Le 2 décembre seulement, M. Nordenskjöld atteignait les sources de la

branche Nord du Gallegos, situées à quelques heures seulement des rives

de l'Ultima Esperanza. C'est qu'ici le Pacifique a coupé la Cordillère

des Andes dans toute son épaisseur et pénètre par ce fjord jusque sur

le versant Est de ce relief. C'est de cette situation et de phénomènes

de «capture» très fréquents au Sud du 46e degré de latitude méridionale

qu'est né le grave conflit qui divise actuellement l'Argentine et

le Chili. Un traité signé en 1881 par ces deux républiques stipule que

leur frontière suivra la ligne des plus hauts sommets de la Cordillère

des Andes qui partagent les eaux. Or, ce puissant relief est découpé

transversalement dans toute son épaisseur par des vallées qui apportent

au Pacifique les eaux de vastes bassins hydrographiques situés à l'Est

de la Cordillère des Andes, et qui s'étendent souvent jusque dans la

zone de la pampa, et à l'Est de ces rivières la ligne de partage des

eaux du continent n'est le plus souvent marquée que par des moraines et

des marais.

En présence de ces faits, des divergences se sont élevées entre

les fonctionnaires chiliens et argentins chargés des opérations

d'abornement; les premiers réclamant comme limite la ligne de partage

des eaux du continent, alors même qu'elle se trouve en plaine; les

seconds la crête principale de la Cordillère des Andes, laquelle est

découpée par les vallées de fracture signalées plus haut. Un protocole

de 1893 stipule expressément que la ligne des sommets les plus élevés

de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux constitue la frontière

entre les deux républiques. «En conséquence, toutes les terres et

toutes les eaux qui se trouvent à l'Orient de la ligne des sommets les

plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux feront

partie à perpétuité du territoire de la république Argentine, et toutes

les terres et toutes les eaux qui se trouvent à l'Ouest des sommets les

plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux seront

considérées comme faisant partie intégrante du territoire chilien.»

Sur ce texte, pourtant très clair, les deux parties n'ont pu se mettre

d'accord, les Argentins tenant pour la ligne des plus hauts sommets des

Andes, les Chiliens pour la ligne de partage des eaux du continent.

Finalement, les deux républiques ont décidé de soumettre le règlement

de leur différend à l'arbitrage de la Grande-Bretagne. Néanmoins des

incidents tout récents ont failli mettre aux prises les adversaires.

[Illustration: TRANCHÉE PRATIQUÉE DANS LA FORÊT POUR LE TRACÉ DE LA

FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE]

[Illustration: LE MASSIF DE PAYNE DANS LES ANDES PATAGONES]

Le bassin du Gallegos est séparé, dans le Nord, de la cuvette

renfermant les lacs Sarmiento et Maravilla, par un haut plateau qui, à

la Punta Alta, s'élève à 1 000 mètres. De ce haut belvédère se découvre

naturellement un panorama grandiose. Dans l'Ouest l'horizon montre la

dentelle neigeuse de la Cordillère des Andes, précédée de plateaux et

de pyramides également chargés de glaciers. De l'autre côté du plateau,

vers le Nord, s'ouvre une vallée, entourée de montagnes de 5 à 600

mètres, couvertes de gazon jusqu'aux sommets et de forêts sur leurs

versants. Après trois jours de marche dans ce couloir, la caravane

débouche dans le large bassin drainé par le Serrano. Au milieu de

cette plaine, ce rio, aussi considérable que le Gallegos, serpente en

méandres innombrables, incertain de la direction qu'il doit suivre.

Vers le Nord, cette cuvette est limitée par le massif de Baguales,

hérissé de pics et d'aiguilles. Ce relief était originairement un

morne plateau; plus tard les érosions ont sculpté des saillies

pittoresques dans son épaisseur. Et, au milieu de ce cadre de cimes

blanches, un grand lac sombre avive par sa tonalité l'éblouissement

des neiges. Ce vaste bassin, d'une très grande fertilité, abondamment

arrosé, est encore presque désert. Trois colons seulement y sont

établis depuis quelques années; ils possèdent en tout 15 000 moutons.

