la soif de l'or. Eux aussi se montrèrent durs et cruels à l'égard
des Fuégiens. Les Onas se vengeaient en volant les chevaux des
prospecteurs et ceux-ci, pour punir les voleurs, massacraient sans
merci tous les indigènes qu'ils rencontraient. Cinq Indiens pour un
cheval disparu, tel était le taux de la rançon. De leur côté, les
naturels surveillaient les mouvements de leurs agresseurs et, dès
qu'ils trouvaient un isolé, ils tombaient dessus à l'improviste et
l'assassinaient. Dans cette guerre d'escarmouche les Onas étaient
maîtres; les ossements de plus d'un mineur blanchissent aujourd'hui
dans la pampa. Après les orpailleurs vinrent les colons. A Porvenir
et à Gente-Grande, qui sont parmi les plus anciens établissements
de la Terre de Feu, fut entrepris l'élevage des moutons. Au début
les relations entre les nouveaux arrivants et les Fuégiens furent
excellentes; les colons distribuaient aux indigènes des aliments, des
verroteries, etc. En tout pays les cadeaux entretiennent l'amitié.
Mais quel ne fut pas l'étonnement des éleveurs de voir leurs troupeaux
diminuer de jour en jour! Les animaux n'étaient atteints d'aucune
maladie épidémique; nulle part on ne trouvait un cadavre. Le mystère
fut enfin éclairci en voyant apparaître les habitants couverts,
non plus de peaux de guanaco, mais de peaux de mouton. Les colons
essayèrent de leur faire comprendre l'importance de leurs méfaits,
ce fut peine perdue. Le pays entier appartient à notre tribu,
répondirent-ils, et avec le pays les animaux qui y vivent. La patience
n'est pas la vertu cardinale des pionniers qui s'en vont au loin
chercher fortune. Ne pouvant convaincre les naturels de leur droit,
les colons nettoyèrent le terrain à coups de fusil. Les sauvages ne
renoncèrent pas pour cela à leurs rapines; sachant se dissimuler au
milieu de ces plaines, avec l'habileté et la patience de l'animal
qui guette une proie, ils réussissaient à approcher des troupeaux et
en enlevaient une partie. A l'_estancia_ de Springhill, pendant la
première année, pas moins de deux mille moutons furent volés; une perte
de cinquante mille francs au moins pour l'éleveur.
En 1893, la colonisation s'étendit dans la région de la Bahia Inutil;
toutes les terres basses se trouvaient ainsi occupées et livrées aux
moutons. Refoulés de tous côtés par cette nuée d'envahisseurs, les
Indiens durent se réfugier dans les montagnes et les forêts. Dans cette
région, l'été, au prix de longues recherches, ils trouvent encore une
alimentation précaire, mais l'hiver c'est la disette. Du rivage, ils ne
peuvent plus s'approcher pour trouver des coquillages, et du sol gelé
ils ne peuvent plus déterrer le _tuco-tuco_; et, lui aussi, le guanaco
pourchassé de toutes parts est devenu rare. Par suite, pour subsister,
l'Indien n'a d'autre ressource que le vol. On lui envoie des balles,
mais aucun danger ne peut arrêter un affamé!
[Illustration: FANFARE FUÉGIENNE DE LA MISSION SALÉSIENNE DE DAWSON]
Maintenant, commence le dernier acte de ce long drame, de cette
lutte d'une race de primitifs inoffensifs que la civilisation, en
les traquant sans merci, a transformés en bandes de pillards et de
malandrins. Et il est terrible ce dernier acte. Pour se débarrasser de
leurs voisins, les blancs ne reculent même pas devant l'emploi de la
strychnine!
Tandis que les colons poursuivaient cette conquête sauvage de la
Terre de Feu, des missions religieuses entreprenaient une œuvre de
prosélytisme et de véritable civilisation. En 1888, les Salésiens
fondaient une école à Port Harris, dans l'île Dawson et, en 1894, ils
étendaient leur action chez les Onas, par la création d'un ouvroir et
d'une école à Rio-Grande.
D'après M. Nordenskjöld, les religieux ont obtenu d'excellents
résultats. Les enfants reçoivent l'instruction primaire et une
éducation manuelle; les filles apprennent la couture et exécutent
toujours avec beaucoup de soin les travaux dont elles sont chargées.
