D'après le recensement de 1895, Punta-Arenas comptait à cette date 3

100 habitants, la plupart de nationalité étrangère. L'augmentation

a donc été très rapide, si l'on rapproche ce chiffre de celui de

1890. Toutes les principales maisons de commerce appartiennent à des

Européens, notamment à des Allemands, des Anglais et des Espagnols.

Quelques-unes, véritablement importantes, ont rapporté à leurs chefs

une fort belle fortune. Aujourd'hui les temps sont plus difficiles, et

l'avenir de la place ne serait point brillant. L'industrie est encore

très peu développée; Punta-Arenas ne renferme que quelques petites

scieries dont les produits sont expédiés dans les Falklands et dans

l'Argentine, une briqueterie et une brasserie. Le bas peuple étranger

se divise en deux classes: les _Austriacos_, des Dalmates, des Grecs

et des Italiens du Nord, employés aux travaux des quais, et une foule

anonyme composée de matelots de toutes les nationalités, déserteurs

et aventuriers. La plupart de ces frères de la côte s'établissent

comme ouvriers ou détaillants, tandis que d'autres, attirés par la

vie errante, partent à la recherche de l'or ou deviennent gauchos

ou bergers. Les Chiliens, les maîtres du pays, ont naturellement en

partage les emplois publics; on peut même dire que la colonie chilienne

ne compte guère que des fonctionnaires. A leur tête est le gouverneur

dont l'autorité s'étend sur tout le territoire magellanique, territoire

plus vaste que certains États d'Europe. Autour de ce haut personnage

gravitent les agents de l'état ou du «territoire» et les officiers

des navires de guerre mouillés dans le port. Dans la «société» de

Punta-Arenas, ces fonctionnaires et ces officiers forment un groupe

très fermé dans lequel seuls les gros bonnets du commerce sont

admis, encore n'est-ce qu'après un très long séjour dans le pays. En

dehors de ce monde brillant, la ville compte un certain nombre de

Chiliens exerçant des métiers très divers. Il y a quelques années, en

vue d'augmenter les ressources en main-d'œuvre et de développer la

colonisation dans le territoire magellanique, le gouvernement expédia

à Punta-Arenas plusieurs centaines d'habitants de Chiloé et de la côte

voisine. L'essai n'eut aucun succès. Les émigrants, auxquels on avait

donné le logement dans les faubourgs, refusèrent de travailler une fois

qu'ils eurent le pain quotidien assuré.

Une question toujours intéressante pour le voyageur est celle du prix

de la vie. D'après Otto Nordenskjöld, il ne serait pas particulièrement

élevé à Punta-Arenas. Plusieurs marchandises européennes sont même

meilleur marché ici que dans les autres ports de l'Amérique du Sud,

en raison de l'absence de droits de douane. Dans le meilleur hôtel

on payait, en 1896, environ dix francs par jour pour la chambre et

la pension. Mais les _copas_ et les _copitas_ sans nombre, dont

l'absorption est obligatoire chaque fois que l'on rencontre un indigène

que l'on connaît, font singulièrement monter l'addition. En revanche,

la main-d'œuvre est très élevée: pour le débarquement de son bagage

on paie une soixantaine de francs, pour un blanchissage soixante-dix

francs.

[Illustration: ENVIRONS DE PUNTA-ARENAS]

Punta-Arenas appartient au Chili. Cette ville se trouve en dehors des

territoires que l'Argentine et le Chili se disputent actuellement

en raison de l'obscurité des termes du traité qui a réglé leurs

frontières. La limite entre les deux républiques est aujourd'hui fixée

dans toute l'étendue de la Terre de Feu et à travers la région basse de

la Patagonie; dans ces dernières régions elle est tracée au milieu de

la forêt par un gigantesque abatis.

La première colonie fondée sur les rives du détroit de Magellan fut

établie en 1843; installée sur l'emplacement de Port-Famine, abandonné

deux cent cinquante ans auparavant, elle fut transportée à Punta-Arenas

en 1849. Jusqu'en 1877 elle servit principalement de lieu de

déportation. Quoi qu'il en soit, la nouvelle ville acquit promptement

une certaine prospérité, grâce à sa situation. C'est, en effet, la

seule localité habitée entre Montevideo et Talcahuano, soit sur une

distance de 3 000 milles marins; par suite les grandes lignes de

vapeurs y établirent de bonne heure une relâche régulière. Le mouillage

n'est pourtant pas des meilleurs: une rade foraine, peu abritée des

vents d'Est; souvent lorsque la brise souffle de ce côté en tempête,

toute communication est interrompue entre les navires et la terre.

