«S'il nous arrive un accident, raconte Nordenskjöld, ce ne sera

certes pas au manque d'officiers qu'il faudra l'attribuer. Le vapeur

ne compte pas, en effet, moins de quatre capitaines: un commandant

en chef, un pilote major, le seul officier qui connût ces parages,

un capitaine de commerce, de nationalité espagnole, qui était en

réalité le chef du bâtiment, enfin le lieutenant de vaisseau Fuentes.

Ce dernier marin s'est acquis une réputation universelle, en attaquant

avec un petit torpilleur le cuirassé _Blanco Encalada_ et en coulant

ce gros bâtiment. Mais, comme dit le proverbe suédois, plus il y a de

cuisiniers, plus la soupe est mauvaise; une fois de plus l'événement

vint prouver la justesse du dicton. Le premier jour, le temps est

magnifique; après avoir suivi le détroit de Magellan, nous entrons

le soir dans le canal Magdalena, célèbre par la magnificence de

ses paysages. Lorsque le _Condor_ embouque la passe, l'obscurité

arrive déjà et je ne puis jouir complètement de la vue si fameuse du

Sarmiento, le géant glacé de la Terre de Feu. Par un clair de lune

merveilleux, le vapeur glisse sur des eaux calmes entre des murailles

de rochers qui, sous cette clarté diaphane, prennent des proportions

gigantesques.

«1er _Mai_. Toujours beau temps. Nous suivons le canal Cockburn, puis

sortons dans le Pacifique. A peine un faible roulis. Le soleil est

éblouissant, comme souvent à pareille date, dans le Nord, le jour de la

fête du printemps; dans l'hémisphère austral, ce sont, au contraire,

les derniers rayonnements de la nature avant l'engourdissement

hivernal.

«Donc, le peloton des capitaines était de fort joyeuse humeur et plein

de confiance. Ayant à bord un naturaliste, ils se piquèrent au jeu et

voulurent, eux aussi, faire œuvre d'explorateur. Ils engagèrent en

conséquence le vapeur dans l'archipel, pour rechercher un canal qui,

disait-on, existait dans ces parages et qui n'était porté sur aucune

carte. Dans cette reconnaissance, les heures passent rapides, sans

que l'on s'aperçoive que le ciel noircit singulièrement. Et voici que

déjà la brise s'élève! Devant cette apparence menaçante du temps, les

capitaines deviennent aussitôt très inquiets et donnent immédiatement

l'ordre de gagner le plus rapidement possible le canal du Beagle. Mais

il est trop tard! L'ouragan éclate furieux et invincible. En toute

hâte, il faut gagner le mouillage le plus voisin, le Stewart Harbour,

sur la côte Ouest de l'île Stewart.

«Quelle est la valeur de cet abri et combien de temps pouvons-nous être

condamnés à y rester? Pour nous renseigner, consultons les Instructions

nautiques. «Le port Stewart est bien protégé contre les vents du Sud et

d'Est, mais très insuffisamment contre ceux du Sud-Ouest.» La situation

n'est donc pas des meilleures. Quant à la durée des tempêtes, en

automne, dans ces parages voisins du Cap Horn, le document officiel

s'exprime ainsi: «Elles persistent pendant plus de deux ou trois jours,

souvent pendant douze, parfois même durant six semaines ou deux mois».

L'avenir n'est donc pas précisément agréable.

«Toute la nuit et toute la journée du lendemain nous restons au

mouillage. Le vent augmente de force et la mer grossit d'heure en

heure. La nuit suivante la situation devient encore plus grave. Les

lampes restent allumées dans le carré; tandis que nous nous reposons,

étendus sur des canapés, les commandants veillent. Tout à coup un

grand vacarme éclate sur le pont; en toute hâte un timonier dégringole

l'escalier. La chaîne d'une ancre vient de se rompre! Le bâtiment

ne repose plus que sur une seconde ancre très faible, incapable de

résister. Et le navire ne possède point de rechange. D'une minute à

l'autre, nous risquons d'être jetés à la côte! Que faire? Sur ce faible

vapeur, par un pareil ouragan et au milieu de l'obscurité, ce serait

folie de prendre la mer.

«Rapidement les commandants se concertent. Ils décident de tenter la

sortie. Il est environ quatre heures. L'ancre est relevée et en avant!

