immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur
de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer
les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec
Carrière.
La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite
Cendrillon et donné à Maurice _la perle_ tant cherchée. Le sentiment
qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois,
quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre,
une satisfaction plus secrète et plus subtile.
En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens
penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa
vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un
diamant, vivante comme un regard.
Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le
nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de
ciel... Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui
montrant la voûte constellée:
--Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.
Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli
l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces
sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des
Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés: parents,
époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce
diamant solitaire dans l’infini.
Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont
demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du
spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme!... Mme
Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit
sentir tout près d’elle... Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même
qui la lui donne...
--Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi... Le
plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins
d’espoir, de vie, d’avenir... Tu n’en es pas jaloux, mon chéri?
--_Non... oh! non!..._
--Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des
reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre
brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur
son lit de blessé... J’ai baisé son front pâle... Et c’était ton front
que je croyais voir... J’ai pleuré avec sa mère... Et c’était toi que je
pleurais... Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir
avec elle, quand Roger est revenu à la vie; c’est d’apporter des fleurs,
des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent...
--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
--A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton
enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit...
--_Sois bénie de l’avoir fait!..._
--Je continuerai, mon aimé... Il ne se passera pas un seul jour où je ne
cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom... Ah!
dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée: que ta dernière pensée a été
pour Dieu, qu’il t’a pardonné...
Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la
Miséricorde...
L’étoile scintillait, éblouissante et pure... Et la voix immatérielle
qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas:
--_Dieu exauce toujours la prière d’une mère!_
TABLE DES MATIÈRES
PREMIÈRE PARTIE Pages
I.--Comme une héroïne de Zénaïde Fleuriot 5
II.--«Priez pour l’âme de...» 12
III.--Père et fille 17
IV.--Présentation 26
V.--Demi-sœurs et quarts de sœur 44
VI.--Une journée de Mme Brumme 58
VII.--Le jour de Mme Ferval 73
VIII.--De l’art d’apprivoiser une moinelle 83
IX.--Jeannette manque de cœur 90
DEUXIÈME PARTIE
I.--Un neveu d’Amérique 107
II.--Giroflé-Girofla 117
III.--Ce qu’on voit dans une photographie 132
IV.--Une lettre d’Angleterre 141
V.--«Good night, my dear...» 147
TROISIÈME PARTIE
I.--La perle cachée 157
II.--Dialogue entre deux sœurs 166
III.--Dialogue entre deux fiancés 174
IV.--Dialogue entre deux âmes 181
PARIS.--TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--27262.