La compagnie belge, pour le compte de laquelle cette expédition avait

été entreprise, se proposant de créer des établissements dans cette

contrée, Nordenskjöld y séjourna un mois, afin d'en reconnaître

consciencieusement les ressources. La première question à étudier était

celle des communications avec la mer. Une première voie est tracée par

le rio Serrano, l'émissaire du lac Maravilla, qui vient déboucher dans

l'Ultima Esperanza. Une seconde route semble ouverte par une dépression

de la crête des Andes, laquelle paraît correspondre au canal de Peel

sur le versant Pacifique. Pour élucider ce problème topographique,

Nordenskjöld entreprit une très intéressante expédition.

Au début, l'entreprise paraît facile... On avance au milieu d'un

passage superbe. Voici un nouveau lac, le Sarmiento, situé au Nord du

Maravilla. Dans l'Ouest de cette nappe le puissant massif de Payne,

chargé de glaciers, forme un grand relief blanc, tandis que de tous

côtés le sol se lève en hautes et belles montagnes. Mais, à mesure

que l'on avance, le terrain devient singulièrement difficile, hérissé

de monticules couverts de blocs, puis déchiré par une étroite vallée

marécageuse où les chevaux réussissent avec peine à se dépêtrer de la

bourbe. Au milieu de la forêt, la marche est encore plus pénible. A

chaque pas le passage se trouve barré, tantôt par des amoncellements

inextricables de bois, tantôt par des crevasses du sol.

[Illustration: LE LAC DE PAYNE]

Après trois jours de cet exercice, la caravane arrive dans la vallée

qu'elle se propose d'explorer. Dans sa partie inférieure cette

dépression est occupée par un lac large d'environ cinq kilomètres,

enfermé dans une enceinte de murailles à pic. De cette nappe sort

un torrent trop gros pour être guéé. «Je prends alors, raconte

Nordenskjöld, le parti de suivre la rive septentrionale. Alors commence

une chevauchée absolument folle. Sur le bord de l'eau, pas la moindre

berge; nous escaladons des rochers à pic couverts d'enchevêtrements

inextricables de taillis et de souches mortes, et, sous les pieds des

chevaux, s'ouvrent des ravins comme des fissures dans le sol; un pas de

plus et tout le monde roulerait dans un précipice. Pour contourner ces

crevasses, de longs détours sont nécessaires. Enfin nous parvenons à

l'extrémité supérieure du lac.

«Le lendemain, nous continuons à remonter la vallée. Le terrain est

un peu meilleur. Par endroits s'étendent des nappes de graviers sur

lesquelles il devient possible de galoper. Mais cela dure peu. Bientôt

se montrent de nouveau des marais diaboliques; à chaque instant les

chevaux s'enlizent, et pour les retirer de ces bourbiers, ce n'est pas

un petit travail. Et toujours la forêt, et toujours la hache en main.

«C'est dans ces circonstances que se révéla le sens topographique

véritablement merveilleux de notre _vaqueano_. La caravane se trouvait

empêtrée dans une brousse inextricable, au milieu d'un marécage. Les

chevaux ne pouvaient plus faire un pas. Aussitôt le guide partit en

avant. Pendant des heures j'erre avec lui au milieu des bois, sans

pouvoir distinguer quoi que ce soit; comment, après cela, pourrons-nous

retrouver les chevaux? Nous battons en retraite; nous faisons autant de

détours qu'à l'aller pour franchir les fourrés impénétrables. Comment

diable le _vaqueano_ peut-il reconnaître sa route au milieu de cette

forêt partout pareille? Tout à coup quel n'est pas mon étonnement de me

trouver face à face avec la caravane!

«..... Dans la soirée, nous arrivons enfin sur un monticule qui émerge

au-dessus de l'océan de verdure; pour la première fois je puis avoir

une vue d'ensemble sur le pays.

«Le lendemain, dès le point du jour, je m'achemine vers la montagne.

La vallée que je suis montre des stries et des polis, traces évidentes

d'une ancienne glaciation. Ses parois sont escarpées, souvent même à

pic, et comme elle est occupée dans toute sa largeur par le torrent, la

seule voie qui m'est ouverte est un sentier de guanacos, absolument

aérien. Le moindre faux pas, je ferais une chute de plusieurs centaines

de mètres dans la rivière. Plus loin, voici de nouveau la forêt et

des collines couvertes de végétation, puis finalement le glacier.

