Jeanne se souvint du temps où grand-père Plémeur, tout fier, la

promenait à son bras, sur le quai de l’Odet ou dans les allées de

Locmaria... Une impression de douceur confiante lui effleura le cœur.

Mais, se ressaisissant aussitôt, elle dit très vite, comme une leçon

apprise:

--Papa, je viens vous demander la permission de me placer en Angleterre.

Devant cette requête inattendue, M. Ferval demeura interdit un instant.

--Pourquoi en Angleterre? murmura-t-il.

--Mais... parce que c’est là qu’on me propose un emploi...

--Tu en cherchais donc un sans me le dire?

Le reproche contenu dans cette question lui fit un peu courber la tête.

--J’ai seulement écrit à M. l’abbé Lejal... murmura-t-elle; et justement

un ménage anglais, catholique, qu’il a connu aux Indes, désire une jeune

fille pour tenir compagnie à la dame et s’occuper de l’intérieur...

Alors, papa, si vous vouliez me le permettre...

Elle levait sur lui ce regard d’oiseau apprivoisé qui avait ému Mme

Brumme; mais elle le détourna bien vite; comme si elle eût craint d’y

laisser surprendre sa véritable pensée, quand M. Ferval l’interrompit

avec une gravité un peu anxieuse:

--Réponds-moi franchement, Jeannette. Est-ce parce que tu te trouves

malheureuse chez nous que tu désires t’exiler?

--Père, je ne suis malheureuse que d’une chose: c’est d’avoir perdu mon

cher bon-papa... Et si je cherche à gagner ma vie, c’est bien naturel:

je vais avoir dix-neuf ans!...

Il la regarda un instant, si jeune et si touchante dans son humble

deuil. Il n’avait pas de dot à lui donner; la résolution prise par elle

était donc très sage.

--Soit, concéda-t-il; je pourrai, d’ici quelque temps, te faire débuter

dans les bureaux du _Crédit Mâconnais_... Tu continuerais ainsi à vivre

près de nous.

La petite moue de Jeanne s’accentua, tremblotante et puérile, tandis

qu’elle murmurait, les yeux sur le macadam:

--Avec grand-père, j’ai lu tous les romans de Dickens... Et, depuis ce

temps-là, j’ai envie de connaître l’Angleterre...

--Ah! si c’est pour ton plaisir...

Il y avait dans l’accent de M. Ferval une soudaine froideur. Certes, les

minutes auraient été bien courtes où ce père et cette fille, presque

inconnus l’un à l’autre, goûtèrent l’illusion de marcher côte à côte, le

cœur à l’unisson... Déjà, la petite main, cachée dans son terne gant

noir, n’effleurait plus qu’à peine le bras sur lequel, tout à l’heure,

elle se blottissait avec confiance.

--S’il vous plaît, père, insista Jeanne dont la physionomie close,

indéchiffrable, les paupières et les coins des lèvres abaissés

semblaient plus que jamais ceux d’une fillette butée; s’il vous plaît,

permettez-moi de profiter _du vent qui souffle_, comme disait

grand-père. Mrs Littlebee attend une prompte réponse... Tenez, voici la

lettre de M. l’abbé...

Il la prit et la glissa dans sa poche:

--C’est bien, mon enfant... Nous verrons, murmura-t-il, soucieux et

perplexe.

Chacun d’eux s’absorbant dans ses réflexions, ils firent quelques pas en

silence. Mais, bientôt, M. Ferval reprit avec une certaine hésitation:

--Il est inutile que nous rentrions ensemble... Mieux vaut ne pas parler

de notre entretien à la maison, car j’ai besoin d’y réfléchir

sérieusement avant de prendre une décision.

Jeanne retira vivement sa main: elle sentait trop bien que sa belle-mère

aurait vu dans sa démarche une feinte pour se faire protéger par son

père... Peut-être leur commune rentrée au logis eût-elle occasionné

quelque discussion funeste à la santé de ce dernier... Et, tandis

qu’elle se hâtait pour y arriver la première, elle s’affermit dans sa

résolution de gagner sa vie en s’exilant du foyer paternel.

* * * * *

Quinze jours plus tard, Mme Ferval recevait, pour la dernière fois de la

saison. En ce jour moins fréquenté qu’en hiver, la conversation pouvait

prendre un tour plus familier.

--Oui, madame, ma belle-fille est partie hier matin pour l’Angleterre,

répondit-elle à une question de Mme Brumme.

--Pauvre enfant! J’aurais bien voulu l’embrasser avant son départ.

--Oh! chère madame, c’est une nature vraiment déconcertante... Non

seulement elle a _voulu_ partir,... mais elle l’a fait avec une

insouciance... et, pour tout dire, avec un manque de cœur frappants! Je

ne parle pas de moi; nous n’avons pas sympathisé un seul instant... Mais

son père, ses sœurs! (car ma fille Marie-Louise a été pour elle une

véritable sœur...) Pas un mot de regret, pas une larme!... Et une

détermination, un sang-froid pour préparer ce départ sous main.

