A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais

pathétique:

--Oh! tante Marie..., c’est mal, très mal! Pourquoi me l’avoir cachée?

--Que veux-tu dire? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.

--Cette jeune fille?... Qui est-elle? Excusez mon indiscrétion, si c’en

est une...

--Oh! tu n’es nullement indiscret: Jeanne Ferval est une orpheline

doublement intéressante; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée

que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie

allemande...

--Racontez-moi cela, ma tante; vous m’intéressez plus que vous ne

sauriez le croire.

Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons,

jusqu’à la catastrophe de _Green-House_.

--Mr et Mrs Littlebee sont morts... Leur servante, grièvement blessée,

était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour

ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement

épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique

pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas

écroulé... Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute

de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son

grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu

aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir

l’hospitalité.

--Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et... vous

comptez la garder auprès de vous?

--Aussi longtemps qu’elle le voudra; vois-tu, mon ami, la présence d’une

jeune compagne n’est point à dédaigner; je me fais vieille, dit-elle

avec un fin sourire.

--Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être

coquettes...

--Ah! je ne suis pas plus coquette que sainte... Il n’est pas besoin de

compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de

l’Écriture, «qui ont des yeux et ne voient point...» Jeanne remplace

avantageusement mes lunettes...; sa jeune mémoire, ses pieds alertes

suppléent les miens... Je t’assure que je lui suis redevable...

Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé

sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière:

--Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais?...

--Que veux-tu dire?...

--Ne le devinez-vous pas? Je viens de reconnaître celle que j’ai si

longtemps cherchée.

--Jeannette! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un

chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne

parles pas sérieusement?...

--Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens...

et aux vôtres!...

--Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval

ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité

de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans

l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son

profit par M. Ferval.

--Que n’importe! Le mariage n’est pas _une affaire_ pour moi... Je suis,

en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans

la question sentimentale... Et le désir de la fortune n’est peut-être

fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du

désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la

vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour

de royales parures et de royales aumônes.

--Mais... mais..., balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que

s’accroître, tu semblais si difficile... Jeannette n’est pas jolie...

--Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît! Ne vous rappelez-vous pas que

je déchiffre un visage à première vue? D’ailleurs, ne suis-je pas

grandement aidée par votre récit... Cette jeune fille, élevée loin du

monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne,

doit avoir une âme d’une pureté rare... Sa fermeté de décision, dans ce

qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins... A dix-huit ans,

avoir eu le courage de partir ainsi, _en silence_, en acceptant d’être

mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de

troubler le repos de son père... Non, cela n’est pas le fait d’une âme

vulgaire. En elle, rien de factice; le sentiment gît profondément au

cœur... Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir! J’aime cet

instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre,

de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle

vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui

achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous? Mais je

cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet

indéfinissable charme d’où naît la tendresse... C’est elle, vous

dis-je..., une petite perle grise... Mais une perle!... Je lui ferai un

doux nid. Elle n’aura que moi au monde?... Tant mieux... Je suis égoïste

et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre... Eh bien, je travaillerai

pour lui gagner une fortune!...

Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de _Cendrillon_,

commençait à revenir de son étonnement.

--Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette

consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille

amie...

--C’est vrai, fou que je suis!... Permettez-moi, du moins, d’essayer de

la conquérir...

--Réfléchis mûrement, mon ami; songe que cette enfant n’a plus d’autre

protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et

qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont

vierges de tout sentiment romanesque... A quelle prudence ne suis-je

donc pas tenue envers elle!

--Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette

preuve de confiance; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre

maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux: une vraie jeune fille.

Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant

d’être bien sûr de l’aimer pour la vie... Mais je ne crois pas me

tromper... et je vous demande de me la laisser connaître... puis essayer

de l’apprivoiser sous vos yeux.

--Soit. J’ai confiance en ta délicatesse... Tu viendras donc le

dimanche, comme par le passé... Et pour commencer, tu dînes ce soir avec

nous.

