Japon, le sire de Coucy, comme je vous le disais tout à l'heure,
trouvait un pays assez semblable à la France qu'il avait quittée, une
féodalité très forte et très guerroyante, des troubles civils, des
guerres de seigneur à seigneur, des révoltes... Il tombait justement
avec sa petite troupe de Français encore assez solidement armés, au
milieu d'une bagarre. Le seigneur Ogata, nommé tout à l'heure, aux
prises avec quelques princes voisins, après une campagne malheureuse,
luttait encore devant le castel de ses pères, presque cerné par
l'ennemi, à l'entrée d'une presqu'île où ses vassaux s'étaient réfugiés.
Enguerrand, reçu avec courtoisie par le seigneur japonais, n'hésita pas
à embrasser sa cause, et le jour de la bataille, les ennemis d'Ogata
virent avec étonnement se ruer sur eux en avant de tous les autres, un
petit escadron serré d'une vingtaine d'hommes aux blanches armures de
fer. C'étaient Enguerrand et ses compagnons, aussi bien montés que
possible sur des petits chevaux du pays. Les lances d'abord, les épées
ensuite et les haches d'armes firent une jolie trouée dans les rangs
ennemis, trouée que le seigneur Ogata et ses hommes, profitant de
l'effet produit, s'efforcèrent d'élargir. Le castel d'Ogata dégagé de
cette façon inespérée, la guerre prit une meilleure tournure. Oyez un
peu: l'un des épisodes de cette lutte va vous montrer que la poigne de
ce terrible gaillard d'Enguerrand ne se rouilla pas au Japon. Un château
dans lequel le seigneur Ogata croyait avoir mis en sûreté ses pécunes et
sa fille courait le risque d'être enlevé par les daïmios ennemis.
Enguerrand, avec ses hommes et quelques archers japonais, cherchait à se
jeter dans la place pour soutenir la petite garnison épuisée et donner
le temps d'arriver aux milices du daïmio Ogata. Arrêté par les enceintes
palissadées des assiégeants, Enguerrand parvint à gagner à la faveur de
la nuit le sommet des rochers boisés dominant à courte distance la place
et le vallon occupés par l'ennemi. Les archers, à coups de flèches,
établirent une communication avec le castel, et bientôt un câble solide
put être tendu par-dessus les postes ennemis. On fit passer à la
garnison des vivres d'abord, puis dans de légers paniers suspendus par
des cordelettes glissant sur le câble, quelques hommes se risquèrent, et
à la force des poignets se halèrent jusqu'au sommet d'une tour.
Enguerrand et ses hommes passèrent les derniers. Ils étaient ainsi
suspendus en l'air, en situation difficile et gênés par le poids de
leurs armes, lorsqu'une soudaine rumeur éclata dans le camp ennemi. Tous
les postes s'éclairèrent, les flèches sifflèrent autour d'eux, frappant
sur les armures, s'enfonçant au défaut des pièces; enfin Enguerrand et
ses hommes touchèrent les murailles, il était temps: des archers ennemis
escaladaient le rocher pour couper le câble! Presque tous les hommes
d'Enguerrand avaient été touchés, très légèrement par bonheur, mais la
place était sauvée. Quelle vengeance deux jours après quand, les
enseignes d'Ogata aperçues dans la plaine, Enguerrand, à la tête d'une
furieuse sortie, tomba sur le camp ennemi! Vous verrez tout à l'heure
comme cet épisode fameux a excité la verve des poètes et des artistes
japonais.
