certes pas au manque d'officiers qu'il faudra l'attribuer. Le vapeur
ne compte pas, en effet, moins de quatre capitaines: un commandant
en chef, un pilote major, le seul officier qui connût ces parages,
un capitaine de commerce, de nationalité espagnole, qui était en
réalité le chef du bâtiment, enfin le lieutenant de vaisseau Fuentes.
Ce dernier marin s'est acquis une réputation universelle, en attaquant
avec un petit torpilleur le cuirassé _Blanco Encalada_ et en coulant
ce gros bâtiment. Mais, comme dit le proverbe suédois, plus il y a de
cuisiniers, plus la soupe est mauvaise; une fois de plus l'événement
vint prouver la justesse du dicton. Le premier jour, le temps est
magnifique; après avoir suivi le détroit de Magellan, nous entrons
le soir dans le canal Magdalena, célèbre par la magnificence de
ses paysages. Lorsque le _Condor_ embouque la passe, l'obscurité
arrive déjà et je ne puis jouir complètement de la vue si fameuse du
Sarmiento, le géant glacé de la Terre de Feu. Par un clair de lune
merveilleux, le vapeur glisse sur des eaux calmes entre des murailles
de rochers qui, sous cette clarté diaphane, prennent des proportions
gigantesques.
«1er _Mai_. Toujours beau temps. Nous suivons le canal Cockburn, puis
sortons dans le Pacifique. A peine un faible roulis. Le soleil est
éblouissant, comme souvent à pareille date, dans le Nord, le jour de la
fête du printemps; dans l'hémisphère austral, ce sont, au contraire,
les derniers rayonnements de la nature avant l'engourdissement
hivernal.
«Donc, le peloton des capitaines était de fort joyeuse humeur et plein
de confiance. Ayant à bord un naturaliste, ils se piquèrent au jeu et
voulurent, eux aussi, faire œuvre d'explorateur. Ils engagèrent en
conséquence le vapeur dans l'archipel, pour rechercher un canal qui,
disait-on, existait dans ces parages et qui n'était porté sur aucune
carte. Dans cette reconnaissance, les heures passent rapides, sans
que l'on s'aperçoive que le ciel noircit singulièrement. Et voici que
déjà la brise s'élève! Devant cette apparence menaçante du temps, les
capitaines deviennent aussitôt très inquiets et donnent immédiatement
l'ordre de gagner le plus rapidement possible le canal du Beagle. Mais
il est trop tard! L'ouragan éclate furieux et invincible. En toute
hâte, il faut gagner le mouillage le plus voisin, le Stewart Harbour,
sur la côte Ouest de l'île Stewart.
«Quelle est la valeur de cet abri et combien de temps pouvons-nous être
condamnés à y rester? Pour nous renseigner, consultons les Instructions
nautiques. «Le port Stewart est bien protégé contre les vents du Sud et
d'Est, mais très insuffisamment contre ceux du Sud-Ouest.» La situation
n'est donc pas des meilleures. Quant à la durée des tempêtes, en
automne, dans ces parages voisins du Cap Horn, le document officiel
s'exprime ainsi: «Elles persistent pendant plus de deux ou trois jours,
souvent pendant douze, parfois même durant six semaines ou deux mois».
L'avenir n'est donc pas précisément agréable.
«Toute la nuit et toute la journée du lendemain nous restons au
mouillage. Le vent augmente de force et la mer grossit d'heure en
heure. La nuit suivante la situation devient encore plus grave. Les
lampes restent allumées dans le carré; tandis que nous nous reposons,
étendus sur des canapés, les commandants veillent. Tout à coup un
grand vacarme éclate sur le pont; en toute hâte un timonier dégringole
l'escalier. La chaîne d'une ancre vient de se rompre! Le bâtiment
ne repose plus que sur une seconde ancre très faible, incapable de
résister. Et le navire ne possède point de rechange. D'une minute à
l'autre, nous risquons d'être jetés à la côte! Que faire? Sur ce faible
vapeur, par un pareil ouragan et au milieu de l'obscurité, ce serait
folie de prendre la mer.
«Rapidement les commandants se concertent. Ils décident de tenter la
sortie. Il est environ quatre heures. L'ancre est relevée et en avant!
