; tous les sports des gentilshommes normands, mis en traités

et imprimés dans la Province; en avançant un peu, vous arrivez aux vieux

poètes des XVIe et XVIIe siècles, des amis qui m'accompagnent souvent

sous les taillis du parc et qui me laissent désencager leur Muse sans en

prendre ombrage, je vous jure;--plus loin, Messieurs du Clergé! Vous

reconnaissez les robes mauves de la théologie et des thèses diocésaines.

A quelques mètres au delà, la pourpre des cartonnages vous signale

l'Histoire et les historiens, ces narrateurs de vérités dramatiques et

sanglantes qui, malgré toute la froideur des documents accumulés,

apparaissent plus invraisemblables que les légendes les plus

imaginaires. Vous vous arrêtez en ce moment devant les philologues et

les bibliognostes... J'ai tout Gabriel Peignot et le bon Nodier,

l'austère J. Brunet et le ponctuel Quérard; je vous avouerai que je les

ai maintes fois annotés, les ayant surpris en péchés mignons, mais...

_errare humanum!_ Vous avancez hardiment et vous n'avez point tort, vous

faites face, cher Monsieur, aux romanciers et plus particulièrement aux

_Romantiques_ dont mon catalogue signale plus de 500 ouvrages, parmi

lesquels, et c'est là ma fierté, plus de trente publications très

curieuses sont totalement inconnues à vos Asselineau et autres

_Romanticographes_.»

*

* *

[Illustration: Vignette des ORGIES D'HÉLIOGABALE]

«Des oubliés, poursuivit-il; mais notre foisonnante littérature possède,

on peut le dire sans paradoxe, presque autant de génies et de talents

ignorés ou dédaignés que de grands hommes reconnus; il s'agit de les

découvrir et de ne relever, dans ses recherches, que de son propre

jugement.--A l'âge romantique, Hugo le Titan s'est dressé si puissamment

et si hautement dans la poussée des lettres, comme un chêne miraculeux,

qu'il a englouti dans son ombre portée nombre d'écrivains exquis et

vigoureux qui se sont éteints et alanguis loin du soleil de la

publicité.»

Durant toute cette après-dînée le vieux Lieutenant de Louveterie s'était

montré étourdissant aussi bien comme lettré que comme bibliophile. Il me

tirait de ses rayons des exemplaires d'auteurs étranges et obscurs de

nom, dont il déclamait largement des pages superbes qu'il semblait avoir

apprises de longue date; il chantait des sonnets sonores, _claironnait_

des stances guerrières, susurrait des idylles fraîches de Jeunes-France

totalement inconnus, et, bouleversant avec une ardeur fougueuse les

étages de sa bibliothèque, il me sortait avec joie des exemplaires

frontispicés de bizarres eaux-fortes et de mirifiques lithographies,

lançant avec fièvre ce cri du possesseur:

[Illustration: Les Cendres de la Passion

PORTRAIT DE PHILOTHÉE O'NEDDY]

«... Et celui-là, vous l'ignoriez!... Un superbe Nanteuil et de la bonne

époque!--mais ce n'est rien encore; regardez ceci: quel truculent

Johannot! il n'est signalé nulle part; je ne veux pas omettre de vous

faire également admirer ces fines vignettes de Gigoux, de Louis

Boulanger, de Devéria, de Wattier et autres, sur des ouvrages que je

crois être le seul à posséder; tous ces exemplaires non rognés, avec

couvertures, selon les grands principes conservateurs;... vous êtes

ébloui, renversé, je suppose, et ma Romanticomanie s'exalte devant votre

ahurissement, car, possédant tant de volumes inconnus de tous, je

m'enorgueillis souvent jusqu'à me croire le Saint Pierre vigilant du

Purgatoire Romantique!»