Aux adultes on enseigne également différents métiers, comme ceux de
bûcheron, de berger, de scieur, de briquetier. Les missionnaires
enseignent l'espagnol aux indigènes, mais eux-mêmes ignorent la langue
des naturels, aussi est-il permis de douter de l'efficacité de leur
apostolat religieux. Comme le montre une des photographies reproduites
ci-contre, les Salésiens essaient d'initier leurs élèves aux beautés du
trombone et du cornet à piston. La musique adoucit les mœurs, dit-on!
Néanmoins, les jeunes Onas demeurent insensibles à ses charmes et assez
souvent s'échappent pour reprendre l'existence errante, la course à
travers les déserts, qui, malgré ses privations, est pour les primitifs
la vie rêvée.
_CHAPITRE VII_
Les Onas (_suite_).--L'organisation de la famille.--Rites
funéraires.--Les Yaghans.--La mission d'Ouchouaya.--Historique des
missions de la côte Ouest de la Terre de Feu.
Sur les Onas, M. Nordenskjöld donne d'intéressants renseignements qu'il
nous semble bon de traduire.
«Ces Fuégiens sont, dit-il, essentiellement nomades. Bien
qu'appartenant à une même race et parlant des dialectes qui ne
diffèrent pas sensiblement, ils forment cependant plusieurs tribus, qui
deviennent parfois ennemies. Très rarement les membres d'une même tribu
se réunissent; le plus souvent, ils vivent par groupes de quelques
familles. Leur principale occupation est la recherche de la nourriture,
notamment la chasse au guanaco. Pour s'emparer de ces animaux, les
meilleurs archers s'embusquent sur le bord des pistes suivies par ces
quadrupèdes, tandis que les autres cernent le gibier et le poussent
vers les chasseurs. Rarement, les tireurs manquent l'animal; si un
pareil accident arrive, les chiens se mettent à sa poursuite et ont
bientôt fait de le rejoindre.
[Illustration: FUÉGIENNES A LA CHASSE AU TUCO-TUCO]
[Illustration: ONAS A OUCHOUAYA]
«Comme chez tous les primitifs, les femmes ont dans leur lot la plus
grosse besogne. Naturellement, elles ont à soigner les enfants et à
prendre soin du ménage; en outre, elles pêchent les coquillages et
capturent le _tuco-tuco_. Avec un long bâton pointu, elles fouillent
le sol pour découvrir la position des terriers. Une fois qu'elles les
ont trouvés, elles déposent à l'entrée une pierre ou quelque autre
signe distinctif; l'animal, effrayé par tout ce bruit, se réfugie au
plus profond de sa retraite. Quelque temps après, elles reviennent
en tapinois et, frappant violemment le sol à coups de talon, elles
éboulent les galeries du clapier; pour s'emparer du gibier, elles n'ont
plus qu'à le déterrer.
«Le soir, toute la famille se réunit autour du feu de bivouac, pour
cuire les aliments et pour jacasser. Parfois alors, les femmes chantent
des mélopées d'une mélancolie poignante. C'est aussi le moment où l'on
raconte les légendes. Comme tous les peuples, les Fuégiens ont imaginé
une histoire de l'origine de l'homme, c'est-à-dire de leur race. Jadis,
racontent-ils, le pays était habité par des hommes barbus, ressemblant
aux blancs. Alors le soleil et la lune, mariés ensemble, vivaient sur
la terre. Les hommes étant devenus méchants et, ayant commencé à se
faire la guerre, le ménage céleste se retira au ciel, d'où il expédia
sur la terre une grande étoile rouge et brillante (Mars), qui, pour
ce voyage, prit la forme d'un géant. L'envoyé arriva, muni d'un sac
énorme, «beaucoup plus grand que celui dans lequel sont renfermés les
biscuits, que distribuent les missionnaires.» Tous les hommes qui
vivaient alors y furent enfermés et massacrés. Le messager façonna
ensuite deux mottes d'argile, les plaça l'une à côté de l'autre; après
trois lunaisons, il en sortit un homme et une femme, les ancêtres des
Fuégiens.
«On n'a encore aucune notion sur le sentiment religieux de cette
peuplade. Le soleil et surtout la lune sont, dans ses croyances, des
puissances souveraines qui exercent une influence importante sur les
actions des hommes, mais comment se manifeste cette influence, nous
n'avons, à cet égard, aucun renseignement.