En 1877, les déportés et la troupe chargée de les surveiller se

révoltèrent de concert, brûlèrent et pillèrent la ville puis

massacrèrent une partie de la population. La révolte fut durement

réprimée. Pour prévenir le retour de pareilles saturnales, le

gouvernement chilien jugea prudent de restreindre désormais le nombre

des déportés. Les ruines causées par cette émeute une fois réparées,

la ville se développa rapidement, la découverte de l'or, puis

l'élevage du mouton attirant un nombre de plus en plus grand de colons

et déterminant par suite en même temps une augmentation de trafic.

Aujourd'hui le mouvement du port est très actif; Punta-Arenas est

devenu un centre d'approvisionnement pour toutes les petites villes

chiliennes et argentines voisines. Et cette prospérité s'accroît de

jour en jour en raison du développement extraordinaire que prend

l'élevage du mouton. Dans un avenir prochain, une autre source de

profit encore inexploitée augmentera peut-être l'importance de cette

station. Près de Punta-Arenas se trouve un gîte de charbon; il y a

quelques années, l'abattage en fut commencé et une ligne ferrée de huit

kilomètres construite, pour amener la houille au quai d'embarquement.

Ces travaux coûteux effectués, l'entreprise, ne donnant aucun bénéfice,

fut abandonnée. D'après M. O. Nordenskjöld, l'exploitation se

présenterait, au contraire, dans des conditions avantageuses. Le filon

couvre une grande étendue. D'ailleurs, dans plusieurs localités de la

Terre de Feu d'autres gisements ont été découverts, au Sud de la Bahia

Inutil et près de Skyring Water.

[Illustration: LA BAHIA INUTIL]

M. Nordenskjöld a fait huit séjours plus ou moins longs à Punta-Arenas.

Accueilli et reçu avec sympathie par tous les habitants, il a étudié

la vie de cette capitale australe et recueilli d'intéressants détails

qu'il nous paraît curieux de reproduire.

«La plupart des fonctionnaires chiliens, écrit notre auteur, viennent

ici, le plus souvent sans leur famille; ce trou perdu à la frontière

de la zone australe effraie les belles créoles habituées à la vie gaie

et amusante des grandes villes. De cette habitude dérive l'importance

qu'ont prise les cafés et les cercles dans la vie sociale. Parmi

ces centres de réunion le club allemand, fondé récemment, jouit

d'une considération spéciale. Ce cercle constitue en quelque sorte

un petit coin de l'Allemagne, où toutes les fêtes nationales sont

chaleureusement célébrées aux accents des hymnes patriotiques et en

vidant force chopes absolument comme dans les brasseries d'outre-Rhin.

«Un grand nombre de commerçants sont mariés, plusieurs à des

Chiliennes. Aussi, pour dissiper l'ennui, tout le monde s'ingénie à

organiser des fêtes et des réunions. Les représentations théâtrales

ou de cirques, les concerts sont relativement fréquents. Toutes les

troupes qui passent sur les paquebots ne manquent jamais de s'arrêter à

Punta-Arenas et elles y font d'excellentes affaires.

«Mais la plus grande distraction des habitants est le passage des

paquebots et des navires de guerre. Pendant la relâche des vapeurs

postaux des bandes de touristes visitent la ville et naturellement le

débarquement de tous ces hôtes de quelques heures excite la curiosité,

en même temps qu'il fournit un aliment aux potins. De son côté, la

société punta-arenaise se rend à bord pour se rapprocher du monde

extérieur dont elle est pour ainsi dire claustrée. L'arrivée d'un

navire de guerre est saluée encore avec plus de satisfaction, car

elle peut entraîner des réjouissances imprévues. Les compatriotes des

officiers organisent, en l'honneur de leurs hôtes, des bals ou des

réceptions et en pareil cas l'état-major du navire rend la politesse.

