cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que
son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des
protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On
venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le
cachet de la _correspondance militaire_. L’écriture, connue d’elle,
amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire: c’était celle de Roger
Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait
naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour
gagner la confiance d’un jeune cœur; bien que sa mère et lui
n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme
Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un
jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui
écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient.
Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments
chrétiens... Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une
joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi
de la «douce France», choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être
pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la
lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition...
Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration
attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.
Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à
l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas
familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature
provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne
Ferval!... Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de
celle-ci pour l’Angleterre; la mère d’Alexis avait fini par accepter
cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de
sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire,
paraissaient confirmer.
Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à
s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.
Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut
ce qui suit:
_Green House_, 10 septembre 1916.
Madame,
J’ose à peine vous écrire après un tel silence... Je n’ai cependant
pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de
votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières... N’est-ce
pas la meilleure manière de se souvenir?
Il est vrai que vous ne le saviez pas... et que vous aviez le droit de
me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand
j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien
jeune, bien «sauvageonne», comme disait la vieille bonne de
grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me
poussait à partir; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon
cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire
indifférente... A présent qu’il est mort, hélas! sans que je l’aie
revu, _il sait_, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et
que je ne l’ai quitté que pour cela!... Je m’étais aperçue que ma
présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des
discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de
n’être pas allée vous dire adieu... J’avais le cœur si gros: mon
secret m’aurait échappé...
C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas
un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.
Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus
aucun motif pour taire mes véritables sentiments... Je ne sais si je
me suis trompée en croyant agir pour le mieux... et si mon absence
l’avait rendu plus heureux!... La nouvelle de sa mort m’a causé
beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup
cependant...). Oh! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la
bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et
Mrs Littlebee me rappellent les excellents _Meagle_ de Dickens: eux
aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite
fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille,
mariée et mère de famille; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs
Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal
qui m’a recommandée à eux.)
Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage
entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité
d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible... car les oiseaux, _qui
sont des gens pratiques_, savent bien que ces bons et pratiques
_Meagle_ nº 2 ne leur feront point de mal.
Mon emploi à _Green-House_ est assez malaisé à définir, et la plupart
de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici,
on estime avant tout, très sincèrement, _le travail_. Lors donc que
j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la
conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de
l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee,
comme si j’étais... non pas leur fille, mais une jeune parente pour
laquelle ils seraient très bienveillants.
Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la
lecture... car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime
beaucoup les auteurs de ce pays: Scott, Thackeray, George Eliot, parce
qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire,
_pour tout le monde_, des romans du plus haut intérêt, sans jamais
offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon
favori; j’ai lu et relu _le Magasin d’antiquités_, à cause du
grand-père et de la petite-fille, et _la Petite Dorrit_, à cause de...
la petite Dorrit... Je ne regrette qu’une chose: c’est que les bons
héros de ces livres soient protestants... comme leur auteur.
Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de
me laisser remplir mes devoirs religieux; ils m’en donnent l’exemple.
Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la
France... surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune
utilité... Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est
notre mère?... Eh bien! l’on souffrirait doublement, si l’on était
loin d’une mère dangereusement malade.
J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la
France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol
français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers
nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.
L’Angleterre reçoit souvent la visite des _zeppelins_... Leurs crimes
sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de
leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter
leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. _A la
grâce de Dieu!_... Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me
semble que grand-père me protège.
Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre... Je n’ose
espérer que vous me répondiez; je ne le mérite pas, après tant de
négligence apparente... Mais priez avec moi pour mon cher grand-père
et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à
votre petite
Jeanne FERVAL.
Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec
ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière
lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.
Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir
se confirmer leurs soupçons malveillants... Celle-ci, au contraire,
éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval
n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné,
naguère, la raison touchante pour laquelle «Jeannette» n’était pas venue
lui dire adieu.
«Pauvre mignonne!» murmura cette femme au cœur vraiment maternel.
Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses
lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à «ces deux pauvres
enfants»: la petite Française exilée et le petit soldat du front.
V
«GOOD NIGHT, MY DEAR...»
Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait
subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un
séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un
charme accru, rendu émouvant par la distance; mais de nouvelles formules
s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française
de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait _à rêver_,
la nuit, _en anglais_.
La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa
santé; elle était plus grande, plus développée; et l’emploi déterminé de
chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de
précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.
Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie,
des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil
ou du vent.
Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la
qualifier de mélancolique; mais elle dénotait le sérieux, la résignation
d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.
L’aspect de _Green-House_ et de ses environs, leur atmosphère calme,
rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les
vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette
herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible
voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait
vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite
_femme-enfant_...
C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses
longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise,
ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux _babies_...
Mais _Green-House_ manquait de jeunesse. La servante elle-même,
l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un
garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La
petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un
peu tristement, le plus bel âge de la vie.
Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint
l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait
de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse...
Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au
teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et
plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Septembre, précurseur de l’automne, règne à _Green-House_, mélancolique
et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits
lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre
sous lequel Van Dyck peignit son _Duc de Richmond_... Les frondaisons
offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces
tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour
le moment, qu’une parure de plus... Mais déjà les oiseaux migrateurs
s’envolent avec des cris nostalgiques... Une brume gris-perle
s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide... Les soirées plus
longues, plus fraîches, font apprécier le _home_, malgré les
restrictions apportées au bien-être: pas de flambées précoces égayant
l’âtre; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer
au dehors; un _lunch_ moins copieux, sans friandises. C’est la guerre,
avec ses privations et ses embûches... N’importe; il fait bon encore,
dans ce _home_ aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la
commodité réelle de la vie; ces pièces claires, élevées, tendues de
gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et
confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté
étincelante,... où les livres favoris ne sont point captifs dans une
armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites
bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des
boiseries,... tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une
pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y
mettent sobrement un rappel d’art.
