100 habitants, la plupart de nationalité étrangère. L'augmentation
a donc été très rapide, si l'on rapproche ce chiffre de celui de
1890. Toutes les principales maisons de commerce appartiennent à des
Européens, notamment à des Allemands, des Anglais et des Espagnols.
Quelques-unes, véritablement importantes, ont rapporté à leurs chefs
une fort belle fortune. Aujourd'hui les temps sont plus difficiles, et
l'avenir de la place ne serait point brillant. L'industrie est encore
très peu développée; Punta-Arenas ne renferme que quelques petites
scieries dont les produits sont expédiés dans les Falklands et dans
l'Argentine, une briqueterie et une brasserie. Le bas peuple étranger
se divise en deux classes: les _Austriacos_, des Dalmates, des Grecs
et des Italiens du Nord, employés aux travaux des quais, et une foule
anonyme composée de matelots de toutes les nationalités, déserteurs
et aventuriers. La plupart de ces frères de la côte s'établissent
comme ouvriers ou détaillants, tandis que d'autres, attirés par la
vie errante, partent à la recherche de l'or ou deviennent gauchos
ou bergers. Les Chiliens, les maîtres du pays, ont naturellement en
partage les emplois publics; on peut même dire que la colonie chilienne
ne compte guère que des fonctionnaires. A leur tête est le gouverneur
dont l'autorité s'étend sur tout le territoire magellanique, territoire
plus vaste que certains États d'Europe. Autour de ce haut personnage
gravitent les agents de l'état ou du «territoire» et les officiers
des navires de guerre mouillés dans le port. Dans la «société» de
Punta-Arenas, ces fonctionnaires et ces officiers forment un groupe
très fermé dans lequel seuls les gros bonnets du commerce sont
admis, encore n'est-ce qu'après un très long séjour dans le pays. En
dehors de ce monde brillant, la ville compte un certain nombre de
Chiliens exerçant des métiers très divers. Il y a quelques années, en
vue d'augmenter les ressources en main-d'œuvre et de développer la
colonisation dans le territoire magellanique, le gouvernement expédia
à Punta-Arenas plusieurs centaines d'habitants de Chiloé et de la côte
voisine. L'essai n'eut aucun succès. Les émigrants, auxquels on avait
donné le logement dans les faubourgs, refusèrent de travailler une fois
qu'ils eurent le pain quotidien assuré.
Une question toujours intéressante pour le voyageur est celle du prix
de la vie. D'après Otto Nordenskjöld, il ne serait pas particulièrement
élevé à Punta-Arenas. Plusieurs marchandises européennes sont même
meilleur marché ici que dans les autres ports de l'Amérique du Sud,
en raison de l'absence de droits de douane. Dans le meilleur hôtel
on payait, en 1896, environ dix francs par jour pour la chambre et
la pension. Mais les _copas_ et les _copitas_ sans nombre, dont
l'absorption est obligatoire chaque fois que l'on rencontre un indigène
que l'on connaît, font singulièrement monter l'addition. En revanche,
la main-d'œuvre est très élevée: pour le débarquement de son bagage
on paie une soixantaine de francs, pour un blanchissage soixante-dix
francs.
[Illustration: ENVIRONS DE PUNTA-ARENAS]
Punta-Arenas appartient au Chili. Cette ville se trouve en dehors des
territoires que l'Argentine et le Chili se disputent actuellement
en raison de l'obscurité des termes du traité qui a réglé leurs
frontières. La limite entre les deux républiques est aujourd'hui fixée
dans toute l'étendue de la Terre de Feu et à travers la région basse de
la Patagonie; dans ces dernières régions elle est tracée au milieu de
la forêt par un gigantesque abatis.
La première colonie fondée sur les rives du détroit de Magellan fut
établie en 1843; installée sur l'emplacement de Port-Famine, abandonné
deux cent cinquante ans auparavant, elle fut transportée à Punta-Arenas
en 1849. Jusqu'en 1877 elle servit principalement de lieu de
déportation. Quoi qu'il en soit, la nouvelle ville acquit promptement
une certaine prospérité, grâce à sa situation. C'est, en effet, la
seule localité habitée entre Montevideo et Talcahuano, soit sur une
distance de 3 000 milles marins; par suite les grandes lignes de
vapeurs y établirent de bonne heure une relâche régulière. Le mouillage
n'est pourtant pas des meilleurs: une rade foraine, peu abritée des
vents d'Est; souvent lorsque la brise souffle de ce côté en tempête,
toute communication est interrompue entre les navires et la terre.
