LA
TERRE DE FEU
[Illustration: LE DOCTEUR NORDENSKJÖLD ET SES COMPAGNONS DE VOYAGE]
CHARLES RABOT
LA
TERRE DE FEU
_D'APRÈS_
LE Dr OTTO NORDENSKJÖLD
OUVRAGE CONTENANT 55 GRAVURES
ET UNE CARTE TIRÉE HORS TEXTE
[Illustration]
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
PARIS, 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1902
Tous droits réservés.
_INTRODUCTION_
Jusqu'à une date toute récente, la Patagonie et la Terre de Feu étaient
demeurées complètement inconnues. Heureusement pour les géographes,
des difficultés sont survenues entre la république Argentine et le
Chili, à propos de la délimitation de leurs frontières à travers ces
immenses territoires, et, afin d'aplanir ce conflit, les gouvernements
intéressés ont dû entreprendre la reconnaissance méthodique des
régions litigieuses. Dans cette œuvre l'Argentine a eu une part
prépondérante; le docteur Moreno et ses collaborateurs du Musée de la
Plata ont parcouru et relevé toute la portion de la Cordillère des
Andes qui sépare les deux républiques. Un travail aussi considérable
n'a pu être complet du premier coup, et, sur des contrées étendues de
la pointe méridionale de l'Amérique du Sud, nos connaissances sont
encore aujourd'hui très imparfaites. Ces circonstances ont déterminé
un distingué naturaliste suédois, le docteur Otto Nordenskjöld, neveu
du célèbre voyageur arctique qui vient d'être enlevé à la science, à
entreprendre une exploration scientifique de la Terre de Feu.
Sur cette région, un Scandinave, plus que tout autre, peut rapporter
des observations de la plus grande importance. Située dans l'hémisphère
austral à une latitude correspondant à celle de la Suède méridionale,
elle présente au naturaliste connaissant parfaitement les terrains
et les conditions biologiques de l'extrémité septentrionale de
l'Europe, les éléments d'un parallèle du plus haut intérêt entre les
terres boréales de l'ancien monde et les terres australes du nouveau
continent. A côté de cette question d'un ordre général, que de
problèmes curieux à étudier à l'extrémité insulaire de l'Amérique du
Sud!
La Terre de Feu, dont la superficie est égale à celle de la Suisse et
de la Belgique réunies, offre deux aspects absolument différents: d'un
côté, d'immenses plaines, de l'autre, des massifs d'âpres montagnes,
dentelés de fjords, et dans ce cadre les contrastes les plus frappants,
les oppositions les plus extraordinaires! Des forêts de myrtes et de
magnolias peuplées de perroquets et de colibris, une végétation et une
faune méridionales, et, à côté, des bras de mer parsemés, en plein
été, de glaces flottantes: un paysage polaire au milieu de forêts qui
évoquent le souvenir des régions ensoleillées.
En France, on sait les difficultés matérielles que rencontrent toutes
les entreprises scientifiques du genre de celle que projetait le
docteur O. Nordenskjöld. Nos Universités ne disposent pas, comme les
établissements similaires étrangers, de fondations permettant aux
chercheurs de poursuivre au loin leurs recherches sur le terrain, et
chez nous l'initiative privée, si prompte dans certains cas, demeure le
plus souvent indifférente aux œuvres qui ont pour objet l'étude de la
terre.
A l'étranger, au contraire, les explorateurs ne font jamais en vain
appel à la générosité de leurs concitoyens. En Suède, notamment,
ils sont toujours assurés de compter sur la libéralité de Mécènes,
et longue serait la liste des voyages qui ont été exécutés dans ces
conditions. Toutes les expéditions scientifiques qui, depuis quarante
ans, ont porté si haut le renom de la Suède, n'ont pu être menées à
bien que grâce au concours de l'initiative privée.
Aussi, suffit-il au docteur O. Nordenskjöld de faire connaître
l'intérêt de son voyage pour qu'il reçût la promesse de subventions
de la part de l'Université d'Upsal, de la Société de Géographie de
Stockholm et de généreux donateurs, parmi lesquels on doit citer le
regretté baron Oscar Dickson, le Mécène de toutes les expéditions
arctiques suédoises pendant plus de trente ans. Grâce à ce concours,
le docteur Otto Nordenskjöld put s'adjoindre deux naturalistes: un
botaniste, l'ingénieur P. Dusen, et un zoologiste, M. Axel Ohlin, l'un
et l'autre ayant fait leurs preuves dans de précédentes explorations
sous les latitudes les plus diverses. La mission une fois constituée,
chacun de ses membres se mit en route de son côté. Rendez-vous était
pris à Buenos-Aires.
LA TERRE DE FEU
_CHAPITRE I_
De Buenos-Aires à la Terre de Feu.--El Paramo.--En route pour
Punta-Arenas.--A la recherche de squelettes d'Indiens.
Après un séjour de trois mois à Buenos-Aires, le 21 novembre 1895, le
Dr Otto Nordenskjöld quittait la capitale de l'Argentine, à bord d'une
canonnière chargée de transporter la commission de délimitation dans
la Patagonie méridionale. Le docteur partait, accompagné d'un ancien
attaché à cette commission, nommé Backhausen, dont la connaissance du
pays et de ses habitants devait lui être d'un grand secours.
[Illustration: POSTE DE POLICE DE SAN SÉBASTIAN]
[Illustration: EL PÁRAMO]
[Illustration: LE DOCTEUR NORDENSKJÖLD]
De Buenos-Aires à la Terre de Feu, le voyage fut long, coupé par
plusieurs escales, puis interrompu par une chasse à un bâtiment
qui poursuivait des phoques à fourrure en contravention avec les
règlements. On fit escale à Puerto-Madryn, près d'une florissante
colonie agricole située à l'embouchure du Chubut, une des localités les
plus sèches de la terre. La chute annuelle des pluies n'y dépasse guère
vingt centimètres. Plus loin, on visita Puerto-Deseado, sur le bord
d'une plaine infinie, recouverte d'une maigre végétation, le paysage
typique de la Patagonie centrale. Le sol est constitué par une couche
d'argile, parsemée de cailloux roulés, polis par le frottement des
sables que chasse la brise. Durant le séjour de l'expédition dans
cette localité éclata une tempête de sable. «Telle était la violence
du vent, qu'il rendait impossible la marche en sens inverse de sa
direction, et qu'il chassait des trombes de poussière et de sable,
même des cailloux. Pendant un instant, raconte Nordenskjöld, le ciel
fut complètement obscurci; les particules minérales nous aveuglaient,
pénétraient dans les oreilles, dans le nez, à travers les vêtements et
nous meurtrissaient le visage. Le phénomène fut très court. Sur cette
plaine, on voit l'action du vent, laquelle donne naissance à d'énormes
tourbillons, mais on ne l'entend point; cette immensité plate ne porte
aucun arbre, aucune haute plante qui s'oppose aux mouvements de l'air.»
