I
Ce qui se passa, durant cette nuit de veillée funèbre, dans l’esprit de
Rita, elle seule en connut l’horreur.
Ce fut après qu’on eut arrangé la morte, bien soigneusement, sur son lit
blanc, couvert de fleurs, après que ses enfants, Paul et Annette,
assistés de Pauline, l’eurent embrassée encore,--que l’abbé, sur la
prière de Paul, alla chercher la jeune femme. Paul avait pris à part son
vieux maître, une minute, dans l’embrasure d’une croisée, et l’avait,
d’un mot, mis au courant, achevant ainsi son explication:
--Il faut à présent qu’elle paraisse, qu’elle s’agenouille devant ce
lit, que les serviteurs la voient parmi nous... Il faut aussi,--n’est-ce
pas, l’abbé?--qu’elle se débatte avec sa conscience, devant cette
morte... Qui sait?... La mort mystérieuse sera peut-être sur elle plus
puissante que la vie.
Alors, le prêtre était allé appeler cette femme qui marchait,--il le
croyait maintenant,--précédée et suivie d’une force étrange de
destruction.
Déjà, dans la solitude de sa chambre, la malheureuse souffrait. Elle
sentait, dans le secret de son cœur endurci, comme un effort singulier
pour s’attendrir, qui lui était affreusement douloureux, car la
transformation ne s’opérait pas. Elle ne pouvait pas aimer. Elle ne
pouvait pas avoir pitié de ces enfants dont elle entendait parfois, à
quelques pas d’elle, la plainte étouffée. Elle ne savait pas comment on
est bon. Mais elle revoyait la face de la mourante, ses yeux tout grands
ouverts; elle entendait encore ce mot méprisant venir à elle du fond de
l’agonie: «Sortez, vous,--parce que je vais mourir...» Ce mot voulait-il
dire qu’elle était indigne d’assister à cette chose de mystère, plus
sacrée que la vie: la mort? Assurément. Et elle frémissait, dans une
épouvante, se sentait maudite, retrouvait des terreurs d’enfance au
souvenir des peines éternelles...
Aussi, lorsque apparut l’abbé dans sa chambre, avec son visage de bonté,
elle tendit en silence les bras vers lui, comme s’il lui apportait une
espérance. Elle tendit les bras, muette, le visage contracté, comme s’il
allait pouvoir jeter dans ses bras ouverts l’invisible chose attendue,
désirable, devenue matérielle... C’était un geste d’appel vers le
secours d’en-haut, un geste d’enfant tombée qui dit: «Relève-moi. Seule,
je ne peux pas. Je suis trop faible... Il faut m’aider!»
Il comprit et ne répondit qu’en élevant un doigt vers le haut, et cela
voulait dire: «Moi, je ne peux rien. Adressez-vous à un plus puissant, à
Celui qui est le seul maître des consciences, le seul juge des
intentions, et qui a dans sa main le trouble et la paix de toutes les
âmes.»
C’est alors qu’il l’avait entraînée vers la chambre mortuaire, avec ces
paroles:--«Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de
Dieu.»
Paul avait ordonné aux jeunes filles de se retirer pour quelques heures.
Et quand sa femme entra dans la chambre de sa mère, il se leva; et de
même que l’abbé avait désigné le ciel, de même il désigna du doigt, à
celle qui venait,--la place au pied du lit, où elle devait
s’agenouiller, s’écraser contre terre dans le repentir. Elle y tomba,
appuya son front sur le bord du lit, et, sans savoir à ce moment ce
qu’elle pensait, se perdit dans la nuit d’elle-même. Elle resta ainsi
longtemps. Et, tout au fond de son obscurité intérieure, lentement se
leva une forme pâle qui peu à peu prit la figure de la vieille mère...
Elle avait l’air triste, cette figure, l’air sévère, mais non pas
irrité. Alors, Marie se mit à murmurer dans son cœur, malgré elle: «Oh!
pardon! pardon!»--Et ce mot, elle se mit à le dire aussi avec les
lèvres, et, à mesure qu’elle le répétait, le visage de l’apparition se
faisait toujours moins triste, moins sévère; puis, peu à peu, il se mit
à sourire, d’un sourire ineffable.
Alors, Rita se tourna involontairement, péniblement,--comme si elle eût
obéi à une force inexorable,--vers le fils de la morte qu’elle sentait
toujours debout derrière elle, comme un témoin et comme un juge. Le
prêtre était toujours à côté de Paul. Elle, toujours agenouillée, les
regarda, sans que ses mains jointes quittassent le bord du lit
funèbre... Leurs visages, à eux aussi, étaient sévères, tristes, mais
elle ne vit dans leurs yeux qu’une bonté infinie,--une infinie pitié...
De nouveau, ses lèvres s’ouvrirent, et elle dit, ainsi tournée à demi
vers eux: «Pardon!»--Alors les visages des deux hommes devinrent moins
graves, moins tristes; et elle regarda la morte, et, très distinctement,
elle la vit sourire. Et le prêtre s’approcha: il lui toucha légèrement
le bras: «--Venez. C’est assez.»
Elle eut une envie obscure de résister, de crier: «Non! non! Laissez-moi
là! Je veux être là; il me faut le pardon de cette morte!... Paul,
pardonnez-moi!» Mais elle sentit très bien que c’était son démon
familier qui lui soufflait ce désir de faire tourner en comédie
profitable, en scène théâtrale, son secret mouvement de repentir, le
premier qui fût profond, qui lui parût supérieur à son intelligence.
Elle se leva, docile, les yeux baissés, passa devant son maître sans
rien dire, sans l’implorer du regard, et rentra dans sa chambre, où
l’accompagna l’abbé.
L’abbé la quitta, puis revint au bout d’un moment.
--Votre mari, lui dit-il, désire maintenant que vous preniez quelque
repos.
Il ajouta:
--Obéissez-lui en toute chose. C’est lui qui sait ce qu’il faut.
Et enfin, comme pour répondre à cette question qu’il devinait:
«Croyez-vous qu’on puisse être pardonné, après tant de choses
terribles?»--il dit:
--Tout passe; Dieu seul demeure.