Le panorama est grandiose. Devant moi se déroule un immense plateau

couvert de glace; au milieu surgit un _nunatak_[4], une haute dent

rocheuse toute noire, que mes compagnons proposent d'appeler le _Cerro

del Cisne_ (Mont du Cygne). De cette nappe descend un superbe glacier

dont une partie s'étend dans un beau lac et auquel je donne le nom

du baron Dickson, le Mécène de notre expédition. Il est situé entre

deux et trois cents mètres d'altitude. Dans cette nappe, le glacier

se termine par une muraille haute d'une douzaine de mètres qui, en se

délitant, donne naissance à de petits icebergs.

[Footnote 4: Vocable grœnlandais introduit dans la terminologie

géographique pour désigner les pics rocheux isolés au milieu des nappes

de glace.]

«... Les ombres du soir descendent lentement, peu à peu la nature

s'enveloppe d'une douce pénombre et dans cette fin de jour la sensation

du paysage devient aiguë. C'est l'heure émouvante.

[Illustration: BIVOUAC ÉTABLI PRÈS DES PREMIÈRES NEIGES DANS LA

CORDILLÈRE DE LAS BAGUALES]

«... Avant la nuit je dégringole en hâte pour passer les fourrés

les plus épais. Aux dernières clartés, arrivé sur le bord d'une petite

nappe d'eau, j'installe mon bivouac, je fais un grand feu, et après

avoir avalé un verre d'eau comme souper, je m'étends sous un abri de

branchages. Le lendemain dès l'aube je me remets en route pour rallier

le campement, juste au moment où le soleil commençait à dorer les

neiges des Andes.»

[Illustration: LE GRAND GLACIER DICKSON]

_CHAPITRE X_

Les ressources des Terres Magellaniques.--L'élevage du

mouton.--L'or.--L'agriculture.

L'expédition passa la semaine de Noël, si chère aux Scandinaves, chez

des colons écossais installés dans ce désert pour pratiquer l'élevage

en grand du mouton. Pas très confortable leur installation: une baraque

en bois exposée à tous les vents, renfermant seulement deux pièces: une

salle à manger, servant en même temps de magasin et de dortoir pour la

domesticité, et une chambre pour les propriétaires. Mais ces pionniers

sont des gens solidement trempés; habitués à tout le confort de la vie

civilisée, ils n'ont pas hésité à venir s'installer en pleine solitude

et à mener la rude vie du pionnier au milieu de la nature vierge; ils

resteront ici quelques années, le temps de faire une jolie fortune,

puis retourneront en Écosse pour jouir du fruit de leur âpre travail.

Mieux vaut peiner rudement pendant quelque temps que de passer toute

sa vie dans l'étroitesse mesquine d'une condition médiocre. Ces trois

colons ont obtenu une concession de quarante-cinq mille hectares; cette

année ils ont eu dix mille moutons, l'an prochain ils en auront quinze

mille. Pas gaie, la vie dans cette solitude. Seulement, une fois par

mois la poste arrive; encore doit-on aller la chercher soi-même à cent

kilomètres de là; pour gagner Punta-Arenas, il ne faut pas moins de

quatre jours d'une chevauchée rapide; en hiver le voyage devient même

impossible en raison de la hauteur des cours d'eau.

Pour monter une de ces fermes d'élevage un capital de 40 à 55 000

francs est nécessaire, d'après M. O. Nordenskjöld. Le kilomètre carré

de bonne terre se paie 420 francs, et il est inutile de tenter une

exploitation sans un domaine d'une centaine de kilomètres carrés.