De fait, j'étais littéralement aplati, grisé de surprises jusqu'à la

fatigue cérébrale et travaillé par ce papillotement de l'oeil qui décèle

l'engourdissement comateux. Il m'avait fallu inconsciemment venir en

pleine campagne normande, dans ce Château perdu dans la verdure, pour

reconstituer comme dans un rêve toute une bibliographie romantique d'un

ordre très intéressant et d'une illustration suprêmement

fantastique!--Car, il n'y avait pas à barguigner ou à discuter: Bernard

d'Isgny me mettait en main des ouvrages d'origine incontestable et qui,

Dieu sait comment, avaient pu échapper aux investigations de tous les

catalographes pour mystérieusement prendre rang dans cette belle

bibliothèque de gentilhomme campagnard, laborieux et fureteur.

[Illustration: Vignette de E. Lami pour MONSIEUR JOSEPH]

Lorsque je pris congé de lui, j'étais comme le dormeur éveillé de la

légende orientale, très incertain de mes visions, et mon inquiétude

d'inconscience ne fit que s'exaspérer par la suite, quand, au contact de

mes amis bibliophiles, je percevais l'hilarité qui saluait le récit de

cette visite à des Romantiques inglorieux et ignorés, bien vite taxés

d'imaginaires. Plus je citais de titres et plus je glosais sur ces

oeuvres inapercevables, plus j'étais taxé d'illuminé ou de Gascon

fantaisiste.--«Connaissez-vous, me disaient les plus malicieux, un des

plus rares de tous, édité à Marseille, chez Marius De Crac, sur la

Canebière, sous le titre: _le Château des Merles Blancs ou les Nouveaux

Contes à dormir debout_?»--Je rougissais et rugissais d'indignation de

me voir aussi méconnu que les Romantiques du sieur d'Isgny.--C'est

pourquoi, lorsque, après dix années de honte bue, je reçus cette affiche

de vente publique de la Bibliothèque de l'ex-Lieutenant de Louveterie,

récemment décédé, on comprendra que je n'hésitai pas une seconde. Je

résolus de pousser la charge au feu des enchères pour la possession et

la mise en lumière de ces ouvrages indépendants qui n'avaient point su

se laisser immatriculer ni par Pigoreau, ni par Asselineau, ni même par

le _Journal officiel de la Librairie_.--_Mystère insondable! Mystère

profond comme l'Abîme!_ eût clamé Pétrus Borel, le Lycanthrope!

[Illustration: Les Frissons du Tombeau

ou les résurrections de Charles de Lourcy]

II

Malgré la proximité et la facilité du voyage opéré par un temps radieux,

je dois avouer que les amateurs et la librairie parisienne ne me firent

guère concurrence le 27 mai 188... au château d'Isgny. Le notaire, Me

Grandcourt, de Varangeville, avait, je pense, maigrement fait sa

publicité, car le monde des acquéreurs était clairsemé et plus

particulièrement composé de curieux Dieppois et de Bibliophiles

rouennais qui se disputèrent, avec un noble acharnement, les traités de

Vénerie et les vieilles chroniques normandes portant la marque des

anciens imprimeurs de Caen, d'Évreux, de Lisieux et de Rouen.

Sur le terrain littéraire et romantique, je vainquis sans péril et

triomphai sans gloire.--Selon l'expression rustique, je réalisai toutes

mes convoitises «pour un morceau de pain», et je revins au logis plus

fier qu'Artaban, ayant dans ma valise plus de trente volumes

extravagants, ruisselants d'inouïsme, ténébreusement inconnus de tous,

et que je me fis un plaisir d'inventorier avec un ronronnement de félin

satisfait.

J'apportai dès lors une réelle arrogance vis-à-vis de ces mêmes

co-Bibliophiles qui m'avaient jadis si vertement raillé sans pitié, et

je convoquai le ban et l'arrière-ban des _Amis du XIXe_. Tous s'en

allèrent confondus, ayant mal au foie, criant vengeance contre les

bibliographes et les historiens de la révolution littéraire de 1830. La

beauté incomparable des frontispices de Célestin Nanteuil, de Tony

Johannot et d'Eugène Lami leur glissa dans la bile l'encre amère de

l'envie, et je bus vraiment du lait durant un moment, à la vue de ces

damnés de l'Enfer des Bibliofols qui se tordaient devant les couvertures

immaculées, les épreuves sur chine et les marges à pleines barbes, sans

une tare ni une piqûre dans la pâte du papier; ils maniaient les

exemplaires avec rage, râlant d'une voix rauque qui m'apostrophait:

_L'Animal veinard! et non coupé, par-dessus le marché!_--Pendant six

mois ce fut une apothéose.