Lorsque le navire double les hautes falaises noires de l'entrée, le

coup d'œil est impressionnant. Contre les rochers la mer, brisant avec

une force terrible, jaillit en panaches à une hauteur extraordinaire,

et sur l'Océan roulent des vagues monstrueuses, beaucoup plus hautes

que notre mâture. Si, au moment du virage, une de ces lames atteint le

vapeur, c'en est fait de nous tous. Les vieux marins du bord affirment

n'avoir jamais vu un tel déchaînement. Avec cela la machine ne nous

inspire qu'une confiance très médiocre; la moindre avarie, et nous

irons tous au fond de l'eau.

«Heureusement, jusqu'à l'entrée du canal de l'Aventure, le trajet est

court. Mais avant de l'embouquer, encore une fois nous devons opérer un

virage, et, encore une fois, pendant tout le temps de cette manœuvre,

nous sentons passer sur nous le vent de la mort. Dans le canal, la mer

est plate, nous sommes désormais à l'abri, nous sommes sauvés!»

Quelques heures après cet épisode dramatique, le vapeur entrait

dans le canal de Darwin, puis dans celui du Beagle. Ces canaux sont

d'étroites et longues passes, ouvertes entre le continent et des

îles; quelques-uns sont longs de plus de cent milles marins, et sur

toute cette distance un épais rempart de hautes terres les protège

de la pleine mer. De loin en loin il y a bien quelques solutions de

continuité et par ces ouvertures encombrées d'îlots se découvre le

grand horizon de l'Océan. Le plus célèbre de ces canaux est celui du

Beagle. Large tout au plus de cinq kilomètres, il s'étend, entre la

Terre de Feu et les îles Navarin et Host, sur une longueur de plus de

200 kilomètres, rectiligne comme s'il avait été taillé par la main des

hommes. On ne saurait mieux le comparer qu'aux fameux canaux visibles

sur la planète Mars. Sur ses deux rives, des montagnes, toutes chargées

de neiges éblouissantes, s'élèvent à pic à 1 000 mètres environ,

au milieu d'une ceinture de forêts vierges à travers lesquelles

ruissellent de magnifiques glaciers. Ces terres sont le pays par

excellence des contrastes et du paradoxe dans la nature. Éternellement

vertes, ces forêts laissent, même en hiver, une impression d'été,

tandis qu'en été la présence des glaces flottantes détachées des

glaciers donne une sensation d'hiver.

[Illustration: OUCHOUAYA, LA VILLE LA PLUS MÉRIDIONALE DU MONDE]

Le 4 mai, Nordenskjöld arriva enfin à Ouchouaya. Cette localité est

située au milieu d'un magnifique paysage, entre une baie profonde et

le pied du mont Martial (1 100 m.). Au fond du cadre apparaît le mont

Olivaya, une cime pointue, inaccessible; vers le Sud-Ouest le cadre

est fermé par le profil dentelé de l'île Host et par la masse moins

tourmentée de l'île Navarin.

Ouchouaya est la ville la plus méridionale du monde, comme Hammerfest

en Norvège est la ville la plus septentrionale. Plus loin, vers le Sud,

on trouve bien encore quelques lieux habités, mais ce sont de simples

établissements de colons isolés. La localité la plus méridionale

occupée par des blancs est la mission de Lapataya, à cinquante

kilomètres au Nord du cap Horn.

La capitale de l'extrême Sud n'est qu'un amas irrégulier de baraques.

Les plus belles sont la maison du Gouvernement, une grande case peinte

en rouge, flanquée de longues ailes, et l'habitation du gouverneur,

une cassine blanche, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, d'assez piètre

apparence, mais dont l'aménagement offre un confort et un luxe

absolument extraordinaires à une telle latitude. Toutes les autres

maisons sont des baraques en bois, recouvertes de feuilles de zinc,

quelques-unes précédées de jardinets soigneusement enclos. Une

maisonnette toute basse est l'école. Pour le moment elle est vide; un

instituteur a bien été nommé à ce poste depuis quelques années; mais,

n'estimant pas la population scolaire assez nombreuse pour ses talents,

il préfère demeurer à Buenos-Aires. Actuellement cet établissement

d'instruction publique est transformé en hôtel. Un jeune architecte

anglais, chargé de l'édification des bâtiments gouvernementaux, y avait

déjà élu domicile, et l'expédition suédoise y reçut l'hospitalité.