Finalement, après une lente traversée de quinze jours, le voyageur
suédois débarquait sur la Terre de Feu, à El Páramo, à l'entrée de la
baie San Sebastian.
Dans tout pays, l'organisation d'une caravane est laborieuse; ici
en raison du manque de ressources et des habitudes indolentes des
indigènes, elle fut singulièrement ardue. Seulement après de longues
négociations, un guide, José Diaz, fut engagé, puis treize mules et
cinq chevaux. Une nombreuse cavalerie était, en effet, nécessaire pour
transporter les bagages, qui n'étaient pas précisément légers. Outre
les tentes et les effets de campement, ne fallait-il pas emporter
des approvisionnements relativement considérables pour alimenter la
caravane dans ce désert?
Le 11 décembre, Nordenskjöld se mettait en route pour entamer
l'exploration de la Terre de Feu. A Punta-Arenas, sur les bords du
détroit de Magellan, se trouvaient ses deux collaborateurs, MM. Dusen
et Ohlin, ainsi qu'un jeune Suédois du nom d'Åkerman, que les hasards
d'une vie aventureuse avaient conduit dans l'Argentine et qui avait été
engagé comme préparateur de zoologie. Pour rejoindre ses compagnons,
le chef de l'expédition se dirigea vers Porvenir, sur la côte Ouest
de l'île, d'où, une fois par semaine, un petit vapeur part pour la
capitale des Terres magellaniques.
Afin de ne pas manquer ce paquebot, M. Nordenskjöld prit les devants,
confiant à Backhausen la direction de la caravane, qui, pesamment
chargée, ne pouvait marcher rapidement. D'El Páramo à Porvenir, on
a le choix entre plusieurs itinéraires; en cette fin de décembre,
c'est-à-dire au début de l'été austral, les plus directs sont peu
praticables; aussi l'explorateur suédois résolut de suivre la route la
plus longue, mais la plus facile, laquelle longe la côte.
La première étape se termina à l'embouchure de l'Alfa, un ruisseau qui
se jette dans la mer, près de la pyramide la plus septentrionale de
la ligne de démarcation entre le Chili et l'Argentine. Au Nord d'El
Páramo, le terrain est accidenté de monticules abrupts; par contre, au
pied des falaises, sur le sol très ferme d'une vaste plage argileuse,
absolument unie, les chevaux peuvent galoper à fond de train. En trois
ou quatre heures, à cette allure, on parcourut quarante-cinq kilomètres.
Plus loin, le paysage devient indifférent; une plaine herbue, parsemée
de broussailles dans les endroits abrités. Puis, voici Springhill,
une des plus importantes _estancias_ de la Terre de Feu. Depuis
quelques années, des _settlers_ écossais se sont établis dans cette
région perdue pour se livrer à l'élevage en grand du mouton. L'essai a
parfaitement réussi. Le troupeau de Springhill ne compte pas moins de
25 000 têtes.
Le lendemain éclata une furieuse tempête. La pointe méridionale de
l'Amérique est le pays par excellence des ouragans. La Patagonie, le
cap Horn, les Pampas, la Terre de Feu, quelle que soit la diversité
de leurs aspects, présentent tous le même régime atmosphérique. Les
jours calmes y sont l'exception. Et avec quelle force souffle le vent
dans ces parages! A peine peut-on se tenir à cheval; à chaque instant
les rafales menacent de vous enlever de votre selle. Malgré l'ouragan,
M. Nordenskjöld se mit en route, mais après cinq heures de marche, il
dut s'arrêter dans une cabane au bord du rio del Oro. Au milieu de
cette solitude venteuse habite un autre _settler_ anglais, un ancien
ingénieur des mines; poussé par cet esprit d'entreprise, si commun chez
les Anglo-Saxons, il a tout abandonné pour venir s'installer dans ce
désert atroce.
La tempête apaisée, notre voyageur n'était pas pour cela hors
d'embarras. Une autre difficulté s'opposait maintenant à sa marche
rapide. Tout le terrain compris entre le rio del Oro et Porvenir,
large d'environ 80 kilomètres, est miné de terriers de _cururos_,
un petit rongeur de la taille d'un gros rat. Ces mammifères, qui
vivent par milliers dans les pampas de la Terre de Feu, criblent
partout le sol de galeries, sauf dans les parties les plus sèches des
plateaux de graviers. Sur ce terrain impossible de galoper. Pour ne
pas culbuter dans ces trous, les chevaux indigènes ont adopté un trot
particulier, se laissant glisser tantôt sur une jambe, tantôt sur une
autre: une allure absolument dépourvue d'agrément; à tout moment, on
a l'impression de tomber. Quoi qu'il en soit, M. Nordenskjöld parvint
à Porvenir, sur les bords du détroit de Magellan. Cette localité se
compose d'une _estancia_ et d'une vingtaine de baraques, magasins,
bureau de poste, habitations de fonctionnaires; grâce à son port,
c'est la station la plus importante du Nord de la Terre de Feu. Le
chenal d'accès ne laisse passer que des navires calant de 3 mètres à
3 m. 50; s'il était approfondi, travail qui serait assez facile, il
rendrait de très grands services. Sur toute l'étendue de la côte plate
de l'Amérique du Sud, il n'existe pas un meilleur abri.
Après avoir rallié MM. Dusen, Ohlin et Åkerman, la mission se trouvait
au complet. De Porvenir, on revint dans le Nord. Sur les bords de la
baie de Gente Grande, un menuisier allemand, en train de construire
une maison, raconta aux voyageurs que, dans les environs, quatre mois
auparavant, un Chilien avait tué un Indien. Aussitôt, les explorateurs
suédois résolurent de se mettre en quête du cadavre; une telle pièce
serait de la plus haute valeur dans leur collection anthropologique.