Autant d'occasions de plaisirs, qui dissipent pendant quelques heures

l'ennui habituel.»

Le détroit de Magellan, sur les bords duquel a été construit

Punta-Arenas, a une très grande importance commerciale. Ce passage

abrège de 300 milles le trajet de Montevideo à Valparaiso; de plus,

il permet aux bâtiments d'éviter les dangereux parages du cap Horn. A

ces deux avantages ajoutez que, dans sa plus grande étendue, le chenal

est très sain, pour employer l'expression maritime, c'est-à-dire ne

renferme aucun récif. Seulement dans sa partie orientale, les courants

et la présence de bancs de sable rendent la navigation pénible.

Malheureusement les calmes interdisent cette route aux voiliers;

pour remédier à cet inconvénient il est question d'établir aux deux

extrémités du passage une station de remorqueurs. Si la navigation dans

le détroit de Magellan ne présente pas grande difficulté, il n'est

pas précisément aisé de découvrir son entrée en raison des brumes

qui enveloppent presque constamment ces parages. Parfois même il est

impossible d'«embouquer» le chenal, tellement le temps est «bouché».

Pour guider les navires le gouvernement chilien a fait édifier un phare

à l'entrée Ouest, sur les Evangelistas. Cet îlot est vraisemblablement

la localité la plus brumeuse et la plus tempétueuse du globe. Une

année, dit-on, on y a enregistré 361 jours de pluie et seulement une

dizaine d'apparitions du soleil.

Pour ravitailler les ouvriers pendant la construction du phare on

employait un petit vapeur particulièrement solide; néanmoins tel

était l'état de la mer que ce navire ne pouvait souvent arriver

jusqu'à l'îlot. Il fallait alors aller ancrer dans un mouillage

voisin et pendant des semaines, voire même pendant des mois, attendre

une embellie pour expédier par canot les provisions et le matériel

nécessaires.

Chaque semaine un vapeur fait le service entre Punta-Arenas et l'entrée

Est du détroit. Ces communications régulières ont déterminé un grand

nombre de colons à s'installer dans ces parages; de ce fait cette

région est la plus peuplée des terres magellaniques. Par Porvenir, la

côte Nord de la Terre de Feu se trouve également reliée à Punta-Arenas.

De ce côté on rencontre les grandes _estancias_ de Springhill,

Gente-Grande, Porvenir, et, plus au Sud, celle de la Bahia Inutil,

située à huit heures de mer de la capitale de la région. Cette dernière

estancia, qui appartient à une Compagnie anglo-chilienne, a une étendue

d'un million d'hectares. Comme loyer de la terre pendant vingt ans la

Société paie au gouvernement la somme de cent mille pesetas (186 000

francs); encore il est convenu que ce paiement est acquitté sous forme

de travaux d'aménagement du pays. Ici l'élevage du mouton n'a commencé

qu'en 1894; trois ans plus tard la population ovine était déjà de 75

000 têtes; dans dix ans, de l'avis de M. Nordenskjöld, elle atteindra

le demi-million.

La station principale, Pantano, pittoresquement située sur le bord

d'un ruisseau, au-dessus de la côte, se présente comme un village.

La résidence du directeur de l'exploitation, un Anglais, est une

belle villa garnie de vérandas et de serres; telle l'habitation d'un

propriétaire aisé de la Grande-Bretagne. On entre et devant vous

s'ouvrent des pièces claires garnies de tentures élégantes, de tapis

moelleux; une impression de confort et de _sweet home_. Derrière cette

coquette habitation une colline porte un groupe de bâtiments rouges ou

jaunes, habitations des ouvriers, bureaux, ou hangars pour la tonte

des moutons,--opération qui se fait maintenant au moyen de machines.

Autour, en fait de jardin, quelques carrés de radis. Point d'arbres,

à perte de vue une plaine morne d'une infinie tristesse sur laquelle

gémit sans cesse un vent glacial.

Dans cette région la lutte entre les blancs et les Indiens est toujours

acharnée. Les ossements épars dans la plaine témoignent de ces

rencontres sanglantes qui ne prendront fin qu'après la destruction du

plus faible.

_CHAPITRE IX_

Exploration dans le Sud de la Patagonie.--Chabunco.--La vallée du

Gallegos Chico.--Dans la région des Andes.