Mais ce n'était qu'un toit sur la tête, car la baraque était

absolument dépourvue de tout meuble. Nordenskjöld et ses compagnons se

transformèrent alors en ébénistes et fabriquèrent tant bien que mal

un mobilier primitif: un petit poële trouvé après bien des recherches

compléta l'installation. La nécessité d'un bon feu commençait à se

faire sentir. La température s'abaissait parfois à cinq ou six degrés

sous zéro.

[Illustration: LE PALAIS DU GOUVERNEUR À OUCHOUAYA]

La population d'Ouchouaya comprend des employés du gouvernement et

des commerçants. A la tête des premiers se trouve le gouverneur,

un aimable et intelligent officier, chargé de l'administration et

de la surveillance de tout le territoire argentin de la Terre de

Feu. Cette localité perdue, étant un lieu de déportation, avait une

assez nombreuse police; cependant, l'ordre n'y régnait pas toujours.

Les commerçants étaient beaucoup moins nombreux que les employés.

Plusieurs avaient fait de fort bonnes affaires, il y a quelques années,

lors de la fièvre de l'or, en échangeant des denrées contre des

pépites. Aujourd'hui la plupart de ces négociants s'occupent de la

vente des spiritueux et possèdent un café avec un billard où chaque

soir s'assemble toute la population. Ces réunions sont les seules

distractions des habitants. Mais le grand événement dans la vie

des indigènes d'Ouchouaya est l'arrivée du paquebot. Tous les mois

il apporte de Buenos-Aires des nouvelles du monde extérieur et des

approvisionnements. Sans ce ravitaillement on serait exposé à mourir de

faim.

Dans ces pays perdus, les divertissements constituent pour les

habitants un véritable besoin; aussi la fête nationale, l'anniversaire

de la Déclaration de l'Indépendance, fut-elle célébrée avec cet

entrain caractéristique des gens qui n'ont pas souvent l'occasion

de s'amuser. Toute la ville était pavoisée; chaque maison, même la

plus humble, était un arc-en-ciel de drapeaux. Dans la matinée, les

gymnastes du pays grimpèrent à un mât de cocagne; après quoi eurent

lieu des régates à la voile et à l'aviron auxquelles prit part toute

la population. Des Indiens de la tribu des Yaghans étaient venus en

assez grand nombre assister à la fête; eux aussi se mêlèrent aux joûtes

et plus d'un en sortit vainqueur, rapportant un bibelot qui, à ses

yeux, avait la valeur d'un trésor. Dans l'après-midi, un feu d'artifice

fut tiré, puis, une fois la dernière fusée lancée, toute la «société»

d'Ouchouaya se rendit à un dîner de gala chez le gouverneur. Le soir,

une troupe d'Indiens donna le spectacle d'une danse guerrière. Pour la

circonstance, les indigènes avaient revêtu le costume que portaient

leurs ancêtres dans les combats: une peau de guanaco sur le corps, sur

la tête une couronne de plumes blanches, sur le visage, sur la poitrine

et sur les bras, un tatouage rouge, noir et blanc. Aux accents d'un

chant monotone, les guerriers avancent en une longue file serrée, tour

à tour bondissant en avant, puis s'accroupissant brusquement. Soudain,

après divers mouvements, tous se laissent tomber en même temps en se

touchant, dessinant sur le sol comme un immense serpent hérissé de

poils. Peu à peu, les danseurs s'animèrent et les chants devinrent plus

bruyants, les hommes se mirent à pousser des cris stridents, à sauter

les uns sur les autres, à se frapper pour imiter la lutte sur le champ

de bataille. La danse ne prit fin que lorsque les Indiens tombèrent

épuisés.

Nordenskjöld employa son séjour à Ouchouaya à explorer les environs de

cette station et à en dresser la carte. Il visita ainsi la vallée de

Lapataya, mais l'épaisse nappe de neige qui recouvrait le sol l'empêcha

de pénétrer au loin dans l'intérieur des terres. Une autre fois, notre

voyageur entreprit de gagner le lac Fagnano à travers les montagnes.

Les habitants manifestant la plus vive répugnance pour les ascensions,

il dut se mettre en route seul. Toujours la forêt vierge. Sur les

premières pentes, elle est pénétrable, surtout à cette époque-ci

de l'année--en hiver--mais, plus haut, des buissons de _Berberis_

s'élèvent à quatre ou cinq mètres, formant une épaisse muraille, et non

sans dommage le voyageur parvient à se frayer une route. Après avoir

cheminé péniblement pendant plusieurs heures, Nordenskjöld atteint

enfin un mamelon d'où la vue s'étend par-dessus la forêt. Hélas, tout

l'effort qu'il a fait est en partie inutile; pour atteindre la cime

qu'il a choisie comme objectif, il doit redescendre dans la vallée du

rio Grande ouverte à ses pieds. Malgré son nom ambitieux, ce rio n'est

qu'un torrent, mais il est large, rapide et roule des glaçons. Le

passage à gué est un bain de pieds un peu frais.