[Illustration: LA PAMPA AU NORD DE PARAMO]

L'élevage du mouton en Patagonie donne des résultats beaucoup plus

sûrs qu'une mine d'or ou d'argent. Les premiers qui se lancèrent

dans cette industrie sont aujourd'hui archi-millionnaires; tel qui

possède actuellement cinquante ou cent mille moutons a commencé par

l'état de simple pâtre. Mais, pour arriver à ce résultat, il ne faut

pas craindre les tristesses de la vie dans le désert. Les éleveurs

établis dans la région forestière ne sont pas encore trop à plaindre;

ils se trouvent au milieu d'une nature riante et ont à discrétion du

bois pour se chauffer: avantage qui n'est pas à dédaigner dans un pays

où, l'hiver, la température tombe à dix-sept ou dix-huit degrés sous

zéro. Combien plus morne est l'existence des _settlers_ installés dans

la région des plaines! Le paysage est lugubre et sa monotonie pesante

doit à la longue agir sur l'esprit de l'habitant. Pas un arbre, pas

même un arbuste; rien qu'une immense platitude boursoufflée par de

rares renflements de terrain. A l'abri de ces vagues sont blotties

quelques petites cassines, toutes basses pour donner moins de prise

au vent, habitation de quelque éleveur. A force de travail, les

colons sur les bords du détroit de Magellan ont, cependant, réussi à

vaincre la nature, et après quelques années de séjour ils parviennent

à transformer leur abri en grands établissements entourés d'une

végétation relativement développée.

Après l'élevage, la principale richesse des terres Magellaniques est

l'or. La présence du précieux minerai a été constatée, dès 1870, sur

le bord de la côte et dans le lit des rivières, et pour la première

fois près de Punta-Arenas. Naturellement, cette découverte a amené

immédiatement dans le pays un grand nombre d'émigrants. De riches

trouvailles ont été faites, mais elles ne sont pas fréquentes. En

1894, une pépite pesant 194 grammes fut mise à jour; on la montrait

comme une véritable rareté. De l'avis de Nordenskjöld, il n'est guère

probable que la Terre de Feu devienne jamais un Klondyke. Les plus

riches placers se rencontrent dans les cours d'eau voisins de Porvenir,

notamment dans le rio del Oro et à l'île Lennox. Dans cette dernière

localité, le plus beau profit fut réalisé par de pauvres naufragés: en

1890 et 1891, de douze à quinze cents kilogrammes d'or furent extraits

de cette île. Comme il arrive toujours en pareil cas, des milliers

d'orpailleurs s'abattirent sur ce gisement, mais leurs efforts ne

furent guère couronnés de succès.

Parmi les autres produits du pays, citons ceux de l'exploitation des

forêts, particulièrement active dans la partie de la Terre de Feu

qui appartient à l'Argentine. Dans cette région ont été installées

plusieurs scieries. Leurs produits sont exportés à destination des

provinces déboisées de la république. La pêche pourrait peut-être

devenir une industrie importante, car tous les fjords grouillent de

poisson, mais jusqu'ici aucune tentative n'a été faite. On n'a point

encore songé non plus à chasser les baleines qui fréquentent les

canaux. Il ne saurait être question de se livrer ici à l'agriculture en

grand. Dans les parties abritées de la zone forestière, l'avoine et le

blé peuvent arriver à maturité au prix de grands soins; mais ce sont là

des cas exceptionnels. L'été est trop froid pour permettre une culture

étendue des céréales. Aucune autre région aussi éloignée d'un pôle que

la Terre de Feu ne se trouve dans une pareille situation. La pointe

extrême de l'Amérique du Sud n'est donc pas précisément un Eldorado,

seuls des gens énergiques pourront y faire fortune.

_CHAPITRE XI_

Le plateau de Las Baguales.--Du rio de Los Baguales au rio Coyle.--Le

guanaco.--Le nandou.--Perdus dans la pampa.

Après avoir visité la côte Sud du lac Sarmiento, l'expédition suédoise

se dirigea vers le plateau de Las Baguales. Sur le bord du rio de Las

Baguales, Nordenskjöld abandonna sa caravane et piqua droit vers la

montagne, accompagné seulement de deux hommes. Très curieuse la vallée

de ce rio, bordée à l'Est par un escarpement de 1 000 mètres, couronné

d'une nappe de basalte découpée en aspérités fantastiques. Au fond du

paysage les basaltes se dressent également en une montagne hérissée de

pinacles et de tours, pareilles à un gigantesque château du Moyen âge.

Une des gravures reproduites ci-après montre un autre exemple d'érosion

au pico Deseado.

