Après Lista et Popper arrivèrent une foule d'aventuriers attirés par

la soif de l'or. Eux aussi se montrèrent durs et cruels à l'égard

des Fuégiens. Les Onas se vengeaient en volant les chevaux des

prospecteurs et ceux-ci, pour punir les voleurs, massacraient sans

merci tous les indigènes qu'ils rencontraient. Cinq Indiens pour un

cheval disparu, tel était le taux de la rançon. De leur côté, les

naturels surveillaient les mouvements de leurs agresseurs et, dès

qu'ils trouvaient un isolé, ils tombaient dessus à l'improviste et

l'assassinaient. Dans cette guerre d'escarmouche les Onas étaient

maîtres; les ossements de plus d'un mineur blanchissent aujourd'hui

dans la pampa. Après les orpailleurs vinrent les colons. A Porvenir

et à Gente-Grande, qui sont parmi les plus anciens établissements

de la Terre de Feu, fut entrepris l'élevage des moutons. Au début

les relations entre les nouveaux arrivants et les Fuégiens furent

excellentes; les colons distribuaient aux indigènes des aliments, des

verroteries, etc. En tout pays les cadeaux entretiennent l'amitié.

Mais quel ne fut pas l'étonnement des éleveurs de voir leurs troupeaux

diminuer de jour en jour! Les animaux n'étaient atteints d'aucune

maladie épidémique; nulle part on ne trouvait un cadavre. Le mystère

fut enfin éclairci en voyant apparaître les habitants couverts,

non plus de peaux de guanaco, mais de peaux de mouton. Les colons

essayèrent de leur faire comprendre l'importance de leurs méfaits,

ce fut peine perdue. Le pays entier appartient à notre tribu,

répondirent-ils, et avec le pays les animaux qui y vivent. La patience

n'est pas la vertu cardinale des pionniers qui s'en vont au loin

chercher fortune. Ne pouvant convaincre les naturels de leur droit,

les colons nettoyèrent le terrain à coups de fusil. Les sauvages ne

renoncèrent pas pour cela à leurs rapines; sachant se dissimuler au

milieu de ces plaines, avec l'habileté et la patience de l'animal

qui guette une proie, ils réussissaient à approcher des troupeaux et

en enlevaient une partie. A l'_estancia_ de Springhill, pendant la

première année, pas moins de deux mille moutons furent volés; une perte

de cinquante mille francs au moins pour l'éleveur.

En 1893, la colonisation s'étendit dans la région de la Bahia Inutil;

toutes les terres basses se trouvaient ainsi occupées et livrées aux

moutons. Refoulés de tous côtés par cette nuée d'envahisseurs, les

Indiens durent se réfugier dans les montagnes et les forêts. Dans cette

région, l'été, au prix de longues recherches, ils trouvent encore une

alimentation précaire, mais l'hiver c'est la disette. Du rivage, ils ne

peuvent plus s'approcher pour trouver des coquillages, et du sol gelé

ils ne peuvent plus déterrer le _tuco-tuco_; et, lui aussi, le guanaco

pourchassé de toutes parts est devenu rare. Par suite, pour subsister,

l'Indien n'a d'autre ressource que le vol. On lui envoie des balles,

mais aucun danger ne peut arrêter un affamé!

[Illustration: FANFARE FUÉGIENNE DE LA MISSION SALÉSIENNE DE DAWSON]

Maintenant, commence le dernier acte de ce long drame, de cette

lutte d'une race de primitifs inoffensifs que la civilisation, en

les traquant sans merci, a transformés en bandes de pillards et de

malandrins. Et il est terrible ce dernier acte. Pour se débarrasser de

leurs voisins, les blancs ne reculent même pas devant l'emploi de la

strychnine!

Tandis que les colons poursuivaient cette conquête sauvage de la

Terre de Feu, des missions religieuses entreprenaient une œuvre de

prosélytisme et de véritable civilisation. En 1888, les Salésiens

fondaient une école à Port Harris, dans l'île Dawson et, en 1894, ils

étendaient leur action chez les Onas, par la création d'un ouvroir et

d'une école à Rio-Grande.

D'après M. Nordenskjöld, les religieux ont obtenu d'excellents

résultats. Les enfants reçoivent l'instruction primaire et une

éducation manuelle; les filles apprennent la couture et exécutent

toujours avec beaucoup de soin les travaux dont elles sont chargées.