«Les Fuégiens sont d'excellents pères de famille, traitant le plus
souvent avec douceur et affection leurs femmes et leurs enfants. La
polygamie existe à la Terre de Feu; souvent un mari possède trois
femmes, autant d'ouvrières laborieuses. A leurs yeux, la femme est
surtout un serviteur que l'on charge des plus dures besognes. La
réflexion d'un Indien est à ce sujet caractéristique. «Je ne puis pas
comprendre, disait-il, quel plaisir les blancs trouvent à toujours
travailler; pourquoi ne font-ils pas comme nous et ne prennent-ils pas
plusieurs femmes qu'ils feraient peiner à leur place?»
Peu compliquée, la médecine de ces primitifs. Lorsqu'il y a un malade,
tous ceux qui habitent la même hutte s'asseoient autour de lui et
entonnent des incantations, en attendant l'arrivée du charlatan, le
seul homme de la tribu qui ait sur les indigènes une certaine autorité.
L'unique traitement qu'il connaisse est le massage; une fois cette
opération pratiquée, l'homme de l'art saute pieds nus sur la poitrine
du patient et la piétine vigoureusement ainsi que la tête. Dans leur
naïveté, les Fuégiens croient que la maladie est déterminée par
l'introduction d'un mauvais esprit dans le corps, par suite qu'il faut
l'en expulser, comme on fait sortir le pus d'un bouton, en le pressant.
Ces Indiens ont des rites funéraires très simples: ils enterrent
l'homme enveloppé dans son manteau à l'endroit où il est mort et
ensuite déplacent la hutte. Les survivants, tout au moins les veuves,
témoignent de leur douleur en pratiquant sur leurs jambes un tatouage
avec des pierres pointues, opération qui leur fait perdre une grande
quantité de sang.
Certes, la vie des Fuégiens est rude et pénible, notamment l'hiver,
alors que la famine les décime parfois; néanmoins, ces pauvres gens
pourraient soutenir la lutte pour la vie sans l'hostilité des blancs.
A l'époque du voyage de M. Nordenskjöld, l'état de guerre entre les
colons et les naturels durait toujours, barbare et cruel.
Si les Onas sont menacés d'une prochaine disparition par la cruauté des
civilisés, les Yaghans, eux, sont déjà presque entièrement exterminés.
De cette tribu il n'existe plus aujourd'hui que quelques individus;
tels ces rochers isolés au milieu des plaines qui demeurent les seuls
témoins des puissantes assises enlevées pierre à pierre par les actions
destructrices des éléments.
[Illustration: ENFANTS ONAS A OUCHOUAYA]
Vers 1870, les Yaghans comptaient encore un effectif de 3 000
individus; quatorze ans plus tard ils n'étaient plus que 940 environ;
en 1895 et 1896 leur nombre était réduit à 300 au maximum. Comme
dans toutes les autres parties du monde, au contact des blancs, les
indigènes ont contracté de terribles maladies contagieuses qui les
ont décimés. En 1884, quelques semaines après que des communications
eurent été établies entre Ouchouaya et le monde extérieur, une épidémie
de rougeole enleva la moitié des habitants de cette localité. En peu
de temps mouraient 70 individus tant adultes qu'enfants. Depuis, les
affections les plus meurtrières, notamment la pneumonie, ont sévi
sur les Yaghans et de jour en jour l'affreuse maladie étend ses ravages.
Les Yaghans ne sont plus les sauvages décrits par les anciens
voyageurs; sous l'influence des missionnaires ils ont acquis un certain
degré de civilisation. Aujourd'hui on ne trouve plus d'indigènes
demeurés à l'état primitif que sur les bords du détroit de Darwin;
autour de ce goulet, il existerait encore, dit-on, quelques familles
restées fidèles aux anciens usages, quoiqu'elles aussi fréquentent
les missions. Presque tous ces Indiens parlent un peu l'anglais. Si
quelques-uns habitent encore des huttes, la plupart sont installés
dans des maisonnettes en bois. Ils ont également abandonné les canots
en écorce de leurs ancêtres, et les ont remplacés par des pirogues
creusées à la hache dans un tronc d'arbre. Ces nouvelles embarcations,
plus rapides que les anciennes, n'ont pas leur stabilité.
