branche Nord du Gallegos, situées à quelques heures seulement des rives
de l'Ultima Esperanza. C'est qu'ici le Pacifique a coupé la Cordillère
des Andes dans toute son épaisseur et pénètre par ce fjord jusque sur
le versant Est de ce relief. C'est de cette situation et de phénomènes
de «capture» très fréquents au Sud du 46e degré de latitude méridionale
qu'est né le grave conflit qui divise actuellement l'Argentine et
le Chili. Un traité signé en 1881 par ces deux républiques stipule que
leur frontière suivra la ligne des plus hauts sommets de la Cordillère
des Andes qui partagent les eaux. Or, ce puissant relief est découpé
transversalement dans toute son épaisseur par des vallées qui apportent
au Pacifique les eaux de vastes bassins hydrographiques situés à l'Est
de la Cordillère des Andes, et qui s'étendent souvent jusque dans la
zone de la pampa, et à l'Est de ces rivières la ligne de partage des
eaux du continent n'est le plus souvent marquée que par des moraines et
des marais.
En présence de ces faits, des divergences se sont élevées entre
les fonctionnaires chiliens et argentins chargés des opérations
d'abornement; les premiers réclamant comme limite la ligne de partage
des eaux du continent, alors même qu'elle se trouve en plaine; les
seconds la crête principale de la Cordillère des Andes, laquelle est
découpée par les vallées de fracture signalées plus haut. Un protocole
de 1893 stipule expressément que la ligne des sommets les plus élevés
de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux constitue la frontière
entre les deux républiques. «En conséquence, toutes les terres et
toutes les eaux qui se trouvent à l'Orient de la ligne des sommets les
plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux feront
partie à perpétuité du territoire de la république Argentine, et toutes
les terres et toutes les eaux qui se trouvent à l'Ouest des sommets les
plus élevés de la Cordillère des Andes qui séparent les eaux seront
considérées comme faisant partie intégrante du territoire chilien.»
Sur ce texte, pourtant très clair, les deux parties n'ont pu se mettre
d'accord, les Argentins tenant pour la ligne des plus hauts sommets des
Andes, les Chiliens pour la ligne de partage des eaux du continent.
Finalement, les deux républiques ont décidé de soumettre le règlement
de leur différend à l'arbitrage de la Grande-Bretagne. Néanmoins des
incidents tout récents ont failli mettre aux prises les adversaires.
[Illustration: TRANCHÉE PRATIQUÉE DANS LA FORÊT POUR LE TRACÉ DE LA
FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE]
[Illustration: LE MASSIF DE PAYNE DANS LES ANDES PATAGONES]
Le bassin du Gallegos est séparé, dans le Nord, de la cuvette
renfermant les lacs Sarmiento et Maravilla, par un haut plateau qui, à
la Punta Alta, s'élève à 1 000 mètres. De ce haut belvédère se découvre
naturellement un panorama grandiose. Dans l'Ouest l'horizon montre la
dentelle neigeuse de la Cordillère des Andes, précédée de plateaux et
de pyramides également chargés de glaciers. De l'autre côté du plateau,
vers le Nord, s'ouvre une vallée, entourée de montagnes de 5 à 600
mètres, couvertes de gazon jusqu'aux sommets et de forêts sur leurs
versants. Après trois jours de marche dans ce couloir, la caravane
débouche dans le large bassin drainé par le Serrano. Au milieu de
cette plaine, ce rio, aussi considérable que le Gallegos, serpente en
méandres innombrables, incertain de la direction qu'il doit suivre.
Vers le Nord, cette cuvette est limitée par le massif de Baguales,
hérissé de pics et d'aiguilles. Ce relief était originairement un
morne plateau; plus tard les érosions ont sculpté des saillies
pittoresques dans son épaisseur. Et, au milieu de ce cadre de cimes
blanches, un grand lac sombre avive par sa tonalité l'éblouissement
des neiges. Ce vaste bassin, d'une très grande fertilité, abondamment
arrosé, est encore presque désert. Trois colons seulement y sont
établis depuis quelques années; ils possèdent en tout 15 000 moutons.