Aux adultes on enseigne également différents métiers, comme ceux de

bûcheron, de berger, de scieur, de briquetier. Les missionnaires

enseignent l'espagnol aux indigènes, mais eux-mêmes ignorent la langue

des naturels, aussi est-il permis de douter de l'efficacité de leur

apostolat religieux. Comme le montre une des photographies reproduites

ci-contre, les Salésiens essaient d'initier leurs élèves aux beautés du

trombone et du cornet à piston. La musique adoucit les mœurs, dit-on!

Néanmoins, les jeunes Onas demeurent insensibles à ses charmes et assez

souvent s'échappent pour reprendre l'existence errante, la course à

travers les déserts, qui, malgré ses privations, est pour les primitifs

la vie rêvée.

_CHAPITRE VII_

Les Onas (_suite_).--L'organisation de la famille.--Rites

funéraires.--Les Yaghans.--La mission d'Ouchouaya.--Historique des

missions de la côte Ouest de la Terre de Feu.

Sur les Onas, M. Nordenskjöld donne d'intéressants renseignements qu'il

nous semble bon de traduire.

«Ces Fuégiens sont, dit-il, essentiellement nomades. Bien

qu'appartenant à une même race et parlant des dialectes qui ne

diffèrent pas sensiblement, ils forment cependant plusieurs tribus, qui

deviennent parfois ennemies. Très rarement les membres d'une même tribu

se réunissent; le plus souvent, ils vivent par groupes de quelques

familles. Leur principale occupation est la recherche de la nourriture,

notamment la chasse au guanaco. Pour s'emparer de ces animaux, les

meilleurs archers s'embusquent sur le bord des pistes suivies par ces

quadrupèdes, tandis que les autres cernent le gibier et le poussent

vers les chasseurs. Rarement, les tireurs manquent l'animal; si un

pareil accident arrive, les chiens se mettent à sa poursuite et ont

bientôt fait de le rejoindre.

[Illustration: FUÉGIENNES A LA CHASSE AU TUCO-TUCO]

[Illustration: ONAS A OUCHOUAYA]

«Comme chez tous les primitifs, les femmes ont dans leur lot la plus

grosse besogne. Naturellement, elles ont à soigner les enfants et à

prendre soin du ménage; en outre, elles pêchent les coquillages et

capturent le _tuco-tuco_. Avec un long bâton pointu, elles fouillent

le sol pour découvrir la position des terriers. Une fois qu'elles les

ont trouvés, elles déposent à l'entrée une pierre ou quelque autre

signe distinctif; l'animal, effrayé par tout ce bruit, se réfugie au

plus profond de sa retraite. Quelque temps après, elles reviennent

en tapinois et, frappant violemment le sol à coups de talon, elles

éboulent les galeries du clapier; pour s'emparer du gibier, elles n'ont

plus qu'à le déterrer.

«Le soir, toute la famille se réunit autour du feu de bivouac, pour

cuire les aliments et pour jacasser. Parfois alors, les femmes chantent

des mélopées d'une mélancolie poignante. C'est aussi le moment où l'on

raconte les légendes. Comme tous les peuples, les Fuégiens ont imaginé

une histoire de l'origine de l'homme, c'est-à-dire de leur race. Jadis,

racontent-ils, le pays était habité par des hommes barbus, ressemblant

aux blancs. Alors le soleil et la lune, mariés ensemble, vivaient sur

la terre. Les hommes étant devenus méchants et, ayant commencé à se

faire la guerre, le ménage céleste se retira au ciel, d'où il expédia

sur la terre une grande étoile rouge et brillante (Mars), qui, pour

ce voyage, prit la forme d'un géant. L'envoyé arriva, muni d'un sac

énorme, «beaucoup plus grand que celui dans lequel sont renfermés les

biscuits, que distribuent les missionnaires.» Tous les hommes qui

vivaient alors y furent enfermés et massacrés. Le messager façonna

ensuite deux mottes d'argile, les plaça l'une à côté de l'autre; après

trois lunaisons, il en sortit un homme et une femme, les ancêtres des

Fuégiens.

«On n'a encore aucune notion sur le sentiment religieux de cette

peuplade. Le soleil et surtout la lune sont, dans ses croyances, des

puissances souveraines qui exercent une influence importante sur les

actions des hommes, mais comment se manifeste cette influence, nous

n'avons, à cet égard, aucun renseignement.