Un détail montrera l'état actuel de ces Indiens. Ils se sont épris
du jeu de billard, et il n'est pas rare d'en voir à Ouchouaya
passer l'après-midi à d'interminables parties. C'est leur grande
distraction, qu'ils prennent, du reste, avec calme. Ces indigènes ne
causent jamais de désordre et les colons n'élèvent contre eux aucune
plainte. L'histoire de la mission d'Ouchouaya se confond avec celle
de l'introduction de la civilisation: il nous paraît donc utile d'en
présenter un résumé rapide, en suivant le récit de M. O. Nordenskjöld.
Lorsque Darwin et Fitz-Roy, au cours de leur célèbre voyage, visitèrent
la Terre de Feu, les indigènes n'avaient point été modifiés par le
contact avec les étrangers; ils ne possédaient aucun abri fixe et ne
savaient même pas coudre les peaux de phoques et de loutres qu'ils
tuaient. Aussi bien le célèbre naturaliste les juge-t-il la race
la plus inférieure de la terre, et leur refuse même la capacité de
s'élever. Ce fut justement cette situation lamentable qui détermina
un homme de cœur, le capitaine de vaisseau anglais Allen Gardner, à
consacrer ses efforts à l'amélioration du sort de ces malheureux.
Après une première reconnaissance de la région, cet apôtre convaincu
s'établissait, en 1850, à l'île Picton; quelques mois plus tard
l'hostilité des indigènes l'obligeait à abandonner la place, et, avec
ses six compagnons, il s'embarquait dans un canot pour aller attendre
au large le passage d'un bâtiment. Cette faible embarcation n'ayant
pu tenir sur cette mer tempêtueuse, force fut de revenir sur la côte.
Alors commença pour ces malheureux une lutte terrible contre la faim
et les privations. Les vivres vinrent bientôt à faire défaut et point
de munitions pour s'en procurer de nouveaux! La provision de poudre
avait été oubliée sur le navire qui avait amené Allen Gardner! Privés
de viande fraîche, les vaillants pionniers furent attaqués par le
scorbut, et les uns après les autres succombèrent dans le courant de
septembre 1851. Le navire chargé de les ravitailler arriva un mois trop
tard!
Loin de refroidir l'ardeur des missionnaires cette catastrophe ne fit
qu'enflammer leur zèle et un nouveau départ de ces héroïques apôtres
fut bientôt décidé. Cette fois on s'y prit autrement.
Plusieurs pasteurs allèrent s'établir sur l'île Keppel, une terre
inhospitalière de l'archipel Falkland; après deux ans de travail, ils
réussirent à installer un établissement assez important et à attirer
plusieurs familles fuégiennes. Au nombre de ces Indiens se trouvait
Jemmy Bulten, un des indigènes qui avaient suivi Fitz-Roy jusqu'en
Angleterre. Accompagné de ce Jemmy Bulten et de quelques autres
naturels, un des missionnaires entreprit, en 1859, un voyage à la
Terre de Feu, sur un petit voilier monté par huit hommes. Pendant
la traversée plusieurs disputes s'élevèrent entre les Indiens et
l'équipage; néanmoins elles ne parurent entraîner aucune suite.
Le drame cependant se préparait.
Un dimanche, les membres de l'expédition qui se trouvaient à terre
furent attaqués à l'improviste par les Fuégiens et tous massacrés.
Seul le cuisinier échappa à la mort par une fuite rapide dans les
bois; mais, pressé par la faim, le malheureux dut bientôt sortir de
sa retraite et aller implorer la pitié des sauvages. Leur instinct de
meurtre avait été apaisé; ils se contentèrent donc de le dépouiller de
tous ses vêtements; après quoi, ils l'admirent dans la tribu. Notre
homme s'adapta parfaitement à la vie fuégienne, à la graisse de baleine
comme à l'habitude de ne porter qu'une peau de phoque pour toute
protection contre les intempéries de ce rude climat. Fort heureusement
pour le nouveau Robinson l'épreuve ne fut pas longue; quelques mois
plus tard un navire, envoyé par les autres missionnaires à la recherche
de leur confrère, arrivait et embarquait l'unique survivant de
l'expédition.