[Illustration]
Cependant Enguerrand dut, au bout de quelque temps, reconnaître
l'impossibilité de jamais revoir le pays de ses pères et la formidable
tour assise sur la colline de Coucy; il se résigna, de même que les
compagnons de sa fortune, à rester au Japon. Ogata, plein d'admiration
pour ce vaillant allié tombé du ciel, l'adopta pour fils malgré ses onze
lustres passés et lui donna sa fille Assaga en mariage. Les archives de
la maison de Fioko contiennent un certain nombre de pièces rédigées par
Me Estienne le Blanc, chapelain et notaire d'Enguerrand, qui mettent en
pleine lumière tous les détails de l'installation définitive
d'Enguerrand dans le fabuleux Nippon. Le turbulent chevalier qui, depuis
l'âge de treize ans, chevauchait et guerroyait un peu partout, qui, pour
le plaisir de cogner sur les Turcs, quittait à cinquante-cinq ans son
donjon et ses deux filles, semble avoir pris assez vite son parti de la
transplantation de sa race sur le sol de l'empire fleuri. D'ailleurs, il
ne manqua pas d'occupations: sa femme lui donna trois fils, et les
daïmios ses voisins lui firent de nombreuses visites à main armée dans
ses terres et châteaux de Fioko, politesses qu'Enguerrand de Coucy ne
manqua point de leur rendre.
Examinez ces parchemins de Me Estienne le Blanc ornés de miniatures
purement françaises, car le digne clerc, ymaigier habile, paraît avoir
employé sa vieillesse à enrichir les archives de son maître
d'enluminures illustrant les différents épisodes de sa vie.
Voici deux manuscrits français du XIVe siècle, qui nous reviennent après
un long séjour dans la chambre aux archives de la maison de Fioko; ce
sont deux livres d'heures, l'un assez ordinaire, orné seulement de
lettrines coloriées, porte la date de 1388 et le nom d'Estienne le
Blanc, moine de Laon; l'autre, aux armes d'Enguerrand VII et beaucoup
plus luxueux, comme vous le pouvez voir par ses lettres capitales, par
ses bordures et encadrements de page relevés de pourpre et d'or,
comporte une quarantaine de miniatures très soignées, en partie de la
main du même Estienne le Blanc, ainsi que le révèle une mention de la
dernière page:
«Escript et peint pour Monseigneur Enguerrand de Coucy, achevé le XIIIe
jour de mars de l'an 1396 par Estienne le Blanc, clerc serviteur de
Dieu.
Daigne la Vierge notre dame
Maintenir en garde son âme!»
Voici maintenant sur le feuillet de garde de ce livre d'heures, toujours
de la main d'Estienne le Blanc, les actes de baptême des fils de Coucy
et d'Assaga, et dans cette charte relative au castel de Fioko, un
portrait de Coucy dans son armure française, avec une vue du castel dans
le fond. Voici une autre charte qui accorde des bâtiments à Fioko et
quelques privilèges à des armuriers japonais travaillant sous la
direction d'un certain Jehan Miron, natif de Laon. Je n'ai pu retrouver
malheureusement tous les noms des compagnons de Coucy, mais tournez les
feuillets et lisez la page où Estienne le Blanc relate l'enterrement de
trois chevaliers tués en défendant un des castels d'Enguerrand:
«Ce jourduy que, par la faulte des adventures souffertes sur les grandes
mers océanes, je ne peux justement dater, mais approchant quinzième de
janvier 1415, ont été mis en terre messire Odon de Picquigny, natif de
Picardie non loing d'Amiens, Messire Raoul Obry, chevalier normand, et
Guyot de Brécy, escuyer, noble homme de Picardie, iadis pourvus de biens
et honneurs en la terre de France et en dernier tenant en fief de
Monseigneur Enguerrand castels et cités en sa terre de Fioko en
Nippon...»