«Les Fuégiens sont d'excellents pères de famille, traitant le plus

souvent avec douceur et affection leurs femmes et leurs enfants. La

polygamie existe à la Terre de Feu; souvent un mari possède trois

femmes, autant d'ouvrières laborieuses. A leurs yeux, la femme est

surtout un serviteur que l'on charge des plus dures besognes. La

réflexion d'un Indien est à ce sujet caractéristique. «Je ne puis pas

comprendre, disait-il, quel plaisir les blancs trouvent à toujours

travailler; pourquoi ne font-ils pas comme nous et ne prennent-ils pas

plusieurs femmes qu'ils feraient peiner à leur place?»

Peu compliquée, la médecine de ces primitifs. Lorsqu'il y a un malade,

tous ceux qui habitent la même hutte s'asseoient autour de lui et

entonnent des incantations, en attendant l'arrivée du charlatan, le

seul homme de la tribu qui ait sur les indigènes une certaine autorité.

L'unique traitement qu'il connaisse est le massage; une fois cette

opération pratiquée, l'homme de l'art saute pieds nus sur la poitrine

du patient et la piétine vigoureusement ainsi que la tête. Dans leur

naïveté, les Fuégiens croient que la maladie est déterminée par

l'introduction d'un mauvais esprit dans le corps, par suite qu'il faut

l'en expulser, comme on fait sortir le pus d'un bouton, en le pressant.

Ces Indiens ont des rites funéraires très simples: ils enterrent

l'homme enveloppé dans son manteau à l'endroit où il est mort et

ensuite déplacent la hutte. Les survivants, tout au moins les veuves,

témoignent de leur douleur en pratiquant sur leurs jambes un tatouage

avec des pierres pointues, opération qui leur fait perdre une grande

quantité de sang.

Certes, la vie des Fuégiens est rude et pénible, notamment l'hiver,

alors que la famine les décime parfois; néanmoins, ces pauvres gens

pourraient soutenir la lutte pour la vie sans l'hostilité des blancs.

A l'époque du voyage de M. Nordenskjöld, l'état de guerre entre les

colons et les naturels durait toujours, barbare et cruel.

Si les Onas sont menacés d'une prochaine disparition par la cruauté des

civilisés, les Yaghans, eux, sont déjà presque entièrement exterminés.

De cette tribu il n'existe plus aujourd'hui que quelques individus;

tels ces rochers isolés au milieu des plaines qui demeurent les seuls

témoins des puissantes assises enlevées pierre à pierre par les actions

destructrices des éléments.

[Illustration: ENFANTS ONAS A OUCHOUAYA]

Vers 1870, les Yaghans comptaient encore un effectif de 3 000

individus; quatorze ans plus tard ils n'étaient plus que 940 environ;

en 1895 et 1896 leur nombre était réduit à 300 au maximum. Comme

dans toutes les autres parties du monde, au contact des blancs, les

indigènes ont contracté de terribles maladies contagieuses qui les

ont décimés. En 1884, quelques semaines après que des communications

eurent été établies entre Ouchouaya et le monde extérieur, une épidémie

de rougeole enleva la moitié des habitants de cette localité. En peu

de temps mouraient 70 individus tant adultes qu'enfants. Depuis, les

affections les plus meurtrières, notamment la pneumonie, ont sévi

sur les Yaghans et de jour en jour l'affreuse maladie étend ses ravages.

Les Yaghans ne sont plus les sauvages décrits par les anciens

voyageurs; sous l'influence des missionnaires ils ont acquis un certain

degré de civilisation. Aujourd'hui on ne trouve plus d'indigènes

demeurés à l'état primitif que sur les bords du détroit de Darwin;

autour de ce goulet, il existerait encore, dit-on, quelques familles

restées fidèles aux anciens usages, quoiqu'elles aussi fréquentent

les missions. Presque tous ces Indiens parlent un peu l'anglais. Si

quelques-uns habitent encore des huttes, la plupart sont installés

dans des maisonnettes en bois. Ils ont également abandonné les canots

en écorce de leurs ancêtres, et les ont remplacés par des pirogues

creusées à la hache dans un tronc d'arbre. Ces nouvelles embarcations,

plus rapides que les anciennes, n'ont pas leur stabilité.

