Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite

Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe... C’est dans

l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans

prendre congé en même temps qu’elles.

Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval

affecte à l’égard de sa belle-fille; mais elle profite d’un instant où

les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à

Georgette:

--J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante?

--Oh! pas du tout, madame; elle est seulement un peu sauvage, fit la

petite personne, offusquée de cette question inattendue.

--Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais

essayer de l’apprivoiser..., comme j’ai fait jadis d’une pauvre

moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi... J’espère qu’il me sera

permis de la voir avant de partir?

--Mais, certainement, madame..., et j’ai tout lieu de penser que Jeanne

en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.

Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier

lot de loutres et d’hermines... Marie-Louise, se chargeant de la

reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert

un asile à la solitude de Jeanne.

VIII

DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE

Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert

sur ses genoux; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages,

s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et

de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.

Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère _qu’elle ne tenait

pas du tout_ à figurer au salon... Cependant, la solitude à deux pas

d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur

soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument

_là-bas_... Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées

joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs

cendres chaudes: pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires,

châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre

rôties, savoureuses comme des gâteaux... Et tous les rêves, toutes les

légendes, une _Légende des siècles_ en miniature, évoquée par les

prestiges de la flamme!... Oh! être une petite fille au nez rouge, aux

mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la

neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour:

«Entre vite, ma chérie!... Viens te chauffer!...», et se sentir pénétrée

jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible

foyer de tendresse!...

Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans

la première jeunesse, à se dire: _Cela ne sera jamais plus!_... Le bruit

léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme

Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la

jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement

blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la

comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne:

elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des

enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux

jacasseurs, aux couleurs brillantes..., l’ahurissement, la brusquerie

gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs

de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux

graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée

dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de

tristesse..., mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre

morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme

résolut de l’adopter...

Jeanne Ferval, sortant de sa rêverie, tourna un peu la tête. Il y eut un

double mouvement de surprise, suivi d’un de ces silences auxquels nous

attribuons--à tort--la longue durée d’une minute. Bien que Jeanne eût

été positivement renseignée sur l’identité de Mme Brumme, celle-ci n’en

prenait pas moins, à cet instant, le caractère d’une douce apparition.

La visiteuse, de son côté, reconnaissait la petite voyageuse en deuil du

wagon des dames seules, découverte dont Marie-Louise avait voulu lui

laisser la surprise.

Jeanne se leva, très émue, et regarda la mère d’Alexis. Cette dernière

avait vu naguère, dans les yeux de perles noires de sa moinelle, cette

même douceur effarouchée où perce une instinctive confiance... Elle

retrouva naturellement les intonations discrètement caressantes qu’elle

avait eues pour rassurer l’oiseau:

--Je n’ai pas voulu quitter la maison sans faire votre connaissance,

chère enfant... Mais nous nous sommes déjà rencontrées..., vous le

rappelez-vous?

--Oh! oui, madame... Il y a six semaines, quand j’ai quitté Quimper...

--Eh bien, je suis charmée de retrouver ma petite compagne de route, et

de voir qu’elle ne m’avait pas oubliée non plus...

Puis, désignant avec une douce familiarité le volume entr’ouvert:

--Quel beau livre lisiez-vous quand je suis entrée?

--J’avais seulement pris ma méthode d’anglais..., pour essayer de

travailler un peu...

--Ah! vous apprenez l’anglais?...

--Je l’avais commencé avec grand-père... Il le parlait très bien...

La voix de Jeanne fléchit, sa moue enfantine tremblota, comme si elle

allait pleurer.

--Pardonnez-moi, madame, reprit-elle en s’efforçant de combattre son

attendrissement, je vous laisse debout...

Et, avec une grâce timide, elle offrit un siège à la visiteuse.

Une minute plus tard, Jeanne, sans savoir comment cela se fit, se

trouvait assise elle-même auprès de Mme Brumme, les deux mains captives

dans les mains de cette dernière. Elle parlait à cette personne, presque

inconnue, avec une confiance, un abandon bien rares chez elle... Le cher

passé d’hier reprenait vie dans ses confidences..., et la sympathie avec

laquelle on l’écoutait le dépouillait de sa mélancolie, pour n’en

laisser subsister que la douceur.