Ces feuillets de vieille écriture française, dont le dernier porte la
date de 1426, étaient encore indéchiffrables pour mon ami Ogata Ritzou
il y a six ans; il savait par des traditions de famille qu'un de ses
ancêtres était venu de la lointaine Europe, mais rien de plus; il
parlait un vague français alors, mais il devint mon élève, nous causâmes
jurisprudence et beaux-arts ensemble, et un beau jour le dernier
descendant des Coucy-Fioko m'ouvrit ses archives. Ravissement de ma part
pour la démonstration que ces paperasses apportaient à mes théories
encore vagues! Étonnement de Ritzou devant mes révélations sur cet
ancêtre européen, sur le haut et puissant seigneur qui fut Enguerrand
VII de Coucy... Il y avait de quoi, songez-y! Pour compléter l'étrange
histoire, je dois vous apprendre que le père de Ritzou fut, il y a une
vingtaine d'années, malgré le sang demi-européen de ses veines, un des
daïmios du parti féodal les plus opposés à l'ouverture du Japon aux
étrangers, un de ceux qui, amenant aux armées taikounales le ban et
l'arrière-ban de leurs vassaux, comme au moyen âge, combattirent avec le
plus d'acharnement dans la grande guerre civile qui aboutit au triomphe
du Mikado! Résultat: la vieille féodalité écrasée, les daïmios réduits à
l'état de gros propriétaires tout simplement ou de fonctionnaires, le
Japon ouvert et transformé... Enfin, ô tristesse! résultat particulier:
le dernier descendant des orgueilleux seigneurs de Fioko et de Coucy,
devenu juriste et docteur en chicane, obligé par la confiscation de ses
biens, par la transformation de son état social, par le bouleversement
général des choses, à s'occuper de contentieux commercial, de litiges
mesquins, des menues affaires du mercantilisme vulgaire infiltré au
Japon moderne!»
Ritzou eut un sourire légèrement piteux.
«Dame, c'est assez dur, continua Me Larribe, d'autant plus qu'à peine
débarqués ici, je lui ai fait faire un pèlerinage au château de ses
aïeux français, les terribles Coucy de la grosse tour aujourd'hui encore
debout, grand cadavre de pierre qui se dresse avec obstination sur une
guirlande de tours éventrées, et regarde par les trous de ses brèches
les vastes plaines arrachées à sa domination. Il est bien permis à mon
ami de marquer quelque mélancolie tout de même et de songer devant les
ruines du donjon de ses ancêtres d'ici aux ruines plus récentes, mais
plus achevées, du castel de ses ancêtres de là-bas, à Fioko en Nippon...
Mais ne nous attendrissons pas, le passé est passé et revenons à notre
thèse... Ainsi donc, des Européens sont allés au Japon bien avant les
aventuriers portugais, bien avant les Hollandais; ainsi donc, cela est
prouvé maintenant par les documents que nous apportons, l'art et
l'industrie des Japonais ont pu tirer quelque profit des connaissances
spéciales apportées par quelques-uns des compagnons de Coucy, comme
Estienne le Blanc ou l'armurier Jehan Miron; les solides armures des
chevaliers français ont certainement influencé les fabricants japonais,
qui se sont mis à en imiter ou arranger les différentes pièces à l'usage
des daïmios.
«L'architecture, comme je vous l'ai dit, pouvait moins facilement
recevoir des modifications européennes, dans ce pays de Nippon secoué
par de fréquents tremblements de terre. Il était interdit au sire de
Coucy de songer à édifier quelque chose de comparable à sa grosse tour
du Valois; cela était matériellement impossible, et il dut se contenter
des légères tours carrées assises sur de larges soubassements de pierre
ou sur une croupe de colline. Cependant le castel de Fioko, dont on lui
attribuait la construction, dura quatre siècles, et il fallut les canons
européens du Mikado pour le renverser en 1868. Le père de Ritzou périt
en le défendant; sans l'obstination du farouche daïmio, ce Coucy
japonais serait aujourd'hui quelque chose comme préfet de son
département, son fils Ritzou n'aurait pas eu besoin d'étudier le droit
et nous ignorerions encore ces détails... Passons. Enguerrand
apporta-t-il au Japon la science du blason ou les Japonais avaient-ils
avant lui le goût des armoiries? Ce point peut être controversé; je
crois que la vue de l'aigle éployée des Coucy planant dans les combats
des siècles passés, et restée jusqu'en 1868 sur les bannières invaincues
des daïmios de Fioko, contribua quelque peu à cette éclosion d'emblèmes
et de symboles variés des féodaux japonais.