La compagnie belge, pour le compte de laquelle cette expédition avait
été entreprise, se proposant de créer des établissements dans cette
contrée, Nordenskjöld y séjourna un mois, afin d'en reconnaître
consciencieusement les ressources. La première question à étudier était
celle des communications avec la mer. Une première voie est tracée par
le rio Serrano, l'émissaire du lac Maravilla, qui vient déboucher dans
l'Ultima Esperanza. Une seconde route semble ouverte par une dépression
de la crête des Andes, laquelle paraît correspondre au canal de Peel
sur le versant Pacifique. Pour élucider ce problème topographique,
Nordenskjöld entreprit une très intéressante expédition.
Au début, l'entreprise paraît facile... On avance au milieu d'un
passage superbe. Voici un nouveau lac, le Sarmiento, situé au Nord du
Maravilla. Dans l'Ouest de cette nappe le puissant massif de Payne,
chargé de glaciers, forme un grand relief blanc, tandis que de tous
côtés le sol se lève en hautes et belles montagnes. Mais, à mesure
que l'on avance, le terrain devient singulièrement difficile, hérissé
de monticules couverts de blocs, puis déchiré par une étroite vallée
marécageuse où les chevaux réussissent avec peine à se dépêtrer de la
bourbe. Au milieu de la forêt, la marche est encore plus pénible. A
chaque pas le passage se trouve barré, tantôt par des amoncellements
inextricables de bois, tantôt par des crevasses du sol.
[Illustration: LE LAC DE PAYNE]
Après trois jours de cet exercice, la caravane arrive dans la vallée
qu'elle se propose d'explorer. Dans sa partie inférieure cette
dépression est occupée par un lac large d'environ cinq kilomètres,
enfermé dans une enceinte de murailles à pic. De cette nappe sort
un torrent trop gros pour être guéé. «Je prends alors, raconte
Nordenskjöld, le parti de suivre la rive septentrionale. Alors commence
une chevauchée absolument folle. Sur le bord de l'eau, pas la moindre
berge; nous escaladons des rochers à pic couverts d'enchevêtrements
inextricables de taillis et de souches mortes, et, sous les pieds des
chevaux, s'ouvrent des ravins comme des fissures dans le sol; un pas de
plus et tout le monde roulerait dans un précipice. Pour contourner ces
crevasses, de longs détours sont nécessaires. Enfin nous parvenons à
l'extrémité supérieure du lac.
«Le lendemain, nous continuons à remonter la vallée. Le terrain est
un peu meilleur. Par endroits s'étendent des nappes de graviers sur
lesquelles il devient possible de galoper. Mais cela dure peu. Bientôt
se montrent de nouveau des marais diaboliques; à chaque instant les
chevaux s'enlizent, et pour les retirer de ces bourbiers, ce n'est pas
un petit travail. Et toujours la forêt, et toujours la hache en main.
«C'est dans ces circonstances que se révéla le sens topographique
véritablement merveilleux de notre _vaqueano_. La caravane se trouvait
empêtrée dans une brousse inextricable, au milieu d'un marécage. Les
chevaux ne pouvaient plus faire un pas. Aussitôt le guide partit en
avant. Pendant des heures j'erre avec lui au milieu des bois, sans
pouvoir distinguer quoi que ce soit; comment, après cela, pourrons-nous
retrouver les chevaux? Nous battons en retraite; nous faisons autant de
détours qu'à l'aller pour franchir les fourrés impénétrables. Comment
diable le _vaqueano_ peut-il reconnaître sa route au milieu de cette
forêt partout pareille? Tout à coup quel n'est pas mon étonnement de me
trouver face à face avec la caravane!
«..... Dans la soirée, nous arrivons enfin sur un monticule qui émerge
au-dessus de l'océan de verdure; pour la première fois je puis avoir
une vue d'ensemble sur le pays.
«Le lendemain, dès le point du jour, je m'achemine vers la montagne.
La vallée que je suis montre des stries et des polis, traces évidentes
d'une ancienne glaciation. Ses parois sont escarpées, souvent même à
pic, et comme elle est occupée dans toute sa largeur par le torrent, la
seule voie qui m'est ouverte est un sentier de guanacos, absolument
aérien. Le moindre faux pas, je ferais une chute de plusieurs centaines
de mètres dans la rivière. Plus loin, voici de nouveau la forêt et
des collines couvertes de végétation, puis finalement le glacier.