Tandis qu’elle pressait entre les siennes ces petites mains si vite

soumises, Mme Brumme croyait sentir, après tant d’années écoulées, le

contact si léger des frêles pattes de l’oiseau, quand, obéissant pour la

première fois à son appel, il avait timidement sauté sur son doigt...

Comme les progrès avaient été rapides!... Quel charme possède la bonté

pour ouvrir les petits cœurs fermés des enfants et des bêtes!... Oui, en

écoutant Jeanne, elle se rappelait le jour où l’oiselle, la pauvre

oiselle au plumage terne, chassée de la trop brillante volière, était

sortie de ce mutisme qui est le refuge sombre des faibles..., et où

donnant libre cours, elle aussi, à de récents souvenirs, elle s’était

remise à pépier, à battre des ailes, comme dans un nid...

--Il faut que je vous quitte, à présent, chère enfant; mais nous nous

reverrons... Surtout ne vous découragez pas... Votre bon grand-père vous

protège, bien que vous n’ayez plus le bonheur de le voir... Veiller sur

ceux qu’on a le plus aimés, c’est assurément un des privilèges du

Paradis...

--Oh! oui, madame, j’en suis sûre, répondit Jeanne très simplement.

--Au revoir, petit oiseau, dit Mme Brumme en l’embrassant

maternellement.

La jeune fille resta comme interdite, sans oser lui rendre son baiser,

dans la surprise heureuse qu’il lui causait.

Déjà Mme Brumme était dans l’antichambre, quand elle entendit derrière

elle un pas pressé, une voix émue:

--Madame..., excusez-moi..., j’oubliais...

--Quoi donc, mon enfant?

--De vous rendre cette image trouvée dans le wagon. Je l’avais mise dans

mon paroissien..., et... j’ai prié pour lui...

Une quinzaine de jours auparavant, c’eût été pour Jeanne un très grand

sacrifice de renoncer à ce souvenir d’un inconnu, autour duquel s’était

cristallisé son premier enthousiasme. Maintenant, elle savait qu’Alexis

Brumme avait été le fiancé d’une belle jeune fille... Dans sa naïveté,

elle s’imaginait qu’elle n’avait pas le droit de garder son portrait...

Et malgré tout, elle éprouvait un regret véritable au moment de s’en

séparer.

Mme Brumme prit le mince rectangle que lui tendaient les petits doigts

bruns imperceptiblement frémissants; elle regarda une minute les traits

chéris d’Alexis, son joyeux, son éphémère sourire de vivant, mélancolisé

sur cette image... (car elle ne se blasait jamais de cette

contemplation). Puis, relevant les yeux avec un soupir:

--Gardez-la, mon enfant; elle est bien placée entre vos mains... Et

continuez à prier pour lui... C’était mon enfant, voyez-vous,

c’est-à-dire toute ma joie, comme vous étiez celle de votre

grand-père...

--Oh! madame...

Cette faible exclamation renfermait toute la reconnaissance et la pitié,

tendrement fondues ensemble, dont son cœur débordait.

Il était très heureux que, là-bas, dans le salon cerise, Mme Ferval et

ses filles fussent encore accaparées par les dernières visiteuses:

qu’aurait-on pensé en apercevant tout à coup ce tableau inattendu:

Jeanne redevenue pour un instant la _Jeannette_ primesautière et câline

de grand-père et de Maryvonne, appuyant son front contre l’épaule de Mme

Brumme?... ses cheveux bruns effleurant la joue de cette dernière,

comme, jadis, les plumes de la moinelle apprivoisée, blottie dans son

cou, l’avaient caressée de leur douceur tiède et soyeuse...

IX

JEANNETTE MANQUE DE CŒUR

--Eh bien, remarqua Mme Ferval ce dimanche-là, en déroulant sa serviette

pour le déjeuner du matin; il me semble que le règlement de cette

succession n’avance guère?...