Un détail montrera l'état actuel de ces Indiens. Ils se sont épris

du jeu de billard, et il n'est pas rare d'en voir à Ouchouaya

passer l'après-midi à d'interminables parties. C'est leur grande

distraction, qu'ils prennent, du reste, avec calme. Ces indigènes ne

causent jamais de désordre et les colons n'élèvent contre eux aucune

plainte. L'histoire de la mission d'Ouchouaya se confond avec celle

de l'introduction de la civilisation: il nous paraît donc utile d'en

présenter un résumé rapide, en suivant le récit de M. O. Nordenskjöld.

Lorsque Darwin et Fitz-Roy, au cours de leur célèbre voyage, visitèrent

la Terre de Feu, les indigènes n'avaient point été modifiés par le

contact avec les étrangers; ils ne possédaient aucun abri fixe et ne

savaient même pas coudre les peaux de phoques et de loutres qu'ils

tuaient. Aussi bien le célèbre naturaliste les juge-t-il la race

la plus inférieure de la terre, et leur refuse même la capacité de

s'élever. Ce fut justement cette situation lamentable qui détermina

un homme de cœur, le capitaine de vaisseau anglais Allen Gardner, à

consacrer ses efforts à l'amélioration du sort de ces malheureux.

Après une première reconnaissance de la région, cet apôtre convaincu

s'établissait, en 1850, à l'île Picton; quelques mois plus tard

l'hostilité des indigènes l'obligeait à abandonner la place, et, avec

ses six compagnons, il s'embarquait dans un canot pour aller attendre

au large le passage d'un bâtiment. Cette faible embarcation n'ayant

pu tenir sur cette mer tempêtueuse, force fut de revenir sur la côte.

Alors commença pour ces malheureux une lutte terrible contre la faim

et les privations. Les vivres vinrent bientôt à faire défaut et point

de munitions pour s'en procurer de nouveaux! La provision de poudre

avait été oubliée sur le navire qui avait amené Allen Gardner! Privés

de viande fraîche, les vaillants pionniers furent attaqués par le

scorbut, et les uns après les autres succombèrent dans le courant de

septembre 1851. Le navire chargé de les ravitailler arriva un mois trop

tard!

Loin de refroidir l'ardeur des missionnaires cette catastrophe ne fit

qu'enflammer leur zèle et un nouveau départ de ces héroïques apôtres

fut bientôt décidé. Cette fois on s'y prit autrement.

Plusieurs pasteurs allèrent s'établir sur l'île Keppel, une terre

inhospitalière de l'archipel Falkland; après deux ans de travail, ils

réussirent à installer un établissement assez important et à attirer

plusieurs familles fuégiennes. Au nombre de ces Indiens se trouvait

Jemmy Bulten, un des indigènes qui avaient suivi Fitz-Roy jusqu'en

Angleterre. Accompagné de ce Jemmy Bulten et de quelques autres

naturels, un des missionnaires entreprit, en 1859, un voyage à la

Terre de Feu, sur un petit voilier monté par huit hommes. Pendant

la traversée plusieurs disputes s'élevèrent entre les Indiens et

l'équipage; néanmoins elles ne parurent entraîner aucune suite.

Le drame cependant se préparait.

Un dimanche, les membres de l'expédition qui se trouvaient à terre

furent attaqués à l'improviste par les Fuégiens et tous massacrés.

Seul le cuisinier échappa à la mort par une fuite rapide dans les

bois; mais, pressé par la faim, le malheureux dut bientôt sortir de

sa retraite et aller implorer la pitié des sauvages. Leur instinct de

meurtre avait été apaisé; ils se contentèrent donc de le dépouiller de

tous ses vêtements; après quoi, ils l'admirent dans la tribu. Notre

homme s'adapta parfaitement à la vie fuégienne, à la graisse de baleine

comme à l'habitude de ne porter qu'une peau de phoque pour toute

protection contre les intempéries de ce rude climat. Fort heureusement

pour le nouveau Robinson l'épreuve ne fut pas longue; quelques mois

plus tard un navire, envoyé par les autres missionnaires à la recherche

de leur confrère, arrivait et embarquait l'unique survivant de

l'expédition.