Le panorama est grandiose. Devant moi se déroule un immense plateau
couvert de glace; au milieu surgit un _nunatak_[4], une haute dent
rocheuse toute noire, que mes compagnons proposent d'appeler le _Cerro
del Cisne_ (Mont du Cygne). De cette nappe descend un superbe glacier
dont une partie s'étend dans un beau lac et auquel je donne le nom
du baron Dickson, le Mécène de notre expédition. Il est situé entre
deux et trois cents mètres d'altitude. Dans cette nappe, le glacier
se termine par une muraille haute d'une douzaine de mètres qui, en se
délitant, donne naissance à de petits icebergs.
[Footnote 4: Vocable grœnlandais introduit dans la terminologie
géographique pour désigner les pics rocheux isolés au milieu des nappes
de glace.]
«... Les ombres du soir descendent lentement, peu à peu la nature
s'enveloppe d'une douce pénombre et dans cette fin de jour la sensation
du paysage devient aiguë. C'est l'heure émouvante.
[Illustration: BIVOUAC ÉTABLI PRÈS DES PREMIÈRES NEIGES DANS LA
CORDILLÈRE DE LAS BAGUALES]
«... Avant la nuit je dégringole en hâte pour passer les fourrés
les plus épais. Aux dernières clartés, arrivé sur le bord d'une petite
nappe d'eau, j'installe mon bivouac, je fais un grand feu, et après
avoir avalé un verre d'eau comme souper, je m'étends sous un abri de
branchages. Le lendemain dès l'aube je me remets en route pour rallier
le campement, juste au moment où le soleil commençait à dorer les
neiges des Andes.»
[Illustration: LE GRAND GLACIER DICKSON]
_CHAPITRE X_
Les ressources des Terres Magellaniques.--L'élevage du
mouton.--L'or.--L'agriculture.
L'expédition passa la semaine de Noël, si chère aux Scandinaves, chez
des colons écossais installés dans ce désert pour pratiquer l'élevage
en grand du mouton. Pas très confortable leur installation: une baraque
en bois exposée à tous les vents, renfermant seulement deux pièces: une
salle à manger, servant en même temps de magasin et de dortoir pour la
domesticité, et une chambre pour les propriétaires. Mais ces pionniers
sont des gens solidement trempés; habitués à tout le confort de la vie
civilisée, ils n'ont pas hésité à venir s'installer en pleine solitude
et à mener la rude vie du pionnier au milieu de la nature vierge; ils
resteront ici quelques années, le temps de faire une jolie fortune,
puis retourneront en Écosse pour jouir du fruit de leur âpre travail.
Mieux vaut peiner rudement pendant quelque temps que de passer toute
sa vie dans l'étroitesse mesquine d'une condition médiocre. Ces trois
colons ont obtenu une concession de quarante-cinq mille hectares; cette
année ils ont eu dix mille moutons, l'an prochain ils en auront quinze
mille. Pas gaie, la vie dans cette solitude. Seulement, une fois par
mois la poste arrive; encore doit-on aller la chercher soi-même à cent
kilomètres de là; pour gagner Punta-Arenas, il ne faut pas moins de
quatre jours d'une chevauchée rapide; en hiver le voyage devient même
impossible en raison de la hauteur des cours d'eau.
Pour monter une de ces fermes d'élevage un capital de 40 à 55 000
francs est nécessaire, d'après M. O. Nordenskjöld. Le kilomètre carré
de bonne terre se paie 420 francs, et il est inutile de tenter une
exploitation sans un domaine d'une centaine de kilomètres carrés.