Les libraires de la jeune Bibliophilie _pschuteuse_ se succédèrent dans

mon cabinet apportant, avec l'espérance de cessions possibles, toutes

les séductions et tous les transformismes des Jupiters mythologiques;

portefeuilles nourris comme pour une foire aux bestiaux, offres

d'échanges, tantalismes d'ouvrages du siècle dernier, dessins originaux.

Que sais-je encore?--J'apprenais que le petit B... agonisait de dépit,

que le vieux K... jaunissait dans l'attente, que le gros M. avait juré

de compléter ses Nanteuil par les miens, et je demeurais fier comme

Albion et inexpugnable comme elle sur mon îlot d'exemplaires uniques.

[Illustration: Vignette non signée pour

LES LARMES DE L'ATHÉE OU LE RETOUR AU CRUCIFIX]

Peu à peu cependant l'effervescence se calma, il y eut armistice, et la

feinte indifférence des combattants me semble aujourd'hui si pénible,

mon abandon de bibliophile si amer après les branle-bas de naguère, que

je me suis juré de réveiller de nouveau les hostilités en démasquant

très ouvertement ainsi que des batteries mes principales richesses au

monde des curieux, en ce moment en pleine accalmie.

De ce sentiment de combativité provient le récit qui précède et le

catalogue sommaire que je vais exposer aux yeux allumés des

Romanticolâtres.--J'aime assez à tisonner l'envie, à m'éclairer du

reflet de ses flammes et à écouter la musique par pétarades de ses

étincelles.--En avant donc! Que l'esprit d'Asselineau me seconde! Voici

la nomenclature des Romantiques inconnus du château d'Isgny.

*

* *

1º _Les Gondoles du coeur ou les Bercements de l'Amour_, poésies, par

Joseph d'Ortigues. Paris, Eugène Renduel; 1831. In-8º de VI et 295

p.--Très beau frontispice de Célestin Nanteuil, en double état sur

chine; couverture bleu d'eau, avec vignette sur bois représentant une

gondole fermée; pour épigraphe, ces vers sur le gondolier:

Un beau chant, alterné comme une flûte antique,

S'en vient saisir votre âme et vous enlève aux cieux;

Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux

Est le reflet naïf de quelque âme plaintive,

Qui ne pouvant le jour, dans la ville craintive,

Épancher à loisir le flot de ses ennuis,

Par la douceur de l'air et la beauté des nuits

S'abandonne sans peine à la musique folle,

Et, la rame à la main, doucement se console.

A. B.

Exemplaire à toutes marges.

2º _Les Crinières romantiques ou les Lions de Paris_, par Abel Hugo.

Paris, Persan; 1823. In-18 de 312 p. Exempl. broché, avec portraits de

Nodier, Guiraud, Ancelot, A. Soumet, etc. (de toute fraîcheur).

3º Tiberge (Abbé).--_Un Bal chez la Reine Amélie_, roman, par l'auteur

d'_Une Fille de joie_. 2 vol. in-8º (Imprimerie Cassegrain, au Marais).

Paris, Dumont; 1831. Superbe frontispice d'Eugène Lami, représentant un

bal à la Cour, avec les portraits distincts des membres de la famille

royale. Vignette non signée sur le titre. Broché, non coupé.

[Illustration: EDGARD LE TACITURNE

ou l'Etrangleur

_légende du XIème siècle_

PAR

Julius Sorel.]

4º _La Fille d'Ophélie ou le Fantôme d'Elseneur_, par Alphonse Giraud. 1

vol. in-8º de 418 p., impression gothique. Paris, Eugène Renduel;

1831.--Frontispice de Célestin Nanteuil, le plus beau connu, dont nous

donnons la reproduction. Épreuve sur chine volant. Très bel exemplaire

avec sa couverture originale. Sur le titre, un château en ruine et ces

mots de Shakespeare formant épigraphe:--«Ne soupirez plus, femmes! ne

soupirez plus! les hommes furent toujours trompeurs, un pied dans la

mer, l'autre sur le rivage. Constants en une chose: jamais!»