Lorsque le navire double les hautes falaises noires de l'entrée, le
coup d'œil est impressionnant. Contre les rochers la mer, brisant avec
une force terrible, jaillit en panaches à une hauteur extraordinaire,
et sur l'Océan roulent des vagues monstrueuses, beaucoup plus hautes
que notre mâture. Si, au moment du virage, une de ces lames atteint le
vapeur, c'en est fait de nous tous. Les vieux marins du bord affirment
n'avoir jamais vu un tel déchaînement. Avec cela la machine ne nous
inspire qu'une confiance très médiocre; la moindre avarie, et nous
irons tous au fond de l'eau.
«Heureusement, jusqu'à l'entrée du canal de l'Aventure, le trajet est
court. Mais avant de l'embouquer, encore une fois nous devons opérer un
virage, et, encore une fois, pendant tout le temps de cette manœuvre,
nous sentons passer sur nous le vent de la mort. Dans le canal, la mer
est plate, nous sommes désormais à l'abri, nous sommes sauvés!»
Quelques heures après cet épisode dramatique, le vapeur entrait
dans le canal de Darwin, puis dans celui du Beagle. Ces canaux sont
d'étroites et longues passes, ouvertes entre le continent et des
îles; quelques-uns sont longs de plus de cent milles marins, et sur
toute cette distance un épais rempart de hautes terres les protège
de la pleine mer. De loin en loin il y a bien quelques solutions de
continuité et par ces ouvertures encombrées d'îlots se découvre le
grand horizon de l'Océan. Le plus célèbre de ces canaux est celui du
Beagle. Large tout au plus de cinq kilomètres, il s'étend, entre la
Terre de Feu et les îles Navarin et Host, sur une longueur de plus de
200 kilomètres, rectiligne comme s'il avait été taillé par la main des
hommes. On ne saurait mieux le comparer qu'aux fameux canaux visibles
sur la planète Mars. Sur ses deux rives, des montagnes, toutes chargées
de neiges éblouissantes, s'élèvent à pic à 1 000 mètres environ,
au milieu d'une ceinture de forêts vierges à travers lesquelles
ruissellent de magnifiques glaciers. Ces terres sont le pays par
excellence des contrastes et du paradoxe dans la nature. Éternellement
vertes, ces forêts laissent, même en hiver, une impression d'été,
tandis qu'en été la présence des glaces flottantes détachées des
glaciers donne une sensation d'hiver.
[Illustration: OUCHOUAYA, LA VILLE LA PLUS MÉRIDIONALE DU MONDE]
Le 4 mai, Nordenskjöld arriva enfin à Ouchouaya. Cette localité est
située au milieu d'un magnifique paysage, entre une baie profonde et
le pied du mont Martial (1 100 m.). Au fond du cadre apparaît le mont
Olivaya, une cime pointue, inaccessible; vers le Sud-Ouest le cadre
est fermé par le profil dentelé de l'île Host et par la masse moins
tourmentée de l'île Navarin.
Ouchouaya est la ville la plus méridionale du monde, comme Hammerfest
en Norvège est la ville la plus septentrionale. Plus loin, vers le Sud,
on trouve bien encore quelques lieux habités, mais ce sont de simples
établissements de colons isolés. La localité la plus méridionale
occupée par des blancs est la mission de Lapataya, à cinquante
kilomètres au Nord du cap Horn.
La capitale de l'extrême Sud n'est qu'un amas irrégulier de baraques.
Les plus belles sont la maison du Gouvernement, une grande case peinte
en rouge, flanquée de longues ailes, et l'habitation du gouverneur,
une cassine blanche, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, d'assez piètre
apparence, mais dont l'aménagement offre un confort et un luxe
absolument extraordinaires à une telle latitude. Toutes les autres
maisons sont des baraques en bois, recouvertes de feuilles de zinc,
quelques-unes précédées de jardinets soigneusement enclos. Une
maisonnette toute basse est l'école. Pour le moment elle est vide; un
instituteur a bien été nommé à ce poste depuis quelques années; mais,
n'estimant pas la population scolaire assez nombreuse pour ses talents,
il préfère demeurer à Buenos-Aires. Actuellement cet établissement
d'instruction publique est transformé en hôtel. Un jeune architecte
anglais, chargé de l'édification des bâtiments gouvernementaux, y avait
déjà élu domicile, et l'expédition suédoise y reçut l'hospitalité.