Tout en s’appliquant à retirer de sa tasse d’imperceptibles feuilles de

thé, son mari fit entendre ce léger toussotement qui correspond à une

constriction nerveuse du gosier.

--Tu ne réponds pas?... fit-elle avec étonnement.

Georgette et Marie-Louise levèrent aussi des yeux interrogateurs

au-dessus des tartines qu’elles beurraient.

--C’est que, fit M. Ferval, se résignant à brûler ses vaisseaux, M.

Plémeur n’a rien laissé...

--Et sa maison?

--Elle était hypothéquée, pour la totalité de sa valeur.

La petite cuiller que tenait Mme Ferval retomba brusquement sur la

soucoupe.

--Depuis quand le sais-tu?

--Mais, je ne l’ai jamais ignoré...

--Alors, pourquoi ne me l’avoir pas dit?

--Les nouvelles désagréables s’apprennent toujours assez tôt.

--Je dois convenir que celle-ci est du nombre! Voilà donc Jeanne

complètement à notre charge!...

--Chut! pria-t-il en agitant sa main pâle et grasse.

Jeanne rentrait à ce moment... Elle revenait de l’église

Saint-Nicolas-des-Champs, où elle avait assisté à la messe de huit

heures. Son visage reflétait encore la douceur et la confiance d’une

fervente prière.

Depuis quatre mois qu’elle habitait Paris et le foyer paternel, la

_petite sauvageonne_ commençait à s’apprivoiser. Elle circulait seule

dans le quartier, principalement pour se rendre à l’église, car elle

n’accompagnait pas Mme Ferval et ses filles à la _messe des

paresseuses_; malgré l’affection que son père eût été prêt à lui

témoigner, malgré la bonne volonté amicale de Marie-Louise, sa vie

restait effectivement en dehors de celle du reste de la famille.

Mme Brumme avait contribué, pour une grande part, à dissiper le premier

effarement de la pauvrette, à soulever ce voile de mélancolie un peu

farouche derrière lequel se retranchait sa véritable personnalité.

Jeanne était allée plusieurs fois passer l’après-midi chez Mme Brumme;

elle y avait rencontré les demoiselles Marnière, dont la bonne grâce si

simple, si sincère, avait été pour elle une révélation. Au contact de

ces jeunes filles aimables, elle sentait fondre peu à peu sa timidité,

entrevoyant des paradis, jusqu’alors insoupçonnés, d’amitiés juvéniles.

Ce dimanche-là, elle rentrait, disions-nous, toute rafraîchie par la

prière, et son petit visage un peu terne, sa modeste personne endeuillée

en recevaient le touchant éclat d’une violette des bois sous la rosée.

Déjà plus féminine, plus gracieuse à son insu, elle s’avançait pour

embrasser son père, saluer sa belle-mère... Mais le regard de celle-ci

lui rendit sa gaucherie des premiers jours. A peine Jeanne faisait-elle

demi-tour pour aller ôter son chapeau avant de s’asseoir à table, Mme

Ferval reprit, avec un frémissement irrité dans la voix:

--Est-il indiscret de demander _comment_ M. Plémeur s’est ruiné?

--Nullement, ma chère amie, car cela est tout à son honneur.

Et M. Ferval poursuivit, avec le désir visible de couper court aux

récriminations:

--Le frère cadet de M. Plémeur était un de ces êtres aventureux, un peu

_brouillons_, toujours occupés à monter brillamment _une superbe

affaire_... Quand Alain Plémeur mourut, assez brusquement, mon beau-père

accepta, sans hésiter, sa succession, qui se chiffrait par un passif

relativement considérable... Il ne voulait pas que le nom familial

demeurât entaché d’insolvabilité.

--Pur _don-quichottisme_!... Loin de l’admirer, je trouve coupable, moi,

ce _beau geste_ qui, somme toute, réduit sa petite-fille à l’indigence

_et nous la laisse sur les bras_!