La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté
des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter,
Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de
grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil... Mrs
Littlebee tricote pour les soldats britanniques; mais elle a déclaré que
les objets confectionnés par _miss Jane_ iraient à ceux de France. «Cela
est juste, n’est-ce pas?» a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee
conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait
enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout
simplement d’une sorte de _droit des gens_.
Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit
à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements
de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles
de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage
étrangers... Combien son pays est universellement aimé, glorifié!... Sa
qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la
bienveillance... Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier,
en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse,
mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de
plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement
aux devoirs quotidiens... Et puis, dans l’immense chœur de supplications
qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée
ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée!
Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une
lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches
sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de
«chère vaillante petite chose».
Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme
Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec
cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard,
son instinctive sympathie de «petite sauvageonne!...» Il semble qu’un
souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations
affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas
ingrate envers les maîtres de _Green-House_; ils ont, à leur insu, une
part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,... car elle les
aime, ce soir, à la française... Elle jette, de temps en temps, un coup
d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière,
avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front
presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres
brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas
sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose... Mrs
Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune
et les doigts diligents de «miss Jane» son regard si sérieux, si direct,
que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression,
elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa
vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il
effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary,
morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée
aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq
_babies_ autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée
de petits boutons.
La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son
pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même
geste méthodique. Le mari plie ses journaux; la femme étire son tricot
sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée...
--Jane, il est temps d’aller dormir...
Et la regardant avec attention:
--Vous semblez fatiguée, ma chère... Ne l’êtes-vous pas?
--Oh! non, madame; j’ai seulement un peu sommeil...
--Eh bien, allez vite dans votre chambre... Et si vous avez besoin de
dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère...
--Je vous remercie, madame...
Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente
femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de
l’embrasser... mais que penserait de cette effusion hors de propos la
flegmatique maîtresse de _Green-House_? Pour elle, comme pour le vieux
_gentleman_, il faut se borner à l’habituel _shake-hand_...
--_Good night, my dear._
C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur
_bonne nuit, ma chère_, du même geste un peu automatique qu’ils secouent
la main de «miss Jane».
_Good night_... Oh! comme ces trois syllabes vont se graver, pour
jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme
doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible
et confortable salon de _Green-House_ va prendre rang parmi les visions
inoubliables!
--_Good night_, madame... _Good night_, monsieur Littlebee.
--Ah! miss Jane?...
C’est la voix du vieux _gentleman_ qui la rappelle:
--N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière...
--_Yes, sir_...
Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la
menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais... Jeanne se
conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées...
Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une
invisible et tendre protection.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine
et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se
fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le
sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les
souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de
_Green-House_.
Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans
ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves; à côté d’elle
chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton,
comme les voyageurs bibliques.
A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son
grand-père... Il marche un peu courbé, silencieux... Et Jeanne, bien
qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent
lentement sur le visage du vieillard... Cette mystérieuse tristesse la
pénètre graduellement.
On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot; des feuilles
d’arbres se détachent, tourbillonnent... Alors le vieillard prend Jeanne
par la main; il se ploie davantage sur son bâton... Il fuit dans la
tempête... Jeannette est redevenue enfant; ses petites jambes ont peine
à le suivre.
--Grand-père... Grand-père, pas si vite!...
Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en
apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin... Mais au delà,
dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend
les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à
son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.
--_Jane! make haste!... Jane! do you not hear?_[1]
[1] «Jeanne! hâtez-vous!... Jeanne! n’entendez-vous pas?»
Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de
son rêve se taisent?
Oh! le fossé, le grand trou noir! elle est maintenant tout au bord...
Elle perd pied... Elle tombe... Ah! ciel! quel bruit effroyable!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les
bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins
venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir
un nouveau massacre d’innocents..., amoncelant sur la criminelle
Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine...
Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages... _Green-House_
et ses maîtres avaient vécu.
TROISIÈME PARTIE
I
LA PERLE CACHÉE
En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide,
les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis,
auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.
Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le
Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les
morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier?...
Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait..., et
cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de
la terrible épreuve, le retour d’une juste paix!
Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à
vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un
changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de
chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs... Nous saluons comme une
libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons
qu’elle accède à tous nos désirs.
Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de
nouveau rencontrer cette _perle_ introuvable qu’il était las de
chercher.
Il le comprenait désormais: on ne peut demander à personne de _vous
marier_, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait
d’ailleurs assez embarrassé de définir.
«Mais, songeait-il, si jamais le destin _la_ met en ma présence, je _la_
reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur.»
En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs,
impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où,
depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.
Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers
empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du
dimanche; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un
pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison: un petit
blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis «une pauvre enfant,
bien intéressante», qu’elle devait aller recevoir à la gare,
occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la
maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses
protégés.
Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait
eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui,
renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de
violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui
semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les
plus purs effluves.
La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice:
--Entrez, monsieur... Madame vous attend.
L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin; une lueur blonde
filtre dans la minuscule antichambre... Le cœur de Maurice vole vers
cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher
petit salon héliotrope.
--Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits...
Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix
s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.
--Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries!... Tu abuses de mon
faible pour les violettes... Mais ce coffret est trop joli!... Enfin, ma
petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon
enfant... Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice...
Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la
«petite amie» répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle
regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une
fenêtre ouverte.
--Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M.
l’Abbé et à Maryvonne... Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte
si gentille...
Mme Brumme sourit malicieusement:
--Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie! Eh bien, soit,
allez faire votre correspondance... Vous trouverez tout ce qu’il faut
dans le petit bureau de ma chambre.