A la fin de 1896, M. Nordenskjöld entreprit une exploration dans le

Sud de la Patagonie. Dans le bassin du rio Gallegos un syndicat belge

ayant acquis une concession de 10 000 kilomètres carrés, chargea le

jeune et savant explorateur suédois de le renseigner sur la valeur de

cet immense territoire. Celui-ci avait immédiatement accepté l'offre

qui lui était adressée, voyant dans cette nouvelle mission l'occasion

d'étendre et de continuer ses études.

[Illustration: UN VAQUEANO CHILIEN]

«Arrivé à Punta-Arenas dans les premiers jours de novembre, raconte

M. Nordenskjöld, je rencontrai Don Lorenza de Bray, le représentant

de la Compagnie belge, établi depuis longtemps dans cette ville et

par suite en relations avec tous les gens du pays. Il avait reçu

l'ordre de m'accompagner et de me prêter la plus large assistance.

Un appui important dans la tâche toujours si difficile d'organiser

une caravane. En premier lieu, il s'agissait d'engager un bon guide,

un _vaqueano_ expérimenté; il est certes aisé de se diriger dans la

région que nous allions aborder, mais nous aurions souvent à traverser

de grosses rivières qui ne présentent que de rares gués; pour trouver

ces passages, l'assistance d'un homme connaissant bien le pays était

absolument nécessaire. Moyennant un salaire mensuel de cent _pesos_

chiliens (186 fr.), nous nous assurâmes le concours du meilleur

_vaqueano_ de la région, un nommé Angel Brunel, le vrai type du gaucho

de la Pampa, un centaure, capable de monter et de dompter les animaux

les plus rebelles. Avec cela, jamais embarrassé pour trouver sa route

au milieu de ces plaines unies comme l'Océan, où l'œil exercé du

géologue ne découvrirait pas le moindre accident de terrain sur des

espaces infinis.

[Illustration: EN TENUE DE ROUTE]

«Nous engageâmes en outre deux Chiliens; trois volontaires se

joignirent à nous: le fils d'un négociant de Punta-Arenas et deux vieux

chasseurs que la société de notre _vaqueano_ attirait et qui pensaient

trouver du gibier en abondance dans la région que nous allions aborder.

Notre caravane comprenait en tout huit personnes, cinquante-cinq

chevaux et une vieille mule, à laquelle échut l'honneur de porter la

caisse des instruments.

«Le 16 novembre 1896, nous quittons Punta-Arenas pour aller coucher à

Chabunco, une petite auberge tenue par un Français, à quelques heures

au Nord de la ville, sur les bords d'un ruisseau. L'emplacement de cet

établissement avait été judicieusement choisi, près d'un pont, devant

l'unique route du pays, par suite sur le passage de tous les gens qui

apportaient leurs marchandises au grand marché de la région.

«Le lendemain, nous avançons rapidement. Plus l'on s'éloigne de

Punta-Arenas, plus mauvaise devient la route; finalement elle se

perd dans un marais, où la caravane s'embourbe. Un mois plus tard la

traversée de ce marécage aurait été impossible.

..... _17 novembre._ «Un vrai temps de Patagonie: une tempête d'Ouest

accompagnée de grains de grêle et d'averses de neige. Telle est la

violence du vent qu'il est impossible de rester en selle et que les

bêtes refusent d'avancer. Nous mettons donc pied à terre; enveloppés

dans nos manteaux, couchés à l'abri de nos chevaux, nous attendons que

l'ouragan mollisse.

..... «Le temps s'éclaircit. Aux approches de la Cabeza del Mar, le

chemin est meilleur. A francs étriers nous galopons pour atteindre,

sur les rives de cette curieuse baie, un hôtel, le plus grand et le

meilleur de la Patagonie. Un hôtel dans ce désert! C'est qu'ici le

trafic est assez important, sur la grande route de Punta-Arenas au

Gallegos.