[Illustration: La FILLE D'OPHÉLIE ou le FANTOME D'ELSENEUR

Par ALPHONSE GIRAUD.

ROMANTIQUES INCONNUS

(Fac-similé d'une eau-forte de Célestin Nanteuil)]

5º _Les Tortures de Don Juan ou la Victime des femmes_, contes par Paul

Foucher. Paris, G. Barba; 1832. 1 vol. in-8º de IV et 247 p. Frontispice

gravé sur bois, non signé.--Sur le titre en épigraphe: _Il n'y eut

jamais de séducteurs, toujours des hommes séduits_.

6º _L'Armagnac noire_, légendes de la vieille France, par Ernest

Fouinet. In-8º, Paris, Silvestre; 1832. Lithographie de Jehan

Parlin.--Sur le titre, cachet de cabinet de lecture. La couverture

manque.

[Illustration: Alma & Clodamir par M. Bouchardat, Caen 1827]

7º _La Mansarde du Proscrit ou les Veillées de Montmartre_, par P.-L.

Jacob, Bibliophile, 1 vol. in-12. Paris, Delaunay; 1837. Exemplaire

relié et rogné. _Ex dono_ du Bibliophile Jacob à M. de Salvandy.

8º _La Grisette des Lilas_, par Louis Huart. Paris, Abel Ledoux; 1833. 1

vol. in-8º, avec vignettes sur chine, de Boisselat.--Broché dans un étui

de percaline.--Exemplaire aussi frais que possible.

9º _La Chasteté des Muses_, poésies par M. de Tercy, auteur de _la

Prière du soir_, 1 vol. in-8º de 204 p. Paris, Cabassol; 1839.--Vignette

de Camille Rogier, gravée par Cherrier. Couverture rose tendre sans

fleuron. Broché, d'une belle conservation.

[Illustration: Vignettes de Gigoux pour les SOUTERRAINS DE L'ABBAYE.]

10º _Le Pont de la Vie_, par le baron de Lesser. Délicieuse vignette de

Tony Johannot, gravée par Thompson, 1 vol. in-8º. Paris, Giraudat;

1839.--Roman très curieux et dramatique, dont Bouchardy s'est inspiré

pour l'un de ses principaux drames. Relié avec dos en maroquin anglais.

11º _La Lyre du Diable_, poésies infernales, par Henri Berthoud, 1 vol.

in-8º de 367 p. Paris, Ledrain; 1827. Joli frontispice composé par

Pétrus Ringard. Exemplaire intact avec sa couverture rouge et

noire.--Nous reproduisons l'étonnant frontispice de Pétrus Ringard.

12º _Les Orgies d'Héliogabale_, contes féroces, par Jules de

Saint-Félix, 1 vol. in-8º. Paris, Pelicier; 1828. Ravissante vignette de

E. Wattier, formant cul-de-lampe.--Exemplaire cartonné, non rogné.

13º _Le Boucher de Béthune_, roman, par de Saint-Mégrin (?). 2 vol.

in-8º. Paris, Busquin-Desessart; 1834. Ouvrage des plus curieux, orné

d'un saisissant frontispice d'une rare beauté d'exécution et non signé,

mais qu'on pourrait attribuer à Delacroix dans sa première manière.

Exemplaire avec sa couverture.--Épigraphe du titre: _Du sang! du sang!

du sang! à la brute altérée!_

On trouvera en gravure hors texte la reproduction du frontispice.

[Illustration: Edith La Belle au cou de cygne ou le chant d'Hasting

poème par Ulric Guttinguer]

14º _Les Cendres de la Passion_, poésies, par Philothée O'Neddy, avec un

portrait de l'Auteur de _Feu et flammes_. Paris, imprimerie de

Dondey-Dupré; 1831. 1 vol. in-8º de 398 p., avec une épître dédicatoire

au lecteur en forme de rondeau.--Seul portrait connu de Théophile

Dondey. Sur le faux titre, ces vers du catéchisme bousingot de Philothée

l'hirsute:

Amour, enthousiasme, étude, poésie!