Le rio Grande franchi, recommence l'exercice en forêt. Après cela,

voici une grande vallée, plate, marécageuse, parsemée de flaques d'eau

stagnantes. Sur ce terrain la marche n'est guère agréable; la bourbe

n'est gelée qu'à la surface; sous la moindre pression, la couche solide

s'effondre et vous enfoncez dans la boue. Après tout on avance encore

plus vite qu'au milieu de la forêt vierge, et six heures de marche

amènent le voyageur au pied de la montagne qu'il se propose de gravir.

[Illustration: LE LAC FAGNANO]

«Sur ces entrefaites, rapporte notre auteur, le ciel se couvre; autour

des cimes s'accrochent des nuages épais. Quoique le mauvais temps

menace, il serait absurde de battre en retraite; une saute de vent peut

mettre en déroute toutes ces nuées. Donc je poursuis l'ascension; dans

le bas, toujours la forêt vierge et ses enchevêtrements inextricables.

A mesure que je m'élève, elle s'éclaircit... Enfin, me voici à la

limite supérieure des bois; sur le sol gelé et parsemé de plaques

de neige, il n'y a plus que des touffes de hêtre antarctique, si

serrées et si épaisses que l'on peut marcher dessus sans y enfoncer.

A leur tour, elles disparaissent également, découvrant une roche nue,

enduite d'une nappe de verglas dissimulée sous une neige perfide. Sur

cette surface lisse et glissante, impossible de se tenir debout; pour

avancer, je dois ramper. Et il ne fait pas précisément chaud, la

température baisse rapidement et la tempête acquiert une force de plus

en plus grande. J'arrive sur l'arête, à l'altitude de 1 100 mètres.

«Sur l'autre versant, la crête tombe à pic, mais jusqu'à quelle

profondeur, impossible de le discerner à travers la nappe montante des

nuages.

«... Le vent fait rage et menace de me culbuter. J'attends une

éclaircie, abrité au milieu d'un monceau de neige, derrière un rocher.

Soudain, une trouée se fait dans la nuée, découvrant, pendant quelques

instants, un panorama superbe, comme une apparition fantastique;

après quoi, la grisaille remonte plus dense et plus obscure. Le

gouffre qui s'ouvre à mes pieds est formé par la vallée de l'Olivaya,

toute brune de tourbes; au milieu, la large rivière se tortille en

méandres capricieux, qui reviennent les uns sur les autres et semblent

s'entremêler. Dans toutes les directions scintillent des bouts de

rivières; une vallée absolument extraordinaire, elle renferme plus

d'eau que de terre. De tous côtés, j'aperçois des crêtes chargées de

neiges et de glaciers.

«La crête que j'ai atteinte se rattache au massif central et, par cette

voie, il serait possible d'arriver très aisément en vue du lac Fagnano.

Mais allez donc vous engager, seul, dans ces montagnes inconnues, au

milieu d'une brume épaisse! La retraite était donc nécessaire. En toute

hâte, je dégringolai jusqu'à la lisière supérieure de la forêt, et

là, pendant quinze heures, je demeurai dans une position qui n'avait

rien d'agréable. Il faisait froid, de temps à autre s'abattaient des

bourrasques de neige, et je n'avais même pas la ressource de pouvoir

allumer un brasier. Des prisonniers Indiens, qui s'étaient échappés

d'Ouchouaya quelques jours auparavant, erraient dans les bois. S'ils

apercevaient un brasier, bien certainement ils se dirigeraient de ce

côté et me feraient peut-être un mauvais parti. Enfin, après de longues

heures autour d'un feu fumeux, le jour parut hâve et livide, un ciel

brumeux d'hiver. Le brouillard enveloppait toujours les montagnes. Dans

ces conditions, je n'avais plus qu'à redescendre vers la capitale de

la Terre de Feu. Je demeurai encore quelque temps à Ouchouaya, et ne

revins à Punta-Arenas qu'au milieu de juin.»