«Après un repos de quelques heures, en selle de nouveau. Nous

quittons les grands chemins pour nous engager dans une région coupée

de fondrières. A chaque instant, nous tombons dans des marécages

absolument impraticables; pour éviter cette bourbe, de longs détours

deviennent nécessaires. Le pataugis est effroyable et épuise les

chevaux de bât. Très tard seulement la caravane arrive au gîte, à Pozo

de la Reina, une misérable petite auberge, le dernier avant-poste de la

civilisation. Au-delà commence la contrée presque déserte qui s'étend

autour du Gallegos.»

Dans cette localité, arrêt de trois jours pour organiser la caravane.

Après cela commence un haut plateau superbe, presque désert, un paysage

lugubre; dans cette monotonie triste, on sent doublement la fatigue.

_23 novembre._ Nous passons la frontière entre le Chili et l'Argentine.

Au delà s'ouvre la vallée relativement verdoyante du Gallegos Chico.

Au milieu de cette fraîcheur apparaît une petite maisonnette. Un

colon est venu s'établir dans cette solitude pour tenter la fortune.

Quelle différence avec les grandes _estancias_ de la Terre de Feu!

C'est que dans ce dernier pays la colonisation est entreprise par

de riches et puissantes compagnies, tandis qu'ici elle est l'œuvre

d'individualités. Ces pionniers ont, par suite, des débuts modestes,

et doivent partager une hutte avec leurs ouvriers jusqu'au jour où

les bénéfices leur permettront d'élever une habitation. Le lendemain,

encore un ouragan, et d'une telle violence que le départ doit être

différé. Les chevaux ne pourraient soutenir l'effort du vent sur le

plateau dénudé. Pour passer le temps nous nous rendons chez un colon

chilien, un original connu dans toute la contrée. Brillant officier de

cavalerie, il avait été banni à Punta-Arenas pour avoir pris part à la

révolution de 1890. Pareille aventure est fréquente dans l'Amérique du

Sud, mais, généralement, une fois les passions politiques apaisées,

une amnistie ou une remise de peine est accordée aux conjurés. Notre

homme ne voulut profiter d'aucune grâce: dans son exil, il s'était

épris de la vie libre à travers les steppes et s'était établi chez

une tribu patagone, qu'il suivait dans ses chasses comme dans ses

pillages. Finalement il avait épousé une indigène. Nous trouvâmes ce

nouveau Robinson installé dans une hutte en pierres sèches et en tourbe

très primitive. Aujourd'hui, les événements politiques laissent froid

l'ancien révolutionnaire; en vrai Patagon qu'il est devenu, seuls les

chevaux l'intéressent, et avec fierté il nous montre son troupeau de

bêtes superbes réuni dans le _corral_.

[Illustration: MAISON D'UN COLON EN PATAGONIE]

_25 novembre._ La tempête, après s'être apaisée dans la nuit,

reprend le matin. Nous ne pouvons éternellement demeurer bloqués;

il faut tenter une sortie. Tandis que la caravane s'acheminera vers

l'embouchure du Zurdo où elle campera, je gagnerai directement le

Gallegos pour rejoindre ensuite mes camarades en remontant cette

rivière.

..... Des lignes de hauteurs séparées par d'étroits et profonds ravins.

Les bords de ces dépressions sont parfois des murs de basalte; il a

dû évidemment se produire ici une érosion puissante, à une époque

antérieure; actuellement ces ravins sont pour la plupart à sec.

Quelques heures de chevauchée nous amènent sur une protubérance de

terrain; au pied s'ouvre une profonde vallée, large de cinq kilomètres

environ, dans laquelle coule le Gallegos, un des plus puissants fleuves

de la Patagonie. De tous côtés des horizons de plateaux nus; au milieu

de cette uniformité terrestre, pareille à celle de l'Océan, émergent,

comme des îles, quelques mamelons, vestiges, semble-t-il, d'anciens

cratères aujourd'hui détruits.

..... Nous suivons le lit du Gallegos. Ici le paysage est aussi

monotone que sur le plateau; point de découverte de pays, point de

formes variées dans les mouvements du terrain. Nous cheminons au fond

d'un fossé.

[Illustration: CAMP DANS LE STEPPE]

..... Après plusieurs heures de marche, voici l'embouchure d'un

affluent. Est-ce le Zurdo où nous avons donné rendez-vous à la

caravane? Ce n'est pas mon avis, et nous poussons en avant. Des

rafales, toujours terribles, soulèvent des tourbillons de poussière

et nous lancent à la figure une mitraille meurtrissante de graviers.