Le menuisier affirmait connaître la position de la tombe, il pourrait
y aller les yeux fermés. Sur cette assurance, on se mit en route, on
galopa toute la journée, et, comme cela arrive neuf fois sur dix, le
guide ne put trouver ni la tombe, ni son chemin. Passe encore si les
explorateurs avaient seulement perdu leur temps, mais l'expédition
faillit avoir un résultat tragique. La petite troupe revenait à Gente
Grande, lorsque tout à coup la sous-ventrière du cheval d'Ohlin se
rompit. Il n'y a plus que quelques pas à faire, le cavalier ne se
préoccupe donc pas de l'accident, mais, un instant après, la monture
fait un brusque écart. La selle tourne et l'explorateur culbute par
terre, le pied engagé dans l'étrier; en même temps le cheval part à
fond de train. Le malheureux va subir le supplice de Brunehaut. Le chef
de caravane pique aussitôt des deux, rejoint le cheval emporté, et,
d'un coup de couteau tranche l'étrivière, arrachant ainsi l'infortuné
cavalier à la mort la plus cruelle. Heureusement, il n'y avait pas le
moindre caillou à la surface du sol! Ohlin fut simplement contusionné.
Le lendemain, la caravane, continuant sa route, arriva à Springhill. De
là, Nordenskjöld et Backhausen entreprirent une nouvelle excursion à la
recherche de squelettes d'Indiens. Dans cette course, ils traversèrent
le relief désigné sur la carte sous le nom de Serranias del Norte. Or,
sur cet emplacement n'existent ni collines, ni monticules; simplement
une plaine infinie, haute d'environ 200 mètres.
Très curieux le panorama que l'on embrasse vers le Nord du sommet de
ce renflement. «A perte de vue, raconte M. Nordenskjöld, une plaine;
tout au bout, de petits monticules, pareils à des dunes, entre lesquels
bleuit le détroit de Magellan, tantôt large comme un grand fjord,
tantôt réduit aux dimensions d'un fleuve. Et, à l'horizon de cette
perspective infinie, les cônes des volcans patagons. Une impression de
calme, de solitude, de terre lointaine, sous la radieuse clarté d'un
été ensoleillé.
[Illustration: LAGUNE DANS LA STEPPE]
«Le sol paraît absolument plat, uni comme un plancher; aussi, grand est
l'étonnement lorsque, tout à coup, on arrive au bord d'un ravin dont
aucun mouvement de terrain n'a décelé l'existence: il semble que la
terre se soit fendue brusquement. Au fond de ces creux se tortille un
petit ruisselet; parfois il y a une mare entourée de grandes herbes et
d'une floraison blanche de _Senecio_.»
[Illustration: INTÉRIEUR DE LA TERRE DE FEU. A L'HORIZON LA CORDILLÈRE]
Cette fois, la chasse aux crânes fut couronnée de succès. Dans un
vallon, au milieu de bouquets de _mata blanca_, les explorateurs
trouvèrent trois cadavres d'Indiens. Sans perdre un instant, les
explorateurs se mirent à l'œuvre, et, transformant ce petit coin riant
en un lugubre amphithéâtre d'anatomie, se mirent à dépecer les corps
avec leurs couteaux. Une véritable scène d'anthropophagie au nom de la
science! Si vous voulez vous procurer les sensations de l'assassin,
transformez-vous en collectionneur de crânes.
Après cette expédition heureuse, Nordenskjöld et Backhausen
rejoignirent leurs compagnons à Páramo.
_CHAPITRE II_
Dans l'intérieur de la Terre de Feu.
A Páramo la caravane se partagea en deux escouades, afin de permettre à
chacun des naturalistes de poursuivre ses recherches sur le terrain le
plus favorable à leur succès. Ohlin demeura à Páramo pour entreprendre
en mer des excursions zoologiques, tandis que Nordenskjöld et Dusen se
dirigeaient vers la mission située à l'embouchure du rio Grande, où ce
dernier se proposait de recueillir des collections botaniques.
Le 9 janvier 1896, la petite troupe rejoignait la baie de San Sebastian
et immédiatement s'acheminait droit au Sud, à travers la plaine
délimitée par cette nappe d'eau et la Bahia Inutil. C'est la seule
région basse, un peu étendue, de la Terre de Feu. Couverte dans sa plus
grande partie d'une herbe drue, elle pourrait, elle aussi, nourrir des
milliers de moutons. Dans l'Est, elle est d'une désolante aridité,
formée d'une nappe d'argile grise, absolument nue; ça et là seulement
apparaissent de petits monticules couverts de plantes salicoles et de
coquilles, notamment de _Voluta magellanica_, la plus grande coquille
des mers australes. Au milieu de cette immensité d'une uniformité
désespérante, la seule note gaie est donnée par des lagunes; à moitié
desséchées pendant l'été, elles s'emplissent au printemps, et forment
une immense nappe à l'aspect de bras de mer.
Dans l'extrême Sud, de même que dans le haut Nord, le ciel ne fond
pas toujours en froid et pénétrant crachin; de temps à autre, le
ciel sourit et le soleil flambe dans une douce tiédeur. Le 9 janvier
fut une de ces belles journées qui laissent une trace lumineuse dans
le souvenir du voyageur. Dès le matin, le thermomètre s'élevait à
20°, une des plus hautes températures que l'expédition suédoise ait
observées et, dans toutes les directions, l'air surchauffé produisait
les visions trompeuses du mirage et de la _fata morgana_. Devant la
caravane la réfraction faisait miroiter des lacs et des bras de mer
enveloppés d'une végétation exubérante. Des heures on galope et jamais
on n'atteint les rives de cet océan produit par une illusion d'optique.
Tout à coup, au milieu de cette apparition décevante, se découvre un
grand objet tout blanc; autour, d'autres taches blanches plus petites.
Est-ce une cabane ou une grosse pierre entourée de moutons? On approche
et l'on se trouve en présence d'un ossement de baleine environné de
coquilles.
