H. BEZANÇON
A LA RECHERCHE
D’UNE PERLE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE--6e
Tous droits réservés
LA LISEUSE
COLLECTION DE ROMANS
POUVANT ÊTRE MIS ENTRE TOUTES LES MAINS
DÉJA PARUS (Février 1922)
1. Henri ARDEL TOUT ARRIVE.
2. Henri GRÉVILLE PETITE PRINCESSE.
3. CHAMPOL SŒUR ALEXANDRINE.
4. M. AIGUEPERSE A DIX-HUIT ANS.
5. A. LICHTENBERGER NOTRE MINNIE.
6. Jean de LA BRÈTE AIMER QUAND MÊME.
7. Éveline LE MAIRE LA MÉPRISE DE COLETTE.
8. Paul BOURGET LAURENCE ALBANI.
Il paraît un volume nouveau le 3e mercredi de chaque mois.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE
Bas bleu 1 volume.
Madame Tartarin 1 volume.
Qui m’aime me suive 1 volume.
Marie-Aimée 1 volume.
Bourgeoises artistes. Le Préjugé 1 volume.
L’Absente 1 volume.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
A LA RECHERCHE D’UNE PERLE
PREMIÈRE PARTIE
I
COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT
Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un
point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les
horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la
distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible,
elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait
d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher
grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où,
pour le moment, elle était une jeune fille toute seule...
Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne
n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si
abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès
l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que
certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas
grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin
de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de
prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour
mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement,
autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en
contenir.
Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de
Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses
ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de
Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille
chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette,
âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre
soin.
--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en
souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit
Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une
inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.
Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait,
quelques jours après, l’orpheline à Quimper.
Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et
jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et
bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait
de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui
laisser l’absence de Jeannette.
De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne
conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la
Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au
cours d’un voyage.
Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première
jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur
roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de
son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la
coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont
elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits,
assurait grand-père.
Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa
fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus
fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et
l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le
vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît
fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il
avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes,
mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a
fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute,
succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les
ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se
rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce
n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs,
l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à
apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un
petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au
dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de
ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier,
l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de
longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays
breton.
L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait
naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par
les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de
l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_
(diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses
préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste
ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées
qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui
voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du
Paradis.
Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits
pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi
lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour
une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de
Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs
recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de
précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu
sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.
Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur
paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de
prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en
peu de jours...
Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de
vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de
velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le
bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe
blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison
elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de
longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les
dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.
Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher
passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de
porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait
tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme
une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à
dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera
plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les
belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne
montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et
convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues
semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!...
Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit
encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de
l’abbé Lejal!
Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant
de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde
Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en
va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son
mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et,
pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un
père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une
belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui
a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.
II
«PRIEZ POUR L’AME DE...»
A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment:
deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame
en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil
s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout
naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où
les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux
magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à
demeurer inexpliquée?
Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait
ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits
mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme,
en échange du coloris qu’il efface...
La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la
cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de
crêpe servait de _fond_ au visage très blanc, petit, délicatement fané;
près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent... La
courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de
ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de
Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur
de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce
qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si
douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une
tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.
La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette
sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels.
Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume
de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau
de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir... de lui-même, et qui
était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un
châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par
son grand-père: _Mon petit sou de cuivre_. Les yeux, de moyenne
grandeur, dont la couleur «café fort» s’était transmise de mère en
fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu
farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés... La bouche, mignonne, d’un
rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante
dans ce jeune visage un peu sombre... Mais la lèvre inférieure
dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le
sourire, hélas! ne semblait plus devoir effacer.
Oh! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux
comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il
pénétrait jusqu’au fond de son cœur!... Elle comprenait pourquoi: c’est
que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté
intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme
tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois,
ici-bas, _son petit sou de cuivre_... L’illusion fut courte; les lèvres
de la dame remuaient légèrement: Jeanne y voyait naître une question
bienveillante.
Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la
douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières... Son
cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger... Elle se
sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son
unique affection,... qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père
presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant
une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans
l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit
panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions
de route.
Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son
souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté
mystique de _Légende dorée_. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant,
elle glissa vraiment au sommeil.
En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route
étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon,
que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi... Par une
bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la
place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables;
mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait
occupée, une image encadrée de noir... Avec sa vivacité furtive, sa
vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser.
L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire,
_Stabat Mater dolorosa_, de l’autre le souriant et charmant visage d’un
jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces
mots:
Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de
vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du
_Titanic_...
Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les
hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une
femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras...
_Vous aimerez votre prochain comme vous-même._
_Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve..._
Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez
unis si étroitement sur la terre. (FÉNELON.)
«C’était son fils! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une
douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à
la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du _Titanic_ remonte à
huit mois à peine... C’est _son deuil_ qu’elle porte...»
Oh! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes
choisies pour cette image!...
Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la
dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait
tout à l’heure... En descendant hâtivement pour changer de train, elle
ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre... Certainement elle
en avait d’autres chez elle... Et celle-ci n’était pas tombée en des
mains indignes, ni même indifférentes... Ce serait pour Jeanne un
souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se
repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie... Elle le
glisserait dans son paroissien, et elle «prierait pour l’âme de
Marie-Joseph-Alexis...»
III
PÈRE ET FILLE
La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune
voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare,
tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable
par son manque de sveltesse.
Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands
joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se
sent bousculée, désorientée, perdue... Ses yeux ne rencontrent que des
figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et
pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme
s’il craignait de se tromper.
--N’êtes-vous pas?...
Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité:
--Jeannette,... c’est-à-dire Jeanne Ferval...
--Ah! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que
je ne t’ai vue... Tu dois avoir seize ou dix-sept ans?
--Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.
--Comment? _monsieur_! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de
longues rides dans ses joues trop blanches; je n’ai pourtant pas grandi,
moi, pour que tu ne me reconnaisses pas!...
--Je vous demande pardon, mon père; je ne sais plus ce que je dis... Si
fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.
--Eh bien! mon enfant, nous allons... Oui, pour tes bagages, on fera le
nécessaire demain... Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la
rentrée de ma femme et de tes sœurs.
Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte
dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un
regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes
de Paris.
M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à
l’aise:
--Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à... la peine que
tu viens d’éprouver... J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment
si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise
grippe, dont je suis à peine remis... C’est pour cela que je ne suis pas
allé te chercher moi-même à Quimper.
Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater
qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui
adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier
de sa bonne volonté affectueuse; mais la timidité, le manque d’habitude
la paralysaient... Et, pourtant, elle le pressentait: chaque tour de
roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute
de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de
renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence...
La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était--six
années auparavant--à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une
plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la
fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si
absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter.
M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la
remplaçante de sa chère fille... Quelque prévu et légitime que fût le
second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui
eût été pénible... Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns
des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux,
comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout
contact, à tout rayonnement affectueux.
Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient
l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler.
Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir
ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de
chaque jour... On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on
n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements
d’ailes.
Jeanne fit effort pour murmurer:
--Et ma petite sœur? Il me tarde bien de la connaître.
Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son
grand-père, l’image de cette «petite sœur» inconnue avait traversé son
esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête
bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros
baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits
de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de
petits pieds agiles courant en même temps que les siens: toute une série
de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur
aînée.
Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air
d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie:
--Oh! mais Georgette est presque une grande personne: quatorze ans et
demi! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.)
Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de
_Minerva_ avec sa grande sœur Marie-Louise... Elle prend des leçons de
diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la _Lettre de la
Fauvette au Pinson_.
L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards
d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes,
blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux,
comme de gigantesques clins d’œil,... des boulevards de cinq à sept,
encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du
brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par
l’horrible _auto_ gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque
au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la
poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque
archaïque, attelé de la pauvre _Cocotte_, qui se silhouette en cheval de
bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux,
tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant,
haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère,
hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du
pétrole ou de l’essence...
--Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin,
remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.
--Est-ce que... c’est toujours ainsi?
--Oh! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du
centre, on pourrait encore découvrir--par exemple aux alentours du
Jardin des Plantes--de tranquilles rues quasi provinciales...
--Et vous avez préféré... ce bruit?
--Moi?... Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne...
Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son
gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le _Crédit
Mâconnais_, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime
par-dessus tout l’animation des boulevards, alors...
Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes,
surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère
surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles
sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il
lui était arrivé de formuler le souhait du poète:
Oh! n’entendre plus de paroles vaines!
Jouir des grands bois, des clairs horizons;
Marcher tout le jour dans les vastes plaines,
Sans voir de maisons!...
Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.
De la haute et vaste façade du _Crédit Mâconnais_, le regard de M.
Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel
encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où
la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie,
mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices
tangibles de Paris.
Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il
était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il
y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière
portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant
de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la
coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde
contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs:
du jais dans du corail rose et de l’or pâle... Telle qu’elle était, en
plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle
apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui
lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le
charme, plus discret, se dégage peu à peu... L’admiration que ressentit
le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil... Pour elle, du
bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le
porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard,
comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et
en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle
prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.
La triste solitude de son veuvage, la proximité du _Crédit Mâconnais_ et
de la _Peau de chagrin_ (ainsi s’intitulait la maroquinerie des
boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin.
La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce
nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un
mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait
jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie,
mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans,
dont elle s’embarrassait le moins possible, bien «qu’elle l’adorât»...
Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le
commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa
véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui
l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter
«le beau rêve», rendirent plus souple et plus gracieuse encore la
pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un
enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean
Ferval avait de l’avenir au _Crédit Mâconnais_, une soixantaine de mille
francs hérités de ses parents... Son enfant était élevée par le
grand-père maternel... De plus, elle discernait en lui ce que, dans son
for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait «la bonne pâte
d’homme», pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage...
En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la _Peau de chagrin_,
que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval
poussait-il un involontaire soupir?... Si bien plié au joug de Valérie
que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration
pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa
compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la
résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des
saisons...
Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit
visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se
demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à
la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.
IV
PRÉSENTATION
Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.
--C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.
Jeanne descendit; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout
sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence; mais son cœur
battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous
l’étole de faux astrakan laineux.
--Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien
qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.
Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une
moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du
regard.
Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression
pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.
--Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce
perchoir deux mille cinq cents francs... et il n’y a pas même
d’ascenseur!
--Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait
s’éveiller sa sollicitude filiale.
L’éternel mouvement d’épaules, mimique des _Philosophes sans le savoir_,
fut la seule réponse de M. Ferval; mais, au fond, il était touché et
surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas
habitué.
Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long
palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de
plantes vertes et de sièges de jardin.
--Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.
Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de
l’appartement.
--Madame est-elle rentrée?
--Non, monsieur, pas encore.
En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre
offrande: en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et
l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un
instinctif soupir de soulagement.
La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux
mal peignés, se piquait d’être «à la mode», dans une robe aussi étroite
que possible, jeta sur «cette nouvelle demoiselle» des regards d’avide
curiosité et la jugea aussitôt _sans aucun chic_.
M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon; il toucha le commutateur
électrique; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont
le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon
d’_articles de Paris_ étaient d’une frappante banalité.
Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de
la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour
n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on
pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.
--Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.
A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le
timbre de la porte.
Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le
toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si
étranger?...
Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui
jeta n’était pas lui-même sans anxiété.
La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles.
Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne
vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la
tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur
elle un face-à-main.
Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses
cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne
ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau
retombait, en duveteuse cascade, une _pleureuse_ de même couleur.