Mais ce n'était qu'un toit sur la tête, car la baraque était
absolument dépourvue de tout meuble. Nordenskjöld et ses compagnons se
transformèrent alors en ébénistes et fabriquèrent tant bien que mal
un mobilier primitif: un petit poële trouvé après bien des recherches
compléta l'installation. La nécessité d'un bon feu commençait à se
faire sentir. La température s'abaissait parfois à cinq ou six degrés
sous zéro.
[Illustration: LE PALAIS DU GOUVERNEUR À OUCHOUAYA]
La population d'Ouchouaya comprend des employés du gouvernement et
des commerçants. A la tête des premiers se trouve le gouverneur,
un aimable et intelligent officier, chargé de l'administration et
de la surveillance de tout le territoire argentin de la Terre de
Feu. Cette localité perdue, étant un lieu de déportation, avait une
assez nombreuse police; cependant, l'ordre n'y régnait pas toujours.
Les commerçants étaient beaucoup moins nombreux que les employés.
Plusieurs avaient fait de fort bonnes affaires, il y a quelques années,
lors de la fièvre de l'or, en échangeant des denrées contre des
pépites. Aujourd'hui la plupart de ces négociants s'occupent de la
vente des spiritueux et possèdent un café avec un billard où chaque
soir s'assemble toute la population. Ces réunions sont les seules
distractions des habitants. Mais le grand événement dans la vie
des indigènes d'Ouchouaya est l'arrivée du paquebot. Tous les mois
il apporte de Buenos-Aires des nouvelles du monde extérieur et des
approvisionnements. Sans ce ravitaillement on serait exposé à mourir de
faim.
Dans ces pays perdus, les divertissements constituent pour les
habitants un véritable besoin; aussi la fête nationale, l'anniversaire
de la Déclaration de l'Indépendance, fut-elle célébrée avec cet
entrain caractéristique des gens qui n'ont pas souvent l'occasion
de s'amuser. Toute la ville était pavoisée; chaque maison, même la
plus humble, était un arc-en-ciel de drapeaux. Dans la matinée, les
gymnastes du pays grimpèrent à un mât de cocagne; après quoi eurent
lieu des régates à la voile et à l'aviron auxquelles prit part toute
la population. Des Indiens de la tribu des Yaghans étaient venus en
assez grand nombre assister à la fête; eux aussi se mêlèrent aux joûtes
et plus d'un en sortit vainqueur, rapportant un bibelot qui, à ses
yeux, avait la valeur d'un trésor. Dans l'après-midi, un feu d'artifice
fut tiré, puis, une fois la dernière fusée lancée, toute la «société»
d'Ouchouaya se rendit à un dîner de gala chez le gouverneur. Le soir,
une troupe d'Indiens donna le spectacle d'une danse guerrière. Pour la
circonstance, les indigènes avaient revêtu le costume que portaient
leurs ancêtres dans les combats: une peau de guanaco sur le corps, sur
la tête une couronne de plumes blanches, sur le visage, sur la poitrine
et sur les bras, un tatouage rouge, noir et blanc. Aux accents d'un
chant monotone, les guerriers avancent en une longue file serrée, tour
à tour bondissant en avant, puis s'accroupissant brusquement. Soudain,
après divers mouvements, tous se laissent tomber en même temps en se
touchant, dessinant sur le sol comme un immense serpent hérissé de
poils. Peu à peu, les danseurs s'animèrent et les chants devinrent plus
bruyants, les hommes se mirent à pousser des cris stridents, à sauter
les uns sur les autres, à se frapper pour imiter la lutte sur le champ
de bataille. La danse ne prit fin que lorsque les Indiens tombèrent
épuisés.
Nordenskjöld employa son séjour à Ouchouaya à explorer les environs de
cette station et à en dresser la carte. Il visita ainsi la vallée de
Lapataya, mais l'épaisse nappe de neige qui recouvrait le sol l'empêcha
de pénétrer au loin dans l'intérieur des terres. Une autre fois, notre
voyageur entreprit de gagner le lac Fagnano à travers les montagnes.