[Illustration: PLAINE VOISINE DE LA BAIE SAN SEBASTIAN]
Mais bientôt le ciel noircit; subitement, quelques éclairs déchirent
les nuages et un orage terrible se déchaîne, accompagné d'une trombe de
grêle. Cinglés, les chevaux prennent peur et refusent d'avancer: ils
ne sont habitués ni à ces éclairs aveuglants, ni aux éclats fulgurants
de la foudre. Dans cette région, les orages sont extrêmement rares
et ne se produisent qu'à des intervalles de plusieurs années. La
tourmente fut heureusement courte, le soleil reparut et, grâce à la
brise constante qui souffle sur la plaine, vêtements et bagages furent
bientôt secs.
De l'autre côté de la dépression qui s'étend de la baie de San
Sebastian à la Bahia Inutil, le terrain forme un massif accidenté
dont l'altitude ne dépasse pas toutefois trois cents mètres. Afin
d'éviter ces collines, la caravane suivit la plage au pied de la
falaise. Une coupe géologique aussi nette que celles qui sont figurées
dans un manuel, le _barranca_ de San Sebastian! Il montre à nu toutes
ses assises, laissant voir, en maints endroits, des gisements de
fossiles. Ici, comme dans l'extrême Nord, il s'est produit, à une
époque géologique relativement récente, une variation de climat très
importante. Pendant les temps tertiaires, cette région, aujourd'hui
absolument nue, était couverte de forêts de hêtres; à cette période
chaude a succédé une phase froide pendant laquelle les glaciers des
Andes se sont étendus jusqu'à l'Océan Atlantique.
[Illustration: BARRANCA DE SAN SEBASTIAN]
Il y a quatorze ou quinze ans, cette contrée a été le centre de
laveries d'or très actives. Dans aucune autre partie de la Terre de
Feu, la recherche du précieux métal n'a donné des résultats aussi
abondants. L'or se trouve ici sur la plage même où il est rejeté par
les tempêtes et dans le lit des petits ruisseaux qui découlent de la
falaise; sans se donner le moindre mal, en passant, on recueille des
pépites.
[Illustration: LE RIO CARMEN SYLVA A SON EMBOUCHURE]
[Illustration: MISSION SALÉSIENNE DE RIO-GRANDE]
[Illustration: INDIGÈNES FUÉGIENS DEMI-CIVILISÉS DE LA MISSION DE RIO
GRANDE]
Après une nuit de bivouac au cap San Sebastian, la caravane poursuivit
sa route au Sud. La traversée du rio Carmen Sylva, large, à son
embouchure, d'environ trente mètres, un des plus importants cours d'eau
de la Terre de Feu, fut le seul fait digne de mention avant d'arriver à
la mission du rio Grande. Au milieu du désert, les Salésiens ont fondé
ici un établissement où ils recueillent les jeunes Indiens des deux
sexes. Les filles sont soignées par des sœurs dans un bâtiment spécial;
durant tout leur séjour à la mission les explorateurs suédois ne purent
apercevoir une seule de ces enfants. Les Salésiens ont commencé leur
apostolat en 1888, par la fondation d'une école à Port-Harris, dans
l'île Dawson (détroit de Magellan), qui appartient au Chili. En 1894,
ils étendirent leur action sur le territoire argentin et établirent la
mission de Rio-Grande. Les enfants apprennent l'espagnol et reçoivent
l'instruction primaire; aux filles on enseigne des travaux manuels,
aux adultes différents métiers, tels que ceux de briquetier, de scieur
ou de menuisier.
Laissant M. Dusen à Rio-Grande pour poursuivre ses études botaniques,
le 18 janvier, M. O. Nordenskjöld s'achemina vers l'intérieur de la
Terre de Feu. La caravane, composée de cinq hommes, était armée de
carabines et de revolvers, pour parer à une attaque des Indiens,
quelque improbable que fût, du reste, pareil événement. Dans le même
but on emmenait deux chiens pour la chasse au guanaco, qui, la nuit,
devaient remplir le rôle de sentinelles. Des mules et chevaux étaient
chargés de vingt jours de vivres; au delà de Rio-Grande, c'était le
désert et l'inconnu.
«La carte indique des montagnes, des lacs, des rivières, raconte notre
voyageur, mais tous ces détails topographiques ne sont que le produit
de l'imagination des cartographes. Ainsi à la place d'un grand lac,
près de Rio-Grande, je découvris une colline boisée, la plus haute de
ces parages; du sommet d'un hêtre, situé au point culminant et d'où la
vue s'étendait sur toute la région, je ne pus même découvrir aucune
nappe.
«Au Sud de Rio-Grande commence la forêt; à travers sa masse épaisse
nous allons maintenant nous frayer un passage vers la Cordillère,
vers le lac Fagnano, un grand bassin découvert récemment et qu'aucun
naturaliste n'a encore visité. La route est tracée par une vallée
tributaire du rio Grande, celle du rio Santa Candelaria, ainsi que je
l'ai appelée en l'honneur de la sainte à laquelle est consacrée la
mission.
«Cette rivière est remarquable par la multiplicité de ses méandres,
comme, du reste, la plupart des cours d'eau des terres magellaniques:
elle se replie sur elle-même en sinuosités absolument inextricables, si
bien qu'en coupant la vallée, on doit franchir le cours d'eau trois,
quatre et même cinq fois. Plus haut, le rio se divise en un grand
nombre d'embranchements qui s'enfoncent dans la Cordillère. Tous ces
cours d'eau coulent à travers des vallées très encaissées, dans des
lits remarquablement étroits, littéralement enfouis dans des _canyons_
en miniature. Les escarpements de ces ravins sont formés de matériaux
meubles; aussi, malgré leur étroitesse, constituent-ils de véritables
obstacles. Souvent, pendant des heures, on doit chercher un passage
et, lorsque finalement on l'a découvert, à peine une mule a-t-elle
mis le pied sur la berge qu'elle s'effondre sous son poids et que la
malheureuse bête s'en va rouler dans la fondrière.
[Illustration: LE RIO GRANDE PRÈS DE SON EMBOUCHURE]
«....... Sur ces dernières terres australes s'épanouit une végétation
absolument luxuriante, d'une fraîcheur merveilleuse. Quel contraste
avec la monotonie de la région située plus au Nord! De tous côtés
d'immenses pelouses veloutées, sillonnées de ruisselets, parsemées de
futaies de hêtres antarctiques. Cette essence, le _Fagus pumilio_, qui
ne dépasse guère la taille de cinq à huit mètres, pousse des branches
de ses racines mêmes et prend ainsi l'aspect d'une demi-sphère de
verdure. Autour de ce parc anglais, des collines, également couvertes
de futaies de hêtres, forment un encadrement, et dans le lointain
bleuissent deux hautes chaînes de montagnes, la première boisée,
l'autre, beaucoup plus haute, mouchetée de taches de neige.