_CHAPITRE VI_

Les indigènes de la Terre de Feu.--Les Onas.--Leur caractère

farouche.--Vêtements et parures.--Genre de vie.--Facilité

d'adaptation.--L'invasion de la Terre de Feu.--Mauvais traitements

infligés aux indigènes.--L'œuvre des missions.

Les voyageurs divisent généralement les Indiens de la Terre de Feu en

trois peuplades. D'après M. Otto Nordenskjöld, cette classification

peut être réduite à deux membres: les Yaghans et les Alakaloufs d'un

côté, les Onas de l'autre. Les premiers, s'ils parlent des langues

différentes, présentent de très grandes ressemblances anthropologiques

et mènent le même genre de vie. Se nourrissant des produits de la

mer, ils passent la plus grande partie de leur existence dans leurs

pirogues et sont toujours établis sur le bord des fjords; d'où leur

nom d'Indiens des Canaux. Les Onas, au contraire, ignorent l'art de la

navigation et se rencontrent exclusivement dans les Pampas et dans les

forêts.

[Illustration: FUÉGIENS DE LA MISSION DE RIO GRANDE]

L'étude des Onas est rendue très difficile par leur vie errante.

Extrêmement farouches, dès qu'ils découvrent un groupe de cavaliers

dans l'immense horizon des Pampas, ils prennent la fuite après avoir

mis en sûreté leurs femmes, leurs enfants et toute leur pacotille;

seulement lorsqu'ils ont reconnu les nouveaux arrivants, ils sortent

de leurs retraites. A plusieurs reprises, M. Nordenskjöld a passé tout

près d'Onas sans jamais réussir à les joindre. Un jour, en pleine

forêt, il trouva un feu de bivouac qui venait d'être abandonné, mais,

en dépit de ses recherches, il lui fut impossible d'apercevoir les

indigènes qui demeuraient cachés dans la brousse voisine. On ne peut

observer ces Indiens qu'à l'état de demi-civilisés dans la mission de

Rio-Grande, à Punta-Arenas, à Ouchouaya, et dans les _estancias_ où ils

sont employés comme domestiques.

[Illustration: FEMME ONA]

Les Onas forment une belle race, de haute stature, admirablement

proportionnée; leur taille moyenne est de 1m,75. Ils sont donc plus

grands que n'importe quel peuple d'Europe. Leur visage agréable est

éclairé par de beaux yeux et des dents très blanches, leur peau

est foncée, légèrement rougeâtre, blanche même parfois; leur teint

ressemble souvent à celui d'Européens brûlés par le soleil. Les

Onas n'ont cet aspect qu'à l'état libre; ceux qui vivent dans les

établissements des blancs ont, au contraire, la mine déprimée de

vaincus de l'existence.

[Illustration: ONA VÊTU DE SON MANTEAU EN PEAU DE GUANACO]

Ces Fuégiens tirent toute leur subsistance des produits de la chasse

au guanaco. Se déplaçant continuellement en raison des nécessités de

cette industrie et ne trouvant dans les plaines qu'ils parcourent

aucun matériel de construction, ils gîtent dans des abris formés de

broussailles et de quelques peaux tendues dans la direction du vent.

Aucune peuplade ne vit dans des conditions aussi misérables, et notez

qu'en hiver la température se maintient pendant plusieurs semaines

au-dessous de zéro; parfois même elle descend à -15°. En dépit de ce

froid rigoureux, les Onas, comme du reste les autres tribus de la Terre

de Feu, sont toujours très incomplètement vêtus. Ils sont simplement

couverts d'une sorte de manteau, généralement en peau de guanaco,

parfois en peau de renard, serré autour de la poitrine, soit par un

cordon, soit par une pression du bras. Lorsqu'ils sont accroupis,

autour du feu fumeux, dans leurs abris ouverts à tous les vents, ils

laissent tomber ce vêtement. Quelque temps qu'il fasse, alors même que

la neige couvre le sol, les enfants restent complètement nus. Comme

coiffure ils n'ont que leur épaisse chevelure, parfois comme ornement

un morceau triangulaire de peau de guanaco.

Autour du cou et des bras toutes les femmes portent des colliers faits

de petits os d'oiseaux ou de coquilles, ou encore d'une graine noire.

Inutile d'ajouter que, à la Terre de Feu comme partout ailleurs, la

verroterie exerce les plus grands attraits sur les filles d'Ève; pour

obtenir pareille parure, elles sont disposées à troquer les objets les

plus précieux de leur ménage.