Les habitants manifestant la plus vive répugnance pour les ascensions,
il dut se mettre en route seul. Toujours la forêt vierge. Sur les
premières pentes, elle est pénétrable, surtout à cette époque-ci
de l'année--en hiver--mais, plus haut, des buissons de _Berberis_
s'élèvent à quatre ou cinq mètres, formant une épaisse muraille, et non
sans dommage le voyageur parvient à se frayer une route. Après avoir
cheminé péniblement pendant plusieurs heures, Nordenskjöld atteint
enfin un mamelon d'où la vue s'étend par-dessus la forêt. Hélas, tout
l'effort qu'il a fait est en partie inutile; pour atteindre la cime
qu'il a choisie comme objectif, il doit redescendre dans la vallée du
rio Grande ouverte à ses pieds. Malgré son nom ambitieux, ce rio n'est
qu'un torrent, mais il est large, rapide et roule des glaçons. Le
passage à gué est un bain de pieds un peu frais.
Le rio Grande franchi, recommence l'exercice en forêt. Après cela,
voici une grande vallée, plate, marécageuse, parsemée de flaques d'eau
stagnantes. Sur ce terrain la marche n'est guère agréable; la bourbe
n'est gelée qu'à la surface; sous la moindre pression, la couche solide
s'effondre et vous enfoncez dans la boue. Après tout on avance encore
plus vite qu'au milieu de la forêt vierge, et six heures de marche
amènent le voyageur au pied de la montagne qu'il se propose de gravir.
[Illustration: LE LAC FAGNANO]
«Sur ces entrefaites, rapporte notre auteur, le ciel se couvre; autour
des cimes s'accrochent des nuages épais. Quoique le mauvais temps
menace, il serait absurde de battre en retraite; une saute de vent peut
mettre en déroute toutes ces nuées. Donc je poursuis l'ascension; dans
le bas, toujours la forêt vierge et ses enchevêtrements inextricables.
A mesure que je m'élève, elle s'éclaircit... Enfin, me voici à la
limite supérieure des bois; sur le sol gelé et parsemé de plaques
de neige, il n'y a plus que des touffes de hêtre antarctique, si
serrées et si épaisses que l'on peut marcher dessus sans y enfoncer.
A leur tour, elles disparaissent également, découvrant une roche nue,
enduite d'une nappe de verglas dissimulée sous une neige perfide. Sur
cette surface lisse et glissante, impossible de se tenir debout; pour
avancer, je dois ramper. Et il ne fait pas précisément chaud, la
température baisse rapidement et la tempête acquiert une force de plus
en plus grande. J'arrive sur l'arête, à l'altitude de 1 100 mètres.
«Sur l'autre versant, la crête tombe à pic, mais jusqu'à quelle
profondeur, impossible de le discerner à travers la nappe montante des
nuages.
«... Le vent fait rage et menace de me culbuter. J'attends une
éclaircie, abrité au milieu d'un monceau de neige, derrière un rocher.
Soudain, une trouée se fait dans la nuée, découvrant, pendant quelques
instants, un panorama superbe, comme une apparition fantastique;
après quoi, la grisaille remonte plus dense et plus obscure. Le
gouffre qui s'ouvre à mes pieds est formé par la vallée de l'Olivaya,
toute brune de tourbes; au milieu, la large rivière se tortille en
méandres capricieux, qui reviennent les uns sur les autres et semblent
s'entremêler. Dans toutes les directions scintillent des bouts de
rivières; une vallée absolument extraordinaire, elle renferme plus
d'eau que de terre. De tous côtés, j'aperçois des crêtes chargées de
neiges et de glaciers.
«La crête que j'ai atteinte se rattache au massif central et, par cette
voie, il serait possible d'arriver très aisément en vue du lac Fagnano.
Mais allez donc vous engager, seul, dans ces montagnes inconnues, au
milieu d'une brume épaisse! La retraite était donc nécessaire. En toute
hâte, je dégringolai jusqu'à la lisière supérieure de la forêt, et
là, pendant quinze heures, je demeurai dans une position qui n'avait
rien d'agréable. Il faisait froid, de temps à autre s'abattaient des
bourrasques de neige, et je n'avais même pas la ressource de pouvoir
allumer un brasier. Des prisonniers Indiens, qui s'étaient échappés
d'Ouchouaya quelques jours auparavant, erraient dans les bois. S'ils
apercevaient un brasier, bien certainement ils se dirigeraient de ce
côté et me feraient peut-être un mauvais parti. Enfin, après de longues
heures autour d'un feu fumeux, le jour parut hâve et livide, un ciel
brumeux d'hiver. Le brouillard enveloppait toujours les montagnes. Dans
ces conditions, je n'avais plus qu'à redescendre vers la capitale de
la Terre de Feu. Je demeurai encore quelque temps à Ouchouaya, et ne
revins à Punta-Arenas qu'au milieu de juin.»