«Souvent au milieu de la forêt s'ouvre une clairière noire, tranchée
par l'incendie. Sur le sol roussi se tortillent, dans des attitudes
grimaçantes de squelettes, des troncs carbonisés, éclatés, dont la vue
laisse une impression de souffrance et de mort. Ces incendies sont
allumés par les Indiens. Si Magellan avait visité ces parages, on
comprendrait le motif qui l'a déterminé à donner à cette île le nom de
Terre de Feu..
«De temps à autre un guanaco poussé par la curiosité s'approche;
aussitôt les chiens partent comme des flèches et derrière eux un ou
deux arrieros. Il ne faut pas laisser échapper pareille occasion; c'est
le souper de la caravane.
«La traversée des brûlés, la chasse au _guanaco_ sont les seuls
incidents du voyage. Des jours et des jours nous marchons: partout le
même paysage et toujours la même vie uniforme. De bonne heure on est
debout, puis, après un léger déjeuner, commence le paquetage, la plus
ennuyeuse besogne de la journée. Sous toutes les latitudes, c'est le
même travail énervant qui vous fait perdre les meilleures heures et
excède les hommes, avant même qu'ils aient fait un pas. Pour charger
les mules, au moyen de branchages, on improvise un _corral_; une fois
les animaux dans cette enceinte, on leur enveloppe la tête dans une
serviette, afin de les faire demeurer tranquilles. Après quoi on place
sur leur dos les bâts garnis d'épaisses peaux de moutons, puis les
charges, qu'il est, bien entendu, nécessaire d'amarrer solidement.
Cette opération est la plus délicate. Souvent au moment de fixer la
dernière sangle ou de faire le dernier nœud, la bête bondit et prend le
galop, semant d'un côté la tente, de l'autre la batterie de cuisine.
Après ces détails le lecteur comprendra que les étapes ne puissent
dépasser sept à huit heures par jour.
[Illustration: VÉGÉTATION DE LA PARTIE ORIENTALE DE LA TERRE DE FEU]
«A l'approche des montagnes, la marche devient plus difficile.
Maintenant les belles pelouses rencontrées pendant les premiers jours
du voyage sont remplacées par des marais et par des fondrières; à
chaque pas les bêtes s'affaissent dans la vase; on n'a pas le temps de
courir au secours de l'une qu'une autre s'enlize. Ailleurs le sol est
tout parsemé de trous, dissimulés sous la végétation, produits par le
suintement des sources; leur existence n'est révélée que par la teinte
verte plus claire des plantes qui les recouvrent.»
[Illustration: ZONE DE TRANSITION ENTRE LA FORÊT ET LA PAMPA]
Un extrait du journal de route de M. O. Nordenskjöld montre les
difficultés du voyage.
[Illustration: FOUGÈRES DE LA TERRE DE FEU]
«_24 janvier._--Le matin, épais brouillard, qui se dissipe dans la
journée. Paquetage laborieux. Backhausen, parti en reconnaissance,
revient en annonçant la découverte d'une piste de guanacos, excellente,
dit-il; la caravane pourra la suivre aisément. Sur cette assurance on
se met en route... Le chemin découvert par notre éclaireur conduit
à un bourbier où l'une après l'autre les bêtes s'enlizent. Pour
les dégager, plusieurs mules doivent être complètement déchargées.
Impossible de passer de ce côté. Il faut faire un pénible détour
et remonter jusqu'à la lisière de la forêt, au prix de difficultés
inouïes. Après cela seulement, le terrain devient meilleur. Nous
traversons un superbe bois, un véritable parc. Au bout, un nouveau
marais, puis au delà de ce bourbier, un monticule boisé dont l'escalade
épuise les animaux. Plus loin, le fourré est tellement épais que l'on
ne peut avancer qu'en frayant un sentier à la hache. Finalement, voici
encore un marais. Les mules ne peuvent plus mettre un pied devant
l'autre; dans ces conditions ordre est donné de camper. Du bivouac la
vue est magnifique sur les montagnes, mais l'installation sur ce sol
détrempé laisse fort à désirer.
«... Il serait fou d'emmener plus loin le convoi; l'une après l'autre
les bêtes de somme tomberaient pour ne plus se relever. Je prends
donc le parti de laisser le convoi sous la garde des _arrieros_ et
d'escalader la colline qui se trouve devant nous.
«Sur les premières pentes la forêt est extrêmement épaisse, formée
d'énormes arbres mesurant plusieurs mètres de tour; entre leurs troncs
un taillis constitue un enchevêtrement inextricable. Au prix de
difficultés énormes je réussis à me frayer un passage et à atteindre le
sommet.
«Un panorama immense s'offre à mes yeux. Vers le Nord, le regard
s'étend jusqu'au cap Sunday, embrassant une mer houleuse de forêts,
striée par les rubans scintillants des cours d'eau. Vers le Sud,
un paysage tout différent: une large vallée bordée de très hautes
montagnes dont quelques-unes portent un étincelant manteau de neige.
Dans cette dépression coule une rivière qui va se perdre dans un lac.
«La nappe que nous apercevons, le lac Solier, est enveloppée de hautes
montagnes, une des chaînes de la Cordillère des Andes. Au milieu de
cette épaisse muraille s'ouvre un profond défilé par lequel coule vers
l'Ouest l'émissaire du lac; cette rivière va rejoindre un second bassin
dont nous n'apercevons que des lambeaux, évidemment le lac Fagnano.
Les terres basses situées au Nord paraissent, au contraire, très
pauvrement arrosées; au Nord-Ouest, on découvre seulement, au pied des
monts, quelques petites lagunes auxquelles je donne le nom de _Lagunas
suecas_, lagunes suédoises, en souvenir de notre expédition.