[Illustration]
Pour en revenir aux beaux-arts, les miniatures de Me Estienne le Blanc
ont fait école aussi, et les artistes d'alors, se dégageant de
l'imitation chinoise, ont créé le style japonais, si vivant et si
spirituel, tourmenté peut-être et asiatique, mais avec quelque chose de
mâle que ne possèdent pas les autres styles d'Asie, avec une pointe de
gothique aisément reconnaissable.
Placez maintenant ces vénérables albums à côté des manuscrits d'Estienne
le Blanc, et voyez la parenté entre les oeuvres du miniaturiste français
et les plus anciennes aquarelles japonaises. Évidemment les artistes
japonais ont travaillé sous la direction du patient enlumineur, ou du
moins ont eu sous les yeux ses travaux. Voyez: même perspective
conventionnelle, même simplification des contours; ici et là, un modelé
sommaire, les ombres à peu près supprimées. Ces principes de nos anciens
enlumineurs de manuscrits, des bons du moins, l'art japonais les fera
siens, et sous le pinceau de ses artistes, dans le grand épanouissement
de l'art embellissant toutes choses là-bas, naîtront les albums
merveilleux, les délicates aquarelles, les kakémonos étincelants qui
jettent devant nos yeux en fête de si ravissants défilés de femmes, de
si fraîches et si vivantes jonchées de fleurs, ou de si délicieux vols
d'oiseaux dans des ciels roses de féerie d'extrême Orient.
[Illustration]
Voici maintenant tout un lot de livres japonais, albums dessinés par de
grands artistes, ou romans populaires consacrés aux aventures
merveilleuses du quasi fabuleux seigneur venu des mers lointaines.
Artistes et poètes ont à l'envi célébré sa gloire et ses hauts faits;
c'est un de leurs thèmes favoris comme la fameuse histoire des
quarante-sept Ronins. Nous avons là, traités par vingt artistes, entre
autres épisodes, le secours aérien apporté par Coucy au castel assiégé
d'Ogata, la première entrevue de Coucy avec la fille d'Ogata, et les
prouesses de la terrible épée de l'étranger dans l'attaque du camp
ennemi. Les mêmes faits ont été traités par Estienne le Blanc dans les
illustrations de la chronique consacrée aux aventures de son maître;
après lui, les premiers artistes du Nippon ont encore conservé aux
vaillants aventuriers une apparence européenne, puis, peu à peu, le type
est devenu purement japonais...»
III
«Êtes-vous édifié maintenant? me dit Me Larribe, pendant que Me Ogata
Ritzou rangeait soigneusement les livres d'heures de son ancêtre
européen, ses chartes, ses albums et papiers de famille.
--Complètement.
--Ai-je suffisamment établi le bien-fondé de ma thèse et les droits de
mon ami Ritzou à relever, s'il y prétend, le nom et les armes des Coucy?
--Diable! N'allez-vous pas réclamer aussi le château, entré depuis si
longtemps dans le domaine de l'État?
--Non, répondit très sérieusement Ritzou, je n'aime pas les
procès,--pour moi du moins,--je ne suis pas venu en Europe pour réclamer
le château de mes pères; j'ai des goûts simples, je gagne convenablement
ma vie et l'on reviendra peut-être un jour sur la confiscation de mes
biens au Japon... Mon véritable but en venant ici avec mon maître et ami
Larribe, c'est...
--C'est?
--C'est de trouver un éditeur pour un roman de chevalerie
franco-japonais consacré aux aventures de mon aïeul, roman qui
paraîtrait en vers japonais à Yokohama et en prose française à Paris,
avec une illustration dont je fournirais, vous le savez, facilement les
éléments...
--Ne vous sauvez pas, dit Larribe, ce roman-poème est écrit, mais nous
ne le lirons pas, vous en connaissez le résumé... Nous vous l'enverrons
quand il paraîtra, enveloppé dans ma thèse... J'espère cependant que
vous viendrez aux conférences que je me propose de faire sur l'histoire,
l'art et les moeurs du Japon?