Son mari se hâta de faire un geste de présentation:
--Ma chère amie, voici ma fille Jeanne... La pauvre enfant est un peu
dépaysée,... un peu troublée... Je la recommande à toute ta
bienveillance... et à l’amitié de ses sœurs.
M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son
front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston.
Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur
lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie
commune.
Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.
--Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.
Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants,
continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité
d’investigation particulière au regard féminin.
En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait
inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume
mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les
yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce
visage sans éclat...
Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée,
mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de
ses dents.
--Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout
des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.
--Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son
prénom, et que Jeanne, de son côté...
--Oh! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je
ne revendique nullement... Il me faut du temps pour me familiariser avec
une présence aussi nouvelle... Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on
serve le dîner.
Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors
seulement les deux jeunes filles dont l’une était «sa petite sœur».
Hélas! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle
avait espéré.
Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de
velours taupe à ceinture «petit abbé», avait déjà la tournure d’une
jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses
cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux
noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années,
mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt
déplaisante.
Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une
grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé,
les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient
un ensemble sympathique; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son
enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait
son allure.
--Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que
sa femme avait quitté le salon.
--Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la
joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.
Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette
dérisoire caresse.
Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.
--Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu
garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.
--Merci, mademoiselle.
--Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs... puisque
je suis la demi-sœur de Georgette... L’arithmétique nous l’enseigne: la
moitié de la moitié...
M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance; il l’avait connue
toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque
autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui
donnait guère satisfaction.
Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers
dont la gratifiait Mlle Arvennes.
--En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous
désirez vous recoiffer, vous laver les mains.
--C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.
--Tu aurais pu dire: dans notre chambre, rectifia Georgette avec
l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.
--Ma petite, en ma qualité d’aînée...
--Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en
Angleterre... Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons!
Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.
--Jojotte, tu deviens pédante! Les conférences de _Minerva_ te tournent
la tête.
La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.
Un couloir séparait l’appartement en deux: le salon, la salle à manger,
pièces destinées _à être vues_, étaient assez vastes, et avaient chacune
deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins
grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité
était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où
pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement
sous la claire lumière,... ainsi que les petits bibelots et souvenirs
disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.
Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie
Pompadour: une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains
chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques
étoilés de cils... Et, avec un trémolo dans la voix:
--Ah! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre
grande Judith Vernon!
--Oui, en plus jeune...
--Oh! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là...
--Et sur leurs perruques...
--Marie-Louise, tu es révoltante... Pour moi, il me semble avoir fait un
rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable
Judith, la créatrice de _Jeanne Hachette_, de _Didon_, de _la Dame aux
roses_,... que nous avons entendu sa voix,... sa céleste voix d’argent,
nous faire cette délicieuse conférence: _Comment je me maquille_,... et
que...
--Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du
cabinet qu’il serait plus juste d’appeler: l’armoire de toilette... Ma
chère, vous connaissez le proverbe: «La plus jolie fille du monde...»
Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, _et cætera_.
Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils
noirs distillèrent une malice soudaine:
--Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à
Quimper-Corentin?
Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à
se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu
par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé:
--Vous vous trompez, Georgette... Mon cher grand-père était poète et
artiste... Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle... Je
ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai...
La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux
levés comme la Judith Vernon du portrait:
--_Jamais allée au théâtre!_... C’est inconcevable!...
Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée
moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage
à une chère mémoire:
--Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de
Racine, de Molière... Quelques belles pièces modernes aussi, comme
celles d’Henri de Bornier, de Rostand...
--Bravo, ma chère! défendez-vous, approuva Marie-Louise... Mais trêve de
conférence contradictoire... Apprêtons-nous pour le dîner.
* * * * *
Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table,
où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible
timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que
peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été
accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au
gaspillage; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de
la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel
ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort
nécessaire; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on
sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du
beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez
abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.
D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve
maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour
cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques
tranches de _flûte_... Et elle donne un souvenir attendri (car,
maintenant, toutes ces choses--même les plus prosaïques--font partie du
cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’_yeux_,
sucré, onctueux... Oh! le geste familier de grand-père découvrant la
soupière!
