rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre.
Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était
noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se
dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur,
malade,... quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail
particulier, à peine étrange en rêve: l’un d’eux avait le visage pointu,
l’air moqueur de Georgette; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva.
Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et
galette... Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la
maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en
avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en
appelant: _Grand-père! Grand-père!_... Mais, au froid qui la pénétrait,
elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là... Et elle se
réveilla en pleurant.
V
DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR
La divergence que nous avons pu constater entre les idées de
Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures
respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la
première, Mme Marnière, sa tante paternelle.
Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une
jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du «bel
enfant». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença
insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les
jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la
plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère
s’en aperçut, il était trop tard: Marie-Louise était atteinte d’une
coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse
toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si
remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière.
Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une
vie libre, saine, au grand air.
Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à
Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors
de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette
femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des
dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en
Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec
ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale
avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au
contact des jeunes filles «modernes» qu’elle fréquenta ultérieurement,
elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers; mais elle ne
devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante
Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.
Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un
mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles,
Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle
n’avait pas quittée.
Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son
frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant
à l’écart, se contraignait à figurer parfois au _jour_ de sa belle-sœur.
M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime; elle lui savait
gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.
Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa
belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une
préférence marquée; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui
faisait déjà honneur «dans le monde».
L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très
désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette
belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur
pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût
aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer,
vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si
paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer
les mêmes procédés envers sa fille Jeanne?
Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de
changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs
que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison
de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles;
Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle
n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui
lui plaisaient tant _là-bas_: étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien
de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père
Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur? Cependant, au bout de
quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de
réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa
nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction?
Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les
souvenirs rapportés de Quimper.
Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette
verte des dernières _Pâques fleuries_, le petit crucifix d’ivoire que
l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la
photographie de son aïeul...
Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire
trouvée par elle dans le wagon... et qu’elle gardait comme un souvenir
mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée... Mais il
lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait
causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard
d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe,
un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.
Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son
usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle
disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir
de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce
exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.
A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non
sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première
communion et le portrait de son grand-père... non sans avoir aussi
murmuré une prière _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme_...
Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval
était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes
filles; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais
romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non
seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le
classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une
idylle,... mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir «un
idéal» parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines.
Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de
son auteur... Elle contemplait la pure beauté de la _Madone au
Grand-Duc_ (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de
Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur
demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est
pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une
admiration, non plus abstraite,... une sympathie spontanée, enveloppant
cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci
n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu
de son premier rêve... Le passereau qui se pose sur un cyprès chante,
comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de
mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.
Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du
courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que
ces vertus,... de même qu’en priant _pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis_
elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de
charité... Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son
cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un
grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître
l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange?...
Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit
coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte
entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa
curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle
témoignait à Jeanne.
--Voilà donc ta bibliothèque! fit-elle en entrant avec son sourire
moqueur. Voyons!
Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut
le titre des volumes: le _Saint Évangile_, l’_Imitation_, _la Vie
dévote_, _la Vraie dévotion à la Sainte Vierge_. Des livres de piété! Le
_Latin liturgique_.
--Oh! par exemple! Cela t’intéresse, ma chère?
--Beaucoup, avoua Jeanne; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal... Grâce à
lui, je peux comprendre tous les offices en latin,... les psaumes, les
hymnes dans leur concision si belle, si frappante.
--Oh! ce doit être palpitant! railla Georgette, piquée de jalousie, en
découvrant à «cette petite sauvage», comme l’appelait Mme Ferval, plus
d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,...
Racine,... Molière,... La Fontaine,... Mme de Sévigné... Les éternels
classiques dont on nous rebat les oreilles... En fait de littérature
moderne, c’est plutôt court: _l’Art d’être grand-père_... et... des
Zénaïde Fleuriot!
--Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix
surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre
est fort bien composée?... Des livres pieux, qui sont en même temps des
chefs-d’œuvre... Nos meilleurs classiques... Le plus tendre sourire de
Victor Hugo... Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à
la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le
secret...
--Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.
--Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise? fit Jeanne en
tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son
«quart de sœur». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que
vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu
souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été
liés d’amitié avec Mlle Fleuriot... et lorsque nous allions à
Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau
vieux manoir de ce village que l’auteur d’_Aigle et Colombe_ passait
l’été.
Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la
conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel
de Jeanne et le feuilletait.
--Marie-Louise, vois donc!... L’image mortuaire du fils Brumme! Comment
se trouve-t-elle là?
Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces
mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le
touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire
irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta,
rougissante, puis un peu pâle.
--Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne? demandait Marie-Louise en fixant
sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.
--Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté
Quimper... Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de
l’autre... Elle a changé de train pendant que je dormais..., puis j’ai
ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber...
--Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton
paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton
parent ou ton fiancé! Tandis que tu ne le connaissais nullement... et sa
mère, pas davantage...
Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette
réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les
paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le
«petit sou de cuivre» en un petit sou de cuivre rouge.
--On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle.
D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne... Je suis
sûre qu’elle allait me parler... lorsque j’ai fermé les yeux.
Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion: elle avait clos ses
paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une
indiscrète.
--Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme
est une très ancienne amie de ma tante Marnière; elle a vu naître mes
cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a
connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.
--Est-ce qu’elle vient quelquefois ici?
--Mais oui, s’empressa de répondre Georgette; elle visite petite mère.
Oh! elle est très aimable, très distinguée,... beaucoup moins ennuyeuse
que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère
Marie-Louise... Pas assez mondaine peut-être...
--Et... comment supporte-t-elle son grand chagrin?... demanda Jeanne
timidement.
--La mort de son fils? Mais très bien, ma chère! Elle n’a presque rien
changé à ses habitudes: toujours obligeante, sociable, s’intéressant à
tout et à tous... Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite!... Ce
jeune homme était admirablement doué: beau, intelligent, adorant sa
mère... On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle... Il
n’en est rien, heureusement!...
--Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un
véritable phonographe de salon... Elle possède la faculté naturelle
d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations
dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites... Oui, parmi
les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la
résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur! Mme
Brumme est soutenue par deux sentiments: la légitime fierté que lui
inspire la noble conduite de son fils... et surtout sa grande piété.
A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux
qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son
souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de
la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis
Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte
d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une
jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en
effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du
passager du _Titanic_. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme
les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de
saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire
trésor la laissait un peu plus dénuée.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin
du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce
qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil
porte-monnaie de cuir noir, en murmurant:
--Pour ta toilette... C’est peu de chose; mais il y a tant de frais, à
cette époque de l’année!
Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston
d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont
il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un
fardeau de soucis et de charges.
--Vous êtes trop bon, mon père... Il ne faut pas vous gêner pour moi...,
murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa
timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui,
rendaient encore gauche et contrainte.
--Pauvre enfant!... c’est assez naturel.
Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si
malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.
Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.
--Hem!... toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.
--Mon père?...
--Oui, je voulais te dire... Inutile de mentionner ce petit présent,
vis-à-vis de Georgette ni de...
Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se
communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait
parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise
que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère.
Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même; et elle eut
un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin
du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle
entr’ouvrait:
--J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un
cadeau à ma fille... Je te priais seulement de ne pas en parler
inutilement...
Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille;
Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez
sa tante; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de
nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée
théâtrale; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du _Splendid
Hôtel_. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce
programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son
chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la
solitude d’un jour de fête.
Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre
paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait
adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux
grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les
énormes _côtes_ représentaient une exagération contraire à celle des
ridicules bas de mousseline.
VI
UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME
On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait
se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le
tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement
d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les
craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne
s’apaisèrent un jour, comme par miracle. _Elle savait_--il est probable
que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se
définissent pas plus qu’elles ne se discutent,--_elle savait_ que son
fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.
Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent
les esprits superficiels; mais les âmes qui en sont favorisées ont
généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles
se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux
anges.
Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de
rien voir en profondeur, constataient «qu’elle supportait étrangement
bien son malheur». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette
mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir
d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de
dévouement en tendresse maternelle.
Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres
charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore
spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux
qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur
mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en
s’orientant vers la voie pratique des _affaires_, absorbé au hasard une
énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination
impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut
séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des
erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son
esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne
saurait s’accommoder du _Que sais-je?_ des sceptiques.
Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en
Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation
avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de
Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle; mais
elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par
d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui
permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de
son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander
tout bas: «Mon œuvre est-elle intacte?» à se répondre: «Non, sans
doute... Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence,
ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse... Le
bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le
chaud soleil des affections familiales..., et, Dieu aidant, les
croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent
pour un...»
Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard
affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent
engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent
volontiers d’illusions...
Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui
joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa
femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa
bru, vinrent confirmer ses espoirs.
Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du _Titanic_. Mme Brumme
subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine
Marie-Amélie: non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable
arrachement; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres
se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur
espérance, et qui crée une plaie vive au cœur...
Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la
vaine curiosité des erreurs modernes... Il n’était pas redevenu le
chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui,
sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu
et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne,
notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les
gages de bonheur éternel..., et, avec une détresse sans nom, elle tend
ses bras vides vers le ciel...
Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et
son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source
fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation
descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer,
d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel
Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice
suprême pour sauver une femme inconnue... Elle eut alors l’apaisante, la
surnaturelle _certitude_ qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à
cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis
avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer
toutes les erreurs.
Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la
mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en
face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de
Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une
messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle
habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont
elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir
passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et
harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement
naturel.
Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut
encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de
piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli
du fils? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre
et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée
de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.
Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef
est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.