C'est là qu'en votre extase, océan d'ambroisie,

Se miraient nos âmes de feu!

C'est là que je saurais, fort d'un génie étrange,

Dans la création d'un bonheur sans mélange,

_Être plus artiste que Dieu!!!_

RODOMONTADE.

15º _Monsieur Joseph ou la Pudeur alarmée_, par l'auteur de _Madame

Putiphar_ (Petrus Borel). 2 vol. petit in-8º cavalier. Paris, Eugène

Renduel; 1839. Imprimerie de Terzuolo. Vignettes sur bois de Louis

Boulanger. Frontispice d'Eugène Lami, gravé par Porret.--Sur les deux

couvertures, l'épigraphe choisie par le Lycanthrope est: _Madame!

Madame! que faites-vous?_--Superbe exemplaire sur papier jonquille.

[Illustration: Vignettes de Gigoux pour le FILS DE CROMWELL.]

16º _Les Frissons du tombeau ou les Résurrections_, contes funèbres, par

Charles de Lourcy. Cherbourg, chez Alcide Lebieu; 1829. Frontispice non

signé, à la manière noire. 1 vol. in-18. État de neuf. Contes très

étranges, qui révèlent un réel talent de styliste coloré et

vibrant.--Nous reproduisons le frontispice.

17º _Les Larmes de l'Athée ou le Retour au Crucifix_, roman tumultueux

et moral, par M. ***. Paris, Ladvocat; 1833. 1 vol. in-8º de 338

p.--L'auteur inconnu de cet étonnant torrent d'idées blasphématoires et

recueillies pourrait bien être Regnier-Destourbet, dont on retrouve plus

d'une analogie de style. Cet ouvrage mériterait une étude; c'est le

livre de la plus grande véhémence romantique que nous connaissions

jusqu'ici.

18º _Edgard le Taciturne ou l'Étrangleur de femmes_, légende du XIe

siècle, par Julius Sorel. Illustration de Tony Johannot, gravée par

Porret. Paris, Desessart; 1832. 2 vol. in-8º raisin.

Genre troubadour et Anne Radcliffe.--Ces deux volumes brochés. Légères

mouillures sur le faux titre du tome II.

[Illustration: CRÂNES ET TIBIAS

Poésies Chrétiennes

Paris, Curmer éditeur, 1829.]

19º _Alma et Clodamir_, par M. Bouchardat. Roman de 293 p. in-12. Caen;

1827. Vignette de Colin, lithographiée par Bertrand, Rue froide. Petit

roman vertueux, sentimental et très dessus de pendule. Genre

Restauration, à peine éclairé par l'aurore du Romantisme.

20º _Crânes et Tibias_, poésies chrétiennes, par Jean Polonius, avec un

dessin de Carolus Marchenoir, lithographie de Motte. Paris, Curmer;

1829. 1 vol. in-8º.--Sur le faux titre, un scoliaste a écrit: «L'auteur

de ces poésies est étranger, mais son style n'en est pas moins élégant,

et beaucoup de nationaux envieraient sa pureté.»

21º _Les Souterrains de l'Abbaye_, par Alphonse Brot. Paris, Auguste

Labot; 1835. 1 vol. petit in-8º. Illustration de Gigoux, gravée par

Porret.--Roman humide et sternutatoire, ainsi que son titre l'indique.

Exemplaire dont la couverture est maculée d'un cachet singulier sur

lequel on lit: _Bibliothèque du Bagne_.

22º _Les Amours d'un Squelette_, poésies d'outre-tombe, par Timoléon

Aubiernet. Vignette lithographiée par Porret. 1 vol. in-12. Paris,

Pelicier; 1827. Ce livre est dédié à _Dorothée ***_ avec les vers

suivants:

Ah!... ma flamme ressemble à la lampe des morts;

Sans fin comme elle, et comme elle invisible,

Rien ne pourra l'éteindre; aux soucis, aux remords,

Son triste feu survit inextinguible.

Un souvenir de toi, voilà ce que ma tombe

Veut pour reliques et pour tous ornements.