Après ces deux tentatives terminées si tragiquement, l'évangélisation

des Fuégiens subit un temps d'arrêt. Cette période d'inaction fut

cependant loin d'être inutile. Pendant ce temps, un jeune membre

de la colonie de l'île Keppel, M. Thomas Bridge, apprit la langue

indigène des quelques naturels qui étaient demeurés à la mission. Dès

lors, des Fuégiens, sachant qu'ils seraient désormais compris des

étrangers, vinrent s'établir à l'île Keppel. Grâce à M. Bridge, les

missionnaires purent instruire les nouveaux arrivés, leur enseigner

différents métiers, bref les élever peu à peu au-dessus de la condition

de chasseurs et de pêcheurs.

En 1869 seulement, une nouvelle tentative d'établissement à la Terre de

Feu fut entreprise sous la direction de M. Stirling, aujourd'hui évêque

des Falkland. Sur une langue de terre verdoyante de la côte de la baie

d'Ouchouaya, le vaillant missionnaire s'établit dans une misérable

hutte au milieu des indigènes. La situation n'était pas facile; pour en

sortir à son honneur, M. Stirling déploya les plus grandes qualités de

tact.

Chaque jour des vols étaient commis à son préjudice; afin d'en imposer

à la population et de maintenir son prestige, M. Stirling devait

punir les coupables et en même temps pas trop durement pour garder

la sympathie de cette race inconsciente. Ce nouvel essai d'apostolat

eut un plein succès; l'année suivante, M. Bridge prit la direction

de la station évangélique, qu'il a gardée jusqu'à ces derniers temps,

travaillant sans cesse avec une ardeur infatigable au succès de cette

entreprise civilisatrice.

Depuis, la paix a presque toujours régné entre les missionnaires et

les Fuégiens. De temps à autre il y a bien eu quelques incidents

isolés; somme toute, aujourd'hui les prêtres européens font tout

ce qu'ils veulent des indigènes, les employant à la culture, à

l'ouverture des chemins ou à des travaux de bûcheron. Pour tout

salaire les travailleurs reçoivent la nourriture et l'habillement;

lorsqu'ils ont durement peiné pendant quelques semaines, ils touchent

une gratification supplémentaire consistant en une chemise ou un

gilet. Il y a quelques années, ceux qui avaient consenti au baptême

recevaient en plus, tous les six mois, quelques vêtements et quelques

menus cadeaux. Grand était l'attrait exercé par cette libéralité;

il est donc permis de penser qu'elle détermina un certain nombre de

conversions. Actuellement tous les Indiens sont baptisés, mais il en

est peu, peut-être même pas un seul, qui ait une conception nette du

christianisme. D'après M. Nordenskjöld, absolument probantes sont les

preuves du peu d'influence que l'enseignement religieux a eu sur ces

simples; toutefois, suivant notre auteur, il serait injuste de nier les

remarquables résultats obtenus en général par les missionnaires dans

leur œuvre civilisatrice.

_CHAPITRE VIII_

Punta-Arenas et la région du détroit de Magellan.

Un wharf tout blanc qui s'avance loin en mer, en avant d'un damier de

maisons, tel apparaît Punta-Arenas, vu du large.

Aux approches du port le paysage s'anime d'un pittoresque mouvement

maritime. Le long de la jetée est mouillée toute une escadrille de

canots et de petits vapeurs affectés aux services locaux; en avant,

dominant cette foule d'embarcations naines, de longs courriers en

relâche projettent leurs masses imposantes. Mais pénétrons en ville.

Au milieu, comme dans toutes les villes de l'Amérique du Sud, le

damier des maisons est troué par un espace vide, destiné à servir de

_plaza_, c'est-à-dire de promenade et de lieu de réunion lors des

grandes fêtes. D'après Nordenskjöld, la municipalité ne s'est pas mise

en grands frais pour décorer cette place, centre de la vie urbaine;

aucune plantation ne l'ombrage, pas de bancs ni de monuments, pour

tout ornement une simple balustrade. Autour, de grandes bâtisses

élèvent des façades qui ne sont pas sans prétentions. D'un côté, le

nouveau palais du Gouvernement, un vaste édifice en briques, percé d'un

nombre considérable de fenêtres, et qui a l'air d'une construction

à jour. Tout près apparaissent les fondations d'une église énorme

élevée par les Salésiens. Une autre face de la plaza est formée par

les palais des deux Nababs de Punta-Arenas: Menendez et Noguera. Ces

deux Espagnols arrivés, il y a quelque trente ans, sans sou ni maille,

possèdent aujourd'hui chacun plusieurs millions de _pesos_. Après avoir

fait fortune dans le commerce de détail et en allant approvisionner

les petits ports voisins avec leurs propres navires transformés en

boutiques flottantes, ils ont agrandi le champ de leurs opérations

et ont réalisé des gains énormes, en s'occupant de la recherche de

l'or, de culture et surtout de l'élevage du mouton. Noguera est mort

aujourd'hui; sa veuve, désireuse de soutenir l'éclat de sa maison, a

fait construire, dans le style moderne, une grande bâtisse à trois

étages, dont les plans ont été dressés par un architecte célèbre.