II

DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS

Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite

et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de

Bourg-la-Reine.

En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile,

où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la

riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du

charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de

banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation

analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui

prenaient un aspect poétique... Leur imagination ouvrait ses ailes

tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté; _cette obscure clarté

qui tombe des étoiles_ évoquait moins à leur souvenir le récit épique du

_Cid_ que l’étoile de _Mireille_ pointant au firmament de la jeunesse et

des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient

à mi-voix de deux couples de fiancés...

Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie,

Vincent et Mireille,... ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical

a doués d’une vie idéale: les deux sœurs avaient vu se dérouler tout

près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces

simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être

_vrais_ et de «bien finir»... L’un avait pour héros le jeune parent et

la protégée de Mme Brumme: Maurice Valteyre et Jeanne Ferval; l’autre,

leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés; car

Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de «demoiselle à

marier» mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère

l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les

blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que

novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son

intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait

là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune

arrière-pensée de _flirt_ ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête

blonde la coiffe d’infirmière... Mais, comme il arrive souvent, le

bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.

Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce

que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et

cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital

amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas

à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au

lycée de Pau.

--Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande

de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent

rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les

incidents de ce petit roman vécu.

--Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front

et ses yeux de penseur... Et sa conversation ne dément pas son aspect;

c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à

_produire un effet_, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.

--Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie

sympathique sont exigibles chez un mari: mais elles ne suffiraient pas à

assurer le bonheur... Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que

son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur.

Marie-Louise sera heureuse... Elle le mérite.

--Oh! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air

malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur

beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable? A

l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du _rat de

bibliothèque_... et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette

une répugnance invincible...

--Pauvre Georgette! murmura sérieusement Marguerite.

--Pourquoi «pauvre Georgette»?

--Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles

auxquelles la guerre n’aura rien appris!... Et aussi pour ce que tu sais

bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.

--Oui, l’enseignement de _Minerva_ a porté ses fruits: elle veut entrer

au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter

au Conservatoire.

--Souhaitons-lui d’échouer!...

Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles

eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres

imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que

déplorer, dans la sincérité de leurs principes.

--Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie

histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous

l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte

de _Cendrillon_.

--Moins la marraine-fée... et les robes d’or.

--Mais si: la bonne fée, c’est madame Brumme... Quant aux robes d’or,

elles gâtent plutôt la touchante figure de _Cendrillon_..., ne

trouves-tu pas?

--Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre

riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa

simplicité... Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant? Ce

jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à

satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme... Et

l’étincelle jaillit aussitôt... Pourquoi? Nul ne le saurait dire; il

avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus

gracieuses, plus expansives... Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière

ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait

une âme exquise.

Henriette approuva:

--Il ne se trompait pas! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son

intelligence et son cœur... Mais il ne suffisait pas de la rencontrer;

il fallait gagner sa confiance et lui plaire... Chose assez difficile;

car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la

pantoufle... Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris

la douceur d’être aimée avec un entier dévouement... Cela doit lui

sembler un rêve, après tant d’épreuves!...

--Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite; mais pas

plus que nous, Henriette!... Jamais plus que nous... Le trésor

d’affection que nous possédons est si grand!

--Oh! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu

n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme

ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre

nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis... Il ne nous serait même

pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme

notre cousine Marie-Louise... A moins que maman consentît à y vivre

aussi? Mais non... Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison,

ses souvenirs...

--Nous devons _tout_ à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de

ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.

Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours

sombre où scintillaient les étoiles:

--La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos

petites vies... A chacune sa part de joies: l’orpheline isolée connaîtra

l’affection d’un mari et la tendresse des enfants... Et nous, Henriette,

non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux

sœurs si unies!

--Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de

Marguerite; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs

désuètes et touchantes, toujours _habillées pareil_ à plus de

soixante-dix ans... avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement

de la même façon sur leur chapeau... Chérie, je ne te demande qu’une

chose: nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons

pas tout à fait du même côté, tu veux bien?... Oui, reprit-elle,

pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que...

Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs

fronts... Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin

de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie

parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si

tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se

disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa

route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant

Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de

connaître toutes les affections de la vie... Dans leur esprit se

dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique,

d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de

Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage: un officier de la

Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont

officiers ou soldats.

Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si

l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette,

parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout

petits... et qu’elle, Marguerite, avait «sa musique»!

--Il faut rentrer, mes enfants!... L’air commence à être trop frais, dit

tout à coup la voix de Mme Marnière.

Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette

mince et noire.

Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du

jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir,

pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et

le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.

III

DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS

Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux

aussi, sur le balcon de Mme Brumme; leur mariage devait avoir lieu

quinze jours plus tard; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir

souvent sa fiancée.

Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille,

l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme,

laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier,

presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait

tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de

guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin

faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son

ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les

fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre

d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût

féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir

de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long

ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui

découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée: deux véritables

pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours... Sur l’ambre de son

cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à

laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de

Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés

derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple

coiffure des jeunes filles grecques.

En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se

révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,... et ce papillon en

valait bien un autre.

Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire: elle possédait l’incomparable

charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.

Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat:

l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien

connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite

créature effarouchée: enfant ou passereau,... jeune fille ou biche

furtive...

Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas

seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait; sa physionomie

s’était, elle aussi, transformée... A l’inconsciente moue qui lui

donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant

sourire qui, à tout propos, semble dire: «Je suis heureuse!...» Au fond

de ses prunelles couleur _café fort_, comme celles de l’aïeule créole et

de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et

lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression

suave et touchante.

Les fiancés causaient... Comme tous ceux qui les ont précédés, comme

tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient

d’eux-mêmes; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en

tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de

pâquerettes,... car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités.

Mais ils parlaient aussi de choses graves; comment en eût-il été

autrement? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats

américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui

devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu... Et

Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente,

saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait

adopté pour sa seconde patrie... Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en

avait fait à Mme Brumme:

--Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi

respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand

nous irons nous y installer après la guerre... Ce nouvel exil ne sera

d’ailleurs pas complet... Tous les ans, nous ferons un voyage en France,

je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays

de Bretagne,... votre vieille Maryvonne,... la tombe de votre cher

grand-père...

Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance; mais il

savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude:

--Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin?

--Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous

verrons la France chaque année... Mais...

--Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.

--Eh bien, je me demande parfois... Pardonnez-moi, Maurice, si je me

trompe... Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup

d’autres...

--Oh! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet: _Nous

verrons bien..._

--Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin

de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre?... Vous

lui avez offert votre vie et donné de votre sang; vous consacrez tous

les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais,

si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la

quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner

auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse?...

Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et,

comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le

mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.

--_Petite Jeanne ou le devoir!_... murmura-t-il avec ce léger sourire

qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion; vous

parlez mieux qu’un livre, Jeannette... Vous parlez comme une conscience.

La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque

temps. Mais la réponse dépendra des circonstances... Voulez-vous me

faire crédit, _my dearest_, et croire qu’après la guerre, comme

maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts

particuliers?...

--Oui... Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours

cru.

Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie

égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez

pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse... Mais il

l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie

large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.

--Ah! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle

ambrée!...

--De _petit sou de cuivre_, me voilà devenue perle, murmura Jeannette

dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.

Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume

légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement; Mr et Mrs Littlebee

et _Green-House_, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient

souvent une part de ses pensées... Et, bien qu’elle pût se dire que les

bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à

l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme

innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se

serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent

faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés,

accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de

leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines... Le bon abbé

Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le

mariage de celle qu’il avait vue tout enfant... Puis le jeune ménage

s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus

de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.

Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau

silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles...

Jeanne, cependant, les exprima en murmurant:

--Oh! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait!... Mais

je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.

IV

DIALOGUE ENTRE DEUX AMES

A la recherche d'une perle · 第 8 / 9 段