--Un peu de potage, mon enfant?
--_Oui, grand_... Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève
illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.
Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence
quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce
que chacun pensait _in petto_:
--Ce potage est tiède...
La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la
fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec
lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un
tablier à peu près blanc.
--Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva?
--Oh! pensez-vous!... Madame pense-t-elle!... corrige-t-elle aussitôt
sous un regard foudroyant de la «patronne». Il n’est peut-être pas resté
assez longtemps sur le feu... Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour
ajouter...
--Il suffit! Changez les assiettes et servez-nous.
Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval
aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui
collabore aux menus de la dernière heure?...
Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une
sauce brune plus vinaigrée que beurrée; puis quelques tranches d’œufs
durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom
de sauce blanche.
Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la
part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans
la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison
parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait _Paraître_, et qui,
avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie,
condamnait souvent ses victimes à de véritables _restrictions
alimentaires_. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les
costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de
_Minerva_?
Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu
savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient
d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible
prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.
--Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des
fleurs... Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune
auditrice de _Minerva_, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par
l’illustre Judith!...
M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop
souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme
occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la
compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.
_Minerva_ était une université mondaine que fréquentaient des jeunes
femmes et jeunes filles distinguées... Craignant de passer pour arriéré
et tyrannique en opposant son _veto_, il se contentait de combattre les
enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.
--Une accolade de Judith Vernon! fit-il gravement; elle a dû te laisser
sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté:
document précieux pour compléter sa conférence!
Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette
pinça une petite bouche scandalisée:
--Oh! papa! Tu critiques toujours les programmes de _Minerva_... Ne
trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des
_Conseils à Simonne_, fût chargé de nous faire un cours de morale?
--C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux _Conseils à
Simonne_, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.
--Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de _Minerva_ sont
parfaits de tact.
--Soit! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours
l’effet du loup déguisé en berger.
--Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise; pour ma part, je ne
partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui
prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,... comme le dit ma
tante Marnière...
--Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme
Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de
Maintenon... si bon lui semble!
--Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles
_démodées_. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son
veuvage; mais elle est loin de s’opposer à leur développement
intellectuel...
Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins
sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa
belle-sœur.
Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une
bouillie vert-pré: le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.
Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne
faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de
fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.
--Etes-vous toujours aussi... affamée? demanda Mme Ferval avec un
sourire contraint.
--Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.
--Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher... Seulement, avec
du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit... rustique. Éva,
apportez de votre pain pour Mlle Jeanne...
Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un
appétit «rustique»... et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au
pain nourricier les distinctions sociales! Mais certaines nuances, à
tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne
comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger «du
pain de la bonne» constituait une infériorité marquée. M. Ferval
lui-même se sentit mécontent et gêné.
Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes
à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de
Maryvonne.
--Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits...
Le panier est resté, je crois, dans le salon...
Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble
panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition,
Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et
odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air
d’affreux avortons,... des poires duchesses, cueillies au dernier
automne dans le jardin de M. Plémeur,... une galette dorée exhalant la
plus appétissante odeur de pâte fraîche.
--La galette du Chaperon rouge! murmura Georgette.
--En effet! riposta Marie-Louise; car sa vue suffirait à donner une faim
de loup...
--Quels superbes fruits! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et
parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations,
chuchotait:
--Il y a aussi du beurre, madame! Ce ne sera pas la peine d’en acheter
demain...
--Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec
impatience.
Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les
fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le
couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune
bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et
n’écoutant que son bon cœur:
--Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à... Éva?
--Oh! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et
ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.
Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un
«merci».
La pauvre Jeanne succombait de fatigue; aussi accepta-t-elle volontiers
d’aller se mettre au lit tout de suite.
--Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M.
Ferval; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais,
craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite
main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite,
Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs...
Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle
d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte
prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que
nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant
contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille
de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.