_CHAPITRE VI_
Les indigènes de la Terre de Feu.--Les Onas.--Leur caractère
farouche.--Vêtements et parures.--Genre de vie.--Facilité
d'adaptation.--L'invasion de la Terre de Feu.--Mauvais traitements
infligés aux indigènes.--L'œuvre des missions.
Les voyageurs divisent généralement les Indiens de la Terre de Feu en
trois peuplades. D'après M. Otto Nordenskjöld, cette classification
peut être réduite à deux membres: les Yaghans et les Alakaloufs d'un
côté, les Onas de l'autre. Les premiers, s'ils parlent des langues
différentes, présentent de très grandes ressemblances anthropologiques
et mènent le même genre de vie. Se nourrissant des produits de la
mer, ils passent la plus grande partie de leur existence dans leurs
pirogues et sont toujours établis sur le bord des fjords; d'où leur
nom d'Indiens des Canaux. Les Onas, au contraire, ignorent l'art de la
navigation et se rencontrent exclusivement dans les Pampas et dans les
forêts.
[Illustration: FUÉGIENS DE LA MISSION DE RIO GRANDE]
L'étude des Onas est rendue très difficile par leur vie errante.
Extrêmement farouches, dès qu'ils découvrent un groupe de cavaliers
dans l'immense horizon des Pampas, ils prennent la fuite après avoir
mis en sûreté leurs femmes, leurs enfants et toute leur pacotille;
seulement lorsqu'ils ont reconnu les nouveaux arrivants, ils sortent
de leurs retraites. A plusieurs reprises, M. Nordenskjöld a passé tout
près d'Onas sans jamais réussir à les joindre. Un jour, en pleine
forêt, il trouva un feu de bivouac qui venait d'être abandonné, mais,
en dépit de ses recherches, il lui fut impossible d'apercevoir les
indigènes qui demeuraient cachés dans la brousse voisine. On ne peut
observer ces Indiens qu'à l'état de demi-civilisés dans la mission de
Rio-Grande, à Punta-Arenas, à Ouchouaya, et dans les _estancias_ où ils
sont employés comme domestiques.
[Illustration: FEMME ONA]
Les Onas forment une belle race, de haute stature, admirablement
proportionnée; leur taille moyenne est de 1m,75. Ils sont donc plus
grands que n'importe quel peuple d'Europe. Leur visage agréable est
éclairé par de beaux yeux et des dents très blanches, leur peau
est foncée, légèrement rougeâtre, blanche même parfois; leur teint
ressemble souvent à celui d'Européens brûlés par le soleil. Les
Onas n'ont cet aspect qu'à l'état libre; ceux qui vivent dans les
établissements des blancs ont, au contraire, la mine déprimée de
vaincus de l'existence.
[Illustration: ONA VÊTU DE SON MANTEAU EN PEAU DE GUANACO]
Ces Fuégiens tirent toute leur subsistance des produits de la chasse
au guanaco. Se déplaçant continuellement en raison des nécessités de
cette industrie et ne trouvant dans les plaines qu'ils parcourent
aucun matériel de construction, ils gîtent dans des abris formés de
broussailles et de quelques peaux tendues dans la direction du vent.
Aucune peuplade ne vit dans des conditions aussi misérables, et notez
qu'en hiver la température se maintient pendant plusieurs semaines
au-dessous de zéro; parfois même elle descend à -15°. En dépit de ce
froid rigoureux, les Onas, comme du reste les autres tribus de la Terre
de Feu, sont toujours très incomplètement vêtus. Ils sont simplement
couverts d'une sorte de manteau, généralement en peau de guanaco,
parfois en peau de renard, serré autour de la poitrine, soit par un
cordon, soit par une pression du bras. Lorsqu'ils sont accroupis,
autour du feu fumeux, dans leurs abris ouverts à tous les vents, ils
laissent tomber ce vêtement. Quelque temps qu'il fasse, alors même que
la neige couvre le sol, les enfants restent complètement nus. Comme
coiffure ils n'ont que leur épaisse chevelure, parfois comme ornement
un morceau triangulaire de peau de guanaco.
Autour du cou et des bras toutes les femmes portent des colliers faits
de petits os d'oiseaux ou de coquilles, ou encore d'une graine noire.