En 1877, les déportés et la troupe chargée de les surveiller se
révoltèrent de concert, brûlèrent et pillèrent la ville puis
massacrèrent une partie de la population. La révolte fut durement
réprimée. Pour prévenir le retour de pareilles saturnales, le
gouvernement chilien jugea prudent de restreindre désormais le nombre
des déportés. Les ruines causées par cette émeute une fois réparées,
la ville se développa rapidement, la découverte de l'or, puis
l'élevage du mouton attirant un nombre de plus en plus grand de colons
et déterminant par suite en même temps une augmentation de trafic.
Aujourd'hui le mouvement du port est très actif; Punta-Arenas est
devenu un centre d'approvisionnement pour toutes les petites villes
chiliennes et argentines voisines. Et cette prospérité s'accroît de
jour en jour en raison du développement extraordinaire que prend
l'élevage du mouton. Dans un avenir prochain, une autre source de
profit encore inexploitée augmentera peut-être l'importance de cette
station. Près de Punta-Arenas se trouve un gîte de charbon; il y a
quelques années, l'abattage en fut commencé et une ligne ferrée de huit
kilomètres construite, pour amener la houille au quai d'embarquement.
Ces travaux coûteux effectués, l'entreprise, ne donnant aucun bénéfice,
fut abandonnée. D'après M. O. Nordenskjöld, l'exploitation se
présenterait, au contraire, dans des conditions avantageuses. Le filon
couvre une grande étendue. D'ailleurs, dans plusieurs localités de la
Terre de Feu d'autres gisements ont été découverts, au Sud de la Bahia
Inutil et près de Skyring Water.
[Illustration: LA BAHIA INUTIL]
M. Nordenskjöld a fait huit séjours plus ou moins longs à Punta-Arenas.
Accueilli et reçu avec sympathie par tous les habitants, il a étudié
la vie de cette capitale australe et recueilli d'intéressants détails
qu'il nous paraît curieux de reproduire.
«La plupart des fonctionnaires chiliens, écrit notre auteur, viennent
ici, le plus souvent sans leur famille; ce trou perdu à la frontière
de la zone australe effraie les belles créoles habituées à la vie gaie
et amusante des grandes villes. De cette habitude dérive l'importance
qu'ont prise les cafés et les cercles dans la vie sociale. Parmi
ces centres de réunion le club allemand, fondé récemment, jouit
d'une considération spéciale. Ce cercle constitue en quelque sorte
un petit coin de l'Allemagne, où toutes les fêtes nationales sont
chaleureusement célébrées aux accents des hymnes patriotiques et en
vidant force chopes absolument comme dans les brasseries d'outre-Rhin.
«Un grand nombre de commerçants sont mariés, plusieurs à des
Chiliennes. Aussi, pour dissiper l'ennui, tout le monde s'ingénie à
organiser des fêtes et des réunions. Les représentations théâtrales
ou de cirques, les concerts sont relativement fréquents. Toutes les
troupes qui passent sur les paquebots ne manquent jamais de s'arrêter à
Punta-Arenas et elles y font d'excellentes affaires.
«Mais la plus grande distraction des habitants est le passage des
paquebots et des navires de guerre. Pendant la relâche des vapeurs
postaux des bandes de touristes visitent la ville et naturellement le
débarquement de tous ces hôtes de quelques heures excite la curiosité,
en même temps qu'il fournit un aliment aux potins. De son côté, la
société punta-arenaise se rend à bord pour se rapprocher du monde
extérieur dont elle est pour ainsi dire claustrée. L'arrivée d'un
navire de guerre est saluée encore avec plus de satisfaction, car
elle peut entraîner des réjouissances imprévues. Les compatriotes des
officiers organisent, en l'honneur de leurs hôtes, des bals ou des
réceptions et en pareil cas l'état-major du navire rend la politesse.