Mais ton oubli!... mon coeur à ce penser succombe,

Lui qui brava la vie et ses tourments.

23º _Le Dernier des Mérovingiens_, tragédie en cinq actes, en vers, par

Charles Huret. Paris, Tenré; 1833. In-8º. Grande lithographie de A. de

Pujol. Drame shakespearien, formidablement sanguinaire, où tous les

personnages meurent assassinés les uns par les autres. Le héros,

Méruald, succombe le dernier. Après avoir, durant cinq actes, perpétré

les crimes les plus noirs, il s'écrie, blessé à mort, avant la chute du

rideau:

J'ai fauché tous les miens; ô gerbes magnifiques!

Leurs têtes, lourds épis, reposent pacifiques

Et je vais m'endormir: _Deus sit cum illis!_

Calme comme Bacchus dans son dégobillis.

24º _Édith, la Belle au cou de cygne, ou le chant d'Hasting_, poème, par

Utric Guttinguer. Composition de Deveria, gravée par Brevière. Paris,

Charles Gosselin; 1830. 1 vol. in-8º. Au crayon, sur les gardes, se

trouve écrite cette réflexion:

[Illustration: Les Ruines du Château ou les charmes de la solitude.]

«Poème assez fade et nébuleux de l'ami auquel Alfred de Musset adressa

tant de charmants vers.--On sent que l'auteur, en appliquant son talent

à ce sujet septentrional, a rendu sa muse poitrinaire et défaillante.»

25º _Le Fils de Cromwell, ou la Galerie de Whitehall_, drame en cinq

actes, en vers, par M. d'Épagny. Vignette de Gigoux sur le titre, 1 vol.

in-8º. Paris, chez Bossange père; 1830. Exemplaire en très bel état, non

rogné ni piqué.

Sur la première page, on a collé cet extrait de journal:

«L'intrigue de ce drame est trop compliquée pour que nous puissions

l'analyser ici; _le Fils de Cromwell_ a réussi au Théâtre-Historique;

cependant, il a été interrompu par suite de la fermeture du théâtre, et

n'a pas été repris.»

26º _Les Fiancés de Devonshire_, conte, par Victor Boreau. Vignette de

Louis Boulanger sur le titre. Paris, chez Hivert, quai des

Grands-Augustins; in-8º.

27º _Les Ruines du Château ou les Charmes de la solitude_, roman, par

Albert Desbordeliers. Paris, Louis Janet; 1830. 1 vol. in-12. Joli petit

frontispice signé de Deveria, gravé par Quarteley.

La première page s'ouvre par ces vers:

Salut, murs que couronne et la ronce et le lierre!

L'homme ne voit en vous qu'un vain amas de pierre

Qu'habite le reptile et que ronge le temps;

Mais le sage, à qui Dieu révèle sa pensée,

Voit dans tous vos débris la piété tracée

En caractères éclatants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! comme dans ces lieux, lorsque règne l'automne,

Le voyageur bercé par le bruit monotone

Des dépouilles des bois qui jonchent le vallon,

Aime à livrer son âme aux sombres rêveries,

S'il voit le jour s'enfuir et les feuilles flétries

Suivre le vol de l'aquilon!

Exemplaire sur papier vert pâle, non rogné.

28º _Le Cimetière des Damnés_, roman Scandinave, par le comte Gaspard de

Pons. 1 vol. in-18, avec vignette non signée. Paris, Ambroise Dupont;

1831. Légende véritablement trop mortuaire et qui décèle chez son auteur

une nécrophilie déréglée et incurable.

Admirable lithographie frontispice non signée, représentant des

squelettes et des potences.--On la trouvera reproduite dans ce

catalogue.

[Illustration: Les Amours d'un Squelette

Poésies d'outretombe par Timoléon Aubierne]

29º _Macias l'Enamorado_ ou Amour et Destinée, par Ferdinand Denis. A

Saragosse (?), chez Luiz Gaspar y Pelez; 1834. In-16 de 400 p.--Le lieu

d'impression nous semble devoir être une supercherie. Il est bon de la

signaler à M. Gustave Brunet, de Bordeaux, qui vient de terminer le

supplément au Barbier et au Quérard.