--Parbleu! Et vous ne retournerez pas au Japon?
--Non, je suis très suffisamment riche, j'ai rapporté de là-bas quelques
petites rentes que j'ai l'intention de manger avec...
--Malheureux! avec de folles danseuses?
--Non, avec des bouquinistes! J'ai divorcé avec la jurisprudence. Mon
coeur appartient désormais aux beaux-arts et mon âme à la littérature.
Je suis un vieux garçon bien sage et bien rangé... Mais, si mon ami
Ritzou y consent, j'ai des projets sur lui. Le descendant des Ogata de
Fioko et des sires de Coucy, quel parti magnifique et séduisant! Des
quartiers de noblesse en Europe et en Asie, de la noblesse à en
revendre! Deux superbes collections d'aïeux comme pas une maison
princière n'en peut montrer, deux races héroïques résumées en lui, les
plus belles pages dans l'histoire de France et dans l'histoire du Japon!
S'il y consent, je lui cherche une jolie petite Américaine un peu
milliardaire, d'une race toute neuve, mais très dorée comme il y en a
tant. Que je la rencontre et, bien vite, en faisant sonner nos titres,
étinceler nos couronnes, avancer en deux corps d'armée nos ancêtres sous
les bannières aux lions passants et aux aigles éployées des chevaliers
de France et de Nippon, nous la séduisons, nous élevons ses millions
jusqu'à nous, nous les épousons, et nous relevons le vieil écusson des
Coucy!...
Et si l'État ne veut pas nous rendre de bonne grâce le donjon de nos
pères, nous le lui achetons, parbleu,... en y mettant le prix, dans un
de ces moments, qui ne sont pas rares, où les fonds sont bas dans le
panier percé du budget.
--Amen. Et vive le sire de Fioko-Coucy!»
[Illustration]
LES
ROMANTIQUES INCONNUS
[Illustration]
Contes pour les Bibliophiles
LES ROMANTIQUES INCONNUS
D'autant qu'il m'en souvienne, ce fut au retour d'une excursion de
quinzaine en Vénétie que, au milieu du désespérant fouillis de papiers
déposés sur ma table en mon absence, je trouvai, pliée en six, sous
bande, une large affiche rouge de papier pelure d'oignon, que j'ouvris
aussitôt,--Dieu sait pourquoi!--de préférence à beaucoup d'autres
prospectus, et je lus, avec une attention soutenue, sur le corps noir et
gras des pataudes bas de casse des imprimeries provinciales, la mention
suivante dont j'ai conservé, depuis lors, fort précieusement le texte:
_VENTE PUBLIQUE_
POUR CAUSE DE DÉCÈS
_Le dimanche 27 mai 188... et jours suivants, à une heure et demie du
soir, Adjudication de_ LA BIBLIOTHÈQUE DE FEU M. LÉON BERNARD D'ISGNY,
_ancien Lieutenant de Louveterie.--La Dite Bibliothèque composée
d'environ Douze Mille volumes rares et curieux, livres anciens et
modernes, ouvrages de littérature, d'histoire, de religion, voyages,
romans, mémoires, traités de chasse, de fauconnerie, d'équitation;
histoire des provinces, nombreux livres illustrés du XIXe siècle,
collection précieuse d'écrivains romantiques, etc., etc., dont la
vente aura lieu au Château d'Isgny, par Ouville-la-Rivière, à 16
kilomètres de Dieppe.--Notaire, M. Grandcourt, à Varangeville._
C'était tout,--mais, dans la concision de sa teneur, cette affiche me
bouleversait littéralement.--Bernard d'Isgny était mort, sa bibliothèque
mise à l'encan, ses Romantiques dispersés!... Cette simple succession de
faits logiques appris par cette banale annonce m'ahurissait et
j'hésitais à y donner croyance.--J'écrivis donc aussitôt à Me
Grandcourt, à Varangeville, qui s'empressa de me confirmer la véracité
de ces nouvelles troublantes. Bernard d'Isgny était mort au mois de
janvier précédent, ne laissant aucun Testament, et ses héritières
indirectes, les demoiselles Bellefeuille de Saint-Aubin-Offranville,
avaient décidé la vente à l'amiable du Château et la mise aux enchères
de la Bibliothèque.
