lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle
remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect
rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame;
une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine «crise des
domestiques», Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé
des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des
chemins..., et de posséder un des rares spécimens encore existants de la
_fidèle servante_; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont
passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine
vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les
peines, les joies de sa maîtresse!... Mais peut-être a-t-on les
domestiques que l’on mérite?...
Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano.
Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la
jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud
souple et brillant; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses
mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un
ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue
colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils
noirs... Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à
la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement
la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes,
elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible
tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et
élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de
continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se
réfugier dans sa chambre...
Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,... puis s’efforce de
mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette
proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie
s’arrange si bien!... Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième
année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les
vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,...
tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans
pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur,
ses élèves, ses oiseaux, ses livres...
Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du
mariage pour ses enfants... Mais les conditions de celui-ci dépassent
toutes ses craintes; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle
éprouve...
Eh quoi! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles,
d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la
guerre!... Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos
sentiments peut manifester la meilleure des amies!...
Oui, Mathilde a deux filles... Mais le rosier le plus fleuri ne
ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche... Et
la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa
douleur?... _Que tu as de belles filles... Giroflé-Girofla...!_
Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos
émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux
livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles
esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des
tulipes... Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien
s’appliquer à des filles-fleurs): _Pas seulement la queue d’une!_ se
retrace mécaniquement dans son esprit... A quoi tient la paix d’un
foyer!...
Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants... et de leur
parfait contentement auprès d’elle... Cependant, elle ne peut s’empêcher
de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en
avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette
malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir
l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage... C’est à
elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il
appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un
mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle
vient de parcourir... Mais non, elle se doit à elle-même de relire
posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent,
et d’y répondre avec une affectueuse politesse; car il est hors de doute
que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien
que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les
qualités: cœur, esprit, intelligence, avenir... «C’est le merle blanc,
l’oiseau bleu, le phénix», songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un
peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs
mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien,
qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur!... Qu’il épouse une
Cendrillon, ce Prince Charmant!... Cette après-midi même, elle va
répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que
l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.
Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger.
Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une
parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre
le couvert.
--Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu
expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.
--Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris... Les chances
d’accidents se trouvent ici réduites au minimum... Et voici notre
Henriette, chargée d’un superbe poupon... Ah! c’est le bébé de notre
voisine!... Il ne veut plus quitter Henriette... Il se cramponne à son
cou, de toute la force de ses gros petits bras... Henriette le couvre de
baisers... Elle est, décidément, folle des enfants... Quelle bonne mère
elle aurait fait!...
Cette dernière réflexion--paraphrasant la petite scène dont elles sont
témoins--amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses
yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa
vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette
apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle:
--Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant?
--Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions; mais
il ne me fatiguait nullement, chère mère! Je ne suis plus l’adolescente
trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents...
On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une
heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de
la bonne Victorine... et qu’agrémentent celles des tourterelles
familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques,
les miettes de la table.
Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse
les deux sœurs échafauder leurs projets pour «après la guerre», quand le
monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui..., et que
fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet
avenir, elles sont trois toujours... _Maman et nous_... voilà les mots
qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages...
Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé
qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive
tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des _petites_ du
pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux _moyennes_, Mme Marnière ne
peut s’empêcher de penser, elle aussi: _Quelle bonne mère elle aurait
fait!_ ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au
passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux
ans): _Quelle bonne mère elle ferait!_
En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire
méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que
ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses... Les peintres de
madones sont là pour nous le rappeler: la plus sublime, la plus pure de
toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant...
--Es-tu souffrante, maman? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup
de l’air absent et presque douloureux de sa mère.
--Ce n’est rien, chérie... Mon point névralgique, prétexte brièvement la
pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil
droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement
nerveux.
* * * * *
Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu... Là, en face du
portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les
pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement
son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.
Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans; à cet âge où
l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de
jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes
d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la
proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme? Mme
Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au
fond de leur limpide bonheur... Chez Henriette, surtout, dont le naturel
aimant, simple et sincère est bien d’une _Henriette_ plutôt que d’une
_Armande_, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse,
accepterait volontiers, elle aussi, _un bon mari, des enfants, un
ménage_...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Marguerite... Henriette! Montez toutes les deux.
Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses
filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant
dans le jardin avec les tourterelles.
La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent
soudain.
--Es-tu plus souffrante, maman? demandent-elles d’une seule voix en
entrant dans la chambre.
--Nullement... J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme
Brumme... et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre...
Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous
lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.
Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette
mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur
ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses
filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après
la guerre!...
La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint
laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de
Marguerite... Les yeux noirs brillent comme des escarboucles..., les
yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs... Un jeune homme distingué, doué
des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige
des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une
d’elles, le frère de l’autre?... L’Oiseau bleu, entrant soudain par la
fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de
surprise...
«_Mais, je ne vous cache pas_, poursuit Mme Marnière, lisant sans
commentaires la lettre de Mme Brumme, _que mon jeune parent a
l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer
avec sa femme._»
Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.
L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler!...
--Maman! A quoi bon?... Nous ne voudrions jamais... N’est-ce pas,
Henriette?
--Aller vivre si loin de maman? Oh! non, jamais!
Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies?...
Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.
--Réfléchissez bien, mes enfants: sans dot, vous n’avez aucune chance de
vous marier...
--Mais nous le savons!... Nous y sommes résignées... Nous fonderons un
cours: _Mlles Marnière... Français et piano._ Nous donnerons des
auditions superbes... Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie!
Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires,
traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que
«Racine et le café»!...
A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux
ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères
petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.
--Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous?
Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde,--un bonheur
qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de
communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.
--Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos
tourterelles; nous ne voulons pas nous envoler!...
Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse,
il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée
pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens
par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement
aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour
elle...
III
CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE
Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice
Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais
assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.
Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme? Laquelle aurait
le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle
il ne concevait pas de véritable union?
L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non
sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne.
Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant
chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de
confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans
doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de
ses jeunes amies... Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui
communiqua la réponse négative de Mme Marnière.
--Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement
avec mes rêves!... Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de
distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté
parfaite... N’étais-je pas bien conciliant? fit-il avec un rire
légèrement amer.
Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque
sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde,
sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.
Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.
--Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux
ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent
pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle
affection a de touchant... Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante?
j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma
femme... Je souhaite donc, non, certes! qu’elle contriste sa mère, à
cause de moi... mais qu’elle ait été moins couvée... et qu’elle soit,
surtout, moins indispensable au bonheur maternel... Bref, je n’aurais
pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné!
Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là,
du mariage de Maurice.
L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme
Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’_humour_
un peu affecté, une véritable lassitude.
«Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné
au célibat... Si vous saviez quels partis on me propose!... Une Juive,
puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée _Saïda_,
afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger... Et jusqu’à une
demi-Boche (fille d’un Autrichien)!!...
«Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante! Aidez-moi à
trouver ce que je cherche... Je n’ai pas même la ressource de m’adresser
à saint Antoine de Padoue... car cette perle, hélas! je ne l’ai même pas
vue!...
«Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne,
instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,... et disposée, selon
le précepte de l’Évangile, _à quitter son père et sa mère pour suivre
son époux?_... Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas...»
Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.
«La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins,
cette _Peur de vivre_, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une
séparation. Faut-il les en blâmer? Je ne sais... J’éprouve plutôt des
remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces
mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement
sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui,
après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre... Si, au
lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je
n’aurais pas été de celles-là?...»
Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration
intermittente d’un cœur à jamais blessé...
Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit
mentalement:
«Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour
marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer...»
En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme
Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants,
sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites.
Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et
comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très
volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise,
que sa claudication rendait plus difficile à établir... Mme Ferval,
mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en
retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.
«Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice?
En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante...
Elle est bonne, intelligente, jolie... Et tous les conférenciers
mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus
aux enseignements de sa tante Mathilde.»
Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une
proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui
exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à
Marie-Louise.
Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la
photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle
l’obligeance de lui en confier une?
Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques
lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait
de moins d’une année; c’était un groupe charmant des deux sœurs:
Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art
d’un excellent photographe.
La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie,
avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs
cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli
dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en
pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé
de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée... La grâce étudiée
de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son
aînée... Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une
séduisante jeune fille; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait
disparu... La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa
frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de
roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils
ombreux, qui poétisaient son visage délicat.
«Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale... Pourvu que Maurice
n’aille pas préférer Georgette!»
Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait
pas qu’elle ne se fût occupée de lui; ce fut donc avec plus de curiosité
que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme
Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le
rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait
gravement la double image... Au bout de quelques minutes de scrupuleux
examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger
soupir:
--Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant
des neveux. Mais, hélas! mon bonheur n’est pas encore là...
--Comment peux-tu le savoir? se récria Mme Brumme.
--Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une
physionomie à première vue? Je me fie à votre sincérité... Vous me
contredirez si je me trompe... Cette brunette aux yeux si poétiquement
baissés a _posé_ comme une petite actrice... Sa vie se passe à jouer un
rôle... En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée
d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente...
--Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop
artificielle; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa
demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente... Tu es un
pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa
bonté.
--Ne vous fâchez pas, ma tante; cette jeune fille possède les qualités
que vous énoncez; mais elle me rappelle mes _camarades_ américaines. Les
yeux doivent être le miroir de l’âme... Mais ceux-ci sont des fenêtres
toutes grandes ouvertes... et l’âme est à la fenêtre, sans plus de
mystère.
--Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami; je
désespère de toi...
--Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.
A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante _de
le marier_. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha
d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire
s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en
compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à
son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné,
appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail
urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de
l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver
à le _bouter hors de France_?... Nous l’avons vu, il croyait avec
ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de
la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes
recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce
labeur acharné sa santé se raffermissait; mais il était si apprécié
comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front,
malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.
Le dimanche, ah! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses
préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses
stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à
vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et
courtoises...
C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers
feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes,
mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des
préférences de «tante Marie».
Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en
lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis... Puis, après
avoir déjeuné avec elle, Maurice «_l’enlevait_», disait-il, pour une
promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés.
Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à
ses côtés! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette
femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune
homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge
attiraient sympathiquement l’attention?...
IV
UNE LETTRE D’ANGLETERRE