Autant d'occasions de plaisirs, qui dissipent pendant quelques heures
l'ennui habituel.»
Le détroit de Magellan, sur les bords duquel a été construit
Punta-Arenas, a une très grande importance commerciale. Ce passage
abrège de 300 milles le trajet de Montevideo à Valparaiso; de plus,
il permet aux bâtiments d'éviter les dangereux parages du cap Horn. A
ces deux avantages ajoutez que, dans sa plus grande étendue, le chenal
est très sain, pour employer l'expression maritime, c'est-à-dire ne
renferme aucun récif. Seulement dans sa partie orientale, les courants
et la présence de bancs de sable rendent la navigation pénible.
Malheureusement les calmes interdisent cette route aux voiliers;
pour remédier à cet inconvénient il est question d'établir aux deux
extrémités du passage une station de remorqueurs. Si la navigation dans
le détroit de Magellan ne présente pas grande difficulté, il n'est
pas précisément aisé de découvrir son entrée en raison des brumes
qui enveloppent presque constamment ces parages. Parfois même il est
impossible d'«embouquer» le chenal, tellement le temps est «bouché».
Pour guider les navires le gouvernement chilien a fait édifier un phare
à l'entrée Ouest, sur les Evangelistas. Cet îlot est vraisemblablement
la localité la plus brumeuse et la plus tempétueuse du globe. Une
année, dit-on, on y a enregistré 361 jours de pluie et seulement une
dizaine d'apparitions du soleil.
Pour ravitailler les ouvriers pendant la construction du phare on
employait un petit vapeur particulièrement solide; néanmoins tel
était l'état de la mer que ce navire ne pouvait souvent arriver
jusqu'à l'îlot. Il fallait alors aller ancrer dans un mouillage
voisin et pendant des semaines, voire même pendant des mois, attendre
une embellie pour expédier par canot les provisions et le matériel
nécessaires.
Chaque semaine un vapeur fait le service entre Punta-Arenas et l'entrée
Est du détroit. Ces communications régulières ont déterminé un grand
nombre de colons à s'installer dans ces parages; de ce fait cette
région est la plus peuplée des terres magellaniques. Par Porvenir, la
côte Nord de la Terre de Feu se trouve également reliée à Punta-Arenas.
De ce côté on rencontre les grandes _estancias_ de Springhill,
Gente-Grande, Porvenir, et, plus au Sud, celle de la Bahia Inutil,
située à huit heures de mer de la capitale de la région. Cette dernière
estancia, qui appartient à une Compagnie anglo-chilienne, a une étendue
d'un million d'hectares. Comme loyer de la terre pendant vingt ans la
Société paie au gouvernement la somme de cent mille pesetas (186 000
francs); encore il est convenu que ce paiement est acquitté sous forme
de travaux d'aménagement du pays. Ici l'élevage du mouton n'a commencé
qu'en 1894; trois ans plus tard la population ovine était déjà de 75
000 têtes; dans dix ans, de l'avis de M. Nordenskjöld, elle atteindra
le demi-million.
La station principale, Pantano, pittoresquement située sur le bord
d'un ruisseau, au-dessus de la côte, se présente comme un village.
La résidence du directeur de l'exploitation, un Anglais, est une
belle villa garnie de vérandas et de serres; telle l'habitation d'un
propriétaire aisé de la Grande-Bretagne. On entre et devant vous
s'ouvrent des pièces claires garnies de tentures élégantes, de tapis
moelleux; une impression de confort et de _sweet home_. Derrière cette
coquette habitation une colline porte un groupe de bâtiments rouges ou
jaunes, habitations des ouvriers, bureaux, ou hangars pour la tonte
des moutons,--opération qui se fait maintenant au moyen de machines.
Autour, en fait de jardin, quelques carrés de radis. Point d'arbres,
à perte de vue une plaine morne d'une infinie tristesse sur laquelle
gémit sans cesse un vent glacial.
Dans cette région la lutte entre les blancs et les Indiens est toujours
acharnée. Les ossements épars dans la plaine témoignent de ces
rencontres sanglantes qui ne prendront fin qu'après la destruction du
plus faible.