Après ces deux tentatives terminées si tragiquement, l'évangélisation
des Fuégiens subit un temps d'arrêt. Cette période d'inaction fut
cependant loin d'être inutile. Pendant ce temps, un jeune membre
de la colonie de l'île Keppel, M. Thomas Bridge, apprit la langue
indigène des quelques naturels qui étaient demeurés à la mission. Dès
lors, des Fuégiens, sachant qu'ils seraient désormais compris des
étrangers, vinrent s'établir à l'île Keppel. Grâce à M. Bridge, les
missionnaires purent instruire les nouveaux arrivés, leur enseigner
différents métiers, bref les élever peu à peu au-dessus de la condition
de chasseurs et de pêcheurs.
En 1869 seulement, une nouvelle tentative d'établissement à la Terre de
Feu fut entreprise sous la direction de M. Stirling, aujourd'hui évêque
des Falkland. Sur une langue de terre verdoyante de la côte de la baie
d'Ouchouaya, le vaillant missionnaire s'établit dans une misérable
hutte au milieu des indigènes. La situation n'était pas facile; pour en
sortir à son honneur, M. Stirling déploya les plus grandes qualités de
tact.
Chaque jour des vols étaient commis à son préjudice; afin d'en imposer
à la population et de maintenir son prestige, M. Stirling devait
punir les coupables et en même temps pas trop durement pour garder
la sympathie de cette race inconsciente. Ce nouvel essai d'apostolat
eut un plein succès; l'année suivante, M. Bridge prit la direction
de la station évangélique, qu'il a gardée jusqu'à ces derniers temps,
travaillant sans cesse avec une ardeur infatigable au succès de cette
entreprise civilisatrice.
Depuis, la paix a presque toujours régné entre les missionnaires et
les Fuégiens. De temps à autre il y a bien eu quelques incidents
isolés; somme toute, aujourd'hui les prêtres européens font tout
ce qu'ils veulent des indigènes, les employant à la culture, à
l'ouverture des chemins ou à des travaux de bûcheron. Pour tout
salaire les travailleurs reçoivent la nourriture et l'habillement;
lorsqu'ils ont durement peiné pendant quelques semaines, ils touchent
une gratification supplémentaire consistant en une chemise ou un
gilet. Il y a quelques années, ceux qui avaient consenti au baptême
recevaient en plus, tous les six mois, quelques vêtements et quelques
menus cadeaux. Grand était l'attrait exercé par cette libéralité;
il est donc permis de penser qu'elle détermina un certain nombre de
conversions. Actuellement tous les Indiens sont baptisés, mais il en
est peu, peut-être même pas un seul, qui ait une conception nette du
christianisme. D'après M. Nordenskjöld, absolument probantes sont les
preuves du peu d'influence que l'enseignement religieux a eu sur ces
simples; toutefois, suivant notre auteur, il serait injuste de nier les
remarquables résultats obtenus en général par les missionnaires dans
leur œuvre civilisatrice.
_CHAPITRE VIII_
Punta-Arenas et la région du détroit de Magellan.
Un wharf tout blanc qui s'avance loin en mer, en avant d'un damier de
maisons, tel apparaît Punta-Arenas, vu du large.
Aux approches du port le paysage s'anime d'un pittoresque mouvement
maritime. Le long de la jetée est mouillée toute une escadrille de
canots et de petits vapeurs affectés aux services locaux; en avant,
dominant cette foule d'embarcations naines, de longs courriers en
relâche projettent leurs masses imposantes. Mais pénétrons en ville.
Au milieu, comme dans toutes les villes de l'Amérique du Sud, le
damier des maisons est troué par un espace vide, destiné à servir de
_plaza_, c'est-à-dire de promenade et de lieu de réunion lors des
grandes fêtes. D'après Nordenskjöld, la municipalité ne s'est pas mise
en grands frais pour décorer cette place, centre de la vie urbaine;
aucune plantation ne l'ombrage, pas de bancs ni de monuments, pour
tout ornement une simple balustrade. Autour, de grandes bâtisses
élèvent des façades qui ne sont pas sans prétentions. D'un côté, le
nouveau palais du Gouvernement, un vaste édifice en briques, percé d'un
nombre considérable de fenêtres, et qui a l'air d'une construction
à jour. Tout près apparaissent les fondations d'une église énorme
élevée par les Salésiens. Une autre face de la plaza est formée par
les palais des deux Nababs de Punta-Arenas: Menendez et Noguera. Ces
deux Espagnols arrivés, il y a quelque trente ans, sans sou ni maille,
possèdent aujourd'hui chacun plusieurs millions de _pesos_. Après avoir
fait fortune dans le commerce de détail et en allant approvisionner
les petits ports voisins avec leurs propres navires transformés en
boutiques flottantes, ils ont agrandi le champ de leurs opérations
et ont réalisé des gains énormes, en s'occupant de la recherche de
l'or, de culture et surtout de l'élevage du mouton. Noguera est mort
aujourd'hui; sa veuve, désireuse de soutenir l'éclat de sa maison, a
fait construire, dans le style moderne, une grande bâtisse à trois
étages, dont les plans ont été dressés par un architecte célèbre.
