Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et
bizarre: sous la _tabatière_ dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie,
falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit
dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid,
qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la
chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre,
toutes sortes d’objets hétéroclites: ustensiles de cuisine, livres
moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir
traversé des incendies et des naufrages... Innombrables petits morceaux
d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus
depuis Louis-Philippe; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des
échantillons de _gros de Naples_ ou de _velours épinglé_, de popeline,
d’indienne...
Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent
gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil
doucement effaré.
Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre
étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.
Mlle Eudoxie a pris un rhume: «_Ce ne sera rien_», affirme-t-elle, d’une
voix fêlée.
Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues,
les mains gantées de noir de sa visiteuse.
--Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent
pas désavoué les Précieuses réclamant «les commodités de la
conversation».
Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en
tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.
--Que d’attentions délicates!... Que de bontés!... s’extasie la vieille
institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh!
vous avez même songé à mes petites compagnes!...
Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux
rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main
dont Mme Brumme se défend.
--Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous
réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite? Vous êtes
trop isolée, à votre âge...
Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre,
et toute sa pauvre joie s’envole.
--Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de
retraite... jamais!
--Mais vous ne sortez plus!
--Il faudrait laisser tout cela! reprend-elle avec un geste de détresse
vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui
paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme
Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier
souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose...
A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser
familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la
rejoindre.
--Et ces pauvres mignonnes!... Il me faudrait les abandonner? sanglota
la vieille fille.
--Non, dit Mme Brumme, avec bonté; je connais une dame qui habite la
campagne, et qui a de charmantes jeunes filles... Vos oiseaux seraient
bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les
soins qu’exige votre âge...
Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans
doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable; au point de vue du
bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été
préférable à sa mansarde... Mais si l’on déracine malgré lui un
vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi
desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.
Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement... Elle a
cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre... celle _qui
tolère, qui supporte tout_..., même les manies puériles d’une pauvre
vieille fille.
Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses
gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole... dont l’idée
seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire...
Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès
des berceaux.
Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de
lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir
réparé le désordre du misérable lit... Elle lui fera porter, dès
aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa
prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une
pièce blanche stimulera la philanthropie.
En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de
treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire
qui vend des livres d’_occasion_. Elle reconnaît le visage pâlot, les
larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une
veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande
maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très
studieux, peut continuer à s’instruire.
Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme
fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher
sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en
reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent
d’amers souvenirs... Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont
séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable
éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le
jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.
Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine; il cherche
déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient.
Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de
crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire.
Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en
portant la main à son béret.
--Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien
d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté; j’en ai, chez moi, de
meilleurs, qui ont appartenu à mon fils... Venez les prendre ce soir,
s’ils vous font plaisir...
Le «merci» ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses
yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de
consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se
séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle
prudence, quel amour, pour son fils de douze ans!...
Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire; tandis que les
romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à
vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les _livres d’Alexis_
procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un
enseignement salutaire... Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle,
étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui
sait?--son bien-aimé lui souriait.
--Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant
rentrer.
Une lettre... hélas! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus
pénibles épreuves de Mme Brumme... Son cœur avait, pendant plusieurs
années, vécu de sa correspondance avec son fils..., au point qu’il lui
arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie
quotidienne: «Je lui écrirai cela!»
L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe
qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait
d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé
de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière
troublante l’écriture du jeune homme... Ah! c’était trop dur de recevoir
cette lettre, quand _l’autre_ ne pouvait plus venir!...
Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice
Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui...
Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève
mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis
les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.
Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de
cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant
d’auréoles les deux petites têtes blondes... Et _Ourson_, le grand
terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant,
de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le
confondre avec l’autre...
Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec
ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des
domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de
faire un peu plus de bien à ses protégés).
* * * * *
Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son
fauteuil; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une
mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une
façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis,
ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences
personnelles:
Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être
bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert,
comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce
monde? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut
presque une sœur pour vous... Toutes deux, vous avez eu la même
destinée: veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement
mères!... C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus
le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur
nouvellement conquis.
J’étais bien moins attiré par ce mirage d’_Eldorado_ qu’exerce
toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma
douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus
vite qu’elle ne l’eût fait en France... J’ai noué ici de loyales et
solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée... Les
Américaines sont généralement jolies; leur intelligence fort cultivée,
leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit
positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation
déconcertent mes idées--ou mes préjugés--d’enfant du vieux monde...
J’ai bien rencontré ici quelques Françaises... Aucune ne me plaît...
et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne
suis rien moins que fat.
Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle
joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités
exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de
doux, qui est à la femme ce que la _fleur_, cette poudre fine,
impalpable, est au fruit qu’elle pastellise...
Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de
cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une
invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement
pieuse, semblait rayonner une _Lumière Invisible_... Alexis ne sera
jamais remplacé dans son cœur... J’ai appris dernièrement--le
saviez-vous?--que miss Margaret allait se faire _sister of Mercy_...
(sœur de charité).
Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en
France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle
introuvée jusqu’à présent...
Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait
par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même...
«Pauvre enfant! songea-t-elle; il regrette sa mère; moi, je pleure mon
fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec
confiance?...»
Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une
émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait
pas devenir l’épouse d’un autre homme: il lui semblait qu’un beau lis,
dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe
d’Alexis.
* * * * *
Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet
de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille
institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau
à sortir. C’était le _second jeudi_ de janvier, le _jour_ de Mme Ferval,
et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles,
elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un
peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne
Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.
VII
LE JOUR DE MADAME FERVAL
Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la
petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin
en _état de siège_, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et
surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec
autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux
grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs
savates trop larges.
Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon,
essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de
cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux
houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent
les accessoires d’un lunch en miniature: minuscules tasses d’or sur des
plateaux de porcelaine.
Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié;
le mince bifteck se carbonise sur le gril; les pommes de terre frites
sont à la fois crues et brûlées; on se passe de dessert; mais l’épicier
est venu ce matin livrer des petits fours variés, un _plum-cake_ pour le
thé... Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème,
d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous
les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il
offrait à table une tranche de bœuf...
Certains _five o’clock_ bourgeois offrent pareil exemple de graduation;
mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus
positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à
l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse...,
jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses)
dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de
piano.
Le déjeuner terminé, Madame et «ces demoiselles» vont s’habiller, se
recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la
plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à
bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il
est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient
nombreuses. Conçoit-on un _jour_ comme celui de Mme Marnière ou de Mme
Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies
intimes? Rien de surprenant à cela: elles font elles-mêmes très peu de
visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de
personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la
conversation.
Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le
succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce
sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un _jour_ glorieux, qui ne
sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où _soixante-dix personnes_
défilèrent chez elle.
A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les
sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis...
Mais le salon cerise était consacré salon mondain... M. Ferval dut
savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent...
* * * * *
Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de
réception? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas.
Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée!...
Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux,
la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a _son auto_? ou bien à
l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa
grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste?
En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille:
--Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que
vous ne paraissiez pas au salon.
--Je n’y tiens pas du tout, madame.
A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni
impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent
légèrement.
--Vous pourriez répondre d’une manière plus polie!...
--Mais, madame..., balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père
Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement
selon sa pensée.)
D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication; la petite
_sauvageonne_ venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse
de maison.
Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les
premières visiteuses.
--Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton
qui signifie clairement: «Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver
d’aussi bonne heure.»
Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce
qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une
enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui
n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette,
restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent
silencieusement contre ces effusions déplacées.
--Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa
belle-sœur... Ah! comme vos filles sont grandes!... Henriette
surtout!... Quel géant il faudra pour la mener à l’autel!...
Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans
beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune
franchise de son sourire.
--Soyez tranquille, tante: il ne se présentera pour nous aucun
prétendant, ni grand, ni petit..., dit-elle avec une résignation
enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais
tout à fait une fille de dix-huit ans.
--C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.
Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles
elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique
«loterie».
Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont
pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans
se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil
d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de
ses soins les plus dévoués.
Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection
qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle
entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles...
C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou
Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et
puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles
des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que
l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables
de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une
situation modeste.
C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit
aux deux sœurs:
--Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot.
Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et
utile dans le célibat.
Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère
l’improbabilité du mariage de ses nièces.
--Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte
Catherine comme un éteignoir... J’admirerais leur résignation..., si j’y
croyais...
Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante.
C’était la frappante image de son père: le sang vif dont une prompte
émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés
d’éclairs révélaient une âme ardente.
Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du _Journal de
Marguerite_, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties
de la plume d’une conteuse: Marguerite Marnière était alors sujette à de
fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs...
Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses
années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse,
mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne
laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute
l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle
étudiait depuis son enfance..., mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à
ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui
répondit à Mme Ferval:
--Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument... C’est
tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la
perfection d’un art!...
--Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent
de pianiste n’avait jamais dépassé les «transcriptions faciles»
d’opéras-comiques ou d’opérettes.
--Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption,
non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études...
--Pour le _bachot_? jeta Georgette d’un air capable.
--Je ne sais encore, fit Henriette; mais, avec ou sans diplômes, je veux
grossir mon bagage, en vue du professorat...
L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups
de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt
noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours...
C’était un des _jours_ brillants de la maison. Mme Ferval exultait.
Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles
ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps
de sa tante et de ses cousines.
Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante.
Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si
véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération.
Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se
rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.
Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux,
secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et
gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se
présente à elle: celui de tous les salons bourgeois ambitieux de
«mondanité». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois
vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur
badigeon de crème et de poudre..., de jeunes visages qui gâtent déjà
leur fraîcheur par les mêmes artifices... Elle se demande par quel
prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des
hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine?...
Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du
député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant
_le grand chambardement_ que réclame son mari en de virulents
articles...
Et, parmi les trop nombreux «manteaux de loutre» de la réunion, le plus
authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme
Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet
des attentions les plus marquées.
Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons
bourgeois le _bluff_ et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses
regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si
digne entre ses deux grandes filles... Celles-là sont bien les
représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où
l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en
honneur... Et elle se sent un peu consolée de tant de parades
vaniteuses, de propos oiseux.