_CHAPITRE IX_
Exploration dans le Sud de la Patagonie.--Chabunco.--La vallée du
Gallegos Chico.--Dans la région des Andes.
A la fin de 1896, M. Nordenskjöld entreprit une exploration dans le
Sud de la Patagonie. Dans le bassin du rio Gallegos un syndicat belge
ayant acquis une concession de 10 000 kilomètres carrés, chargea le
jeune et savant explorateur suédois de le renseigner sur la valeur de
cet immense territoire. Celui-ci avait immédiatement accepté l'offre
qui lui était adressée, voyant dans cette nouvelle mission l'occasion
d'étendre et de continuer ses études.
[Illustration: UN VAQUEANO CHILIEN]
«Arrivé à Punta-Arenas dans les premiers jours de novembre, raconte
M. Nordenskjöld, je rencontrai Don Lorenza de Bray, le représentant
de la Compagnie belge, établi depuis longtemps dans cette ville et
par suite en relations avec tous les gens du pays. Il avait reçu
l'ordre de m'accompagner et de me prêter la plus large assistance.
Un appui important dans la tâche toujours si difficile d'organiser
une caravane. En premier lieu, il s'agissait d'engager un bon guide,
un _vaqueano_ expérimenté; il est certes aisé de se diriger dans la
région que nous allions aborder, mais nous aurions souvent à traverser
de grosses rivières qui ne présentent que de rares gués; pour trouver
ces passages, l'assistance d'un homme connaissant bien le pays était
absolument nécessaire. Moyennant un salaire mensuel de cent _pesos_
chiliens (186 fr.), nous nous assurâmes le concours du meilleur
_vaqueano_ de la région, un nommé Angel Brunel, le vrai type du gaucho
de la Pampa, un centaure, capable de monter et de dompter les animaux
les plus rebelles. Avec cela, jamais embarrassé pour trouver sa route
au milieu de ces plaines unies comme l'Océan, où l'œil exercé du
géologue ne découvrirait pas le moindre accident de terrain sur des
espaces infinis.
[Illustration: EN TENUE DE ROUTE]
«Nous engageâmes en outre deux Chiliens; trois volontaires se
joignirent à nous: le fils d'un négociant de Punta-Arenas et deux vieux
chasseurs que la société de notre _vaqueano_ attirait et qui pensaient
trouver du gibier en abondance dans la région que nous allions aborder.
Notre caravane comprenait en tout huit personnes, cinquante-cinq
chevaux et une vieille mule, à laquelle échut l'honneur de porter la
caisse des instruments.
«Le 16 novembre 1896, nous quittons Punta-Arenas pour aller coucher à
Chabunco, une petite auberge tenue par un Français, à quelques heures
au Nord de la ville, sur les bords d'un ruisseau. L'emplacement de cet
établissement avait été judicieusement choisi, près d'un pont, devant
l'unique route du pays, par suite sur le passage de tous les gens qui
apportaient leurs marchandises au grand marché de la région.
«Le lendemain, nous avançons rapidement. Plus l'on s'éloigne de
Punta-Arenas, plus mauvaise devient la route; finalement elle se
perd dans un marais, où la caravane s'embourbe. Un mois plus tard la
traversée de ce marécage aurait été impossible.
..... _17 novembre._ «Un vrai temps de Patagonie: une tempête d'Ouest
accompagnée de grains de grêle et d'averses de neige. Telle est la
violence du vent qu'il est impossible de rester en selle et que les
bêtes refusent d'avancer. Nous mettons donc pied à terre; enveloppés
dans nos manteaux, couchés à l'abri de nos chevaux, nous attendons que
l'ouragan mollisse.
..... «Le temps s'éclaircit. Aux approches de la Cabeza del Mar, le
chemin est meilleur. A francs étriers nous galopons pour atteindre,
sur les rives de cette curieuse baie, un hôtel, le plus grand et le
meilleur de la Patagonie. Un hôtel dans ce désert! C'est qu'ici le
trafic est assez important, sur la grande route de Punta-Arenas au
Gallegos.