Toujours nous galopons et toujours rien ne paraît à l'horizon. Les

chevaux fourbus n'avancent plus que lentement. Évidemment nous allons

être obligés de nous arrêter et de bivouaquer sans tente et sans

vivres. J'essaie d'allumer un feu, dans la pensée de signaler notre

présence à nos camarades, mais le gazon mouillé éteint les allumettes.

Nous remontons en selle; enfin, dans un vallon verdoyant, des

blancheurs annoncent le campement.

..... Passé le Zurdo, le décor change. A la place de hauts plateaux

déserts couverts de graviers, ce sont maintenant des terres basses;

elles s'étendent jusqu'au célèbre fjord de l'Ultima Esperanza, cette

ramification du Pacifique qui coupe la Cordillère et qui vient se

terminer à la lisière des plaines patagones. Voici enfin des arbres,

les premiers depuis Punta-Arenas; ils sont rabougris et cantonnés dans

les ravins; mais à mesure que l'on avance vers l'Ouest, ils deviennent

plus nombreux, plus grands, et, finalement, avant le bord de la mer,

forment des bois si compacts que l'on ne peut les traverser que la

coupette en main.

[Illustration: LE LAC SARMIENTO]

Cette terre basse, qui comprend le bassin supérieur du Gallegos, est

limitée, au Nord, par des collines isolées. Entre ces accidents de

terrain s'ouvrent d'étroites vallées, lesquelles conduisent dans une

autre dépression. Cette dernière cuvette, traversée dans sa partie

centrale par le rio Viscachas, renferme deux vastes nappes, les lacs

Maravilla et Sarmiento, dont les extrémités occidentales sont logées

dans la Cordillère des Andes. Tout le versant oriental de ce

puissant massif est jalonné de vastes dépressions lacustres semblables

qui, par l'effet de l'érosion régressive, ont été capturées au profit

du versant Pacifique; leurs émissaires traversent les montagnes, alors

que leur drainage devrait s'effectuer vers l'Est, vers les plaines

patagones.

Le sol des bassins visités par Nordenskjöld est constitué, soit par de

l'argile, soit par des sables argileux renfermant, en plus ou moins

grande abondance, des blocs à angles saillants. Cette formation,

parfois nettement stratifiée, présente le plus souvent un faciès

très bizarre, ressemblant aux dépôts morainiques par la présence de

blocs striés, et en même temps offrant une certaine régularité dans

l'agencement des matériaux. Ces terrains sont, sans aucun doute,

d'origine glaciaire. Toutes ces régions basses étaient recouvertes

d'eau, et, dans la partie occidentale de ces nappes trempait le front

des glaciers. Il se produisait là une sédimentation régulière, tandis

que, dans les eaux peu profondes, les glaces flottantes apportaient une

masse considérable de matériaux, et donnaient naissance à ces dépôts

d'aspect morainique. Une partie de ce terrain doit même dériver de

la moraine de fond déposée par le glacier dans ces bassins. Suivant

toute vraisemblance, les eaux qui occupaient ces dépressions étaient

douces[3].

[Footnote 3: _Svenska expeditionen till Magellanslanderna_, I. 2--Otto

Nordenskjöld, _Uber die posttertiæren Ablagerungen der Magellanslænder

nebst einer kurzen Uebersichtihrer tertiæren Gebilde_. Stockholm, 1898.]

Après cette digression géologique, revenons au récit du voyage. La

caravane a maintenant à franchir le Gallegos, un large torrent tout

bouillonnant. Quelques chevaux sont poussés à l'eau; ils perdent pied

presque aussitôt, et, quoique nageant vigoureusement, sont repoussés

par le tourbillon vers la rive.

A vouloir s'entêter dans l'entreprise, on perdrait toute la cavalerie.

En présence de cette situation, le seul parti consiste à tourner

l'obstacle en opérant un long circuit autour du bassin du fleuve.

[Illustration: ABATIS D'ARBRES MARQUANT LA FRONTIÈRE CHILO-ARGENTINE

DANS LA FORÊT FUÉGIENNE]

La Terre de Feu d'après le Dr Otto Nordenskjöld · 第 4 / 6 段