Le mobilier des Onas est extrêmement simple. Point de poterie,

uniquement des ustensiles en jonc tressé. Pour enflammer le bois,

un silex, de l'amadou et un morceau de pyrite. Comme armes, un arc

et des flèches dont la pointe est souvent un fragment de pierre;

pour la pêche des filets en nerfs de guanaco et pour la capture des

oiseaux des pièges très ingénieux faits d'ossements de baleines. La

nourriture des indigènes consiste principalement en chair de guanaco

et de _tuco-tuco_; le renard, une espèce de gros rat et les oiseaux

d'eau complètent le menu. A basse mer, ils fouillent soigneusement

les plages pour s'emparer de poissons cachés sous les pierres. La

grande moule bleue est un de leurs aliments de choix. Les Onas sont

également végétariens; ils recherchent les graines d'un _Sisymbrium_,

dont ils font des galettes, après les avoir concassées, et mangent un

champignon gros comme une cerise (_Cyttaria_), qui, paraît-il, a un

goût excellent, ainsi que les racines et les tiges d'un grand nombre

de plantes. Il va sans dire que quand ils trouvent des œufs, ils n'ont

garde de les laisser. Leur grand régal est la viande de baleine.

Lorsqu'un de ces cétacés échoue sur une plage, c'est ripaille générale;

de tous côtés des naturels viennent prendre part au festin. Hélas! pour

ces malheureux, pareille aubaine est rare.

[Illustration: FEMME ONA]

Les Indiens, même après avoir été en contact avec les Blancs, ne

font usage ni de tabac, ni de boisson fermentée, ni de décoction

correspondant au café ou au thé; ceux qui ont été détenus prisonniers

à Punta-Arenas demeurent même longtemps indifférents à l'alcool comme

au tabac. Dans ce port M. Nordenskjöld a cependant vu quelques naturels

qui fumaient des cigares. Les Indiens des Canaux forment à cet égard

un contraste frappant avec les Onas; volontiers ils prennent un petit

verre et toujours ils mendient du tabac. Ces Fuégiens, loin d'être une

race inintelligente et inférieure, sont au contraire supérieurs à

bien des primitifs. Témoin l'ingéniosité que décèlent leurs engins de

chasse et de pêche; non moins probante à cet égard est la facilité

avec laquelle ils s'élèvent au contact des Européens. Nordenskjöld

cite l'exemple d'un jeune Indien qui, après un séjour de six mois

chez un blanc, pouvait s'exprimer en anglais et en espagnol. Ce gamin

attentif, laborieux, ponctuel, était un domestique parfait, comme on

n'en trouve guère dans les pays civilisés. Les Onas paraissent, du

reste, avoir une facilité remarquable pour l'étude des langues; notre

voyageur a rencontré un autre jeune Fuégien qui parlait l'allemand,

l'anglais et l'espagnol. Après quelques mois d'apprentissage, des

Indiennes deviennent d'excellentes cuisinières ou des femmes de chambre

dont les services ne laissent rien à désirer. Les adultes apprennent

également rapidement des métiers et sont de très bons travailleurs.

Si ces Indiens avaient été bien traités par les premiers colons, si

on leur avait apporté à dose modérée une civilisation qu'ils eussent

pu s'assimiler progressivement, ils auraient constitué un organisme

utile pour le développement des républiques sud-américaines. Au lieu de

cela, ces malheureux ont été la proie d'aventuriers avides, et partout

ont été traqués et tués comme des bêtes fauves. Les expéditions de

Lista et de Popper, parties en 1886 de l'Argentine afin de prospecter

la Terre de Feu, ont été calamiteuses pour les indigènes. Lista

chassait les naturels comme un gibier, les poursuivant à outrance pour

s'emparer de l'un d'eux et l'obliger à guider ses gens. Lorsqu'à ces

attaques les pauvres Fuégiens répondaient par une volée de flèches, on

leur envoyait une décharge meurtrière. Dès lors ce fut la guerre sans

merci. Pourchassés, les indigènes voulurent résister, et quand ils se

trouvaient en nombre, ils n'hésitaient pas à attaquer les bandits qui

venaient les troubler dans leur solitude. Mais que pouvaient leurs arcs

et leurs flèches contre les balles des Winchester!

La Terre de Feu d'après le Dr Otto Nordenskjöld · 第 2 / 6 段