«Nous avons ainsi découvert une route directe de Rio-Grande au lac
Fagnano, déterminé la position du lac Solier et exploré à tous les
points de vue l'itinéraire suivi. Il n'eût servi de rien de poursuivre
notre marche vers l'Ouest, et rapidement nous rebroussâmes chemin
vers la côte Est. Le 31 janvier, nous arrivions à Rio-Grande et le 8
février, à Páramo.»
_CHAPITRE III_
A la recherche du lac Fagnano.
Le 16 février, le vapeur _Condor_ amenait Ohlin à Páramo; immédiatement
Nordenskjöld s'embarquait sur ce navire et gagnait Punta-Arenas où il
arrivait le 29 février.
De là les explorateurs suédois se proposaient d'atteindre le lac
Fagnano par le canal de l'Amirauté, afin de poursuivre, sur les bords
de cette nappe, les recherches qu'ils avaient entamées sur le versant
Est de la Cordillère des Andes. Avec la plus grande amabilité le
gouverneur chilien mit à leur disposition le _Condor_, mais les jours
passaient et jamais il n'était question du départ du navire. Un beau
soir, cependant, Nordenskjöld fut prévenu que le vapeur appareillerait
le lendemain matin à huit heures. Il n'y avait pas une minute à perdre
pour être prêt à l'heure dite; toute la nuit fut consacrée à faire
le paquetage; mais, comme il arrive souvent en pareil cas, on oublia
les choses les plus essentielles; c'est ainsi qu'une fois en mer on
s'aperçut que l'on avait laissé à terre la provision de viande.
En quittant Punta-Arenas, on suit la côte Nord-Ouest de la Terre de
Feu. Un paysage lugubre, un horizon de rochers nus; pas la moindre
trace de végétation. Au delà de la Bahia Inutil, la scène change,
et bientôt se découvre un panorama merveilleux. Non, les récits
des voyageurs n'ont point exagéré la beauté grandiose de la côte
occidentale de la pointe suprême de l'Amérique du Sud. C'est le sublime
poignant qui émeut et étreint même les plus rebelles aux sensations
que donne la nature. La mer pénètre au milieu des terres en un fjord
encore plus grandiose que ceux de Norvège. Le canal de l'Amirauté est
long de soixante kilomètres et large de cinq environ. A mesure que l'on
avance, le chenal se resserre; une impression de grand lac au milieu de
montagnes. A l'Ouest les cimes neigeuses des îles Dawson et Wickham;
à l'Est, une chaîne de montagnes dont les sommets, d'abord mous et
fuyants, se transforment peu à peu en aiguilles décharnées; enfin au
Sud un massif de colosses neigeux.
[Illustration: GLACES FLOTTANTES DANS LES CANAUX OUEST DE LA PATAGONIE]
Le 24 février au soir, le _Condor_ arrivait à l'embouchure de
l'Azopardo, l'émissaire du lac Fagnano; le lendemain, les explorateurs
débarquaient. Les provisions et les instruments chargés sur un
canot, immédiatement Nordenskjöld et Ohlin se mirent en devoir de
remonter l'Azopardo, en halant leur embarcation à la corde. Le premier
jour, tout marcha pour le mieux, mais le lendemain la situation
changea. La rivière devenant très rapide entre des rives escarpées,
couvertes d'une végétation presque impénétrable, seulement au prix d'un
labeur épuisant il était possible de gagner quelques mètres.
A chaque pas, le passage est barré par des troncs, et nulle part
le pied n'est solide, heurtant à tout moment des souches mortes,
pourries, recouvertes de mousses glissantes. Au milieu de ce fouillis
de branchages le halage du canot est épuisant. Néanmoins, trois jours
durant, les explorateurs s'acharnent à ce travail.
A mesure que les voyageurs avancent, les difficultés augmentent. Les
voici maintenant devant une cascade. Impossible de faire passer le
canot par dessus cet obstacle. Dans ces conditions, Nordenskjöld doit
se diriger à pied vers la Cordillère comprise entre le Fagnano et le
canal du Beagle, une région absolument inconnue.
«Nous prenons nos instruments, quelques vêtements pour nous protéger
du froid des nuits, et des vivres pour quatre jours, après cela en
route, écrit Nordenskjöld. La chaleur est forte et non sans peine nous
nous frayons un passage à travers la forêt vierge. Seulement à quelques
centaines de mètres au-dessus de la rivière, la végétation devient
moins touffue... bientôt il n'y a plus que des broussailles. Plus on
s'élève, plus naturellement elles deviennent rabougries; à l'altitude
de 500 mètres, ce ne sont que des souches rampant sur le sol, dont les
branches ne s'élèvent pas à plus d'un pouce au-dessus de terre.
«Plus haut encore, cette humble végétation ligneuse disparaît; c'est
la zone des plantes alpines, des graminées et des mousses; plus haut
encore, il n'y a plus qu'un monde de rochers nus, crevassés, se
délitant en arène que les torrents glaciaires entraînent, en laissant
le sol couvert de monceaux de cailloux roulés. A l'altitude de 7 à
800 mètres, se montrent les premières plaques de neige persistantes.
Finalement nous atteignons une crête dominée en arrière par une autre
crête dont nous sommes séparés par un vallon.
«Nous dégringolons au fond du ravin, puis remontons sur l'arête. Là,
nouvelle déception; une troisième crête encore plus haute s'élève
devant nous. Nous la gravissons, et par derrière, nous découvrons une
vallée très profonde au milieu de laquelle serpente une grande rivière,
le rio Bedbeber, affluent du lac Fagnano.
«A nos pieds s'ouvre une _quebrada_ (_Kesselthal_), tapissée par des
plaques de neige. De ces névés sort un affluent du rio Bedbeber. Ce
dernier cours d'eau est alimenté par les glaciers d'une chaîne située
en arrière, probablement le principal relief de cette portion des
Andes. Au Sud-Ouest, apparaissent de très hautes montagnes, toutes
couvertes de glaces, le massif de Darwin, le plus élevé de la Terre de
Feu.»
Le phénomène glaciaire revêt ici une très grande puissance. Nulle part
ailleurs dans le monde, les glaciers n'atteignent le niveau de la mer à
une latitude aussi voisine de l'Equateur. Sur la côte du Chili, par 46°
de latitude Sud, le front d'un grand courant de glace est baigné par
l'Océan, alors que, sous le même parallèle, à la Nouvelle-Zélande, les
glaciers s'arrêtent à une certaine hauteur au-dessus de la mer. Dans
l'hémisphère boréal, il faut avancer sur la côte Ouest de l'Amérique
jusqu'au 57° de latitude Nord et jusqu'à la pointe méridionale du
Grönland (60° de latitude Nord) pour trouver des glaciers trempant
leur pied dans l'Océan[1].