[Illustration: LA PAMPA AU NORD DE PARAMO]
L'élevage du mouton en Patagonie donne des résultats beaucoup plus
sûrs qu'une mine d'or ou d'argent. Les premiers qui se lancèrent
dans cette industrie sont aujourd'hui archi-millionnaires; tel qui
possède actuellement cinquante ou cent mille moutons a commencé par
l'état de simple pâtre. Mais, pour arriver à ce résultat, il ne faut
pas craindre les tristesses de la vie dans le désert. Les éleveurs
établis dans la région forestière ne sont pas encore trop à plaindre;
ils se trouvent au milieu d'une nature riante et ont à discrétion du
bois pour se chauffer: avantage qui n'est pas à dédaigner dans un pays
où, l'hiver, la température tombe à dix-sept ou dix-huit degrés sous
zéro. Combien plus morne est l'existence des _settlers_ installés dans
la région des plaines! Le paysage est lugubre et sa monotonie pesante
doit à la longue agir sur l'esprit de l'habitant. Pas un arbre, pas
même un arbuste; rien qu'une immense platitude boursoufflée par de
rares renflements de terrain. A l'abri de ces vagues sont blotties
quelques petites cassines, toutes basses pour donner moins de prise
au vent, habitation de quelque éleveur. A force de travail, les
colons sur les bords du détroit de Magellan ont, cependant, réussi à
vaincre la nature, et après quelques années de séjour ils parviennent
à transformer leur abri en grands établissements entourés d'une
végétation relativement développée.
Après l'élevage, la principale richesse des terres Magellaniques est
l'or. La présence du précieux minerai a été constatée, dès 1870, sur
le bord de la côte et dans le lit des rivières, et pour la première
fois près de Punta-Arenas. Naturellement, cette découverte a amené
immédiatement dans le pays un grand nombre d'émigrants. De riches
trouvailles ont été faites, mais elles ne sont pas fréquentes. En
1894, une pépite pesant 194 grammes fut mise à jour; on la montrait
comme une véritable rareté. De l'avis de Nordenskjöld, il n'est guère
probable que la Terre de Feu devienne jamais un Klondyke. Les plus
riches placers se rencontrent dans les cours d'eau voisins de Porvenir,
notamment dans le rio del Oro et à l'île Lennox. Dans cette dernière
localité, le plus beau profit fut réalisé par de pauvres naufragés: en
1890 et 1891, de douze à quinze cents kilogrammes d'or furent extraits
de cette île. Comme il arrive toujours en pareil cas, des milliers
d'orpailleurs s'abattirent sur ce gisement, mais leurs efforts ne
furent guère couronnés de succès.
Parmi les autres produits du pays, citons ceux de l'exploitation des
forêts, particulièrement active dans la partie de la Terre de Feu
qui appartient à l'Argentine. Dans cette région ont été installées
plusieurs scieries. Leurs produits sont exportés à destination des
provinces déboisées de la république. La pêche pourrait peut-être
devenir une industrie importante, car tous les fjords grouillent de
poisson, mais jusqu'ici aucune tentative n'a été faite. On n'a point
encore songé non plus à chasser les baleines qui fréquentent les
canaux. Il ne saurait être question de se livrer ici à l'agriculture en
grand. Dans les parties abritées de la zone forestière, l'avoine et le
blé peuvent arriver à maturité au prix de grands soins; mais ce sont là
des cas exceptionnels. L'été est trop froid pour permettre une culture
étendue des céréales. Aucune autre région aussi éloignée d'un pôle que
la Terre de Feu ne se trouve dans une pareille situation. La pointe
extrême de l'Amérique du Sud n'est donc pas précisément un Eldorado,
seuls des gens énergiques pourront y faire fortune.
_CHAPITRE XI_
Le plateau de Las Baguales.--Du rio de Los Baguales au rio Coyle.--Le
guanaco.--Le nandou.--Perdus dans la pampa.
Après avoir visité la côte Sud du lac Sarmiento, l'expédition suédoise
se dirigea vers le plateau de Las Baguales. Sur le bord du rio de Las
Baguales, Nordenskjöld abandonna sa caravane et piqua droit vers la
montagne, accompagné seulement de deux hommes. Très curieuse la vallée
de ce rio, bordée à l'Est par un escarpement de 1 000 mètres, couronné
d'une nappe de basalte découpée en aspérités fantastiques. Au fond du
paysage les basaltes se dressent également en une montagne hérissée de
pinacles et de tours, pareilles à un gigantesque château du Moyen âge.
Une des gravures reproduites ci-après montre un autre exemple d'érosion
au pico Deseado.