--Elle est peu expansive; cependant, je la crois sensible et

affectueuse, dit pensivement Mme Brumme, qui se souvenait avec émotion

de leur premier entretien, terminé en quelque sorte sous les auspices

d’Alexis, par un pacte de si douce confiance.

--Chère madame, j’ai tort peut-être de porter atteinte à vos charitables

illusions; mais si elle avait un peu de cœur, n’aurait-elle pas tenu à

vous faire ses adieux?... Vous vous étiez montrée si bonne pour elle!...

--Qui sait? murmura la mère d’Alexis, sans achever tout haut sa pensée.

Depuis la mort de son fils, elle était trop accoutumée à vivre, pour une

grande part, dans le monde invisible de l’âme, pour baser uniquement ses

jugements sur les apparences. Le nom de _Jeanne_ venait d’amener dans

son esprit un rapprochement qui eût semblé bizarre, mais qui, pour elle,

éclairait d’une lueur cette petite âme voilée d’ombre. Quand

_Jehanne_--celle de Domrémy--quitta son village et sa famille, elle

s’abstint d’aller embrasser sa compagne préférée, qui ne put le

comprendre ni s’en consoler... _Elle l’aimait trop_; son secret lui

aurait échappé...

Or, Mme Brumme était persuadée que, sous l’indifférence et la froideur

apparentes de Jeanne Ferval, il y avait beaucoup de tristesse,

d’abnégation peut-être, qu’elle eût craint de laisser deviner à des yeux

clairvoyants. Et, maternellement attendrie, sa pensée suivait à distance

la petite voyageuse en deuil, qui venait de s’envoler brusquement, comme

une hirondelle...

DEUXIÈME PARTIE

I

UN NEVEU D’AMÉRIQUE

Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle

vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate

coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont

les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble

rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de

pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en

décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des

roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates

comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide

dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème

fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses

divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles

une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités.

Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres,

dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit

s’asseoir à cette table, habituellement si frugale?... Oui, une minute,

elle a un éblouissement, la pauvre mère! N’est-ce pas son Alexis, joyeux

et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis,

entre deux voyages d’affaires?... Ou plutôt, depuis deux ans déjà que

sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son

devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle

jeunesse: à la Marne, sur l’Yser, à Verdun?... et qui, blessé, glorieux

convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa

tendresse?...

Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse,

en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé; elle a choisi,

d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais,

en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant

une poignante amertume: hélas! non, ce n’est pas son fils qu’elle

attend! Plus jamais. Plus jamais ici-bas! Et quelque chose se déchire

dans son cœur: quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère!...

D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de

sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde:

«Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai

maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence».

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Bonjour, tante Marie!...

--Bonjour, mon cher enfant!...

Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme

en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où

se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en

revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble

pas à son cousin; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en

évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une

sobriété de bon goût: la perle fine épinglant la soie feuille-morte de

sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa

boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement,

sur la neutralité de l’ensemble.

Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté; ses yeux, d’un

gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes,

qui prête à la finesse ironique du regard... Si ses traits manquent de

régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives,

cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche

fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.

--Ma bonne tante!

Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se

faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne

cause plus de joie à personne!

Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de

la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue:

--Chère tante, je devrais vous gronder... Toutes ces gâteries sont

prohibées en temps de guerre...

--Oui, mon petit; mais, _à vous_, ces gâteries sont dues et réservées.

La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et

d’affectueuse confiance.

Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui

succèdent souvent à une appréhension douloureuse... Deux absents, deux

invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes...

N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le

fils de Geneviève?...

Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi

et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute

cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur

morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la

vie civile; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée

utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette

_cinquième arme_ qui, selon lui, serait un des principaux instruments de

la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur

que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer

prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation

superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte

qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple,

partagé ses travaux, compris ses aspirations.

* * * * *

--Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’_Oncle Sam_...

Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est

déjà marquée. L’Amérique _ne peut pas_ rester en dehors de cette guerre,

qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste

et de généreux dans le monde... Naturellement, reprit-il, le mot de

Théophile Gautier sera toujours vrai: _On bat maman! j’accours..._ (Et

nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas,

actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs

qu’en France... Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis

de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi _Yankee_,

vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la

blancheur nacrée d’une admirable denture.

Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses

sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils

assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la

dénomination de «marchands de porc salé» tous les «rois _industriels_»

dont s’enorgueillissait la grande république! Comment ne pas rendre

justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application

souvent géniale? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite

intellectuelle, plus restreinte sans doute... Mais nos artistes y

étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une

erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres... Tout le

monde ne devenait pas milliardaire; la classe moyenne existait. Il était

incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage

légendaire des anciens _Eldorados_, valait au Nouveau Monde beaucoup de

ses fils d’adoption... Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et

agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il

manifeste parmi les civilisations vieillies... Là, pas d’Harpagons aux

doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de

bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la

charité...

--Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette

apologie, tu continueras à vivre en Amérique... Tu t’y marieras, sans

doute?

--Non, ma tante; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la

guerre... Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas

ma femme parmi elles... Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me

ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de

vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le

_contrôle d’elle-même_, comme elles disent, étaient quelque chose

d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la

philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et

intrépide d’un jeune Anglo-Saxon... Tante Marie, reprit Maurice avec ce

demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes,

je la cherche toujours, ma perle introuvable... Si vous saviez!... J’ai

usé de ruses presque coupables... J’ai eu des _marraines de guerre_ qui

m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots... Je distribuais

leurs dons à de pauvres hères sans marraines... Je lisais et relisais

leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma

destinée sentimentale... Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît!...

L’une manquait d’orthographe; une autre _faisait du style_... La

troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari...

et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie

sur carte postale.

--La pauvrette manquait de beauté? taquina doucement Mme Brumme.

--Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice.

Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence

que rien n’autorise... Une chance me restait, poursuivit-il en souriant:

le roman classique de l’infirmière et du blessé... J’ai, en effet, aimé

mon infirmière... Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui

avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir

d’eux.

Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et

d’un ton câlin, persuasif:

--Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.

--Tu es trop difficile!

--Peut-être... Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.

Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux

familles qu’elle connaissait.

Les Ferval?...

Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement

à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il

n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière

enfant que Mme Brumme avait cru «apprivoiser» et dont elle ne savait

plus rien.

Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût

été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs,

Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite «moderne» que

synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval,

actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son

jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et

Henriette Marnière.

--Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux

perles..., deux sœurs... Mais...

--Une paire de boutons d’oreilles! badina-t-il avec un accent joyeux.

Des jumelles, peut-être?

--Non; elles sont même assez différentes.

Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs

appellent «un crayon» de ces charmantes figures de vierges sages.

--Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas

belles.

--Qu’importe, si l’une d’elles me plaît... et m’accepte? Ne

pourriez-vous me montrer leurs portraits? ajouta-t-il; j’ai beaucoup

étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un

visage à première vue...

--Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.

--Alors, je me récuse, chère tante; ce jour-là toutes les fillettes se

ressemblent comme des flocons de neige... Mais j’ai confiance en votre

jugement: je crois à l’authenticité de vos perles... Ah! tante Marie,

tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un

foyer.

On était au dessert; d’une petite bouteille à casque d’or le vin

mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment,

tenait élevé entre ses doigts...

--Je bois à la France!... A vous, ma tante!... Et, ajouta-t-il avec son

joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue!...

II

GIROFLÉ-GIROFLA

Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance... Elle

n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond

du cœur: «Tu vas souffrir!»

C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du

soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes

choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en

disant: _Il fait bon._

Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le

facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une

lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui

apprirent aussitôt la provenance.

«De Mme Brumme», se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.

Elle revint lentement vers la maison.

Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples

fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme

pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.

En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un

coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.

Ce n’est qu’aux _snobs_ qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour

révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du

corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient

à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le

_verger_ dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de

terrain ne restait inemployée.

Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les

travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient

de l’entretenir dans leurs moments de loisir; occupation de plein air

qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à

leur vie studieuse.

La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un

blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses

et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble

habiter.

Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation,

d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde

Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la

santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et

qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur

avenir de célibat et de travail?

Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano

de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse

progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait

dès le matin possession de son cher instrument.

Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage,

où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et

l’histoire... mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé

sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille

qu’elle portait au jardin... Sur une table rustique, était posée la cage

ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux

jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant

rappel de Mme Brumme et de sa bonté: à la mort de l’institutrice

octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur

d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de

ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs

nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les

oiseaux.

A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre,

avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se

percher sur la capeline d’Henriette.

Oh! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait

pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure!

Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle

passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite,

enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si

réconfortante!... Elle en était à cette période de la maternité,

secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient

leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus

chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice

achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles; se

départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la

consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois!

Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses

bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme

plus juvénile qu’à trente; car son existence, alors, était bien

assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son

pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée,

elle aussi... Ses filles, _leurs_ filles, dont l’une est la vivante

image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la

mort n’a rompu qu’en apparence? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer

encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse? Comment

n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne

plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et

d’Henriette?... Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs

subsistent seuls... Et l’on peut dire _qu’il fait bon_ dans l’âme

rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.

Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du

vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la

cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque

vieille maintenant, qui a vu naître «les enfants».

A la recherche d'une perle · 第 5 / 9 段