Inutile d'ajouter que, à la Terre de Feu comme partout ailleurs, la
verroterie exerce les plus grands attraits sur les filles d'Ève; pour
obtenir pareille parure, elles sont disposées à troquer les objets les
plus précieux de leur ménage.
Le mobilier des Onas est extrêmement simple. Point de poterie,
uniquement des ustensiles en jonc tressé. Pour enflammer le bois,
un silex, de l'amadou et un morceau de pyrite. Comme armes, un arc
et des flèches dont la pointe est souvent un fragment de pierre;
pour la pêche des filets en nerfs de guanaco et pour la capture des
oiseaux des pièges très ingénieux faits d'ossements de baleines. La
nourriture des indigènes consiste principalement en chair de guanaco
et de _tuco-tuco_; le renard, une espèce de gros rat et les oiseaux
d'eau complètent le menu. A basse mer, ils fouillent soigneusement
les plages pour s'emparer de poissons cachés sous les pierres. La
grande moule bleue est un de leurs aliments de choix. Les Onas sont
également végétariens; ils recherchent les graines d'un _Sisymbrium_,
dont ils font des galettes, après les avoir concassées, et mangent un
champignon gros comme une cerise (_Cyttaria_), qui, paraît-il, a un
goût excellent, ainsi que les racines et les tiges d'un grand nombre
de plantes. Il va sans dire que quand ils trouvent des œufs, ils n'ont
garde de les laisser. Leur grand régal est la viande de baleine.
Lorsqu'un de ces cétacés échoue sur une plage, c'est ripaille générale;
de tous côtés des naturels viennent prendre part au festin. Hélas! pour
ces malheureux, pareille aubaine est rare.
[Illustration: FEMME ONA]
Les Indiens, même après avoir été en contact avec les Blancs, ne
font usage ni de tabac, ni de boisson fermentée, ni de décoction
correspondant au café ou au thé; ceux qui ont été détenus prisonniers
à Punta-Arenas demeurent même longtemps indifférents à l'alcool comme
au tabac. Dans ce port M. Nordenskjöld a cependant vu quelques naturels
qui fumaient des cigares. Les Indiens des Canaux forment à cet égard
un contraste frappant avec les Onas; volontiers ils prennent un petit
verre et toujours ils mendient du tabac. Ces Fuégiens, loin d'être une
race inintelligente et inférieure, sont au contraire supérieurs à
bien des primitifs. Témoin l'ingéniosité que décèlent leurs engins de
chasse et de pêche; non moins probante à cet égard est la facilité
avec laquelle ils s'élèvent au contact des Européens. Nordenskjöld
cite l'exemple d'un jeune Indien qui, après un séjour de six mois
chez un blanc, pouvait s'exprimer en anglais et en espagnol. Ce gamin
attentif, laborieux, ponctuel, était un domestique parfait, comme on
n'en trouve guère dans les pays civilisés. Les Onas paraissent, du
reste, avoir une facilité remarquable pour l'étude des langues; notre
voyageur a rencontré un autre jeune Fuégien qui parlait l'allemand,
l'anglais et l'espagnol. Après quelques mois d'apprentissage, des
Indiennes deviennent d'excellentes cuisinières ou des femmes de chambre
dont les services ne laissent rien à désirer. Les adultes apprennent
également rapidement des métiers et sont de très bons travailleurs.
Si ces Indiens avaient été bien traités par les premiers colons, si
on leur avait apporté à dose modérée une civilisation qu'ils eussent
pu s'assimiler progressivement, ils auraient constitué un organisme
utile pour le développement des républiques sud-américaines. Au lieu de
cela, ces malheureux ont été la proie d'aventuriers avides, et partout
ont été traqués et tués comme des bêtes fauves. Les expéditions de
Lista et de Popper, parties en 1886 de l'Argentine afin de prospecter
la Terre de Feu, ont été calamiteuses pour les indigènes. Lista
chassait les naturels comme un gibier, les poursuivant à outrance pour
s'emparer de l'un d'eux et l'obliger à guider ses gens. Lorsqu'à ces
attaques les pauvres Fuégiens répondaient par une volée de flèches, on
leur envoyait une décharge meurtrière. Dès lors ce fut la guerre sans
merci. Pourchassés, les indigènes voulurent résister, et quand ils se
trouvaient en nombre, ils n'hésitaient pas à attaquer les bandits qui
venaient les troubler dans leur solitude. Mais que pouvaient leurs arcs
et leurs flèches contre les balles des Winchester!