L’ex-boutiquière de luxe avait ainsi, dans l’irritation, des expressions

assez vulgaires.

--Pardon!... Jeanne étant _ma fille_, il n’y a aucune raison pour

qu’elle soit plus _indigente_ que _sa sœur_ Georgette...

L’époux débonnaire venait de manifester, dans cette réponse, une

sévérité inattendue... Et son visage refléta soudain l’autorité presque

majestueuse du véritable chef de famille.

--Et moi, je soutiens, reprit Mme Ferval, un instant interdite par

l’éclatante justesse de cette réponse, que l’acte de M. Plémeur, dicté

par un orgueil de famille qui n’a pas lieu d’être chez d’obscurs

bourgeois, fut, en réalité, une indélicatesse envers nous,... et envers

l’enfant qu’il prétendait aimer!...

--Oh! madame, je ne peux vous laisser parler ainsi de mon cher

grand-père... On voit que vous ne l’avez pas connu... Un orgueilleux!...

lui si modeste et si simple!... Mais, comme il me le disait souvent,

point n’est besoin de porter un grand nom pour avoir le culte de

l’honneur... Quant à moi, il a été à la fois mon aïeul, mon père, ma

mère... et vous dites _qu’il prétendait_ m’aimer!

Jeanne, qui rentrait dans la salle à manger, venait d’entendre les

dernières paroles échangées, et cette protestation avait jailli

spontanément de son cœur...

Marie-Louise et Georgette la regardaient avec une vive curiosité,

surprises de voir l’émotion la transfigurer un instant.

--Je dis ce qu’il me plaît, mademoiselle, et n’admets nullement vos

leçons, repartit Mme Ferval avec hauteur.

--Cependant, madame...

--Il suffit, mon enfant, intervint son père; le sentiment qui t’anime

est louable,... mais...

--Oh! si vous lui donnez raison, interrompit Mme Ferval avec un violent

dépit. Et, repoussant brusquement sa tasse, elle fit mine de se lever de

table. Mais, à ce moment, Jeanne étouffa une douloureuse exclamation:

--Papa, qu’avez-vous? Voyez, madame, mon père se trouve mal!

L’altération du visage de M. Ferval était frappante en effet; ses traits

soudainement pincés, l’expression anxieuse de son regard, sa pâleur

devenue de la lividité, tout révélait en lui une de ces souffrances

indéfinissables et profondes, que le mot d’_angoisse_ peut seul

exprimer.

--Que vous arrive-t-il donc, mon ami?... questionna plus doucement Mme

Ferval.

Il eut ce geste instinctif mi-impérieux, mi-suppliant, qui semble

écarter les paroles comme des mouches importunes.

--Rien... J’ai déjà éprouvé cela, plus faiblement...

--Mais où souffrez-vous?...

Il indiqua silencieusement sa poitrine, que soulevait un souffle court

et haletant.

--Voilà votre œuvre, mademoiselle! murmura Mme Ferval en se tournant

vers Jeanne.

Ce reproche était, certes, injuste; la discussion qui venait à peine de

s’ébaucher n’eût pas suffi à expliquer le soudain et violent malaise

auquel son mari devait, en effet, être sujet. L’état de santé de ce

dernier résultait, en réalité, d’un genre de vie contraire à son

tempérament: claustration, le jour, dans les bureaux surchauffés d’une

banque, et, le soir, trop fréquemment, dans les salles de spectacles et

les salons où il lui fallait accompagner ces dames... soucis constants

engendrés par cet obsédant besoin de _paraître_ qui était loin

d’épargner son intérieur.

Évidemment, quand la pauvre machine humaine est arrivée à un certain

degré de tension et d’usure, il suffit du moindre heurt pour y jeter la

perturbation.

Jeanne n’en fut pas moins atteinte, par les paroles de sa belle-mère, au

point le plus sensible de son cœur. Elle avait vu disparaître si vite,

hélas! ce grand-père qui l’avait tant aimée, qu’elle ne possédait plus

l’heureuse incrédulité de son âge, relativement à l’idée de la mort...