«Après un repos de quelques heures, en selle de nouveau. Nous
quittons les grands chemins pour nous engager dans une région coupée
de fondrières. A chaque instant, nous tombons dans des marécages
absolument impraticables; pour éviter cette bourbe, de longs détours
deviennent nécessaires. Le pataugis est effroyable et épuise les
chevaux de bât. Très tard seulement la caravane arrive au gîte, à Pozo
de la Reina, une misérable petite auberge, le dernier avant-poste de la
civilisation. Au-delà commence la contrée presque déserte qui s'étend
autour du Gallegos.»
Dans cette localité, arrêt de trois jours pour organiser la caravane.
Après cela commence un haut plateau superbe, presque désert, un paysage
lugubre; dans cette monotonie triste, on sent doublement la fatigue.
_23 novembre._ Nous passons la frontière entre le Chili et l'Argentine.
Au delà s'ouvre la vallée relativement verdoyante du Gallegos Chico.
Au milieu de cette fraîcheur apparaît une petite maisonnette. Un
colon est venu s'établir dans cette solitude pour tenter la fortune.
Quelle différence avec les grandes _estancias_ de la Terre de Feu!
C'est que dans ce dernier pays la colonisation est entreprise par
de riches et puissantes compagnies, tandis qu'ici elle est l'œuvre
d'individualités. Ces pionniers ont, par suite, des débuts modestes,
et doivent partager une hutte avec leurs ouvriers jusqu'au jour où
les bénéfices leur permettront d'élever une habitation. Le lendemain,
encore un ouragan, et d'une telle violence que le départ doit être
différé. Les chevaux ne pourraient soutenir l'effort du vent sur le
plateau dénudé. Pour passer le temps nous nous rendons chez un colon
chilien, un original connu dans toute la contrée. Brillant officier de
cavalerie, il avait été banni à Punta-Arenas pour avoir pris part à la
révolution de 1890. Pareille aventure est fréquente dans l'Amérique du
Sud, mais, généralement, une fois les passions politiques apaisées,
une amnistie ou une remise de peine est accordée aux conjurés. Notre
homme ne voulut profiter d'aucune grâce: dans son exil, il s'était
épris de la vie libre à travers les steppes et s'était établi chez
une tribu patagone, qu'il suivait dans ses chasses comme dans ses
pillages. Finalement il avait épousé une indigène. Nous trouvâmes ce
nouveau Robinson installé dans une hutte en pierres sèches et en tourbe
très primitive. Aujourd'hui, les événements politiques laissent froid
l'ancien révolutionnaire; en vrai Patagon qu'il est devenu, seuls les
chevaux l'intéressent, et avec fierté il nous montre son troupeau de
bêtes superbes réuni dans le _corral_.
[Illustration: MAISON D'UN COLON EN PATAGONIE]
_25 novembre._ La tempête, après s'être apaisée dans la nuit,
reprend le matin. Nous ne pouvons éternellement demeurer bloqués;
il faut tenter une sortie. Tandis que la caravane s'acheminera vers
l'embouchure du Zurdo où elle campera, je gagnerai directement le
Gallegos pour rejoindre ensuite mes camarades en remontant cette
rivière.
..... Des lignes de hauteurs séparées par d'étroits et profonds ravins.
Les bords de ces dépressions sont parfois des murs de basalte; il a
dû évidemment se produire ici une érosion puissante, à une époque
antérieure; actuellement ces ravins sont pour la plupart à sec.
Quelques heures de chevauchée nous amènent sur une protubérance de
terrain; au pied s'ouvre une profonde vallée, large de cinq kilomètres
environ, dans laquelle coule le Gallegos, un des plus puissants fleuves
de la Patagonie. De tous côtés des horizons de plateaux nus; au milieu
de cette uniformité terrestre, pareille à celle de l'Océan, émergent,
comme des îles, quelques mamelons, vestiges, semble-t-il, d'anciens
cratères aujourd'hui détruits.
..... Nous suivons le lit du Gallegos. Ici le paysage est aussi
monotone que sur le plateau; point de découverte de pays, point de
formes variées dans les mouvements du terrain. Nous cheminons au fond
d'un fossé.
[Illustration: CAMP DANS LE STEPPE]
..... Après plusieurs heures de marche, voici l'embouchure d'un
affluent. Est-ce le Zurdo où nous avons donné rendez-vous à la
caravane? Ce n'est pas mon avis, et nous poussons en avant. Des
rafales, toujours terribles, soulèvent des tourbillons de poussière
et nous lancent à la figure une mitraille meurtrissante de graviers.