Devant un pareil étalage, Menendez ne s'est pas tenu pour battu, et a

fait édifier sur sa villa une haute tour à coupole dorée dominant

toute la ville et dont les miroitements attirent au loin le regard.

[Illustration: PUNTA-ARENAS]

[Illustration: LE QUAI DE PUNTA-ARENAS]

Près de la plaza se trouve le _cuartel_, la station de police, la plus

vieille maison de la ville. De cette baraque en ruines, les détenus

pourraient s'évader facilement en enfonçant les murs d'un coup de

poing. Somme toute, Punta-Arenas n'a point l'air d'une bourgade perdue

au bout d'un hémisphère; si la plupart des maisons sont en bois et

couvertes d'un toit en tôle, nombre de constructions ont fort bon

air et la rue principale n'a point trop mauvaise apparence; sous ce

rapport la ville pourrait soutenir la comparaison avec n'importe quel

gros bourg. En revanche, la viabilité laisse singulièrement à désirer.

Dans aucune autre ville du monde il n'est aussi dangereux de circuler

la nuit; à chaque pas, pour ainsi dire, on court le risque de se rompre

le cou. «La traversée des crêtes les plus sauvages des Andes, des

forêts vierges des Tropiques ou de la Terre de Feu, entraîne de grosses

difficultés, raconte Nordenskjöld, mais pareille entreprise est certes

plus aisée que le passage de certaines rues de Punta-Arenas après une

forte pluie, une fois le soleil couché. Voici, par exemple, la grande

rue; la chaussée est recouverte d'une sorte de macadam; la circulation

y serait donc facile, si, près de la plaza, elle n'était coupée par un

profond fossé sur lequel est simplement jetée une étroite passerelle

dépourvue de parapets. Par une nuit noire et sans réverbère, allez

donc trouver le passage. Dans une artère transversale c'est bien autre

chose. Sur toute son étendue un torrent formé par les eaux pluviales

a ouvert une tranchée profonde de deux mètres. Un géologue est à coup

sûr très heureux de trouver au milieu d'une ville une coupe du terrain

sur lequel elle est bâtie, mais sa satisfaction sera moindre s'il doit

circuler dans cette rue après une pluie. La chaussée devient alors un

torrent, guéable seulement en de rares endroits. D'autres artères sont

coupées dans toute leur largeur par des mares profondes; seulement

après une longue période de sécheresse, ces lacs assèchent. A la

place de ces nappes croupissantes apparaissent alors des cadavres de

chiens et de chats, des monceaux d'ordures, de tessons, de boîtes de

conserves. Vienne la saison des pluies, la ville est transformée en un

véritable marais à travers lequel on ne peut circuler qu'en suivant un

trottoir fait d'une étroite planche posée le long des maisons.»

Punta-Arenas détient très certainement le record du monde pour

l'abondance des cafés. Sur les 180 maisons et 1 800 habitants que la

ville renfermait en 1890, on ne comptait pas moins de 65 établissements

de ce genre, un débit pour vingt-cinq habitants! Le climat est si rude

et la vie si ennuyeuse dans ce bout du monde! Une soirée au café, à

jouer au billard et à déguster une _copita_ quelconque, est la seule

distraction des indigènes. Dans les bouges fréquentés par les matelots,

des querelles sanglantes éclatent parfois; à part ces incidents communs

à tous les ports, la ville est calme et la sécurité complète. On peut

cheminer le soir dans les rues sombres et même aux environs sans la

moindre crainte.

«Pendant mon séjour, raconte M. Nordenskjöld, se produisit une rixe qui

passionna la ville. Deux médecins, rédacteurs de feuilles ennemies, se

battirent à coups de cravache en pleine rue jusqu'à ce que l'un d'eux

restât sur le carreau. Par ordre supérieur la police n'intervint pas.»

La Terre de Feu d'après le Dr Otto Nordenskjöld · 第 3 / 6 段