Tandis que Mme Ferval, Marie-Louise, Georgette s’empressaient d’aller

chercher de l’éther, des sels, pour soulager le malade, Jeanne restait

debout, sans oser intervenir par un mot ni par un geste, ce qui lui

valut de sa belle-mère cette nouvelle apostrophe:

--Vous feriez mieux de vous retirer, mademoiselle, que de rester plantée

comme un terme, à contempler le mal que vous avez causé.

M. Ferval fit un geste, comme pour défendre sa fille. Mais il n’en eut

pas la force, et une contraction si douloureuse parut sur son visage,

que Jeanne, effrayée, sortit aussitôt afin d’éviter tout nouveau débat.

Cependant, M. Ferval se remit assez promptement; il n’aimait pas à

consulter les médecins, et sa femme ne l’y engageait que du bout des

lèvres, appréhendant les conseils de mise à la retraite et de vie

rustique...

«Moi, je m’y résignerais encore, assurait-elle à ses amies; mais je me

dois à mes filles! Leurs études, le soin de leur avenir nous retiennent

à Paris... D’ailleurs, mon mari lui-même aurait, au bout de huit jours,

la nostalgie de son bureau!...»

Leur vie continua donc, toute semblable en apparence... Mais la

situation de Jeanne devenait, de jour en jour, plus délicate vis-à-vis

de sa belle-mère; à l’indifférence du début, succédait, chez celle-ci,

une hostilité mal déguisée: Jeanne ne possédait rien en propre, Jeanne,

entièrement à la charge de son père, léserait Georgette, dont le futur

mariage préoccupait déjà cette mère prévoyante; car, dans le monde

d’arrivistes et de parvenus où Mlle Georgette déployait ses précoces

talents, les prétendants, jeunes ou mûrs, s’inquiétaient, avant tout, du

chiffre de la dot.

La _petite sauvageonne_ se renferma plus que jamais en elle-même. Les

affectueuses invitations de Mme Brumme se heurtèrent désormais à une

soudaine et obstinée résolution. Certes, il lui fallut du courage, le

jour où elle refusa d’aller passer la journée à Bourg-la-Reine, chez

Mlles Marnière... Revoir une maison qui n’eût pas six étages, des arbres

ailleurs que sur les boulevards, des fleurs, non plus coupées, entassées

dans les petites voitures, mais vivantes dans la terre d’un jardin!...

Entendre la belle et bonne musique promise par Marguerite!... Puiser à

sa guise dans la bibliothèque qu’Henriette mettait à sa disposition!...

tout cela, d’avance, avait composé dans son imagination une de ces fêtes

naïves dont la jeunesse est l’ordonnatrice; mais elle avait bravement

renoncé à ce plaisir, accentuant la petite moue chagrine de sa lèvre, et

faisant: _non, non_ de la tête, comme un enfant buté qui se retient de

pleurer. Ni Marie-Louise, ni Mme Brumme elle-même ne purent en obtenir

davantage.

Jeanne, en revanche, était prise d’une véritable fièvre studieuse; on

eût dit, à la voir, une de ces candidates préparant des examens,

desquelles on peut dire, comme dans l’Écriture: _Elles ont des yeux et

ne voient point, des oreilles et n’entendent point_...

Elle avait employé une partie de l’argent de ses étrennes à l’achat

d’une _Méthode d’anglais appris sans maître_, avec la prononciation

figurée à côté de chaque mot, et, dans ses nombreux moments de solitude,

elle l’étudiait assidument.

De temps en temps, elle correspondait avec l’abbé Lejal; et, comme

personne, à la maison, ne s’intéressait à cette correspondance, elle

pouvait ainsi, librement, demander et recevoir les conseils qui lui

étaient nécessaires dans sa situation.

* * * * *

Il est six heures du soir, M. Ferval descend pesamment les marches du

_Crédit Mâconnais_; il songe avec appréhension aux _plaisirs_ qui

l’attendent ce soir, et qui vont porter à son comble la fatigue de la

journée: dîner chez Mme Phare-Amineux, puis soirée artistique à

_Théâtrette_, société de très jeunes amateurs, où Mlle Georgette doit

faire de sensationnels débuts. Son regard nostalgique embrasse le

va-et-vient du boulevard... Le trottoir poudroie au soleil couchant...