[Footnote 1: Le Jökulfsjeld, en Laponie, indiqué dans tous les manuels
de géographie comme atteignant le niveau de la mer, ne descend pas
aussi bas; mais, par suite de sa situation au-dessus d'une falaise
dominant à pic un fjord, il donne naissance à des éboulements de glace
qui tombent à la surface du fjord et le parsèment d'_icebergs_ en
miniature.]
Le versant méridional du massif de Darwin est le siège d'une glaciation
très intense, donnant naissance à une série de puissants glaciers plus
ou moins indépendants. Tel celui de Yendegaya et celui des Avalanches;
ce dernier produit des glaces flottantes et atteint une longueur de 10
à 12 kilomètres. Sur le versant Sud-Est du mont Darwin existe également
un énorme massif glaciaire, en face de la pointe Est de l'île Gardar;
il en descend un large courant qui se termine à un kilomètre de la
mer par une falaise haute de cinquante mètres environ. Ce glacier
était précédé, en 1896, d'une haute moraine couverte de végétation
forestière. Mais c'est dans la presqu'île Cloué (île d'Host) que la
glaciation paraît atteindre son maximum d'intensité. Le glacier Fouqué,
originaire de ce massif, forme, au niveau de la mer, une falaise large
de 200 mètres et haute de 50. Dans cette région, des «glaciers morts»,
c'est-à-dire recouverts d'un épais manteau de débris morainiques, sont
fréquents à l'altitude de 800 à 1 000 mètres, mais n'atteignent point
de très grandes dimensions.
Après cette digression, revenons au récit. Nous avons laissé
Nordenskjöld et son compagnon perchés sur une crête au-dessus du rio
Bedbeber. Dans la pensée de pousser plus loin leurs investigations,
ils prennent le parti de descendre dans cette dépression, mais, tandis
qu'ils dévalent, la nuit survient. Point de tente; on installe le
bivouac derrière une murette en pierres sèches, mais voici que, tout
à coup, s'abattent sur eux des rafales de neige fondante. Impossible
d'allumer le moindre feu; toute la nuit il faut recevoir l'averse
glacée, et, le matin, lorsqu'elle cesse, c'est un brouillard froid et
pénétrant. Les malheureux voyageurs sont transpercés et pas la moindre
rechange! Dans l'après-midi seulement, ils peuvent atteindre le bas
de la vallée. Le compagnon de Nordenskjöld était un Argentin habitué
aux longues chevauchées à travers la pampa; à cheval il ne redoutait
aucune fatigue, mais il avait suffi de ces quelques jours de marche
en montagne pour le mettre à bas. Dans ces conditions, Nordenskjöld
s'aventura seul sur les montagnes. Dans ce monde désert où le chasseur
n'avait jamais paru, à la vue du voyageur les guanaques arrivaient sans
défiance en troupes nombreuses et le suivaient sur les talons. Une
impression de Paradis terrestre!
Après une journée de pénible escalade, Nordenskjöld atteignit une haute
crête; là une nouvelle déception l'attendait. De l'autre côté s'ouvrait
une vallée presque aussi profonde que celle du rio Bedbeber, et dans
aucune direction le canal du Beagle, qui, cependant, ne devait pas être
éloigné, n'apparaissait. Ces efforts ne furent heureusement pas perdus;
de cette pénible expédition le voyageur rapporta la carte de la région
parcourue, notamment du col conduisant à la baie de Lapataya.
Le 10 mars, la mission suédoise ralliait le _Condor_ et deux jours
après Punta-Arenas.
_CHAPITRE IV_
La côte Ouest de la Patagonie.
L'extrémité méridionale de l'Amérique présente deux aspects
complètement différents. Vers l'Est, derrière une côte uniforme et
inhospitalière, s'étalent d'immenses plaines, les fameuses Pampas,
tandis que, à l'Ouest, le puissant relief de la Cordillère des Andes
se dresse, rongé et déchiqueté par la mer en un inextricable réseau de
fjords et d'archipels. Du côté de l'Argentine, c'est un morne désert,
toujours pareil. Passez le détroit de Magellan: de l'autre côté,
vous trouvez un second désert, mais celui-ci dominé par une variété
d'horizons montagneux, souvent absolument extraordinaires.
De retour à Punta-Arenas, M. Nordenskjöld partit visiter une des
régions les plus curieuses des Andes de Patagonie. Cette puissante
chaîne se compose de deux crêtes longitudinales, séparées par
de profondes dépressions ouvertes également dans la direction
du méridien, et morcelées par des vallées de fracture orientées
perpendiculairement à l'axe du relief. Occupées dans le Nord par des
vallées, ces dépressions sont, à l'extrémité du continent, remplies
par le Pacifique. Entre d'admirables crêtes, l'Océan s'insinue par
d'étroits goulets au milieu des terres et vient remplir les cavités
taillées au milieu des montagnes. Tel le fameux fjord de l'Ultima
Esperanza; ce bras de mer coupe, dans toute son épaisseur, la
Cordillère des Andes et vient se terminer au bord occidental de la
pampa patagone. L'Ultima Esperanza est uni à l'Océan par un canal
extrêmement étroit, le Kerke Narrows, qui d'un bord à l'autre ne mesure
pas plus de cent mètres de large. Comme dans les fjords norvégiens, les
remous de la marée déterminent dans ce passage un courant de foudre
contre lequel les vapeurs les plus puissants ne peuvent lutter.