«... Aucun arbre n'existe dans cette région, raconte O. Nordenskjöld,
il ne saurait donc être question ici de limite supérieure de la
végétation forestière; les dernières broussailles de _berberi_
dépassées, les premières neiges ne sont plus loin. Nous établissons
le bivouac, ce n'est ni long, ni difficile, nous n'avons point de
tente, pour tout abri nous ne possédons qu'un prélart. Heureusement un
beau ciel étoilé scintille au-dessus de nous dans le calme profond du
désert.»
Le lendemain continuation de l'ascension. Au-dessus des premières
neiges, le sol, tout imprégné d'eau, devient un bourbier. A chaque pas
les chevaux glissent et manquent de culbuter dans quelque précipice.
Soudain la monture du chef de l'expédition fait un faux pas, elle va
rouler dans l'abîme, le cavalier n'a que le temps de lâcher bride et
étriers pour se jeter de côté; abandonné à lui-même, l'animal retrouve
aussitôt son équilibre. Il serait imprudent d'emmener plus loin les
chevaux, et, abandonnant ses compagnons qui ne sont pas précisément des
alpinistes, Nordenskjöld s'achemine seul vers le sommet de la montagne
(1,100 mètres), situé sur la crête séparant les eaux atlantiques de
celles qui s'écoulent vers le Pacifique par le fjord de l'Ultima
Esperanza. De ce point le panorama est grandiose, embrassant toute
une vaste portion de la Cordillère des Andes; de tous côtés ce n'est
qu'un hérissement de colosses neigeux découpés d'abîmes qui renferment
d'étroites vallées.
[Illustration: CRATÈRE ÉRODÉ AU PICO DESEADO]
Dans cette région les guanacos sont extrêmement abondants. Nulle part
ailleurs au cours de ses excursions antérieures l'expédition n'en avait
rencontré une telle quantité. Certaines montagnes grouillaient de
troupeaux comptant plusieurs milliers de têtes. Le guanaco (_Auchenia
Huanaco_) est le plus grand animal de la pointe extrême de l'Amérique
du Sud. Sa taille atteint 1 mètre 60 et sa longueur 2 mètres 30.
Naturellement il est l'objet d'une chasse acharnée; les indigènes, ne
possédant pas d'armes à feu, le poursuivent à cheval avec des chiens.
Seule la chair des jeunes est mangeable. Inutile de vouloir essayer
de déchiqueter la viande des exemplaires adultes; les plus solides
mâchoires ne peuvent entamer un pareil morceau de cuir. Seule également
la peau des jeunes est utilisable. Elle sert à fabriquer des manteaux
dits _quillangos_, un des principaux articles d'exportation du pays.
Treize peaux sont nécessaires pour la confection d'un tel vêtement; à
Punta-Arenas la valeur d'un beau _quillango_ peut atteindre 50 francs.
Pour toutes ces raisons on ne tue que les jeunes animaux et chaque
année on en fait une véritable hécatombe. La chasse est pratiquée en
décembre et en janvier; elle est menée surtout avec ardeur par les
Indiens qui trouvent dans cette industrie une source importante de
revenus; les blancs ne négligent pas non plus ce profit et à cette
époque un certain nombre vont mener la vie du trappeur dans la pampa.
Les troupeaux rencontrés par Nordenskjöld sur les crêtes de Baguales
s'étaient probablement réfugiés au milieu des montagnes pour échapper
à une poursuite acharnée. A quelque temps de là les explorateurs
rencontrèrent du reste plusieurs campements de Patagons. Cette tribu
si célèbre est aujourd'hui bien réduite. Ce sont de beaux hommes,
vigoureux, bien découplés, bien différents de leurs misérables parents
de la rive Sud du détroit de Magellan, mais ce ne sont nullement des
géants comme la légende s'est plu à les représenter.
[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]
Les Patagons vivent dans des tentes en peaux de guanaco, ou en toile,
soutenues par des morceaux de bois; au fond sont installés les lits de
la famille et à l'entrée le foyer. Dressées sur le bord d'un petit
ruisseau, à l'abri du vent, ces tentes constituent, en somme, des
habitations relativement plus agréables que celles de nombre de colons.
Ces indigènes sont nomades; ce genre de vie leur est rendu d'autant
plus facile qu'ils disposent de nombreux troupeaux de chevaux pour le
transport des bagages. Nordenskjöld cite le cas d'un groupe de ces
naturels qui possédait 400 chevaux magnifiques.