*
* *
Le pauvre vieux Lieutenant de Louveterie! Je ne pouvais me faire à
l'idée de cette disparition!--Je l'avais connu dix ans auparavant sur la
petite plage déserte de Quiberville, où il avait campé un petit chalet
dominant la mer, sur la falaise de Sainte-Marguerite, aux avant-postes
de sa propriété, à six kilomètres de son manoir.
[Illustration]
Nous nous étions liés, grâce à la solitude de notre villégiature, dans
le bercement un peu brutal d'une mer houleuse, à huit cents mètres au
large, et tous deux nageant avec force, en dominant la houppée du flot,
nous étions revenus au rivage, à travers les courants de la marée
montante, bavardant à distance d'une voix forte au milieu du jeu
d'escarpolette des hautes vagues.
Aussitôt revêtus, nous avions fait une réaction commune sur le galet, en
lançant, dans les arrêts d'une promenade hâtive, des pierres au
loin.--C'était un grand quinquagénaire maigre, mais solidement découplé,
la chevelure grise en broussaille, la moustache retroussée et la
barbiche en pointe, comme un capitan de Velazquez.
La voix était un peu voilée de mélancolie, comme la voix des solitaires
plus habituée aux soliloques intimes qu'aux discours animés des
conversations, qui sont l'escrime des cordes vocales. Mais cette voix
était douce, nuancée, harmonieuse et séduisante; elle sonnait un ton de
franchise loyale qui faisait le bonhomme irrémédiablement sympathique.
[Illustration: LES GONDOLES DU COEUR
OU LES BERCEMENTS DE L'AMOUR
PAR JOSEPH D'ORTIGUES
PARIS
EUGENE RENDUEL
1831]
Je le revis presque chaque jour à _l'heure du flot_, comme il disait, à
cette heure qui est aussi attirante pour les amoureux de la mer que
_l'heure de la verte_ pour les amants de l'absinthe. Nous devisions
jusqu'à la brune sur le galet; sa causerie était brillante, imagée,
caustique et très délicatement lettrée. Il semblait muni
intellectuellement sur toutes questions qui se présentaient; il aimait à
citer ses auteurs, mais en dehors des citations courantes et des textes
banaux, avec grâce, sans pédanterie, d'un ton enjoué qui aérait ce que
son érudition pouvait avoir de renfermé, de lentement accumulé et
d'austère.
Le jour où je lui parlais des attractions toujours renaissantes de la
passion bouquinière et du compagnonnage fidèle et fortifiant de nos amis
les Livres, son oeil s'alluma tout à coup comme un phare tournant:
«Vous les aimez? m'interrogea-t-il, avec un éclat de joie.
--Si je les aime!... lui dis-je, mais je les chéris à l'égal de la
Grande Bleue qui nous captive, car ils représentent l'infini de
l'entendement humain et l'océan des idées; un océan à la fois soulevé
par le vent de la douleur et de la désespérance, caressé par la brise
des ambitions morales, un océan berceur dont jamais nous ne nous
lassons, car il recèle la houle tumultueuse du génie, l'azur limpide du
talent et la petite vague frisée de la fantaisie... Si j'aime les
livres!... mais vous-même?»
Pour toute réponse, il me tendit franchement la main à l'anglaise.
«Venez demain, dit-il, là-bas, à Isgny; vous verrez mon Océan, l'autre,
celui dont vous parlez si bien. Soyez là, à l'heure du déjeuner, nous
aurons l'après-midi à nous, pour nous plonger et nager à pleines brasses
dans l'infini des pensers élevés. N'y manquez pas. Je vous attends.»