«... Aucun arbre n'existe dans cette région, raconte O. Nordenskjöld,

il ne saurait donc être question ici de limite supérieure de la

végétation forestière; les dernières broussailles de _berberi_

dépassées, les premières neiges ne sont plus loin. Nous établissons

le bivouac, ce n'est ni long, ni difficile, nous n'avons point de

tente, pour tout abri nous ne possédons qu'un prélart. Heureusement un

beau ciel étoilé scintille au-dessus de nous dans le calme profond du

désert.»

Le lendemain continuation de l'ascension. Au-dessus des premières

neiges, le sol, tout imprégné d'eau, devient un bourbier. A chaque pas

les chevaux glissent et manquent de culbuter dans quelque précipice.

Soudain la monture du chef de l'expédition fait un faux pas, elle va

rouler dans l'abîme, le cavalier n'a que le temps de lâcher bride et

étriers pour se jeter de côté; abandonné à lui-même, l'animal retrouve

aussitôt son équilibre. Il serait imprudent d'emmener plus loin les

chevaux, et, abandonnant ses compagnons qui ne sont pas précisément des

alpinistes, Nordenskjöld s'achemine seul vers le sommet de la montagne

(1,100 mètres), situé sur la crête séparant les eaux atlantiques de

celles qui s'écoulent vers le Pacifique par le fjord de l'Ultima

Esperanza. De ce point le panorama est grandiose, embrassant toute

une vaste portion de la Cordillère des Andes; de tous côtés ce n'est

qu'un hérissement de colosses neigeux découpés d'abîmes qui renferment

d'étroites vallées.

[Illustration: CRATÈRE ÉRODÉ AU PICO DESEADO]

Dans cette région les guanacos sont extrêmement abondants. Nulle part

ailleurs au cours de ses excursions antérieures l'expédition n'en avait

rencontré une telle quantité. Certaines montagnes grouillaient de

troupeaux comptant plusieurs milliers de têtes. Le guanaco (_Auchenia

Huanaco_) est le plus grand animal de la pointe extrême de l'Amérique

du Sud. Sa taille atteint 1 mètre 60 et sa longueur 2 mètres 30.

Naturellement il est l'objet d'une chasse acharnée; les indigènes, ne

possédant pas d'armes à feu, le poursuivent à cheval avec des chiens.

Seule la chair des jeunes est mangeable. Inutile de vouloir essayer

de déchiqueter la viande des exemplaires adultes; les plus solides

mâchoires ne peuvent entamer un pareil morceau de cuir. Seule également

la peau des jeunes est utilisable. Elle sert à fabriquer des manteaux

dits _quillangos_, un des principaux articles d'exportation du pays.

Treize peaux sont nécessaires pour la confection d'un tel vêtement; à

Punta-Arenas la valeur d'un beau _quillango_ peut atteindre 50 francs.

Pour toutes ces raisons on ne tue que les jeunes animaux et chaque

année on en fait une véritable hécatombe. La chasse est pratiquée en

décembre et en janvier; elle est menée surtout avec ardeur par les

Indiens qui trouvent dans cette industrie une source importante de

revenus; les blancs ne négligent pas non plus ce profit et à cette

époque un certain nombre vont mener la vie du trappeur dans la pampa.

Les troupeaux rencontrés par Nordenskjöld sur les crêtes de Baguales

s'étaient probablement réfugiés au milieu des montagnes pour échapper

à une poursuite acharnée. A quelque temps de là les explorateurs

rencontrèrent du reste plusieurs campements de Patagons. Cette tribu

si célèbre est aujourd'hui bien réduite. Ce sont de beaux hommes,

vigoureux, bien découplés, bien différents de leurs misérables parents

de la rive Sud du détroit de Magellan, mais ce ne sont nullement des

géants comme la légende s'est plu à les représenter.

[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]

Les Patagons vivent dans des tentes en peaux de guanaco, ou en toile,

soutenues par des morceaux de bois; au fond sont installés les lits de

la famille et à l'entrée le foyer. Dressées sur le bord d'un petit

ruisseau, à l'abri du vent, ces tentes constituent, en somme, des

habitations relativement plus agréables que celles de nombre de colons.

Ces indigènes sont nomades; ce genre de vie leur est rendu d'autant

plus facile qu'ils disposent de nombreux troupeaux de chevaux pour le

transport des bagages. Nordenskjöld cite le cas d'un groupe de ces

naturels qui possédait 400 chevaux magnifiques.