Devant un pareil étalage, Menendez ne s'est pas tenu pour battu, et a
fait édifier sur sa villa une haute tour à coupole dorée dominant
toute la ville et dont les miroitements attirent au loin le regard.
[Illustration: PUNTA-ARENAS]
[Illustration: LE QUAI DE PUNTA-ARENAS]
Près de la plaza se trouve le _cuartel_, la station de police, la plus
vieille maison de la ville. De cette baraque en ruines, les détenus
pourraient s'évader facilement en enfonçant les murs d'un coup de
poing. Somme toute, Punta-Arenas n'a point l'air d'une bourgade perdue
au bout d'un hémisphère; si la plupart des maisons sont en bois et
couvertes d'un toit en tôle, nombre de constructions ont fort bon
air et la rue principale n'a point trop mauvaise apparence; sous ce
rapport la ville pourrait soutenir la comparaison avec n'importe quel
gros bourg. En revanche, la viabilité laisse singulièrement à désirer.
Dans aucune autre ville du monde il n'est aussi dangereux de circuler
la nuit; à chaque pas, pour ainsi dire, on court le risque de se rompre
le cou. «La traversée des crêtes les plus sauvages des Andes, des
forêts vierges des Tropiques ou de la Terre de Feu, entraîne de grosses
difficultés, raconte Nordenskjöld, mais pareille entreprise est certes
plus aisée que le passage de certaines rues de Punta-Arenas après une
forte pluie, une fois le soleil couché. Voici, par exemple, la grande
rue; la chaussée est recouverte d'une sorte de macadam; la circulation
y serait donc facile, si, près de la plaza, elle n'était coupée par un
profond fossé sur lequel est simplement jetée une étroite passerelle
dépourvue de parapets. Par une nuit noire et sans réverbère, allez
donc trouver le passage. Dans une artère transversale c'est bien autre
chose. Sur toute son étendue un torrent formé par les eaux pluviales
a ouvert une tranchée profonde de deux mètres. Un géologue est à coup
sûr très heureux de trouver au milieu d'une ville une coupe du terrain
sur lequel elle est bâtie, mais sa satisfaction sera moindre s'il doit
circuler dans cette rue après une pluie. La chaussée devient alors un
torrent, guéable seulement en de rares endroits. D'autres artères sont
coupées dans toute leur largeur par des mares profondes; seulement
après une longue période de sécheresse, ces lacs assèchent. A la
place de ces nappes croupissantes apparaissent alors des cadavres de
chiens et de chats, des monceaux d'ordures, de tessons, de boîtes de
conserves. Vienne la saison des pluies, la ville est transformée en un
véritable marais à travers lequel on ne peut circuler qu'en suivant un
trottoir fait d'une étroite planche posée le long des maisons.»
Punta-Arenas détient très certainement le record du monde pour
l'abondance des cafés. Sur les 180 maisons et 1 800 habitants que la
ville renfermait en 1890, on ne comptait pas moins de 65 établissements
de ce genre, un débit pour vingt-cinq habitants! Le climat est si rude
et la vie si ennuyeuse dans ce bout du monde! Une soirée au café, à
jouer au billard et à déguster une _copita_ quelconque, est la seule
distraction des indigènes. Dans les bouges fréquentés par les matelots,
des querelles sanglantes éclatent parfois; à part ces incidents communs
à tous les ports, la ville est calme et la sécurité complète. On peut
cheminer le soir dans les rues sombres et même aux environs sans la
moindre crainte.
«Pendant mon séjour, raconte M. Nordenskjöld, se produisit une rixe qui
passionna la ville. Deux médecins, rédacteurs de feuilles ennemies, se
battirent à coups de cravache en pleine rue jusqu'à ce que l'un d'eux
restât sur le carreau. Par ordre supérieur la police n'intervint pas.»