Bureaux et magasins commencent à y déverser un premier flot d’employés

des deux sexes, libérés de la tâche quotidienne, auxquels se mêle la

théorie non moins affairée des Parisiennes qui ont élevé les visites,

les conférences, les lunchs dans les maisons de thé à la hauteur d’un

devoir d’état. Il eut un mouvement de surprise en voyant se détacher de

la foule des passantes une frêle silhouette d’orpheline en deuil, avec

un pauvre petit chapeau dont le soleil des premiers beaux jours semblait

railler cruellement le crêpe défraîchi: sa fille Jeanne était devant

lui; et vraiment, à la maison, il avait si peu le loisir de la voir, il

lui parlait avec tant de contrainte, que cette subite mise en présence

lui fit l’effet d’une rencontre après une longue absence. Un sourire

presque gai détendit son visage lassé:

--Toi, Jeannette!... Tu es devenue Parisienne à ce point?

Le petit visage au teint cuivré, aux yeux bruns d’émail, se leva

timidement vers lui:

--J’avais quelque chose à vous dire, papa... Alors, j’ai préféré...

venir au-devant de vous...

La physionomie de M. Ferval se rembrunit aussitôt; il craignait quelque

plainte au sujet d’un différend où il lui faudrait intervenir.

--Qu’y a-t-il donc? murmura-t-il.

La contraction pénible de ses traits n’échappa point à Jeanne, non plus

que son teint blafard au grand jour, sa démarche appesantie, la fatigue

profonde que trahissait toute sa personne, d’apparence robuste, mais

légèrement voûtée.

--Il ne se passe rien, père, mais j’ai quelque chose à vous demander,

répondit-elle aussitôt, sans que son impénétrable physionomie de _petit

sou de cuivre_ révélât son véritable sentiment.

Il la regarda curieusement et toujours un peu anxieusement. Par la

logique des circonstances, qui avaient fait d’elle, uniquement,

_l’enfant de son grand-père_, sa fille était pour lui une énigme.

«Taciturne et sournoise», lui assurait-on; «timide et dépaysée»,

pensait-il plus justement. Elle osait donc enfin lui exprimer un désir.

Le père et la fille, qui avaient fait quelques pas côte à côte, se

trouvaient devant la vitrine d’un élégant marchand de chaussures... M.

Ferval reporta machinalement les yeux, de ces coquets souliers de luxe,

de ces fines bottes cambrées, dont le cuir délicat empruntait les

nuances les plus recherchées, aux chaussures fatiguées de la

pauvrette... Elle lui apparut clairement comme une de ces Cendrillons de

la vie réelle, que n’effleure nulle baguette de fée, et dont le fils du

Roi n’eût certes pas ramassé le soulier poudreux... Le père de Jeanne

supposa que celle-ci désirait un peu d’argent pour son habillement...

Depuis cinq mois qu’elle demeurait avec eux, sa modeste garde-robe

n’avait pas été renouvelée!...

--Tu as bien fait, ma chérie, de venir me trouver, dit-il avec bonté; il

n’est que juste que je pourvoie à tes besoins, comme à ceux de ta

sœur... Peux-tu attendre jusqu’à la fin du mois? reprit-il plus

soucieux, en songeant aux lourdes charges dont la façade mondaine de

leur vie grevait ses appointements.

Mais Jeanne rougit en répondant avec vivacité:

--Oh! père, ce n’est pas cela! J’ai encore la moitié des cinquante

francs que vous m’avez donnés pour mes étrennes.

--Pauvre enfant! Dis-moi ce que tu désires.

Affectueusement, il prit la petite main gantée de noir et la passa sous

son bras. Pour quelques minutes, ils étaient ainsi vraiment et

publiquement père et fille.

A la recherche d'une perle · 第 4 / 9 段