Toujours nous galopons et toujours rien ne paraît à l'horizon. Les
chevaux fourbus n'avancent plus que lentement. Évidemment nous allons
être obligés de nous arrêter et de bivouaquer sans tente et sans
vivres. J'essaie d'allumer un feu, dans la pensée de signaler notre
présence à nos camarades, mais le gazon mouillé éteint les allumettes.
Nous remontons en selle; enfin, dans un vallon verdoyant, des
blancheurs annoncent le campement.
..... Passé le Zurdo, le décor change. A la place de hauts plateaux
déserts couverts de graviers, ce sont maintenant des terres basses;
elles s'étendent jusqu'au célèbre fjord de l'Ultima Esperanza, cette
ramification du Pacifique qui coupe la Cordillère et qui vient se
terminer à la lisière des plaines patagones. Voici enfin des arbres,
les premiers depuis Punta-Arenas; ils sont rabougris et cantonnés dans
les ravins; mais à mesure que l'on avance vers l'Ouest, ils deviennent
plus nombreux, plus grands, et, finalement, avant le bord de la mer,
forment des bois si compacts que l'on ne peut les traverser que la
coupette en main.
[Illustration: LE LAC SARMIENTO]
Cette terre basse, qui comprend le bassin supérieur du Gallegos, est
limitée, au Nord, par des collines isolées. Entre ces accidents de
terrain s'ouvrent d'étroites vallées, lesquelles conduisent dans une
autre dépression. Cette dernière cuvette, traversée dans sa partie
centrale par le rio Viscachas, renferme deux vastes nappes, les lacs
Maravilla et Sarmiento, dont les extrémités occidentales sont logées
dans la Cordillère des Andes. Tout le versant oriental de ce
puissant massif est jalonné de vastes dépressions lacustres semblables
qui, par l'effet de l'érosion régressive, ont été capturées au profit
du versant Pacifique; leurs émissaires traversent les montagnes, alors
que leur drainage devrait s'effectuer vers l'Est, vers les plaines
patagones.
Le sol des bassins visités par Nordenskjöld est constitué, soit par de
l'argile, soit par des sables argileux renfermant, en plus ou moins
grande abondance, des blocs à angles saillants. Cette formation,
parfois nettement stratifiée, présente le plus souvent un faciès
très bizarre, ressemblant aux dépôts morainiques par la présence de
blocs striés, et en même temps offrant une certaine régularité dans
l'agencement des matériaux. Ces terrains sont, sans aucun doute,
d'origine glaciaire. Toutes ces régions basses étaient recouvertes
d'eau, et, dans la partie occidentale de ces nappes trempait le front
des glaciers. Il se produisait là une sédimentation régulière, tandis
que, dans les eaux peu profondes, les glaces flottantes apportaient une
masse considérable de matériaux, et donnaient naissance à ces dépôts
d'aspect morainique. Une partie de ce terrain doit même dériver de
la moraine de fond déposée par le glacier dans ces bassins. Suivant
toute vraisemblance, les eaux qui occupaient ces dépressions étaient
douces[3].
[Footnote 3: _Svenska expeditionen till Magellanslanderna_, I. 2--Otto
Nordenskjöld, _Uber die posttertiæren Ablagerungen der Magellanslænder
nebst einer kurzen Uebersichtihrer tertiæren Gebilde_. Stockholm, 1898.]
Après cette digression géologique, revenons au récit du voyage. La
caravane a maintenant à franchir le Gallegos, un large torrent tout
bouillonnant. Quelques chevaux sont poussés à l'eau; ils perdent pied
presque aussitôt, et, quoique nageant vigoureusement, sont repoussés
par le tourbillon vers la rive.
A vouloir s'entêter dans l'entreprise, on perdrait toute la cavalerie.
En présence de cette situation, le seul parti consiste à tourner
l'obstacle en opérant un long circuit autour du bassin du fleuve.
[Illustration: ABATIS D'ARBRES MARQUANT LA FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE
DANS LA FORÊT FUÉGIENNE]