Les Patagons, se trouvant en relations constantes avec les blancs, sont

aujourd'hui très civilisés. Des unions ont même lieu entre les deux

races. De pareils mariages sont, il est vrai, calamiteux pour le colon.

Les fils de la Pampa ont, en effet, l'habitude de venir s'installer

chez les nouveaux mariés et de vivre à leurs dépens; la coutume admet à

prendre part à cette vie commune, non pas seulement la famille la plus

proche de la femme, mais encore tous ses cousins jusqu'au quatrième et

cinquième degré.

[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]

De la vallée des Baguales, l'expédition suédoise se dirigea vers la

pampa, vers le rio Coyle, pour étudier dans cette région les steppes

de la Patagonie. Un fort triste pays, constitué par une couche de

cailloux, arrondis, polis par le vent; en fait de végétation de

petites-plantes, basses et rabougries, éclatantes, il est vrai,

d'une floraison merveilleuse. Seulement au fond des vallons creusés

à pic dans l'épaisseur de cette plaine, des pelouses égayent le

regard. De temps à autre une lagune blanchit la tonalité neutre du

sol, ponctuée de taches roses formées par des troupes de flamants. On

approche et à la place d'une nappe d'eau on ne trouve le plus souvent

qu'une couche de sel. A côté des flamants, on observe également des

nandous. La chasse à cet oiseau est la passion des indigènes; il

fournit, en effet, une chair excellente, et ses plumes, sans valoir

celles de l'autruche d'Afrique, se vendent encore un certain prix.

Aussi bien, à la vue de ces oiseaux, deux des membres de la mission n'y

purent tenir et partirent à leur poursuite, tandis que M. Nordenskjöld

continuait sa route, laissant en arrière les bagages à la garde d'un

homme. La liaison entre les deux parties de la caravane devait être

obtenue au moyen de feux qui, dans ces plaines immenses, sont visibles

de fort loin. Malheureusement, le soir la pluie survint et il fut

impossible d'allumer un brasier. Le deuxième jour, ni chasseurs, ni

bagages n'avaient encore paru; il était donc de toute nécessité de se

mettre à la recherche des égarés. Avec cela les vivres manquaient...

«Tandis que j'envoyais un homme, raconte notre voyageur, chercher

des provisions chez le colon que nous avions quitté quelques jours

auparavant, je battis l'estrade dans l'espérance de retrouver les

chasseurs; en même temps j'allumai un grand feu pour signaler notre

présence aux retardataires. Bientôt toute une partie de la prairie fut

en flammes. Il est sévèrement interdit d'user de pareils procédés,

mais dans ce désert personne n'a cure des lois ni des règlements. Mes

recherches étant demeurées inutiles, je continuai ma route. Une rude

expédition à marches forcées à travers un désert, sans tente, sans

autre combustible que des fumées de guanaco, sans autre nourriture

que du riz et les produits de la chasse. Un homme ayant réussi à

capturer un puma, ce fut presque l'abondance. Dans l'après-midi du

troisième jour, nous rencontrâmes quelques moutons isolés; évidemment

nous approchions d'une localité habitée. Avec une nouvelle ardeur nous

poursuivons donc notre route à travers la large vallée verdoyante du

rio Coyle; dans la soirée nous atteignons enfin l'établissement d'un

éleveur. Le propriétaire est malheureusement absent et le gérant refuse

de nous vendre quoi que ce soit. C'est la première fois qu'au cours

de ce long voyage l'hospitalité la plus large ne m'est pas accordée.

Enfin, après d'interminables pourparlers, je réussis à obtenir une

marmite de graisse de mouton qui fit nos délices. Sur ces entrefaites

le propriétaire arriva. Inutile de dire qu'il s'empressa de nous faire

oublier l'accueil de son employé. Les nouvelles qu'il apportait nous

rassurèrent sur le sort de nos camarades. Les chasseurs avaient été

vus quelques jours auparavant, se dirigeant bien tranquillement vers

Punta-Arenas.

La Terre de Feu d'après le Dr Otto Nordenskjöld · 第 5 / 6 段