[Illustration: HUTTE ET PIROGUE D'INDIENS DES CANAUX]
Sur les bords de cette baie, Nordenskjöld fit une récolte très
intéressante. Quelque temps avant son arrivée, à quelques kilomètres
du rivage, des membres Argentins de la Commission de délimitation
avaient découvert une grotte et y avaient trouvé des fragments d'une
peau d'animal très épaisse ainsi qu'un squelette humain. Dans cette
caverne, longue d'environ 200 mètres, haute de 30 et large de 50, des
fouilles livrèrent au voyageur suédois plusieurs morceaux de peau
et une touffe de poils. Rapportés en Suède, ces échantillons furent
reconnus par des naturalistes, comme appartenant à un tardigrade
gigantesque, aujourd'hui éteint, le _Neomylodon Listai_, qui aurait
été contemporain de l'homme. Depuis, des recherches paléontologiques,
entreprises dans cette localité, ont étendu les découvertes d'Otto
Nordenskjöld. Le cousin de notre voyageur, M. Erland Nordenskiöld, le
fils du célèbre explorateur mort récemment, visita, en 1899, les bords
de l'Ultima Esperanza et y fit d'importantes trouvailles. Outre la
caverne d'Eberhardt où furent mis à jour les vestiges du soi-disant
_Neomylodon_ existent, sur les bords de ce goulet, plusieurs grottes,
notamment celle du Glossotherium et celle des Indiens. D'après le jeune
savant suédois, les fragments de peau, découverts à l'Ultima Esperanza,
appartiennent au _Glossotherium Darwinii_, lequel ne serait autre que
le _Neomylodon Listai_ d'Ameghino[2].
[Footnote 2: E. Nordenskiöld, _Iaktaggelser och fynd i grottor vid
Ultima Esperanza i Sydveska Patagonien_, in _K. Svenska Vetenskaps
Akademiens Handlingar_. XXXIII, no 3. Stockholm 1900.]
Les indigènes disséminés sur l'archipel qui précède à l'Ouest le
détroit de Magellan sont toujours à l'affût du passage des grands
paquebots. Dès qu'ils aperçoivent un transatlantique, immédiatement
hommes, femmes et enfants se précipitent dans leurs canots et font
force de rames pour couper la route au vapeur. Afin de donner pendant
quelques instants à leurs passagers le spectacle de ces primitifs, les
capitaines ont l'habitude de stopper. Aussitôt toute la bande grimpe
à bord, et, pour prix de sa venue, reçoit du tabac, des allumettes et
des défroques de toute espèce. Le petit vapeur sur lequel Nordenskjöld
avait pris passage n'avait guère l'allure rapide des longs courriers.
Aussi bien, à chaque détour du fjord des escadrilles de canots
guettaient son passage.
[Illustration: HÊTRE ANTARCTIQUE]
Une scène inoubliable. Le temps est absolument calme, l'air d'une
limpidité absolue. Le repos de la nuit descend lentement sur la nappe
déjà enveloppée d'une pénombre transparente; tout là-haut, les géants
de pierre profilent leurs masses mauves dans la pâleur bleuâtre d'un
ciel d'acier. Soudain dans le grand silence éclate un brouhaha de cris
et de hululements... Un canot chargé d'indigènes approche; hommes,
femmes et enfants braillent à qui mieux mieux, tandis que les chiens
joignent leurs aboiements à ces clameurs. L'embarcation accoste; toute
la bande se précipite à bord comme à l'abordage; chacun veut arriver
bon premier, afin de pouvoir échanger au meilleur prix possible les
marchandises de troc, de superbes peaux, que ces primitifs donnent pour
quelques feuilles de tabac.
Ces indigènes passent presque toute leur vie à la mer, et tirent pour
ainsi dire exclusivement leur alimentation des produits de la pêche.
En différents endroits, sur les rives des canaux, ils ont des huttes
couvertes de gazon et de peaux de phoques, et, suivant les nécessités
de leur industrie, s'installent tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre.
Ils sont, du reste, contraints à la vie maritime par la nature même
du pays. A quelques mètres de la rive commence une impénétrable forêt
vierge, absolument fermée à l'homme. Cette forêt est un des principaux
éléments de la beauté des paysages patagons. Avec juste raison tous
les voyageurs se sont à l'envi extasiés sur l'extraordinaire contraste
que présente cette verdure folle à côté des glaciers et des neiges
éternelles. Les essences les plus communes sont le _Fagus betuloïdes_,
un hêtre de petite taille dont le sommet s'étale en une superbe
couronne, une espèce de cyprès, et un magnolia, _Drimys Winteri_,
dont la présence à une latitude aussi froide semble absolument
extraordinaire. Et, entre les troncs pousse un fouillis inextricable
de broussailles et de sous-bois: ce sont différentes espèces de
_Berberis_, puis le _Pernettya mucronata_ aux feuilles armées d'épines,
chargé de baies comestibles, un _Fuchsia_ de grande taille, constellé
au printemps de magnifiques fleurs rouges, le _Philesia baxifolia_
resplendissant de cloches de pourpre, enfin une fougère (_Lomarya
Boryana_), dont la tige basse mesure parfois une épaisseur de 0 m. 30
et dont les feuilles peuvent atteindre une longueur de 0 m. 70.
[Illustration: FOUGÈRES DANS LES FORÊTS DE PATAGONIE]
Et par dessous cette végétation folle s'étend un tapis impénétrable de
mousse. Sous ce revêtement tout demeure enfoui, les souches mortes,
les pierres, le sol même. Nulle part sur cette couche molle le pied ne
trouve un point d'appui solide; aussi jugez quelle difficulté présente
la marche à travers la forêt! A chaque instant on est arrêté par un
enchevêtrement de branches: essaie-t-on de passer par dessous, on
culbute dans un trou plein d'eau dissimulé sous les mousses, ou l'on
enfonce dans un bourbier de débris végétaux. Au milieu de cette forêt
aucun bruit, la masse des arbres arrête la tempête la plus violente;
à quelques pas de la lisière des bois même le plus terrible ouragan
demeure sans effet. Aucun animal, aucun oiseau; on a l'impression d'une
prison de verdure.
_CHAPITRE V_
Encore les canaux.--Une traversée tourmentée.--Le canal du
Beagle.--La «ville» la plus méridionale du monde.
De retour à Punta-Arenas, après cette visite à l'Ultima Esperanza, M.
Nordenskjöld alla explorer la côte Ouest de la Terre de Feu, à bord du
_Condor_, vapeur mis à sa disposition par le gouverneur chilien. Dans
cette excursion, il était accompagné par Dusen et Åkerman, ses autres
compagnons, Ohlin et Backhausen, ayant abandonné la partie.
Le 29 avril 1896, le _Condor_ appareillait à destination d'Ouchouaya,
la capitale de la partie argentine de la Terre de Feu.