Les Patagons, se trouvant en relations constantes avec les blancs, sont
aujourd'hui très civilisés. Des unions ont même lieu entre les deux
races. De pareils mariages sont, il est vrai, calamiteux pour le colon.
Les fils de la Pampa ont, en effet, l'habitude de venir s'installer
chez les nouveaux mariés et de vivre à leurs dépens; la coutume admet à
prendre part à cette vie commune, non pas seulement la famille la plus
proche de la femme, mais encore tous ses cousins jusqu'au quatrième et
cinquième degré.
[Illustration: PITON BASALTIQUE DE LA SIERRA DE LAS BAGUALES]
De la vallée des Baguales, l'expédition suédoise se dirigea vers la
pampa, vers le rio Coyle, pour étudier dans cette région les steppes
de la Patagonie. Un fort triste pays, constitué par une couche de
cailloux, arrondis, polis par le vent; en fait de végétation de
petites-plantes, basses et rabougries, éclatantes, il est vrai,
d'une floraison merveilleuse. Seulement au fond des vallons creusés
à pic dans l'épaisseur de cette plaine, des pelouses égayent le
regard. De temps à autre une lagune blanchit la tonalité neutre du
sol, ponctuée de taches roses formées par des troupes de flamants. On
approche et à la place d'une nappe d'eau on ne trouve le plus souvent
qu'une couche de sel. A côté des flamants, on observe également des
nandous. La chasse à cet oiseau est la passion des indigènes; il
fournit, en effet, une chair excellente, et ses plumes, sans valoir
celles de l'autruche d'Afrique, se vendent encore un certain prix.
Aussi bien, à la vue de ces oiseaux, deux des membres de la mission n'y
purent tenir et partirent à leur poursuite, tandis que M. Nordenskjöld
continuait sa route, laissant en arrière les bagages à la garde d'un
homme. La liaison entre les deux parties de la caravane devait être
obtenue au moyen de feux qui, dans ces plaines immenses, sont visibles
de fort loin. Malheureusement, le soir la pluie survint et il fut
impossible d'allumer un brasier. Le deuxième jour, ni chasseurs, ni
bagages n'avaient encore paru; il était donc de toute nécessité de se
mettre à la recherche des égarés. Avec cela les vivres manquaient...
«Tandis que j'envoyais un homme, raconte notre voyageur, chercher
des provisions chez le colon que nous avions quitté quelques jours
auparavant, je battis l'estrade dans l'espérance de retrouver les
chasseurs; en même temps j'allumai un grand feu pour signaler notre
présence aux retardataires. Bientôt toute une partie de la prairie fut
en flammes. Il est sévèrement interdit d'user de pareils procédés,
mais dans ce désert personne n'a cure des lois ni des règlements. Mes
recherches étant demeurées inutiles, je continuai ma route. Une rude
expédition à marches forcées à travers un désert, sans tente, sans
autre combustible que des fumées de guanaco, sans autre nourriture
que du riz et les produits de la chasse. Un homme ayant réussi à
capturer un puma, ce fut presque l'abondance. Dans l'après-midi du
troisième jour, nous rencontrâmes quelques moutons isolés; évidemment
nous approchions d'une localité habitée. Avec une nouvelle ardeur nous
poursuivons donc notre route à travers la large vallée verdoyante du
rio Coyle; dans la soirée nous atteignons enfin l'établissement d'un
éleveur. Le propriétaire est malheureusement absent et le gérant refuse
de nous vendre quoi que ce soit. C'est la première fois qu'au cours
de ce long voyage l'hospitalité la plus large ne m'est pas accordée.
Enfin, après d'interminables pourparlers, je réussis à obtenir une
marmite de graisse de mouton qui fit nos délices. Sur ces entrefaites
le propriétaire arriva. Inutile de dire qu'il s'empressa de nous faire
oublier l'accueil de son employé. Les nouvelles qu'il apportait nous
rassurèrent sur le sort de nos camarades. Les chasseurs avaient été
vus quelques jours auparavant, se dirigeant bien tranquillement vers
Punta-Arenas.