30º _Soulas et Plaisir_, Rondeaux et Ballades, Parangon des Poésies du

bon vieux temps, par M. de Baour-Lormian. 1 vol. in-8º de 296 p.

Impression gothique, dans un encadrement ogival de style feuillu. Paris,

Gosselin; 1832.

Poésies remplies des images éclatantes chères à Baour-Lormian, qui fut

un M. de Jouy rongé par les vers. Ce ne sont que «globes d'albâtre»,

«cheveux que des lis teint l'éclat argenté», «palais de porphyre»,

«vierges de lumière et réseaux d'ébène de la nuit». Genre éminemment

Pompier, mais le plus curieux de tous les Baour-Lormian comme note

exaspérée de la métaphore.

[Illustration: Lithographie. Frontispice non signé du CIMETIÈRE DES

DAMNÉS.]

Tels sont les trente volumes qu'il me fut donné d'acquérir au Château de

mon défunt compagnon de natation, Bernard d'Isgny. Je puis affirmer que

ces trente exemplaires sont absolument uniques, ayant depuis de longs

mois remué en vain la Bibliothèque nationale, l'Arsenal, Carnavalet et

lu tous les catalogues à prix marqués et autres bibliographies et

Répertoires mis en circulation publique et privée. Tous les limiers de

la librairie mis en marche active, toutes les demandes en forme de

_desiderata_ insérées dans les publications les plus répandues n'ont

servi jusqu'ici qu'à me confirmer plus amplement de l'état unique et

mystérieux de mes Romantiques inconnus. C'est en vain que j'ai fait

réclamer en vedette, dans les feuilles _curieuses_ de France et de

l'étranger, des frères jumeaux de ces enfants égarés, c'est inutilement

que de vive voix j'ai fanfare leurs louanges; ces _merles blancs_ n'ont

point de semblables. Je ne saurais dire évidemment par quelles aventures

bibliolithiques ils sont ainsi solitaires; je ne veux point m'aviser de

penser qu'ils aient été faits pour le plaisir de feu Bernard d'Isgny, ou

qu'ils soient les seuls survivants de ces lots innombrables de livres

qui, si j'en crois Frédéric Soulié, étaient, vers 1840, immergés par

milliers en haute mer pour désencombrer les éditeurs.--_Ils sont

uniques! uniques! uniques!_ Je le puis proclamer.--Aussi je songe avec

une morgue très castillane à l'ahurissement des bibliographes futurs,

lorsque ces ouvrages singuliers apparaîtront dans ma vente _post mortem_

avec des demi-reliures genre Thouvenin, exécutées par le maître Cuzin,

ou vêtus de plein cuir ciselé avec des rinceaux et des rosaces

cathédralesques, exécutés par les plus habiles relieurs faussaires de

cette époque.--Quel tapage, alors, mes amis, chez la gent

bouquinière!--_La Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle_

sera toute à refaire, et l'âme de Jules Brivois hurlera plaintive,

lointaine et désespérée dans les profondeurs inconcevables de l'Enfer

des Bibliophiles.

[Illustration: Vignette de Louis Boulanger pour les

FIANCÉS DE DEVONSHIRE.]

LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLÉON Ier

[Illustration]

Contes pour les Bibliophiles

LE

CARNET DE NOTES

DE NAPOLÉON Ier

Dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, sur un tas de pavés amoncelés,

derrière la grande barricade bastionnée construite et soignée avec tant

de plaisir par le citoyen Gaillard père, Vauban en chef de

l'insurrection communarde, deux blessés gisaient côte à côte, l'un

râlant presque, l'autre revenant au contraire à la vie après un long

évanouissement; ces deux victimes de la lutte dernière regardaient de

leurs yeux troubles s'élever vers le ciel les gigantesques flammes des

Tuileries incendiées, qui mêlaient leurs panaches et leurs tourbillons

de fumée aux rouges nuages piqués d'étincelles montant par derrière, de

la Cité et de plus loin.

Contes pour les bibliophiles · 第 6 / 16 段