*
* *
[Illustration: LA CHASTETÉ DES MUSES]
Le château d'Isgny m'apparut comme une solide demeure normande, bâtie en
silex et en briques, couverte d'ardoises découpées en losange, avec de
vastes communs et un vieux parc à hautes futaies relié naturellement à
des prairies lointaines. Cette antique gentilhommière bien située, à
mi-côte, et arrosée par la rivière la Sane, dont les eaux vives et
transparentes miraient le ciel et le feuillage, avait les apparences
d'une retraite calme et heureuse qui mettait en appétit d'y vivre et de
s'y reposer dans une philosophie digne d'Horace et de Virgile.
L'ancien Lieutenant de Louveterie y avait orné son existence dans un
célibat très réfléchi, après avoir donné la première partie de sa vie au
tourbillon du monde et à l'intérêt des voyages. Peu de valetaille dans
cette solitude, et, pour tout équipage, un cabriolet très
Louis-Philippe, encore assez confortable et qu'une vieille jument du
Calvados emportait vivement dans la poussière des routes.--M. Bernard
d'Isgny me reçut avec affabilité dans son verdoyant domaine, dont j'eus
à visiter l'étendue cadastrale. Après le déjeuner, servi dans une salle
toute tapissée de très riantes et très rares faïences de tous styles, de
toutes provenances et très ingénieusement disposées sur les dressoirs,
les buffets, les crédences anciennes et sur les murailles, l'excellent
homme, la mine épanouie, l'oeil en gaieté, me mit la main sur l'épaule
avec une cordialité émue:
[Illustration: LE BOUCHER de Béthune par de SAINT MÉGRIN
PARIS, Busquin-Desessart & Cie, 1834
ROMANTIQUES INCONNUS
(Fac-similé d'une lithographie attribuée à Delacroix)]
«Et maintenant, dit-il, allons prendre le café dans _la pharmacie des
remèdes de l'âme_, comme disait si sagement le Roi Osymandias; passons,
si vous le voulez bien, à la Bibliothèque, chez nos grands Amis
d'élection; suivez-moi.»
[Illustration: Vignette de Tony Johannot pour LE PONT DE LA VIE.]
Au premier étage du Château, s'ouvrant, par deux larges fenêtres à
petites vitres anciennes, sur un délicieux tapis de verdure borné à
l'horizon par de blanches futaies d'ypréaux, la Bibliothèque d'Isgny
occupait plus de cent vingt mètres carrés de murailles. Les livres
reposaient par deux rangs sur de profonds rayons de bois clair, où
chaque volume jouait à l'aise, sans trop de compression ou de mise à
l'alignement. On ne sentait pas la bibliothèque de parade, mais
l'agencement méthodique et sans prétention du véritable bibliophile
abstracteur de quintessences littéraires. La lumière égayante du dehors
se répandait également de toutes parts avec la placidité radieuse des
intérieurs hollandais. C'était bien le décor rêvé par le philosophe qui
se veut retirer du monde, et, dès l'entrée, le charme de cette thébaïde
me pénétra si vivement que je ne pus dissimuler mon ravissement au
savant châtelain, qui épiait malicieusement mon étonnement mêlé d'envie.
«Bravo! le nid vous plaît! cria-t-il avec un éclat de belle
humeur.--Voyez-vous, c'est ainsi que j'aime passer en revue mes
bataillons d'auteurs aimés, en pleine lumière rustique, dans le
miroitement du soleil, sur ces solides rayons qui supportent tant de
gloires! Je n'ai point, comme dans vos petits intérieurs parisiens, des
bibliothèques damerettes où les reliures montrent leurs ors sous des
vitrines noyées dans le clair-obscur; il me semble que tout le jour du
ciel, tout l'air de la nature, conviennent mieux à ces brillants écrits
où l'âme humaine s'agite, se soulève, chante, pleure ou se met en ironie
d'elle-même. La postérité, que nous représentons vis-à-vis de ces
livres, c'est déjà le jugement dernier, et le décor me paraît aussi
lumineux qu'il convient.
[Illustration: FRONTISPICE LITHOGRAPHIÉ DE LA LYRE DU DIABLE
_Poésies infernales._]