Huit jours plus tard, de toutes ces visions, rien n’était resté dans la
tête de la jeune femme.
Le lendemain matin même, la clarté du jour avait dissipé comme un rêve
le souvenir de ces réalités.
Elle disait à l’abbé:
--Est-ce moi, Monsieur l’abbé, qui suis cause de ce grand malheur?
Voyons, la comtesse écoutait. Comment prévoir cela? Que dirait-on si
l’on me surprenait faisant une chose pareille? Et puis, suis-je allée
chercher Paul pour cette discussion? C’est lui qui a commencé... Si vous
aviez vu et entendu! Il m’a exaspérée: j’ai répliqué. Et si ce n’est pas
lui qui a frappé au cœur sa malheureuse mère, mettons-nous que ce soit
nous; mais ce n’est pas moi seule. Voilà, Monsieur l’abbé, ce qu’il faut
bien lui dire.
Ces beaux raisonnements positifs, elle les fit accepter sans peine à
Albert, qu’elle put voir, chez lui, à qui elle put parler un instant en
particulier, dans un coin du salon, tandis que Paul, causant avec Madame
de Barjols, n’osait pas les interrompre,--pour ne pas inquiéter la
vieille dame.
L’abbé, lui, répondait à cette dialectique:
--C’est fort bien raisonné, cela, ma pauvre enfant, mais beaucoup trop
bien! Ne comprenez-vous pas que Paul s’est fait tous ces reproches?
Toutes ces choses, il se les est dites à lui-même. Ce n’est pas à vous
de les dire, ni de les penser. La générosité, la tendresse, le pardon,
l’amour, sont plus grands que la justice, ma pauvre enfant, plus grands
par conséquent que la justesse des meilleurs raisonnements les mieux
arrangés par la parole. Il faut aimer. L’amour éclaire tout d’une autre
lumière... Mais il faut découvrir l’amour soi-même. Cherchez en vous.
Résistez au passé. Cherchez l’éternel.
Alors, l’ancienne Rita renaissait. Elle commençait à le trouver
ennuyeux, l’abbé... «Il me manquait celui-là. Ça n’était déjà pas si
drôle... Et, à présent, me revoilà en deuil... Ah! non! ça n’est pas
gai, l’existence... Pas même moyen d’aller au spectacle!»
Berthe était revenue la voir. C’est à elle qu’elle parlait ainsi.
Elle sentait bien que même son repentir ne lui rendrait pas son mari. Il
y avait entre eux maintenant la mort de la comtesse. Cet obstacle-là
était certainement infranchissable. Alors?--Alors, n’est-ce pas, elle ne
pouvait pourtant pas renoncer à la vie?... Elle avait eu joliment raison
de se ménager une issue pour sortir de cet abîme: Albert, lui seul,
devait l’en tirer... Ah! si Léon donnait de ses nouvelles!...
--Reviens me voir, ma chère, tu es de si bon conseil!
Elle avait fini par conter à Berthe tout, y compris sa nuit de noces.
--Non, pas possible!... Quel drôle d’homme!
Et c’était des papotages à perte vue, sur l’un, sur l’autre.
--Et Lérin de La Berne?
--L’Ecrin de La Perle?--Flambé, ma chère!... La moelle épinière.
--Pauvre mignon!
--En voilà un qu’il faudra rayer de ta liste... Mais non, quand j’y
songe! C’est à pouffer, ta liste!
--Eh bien! quoi?
--Eh bien! ça faisait prévoir un album très gribouillé--et--pas du
tout... la première page est encore blanche!
Elles riaient comme des folles.
--Et ton mari à toi, ma petite Berthe?
--Je ne le vois plus. Mais il devient urgent que je le revoie.
--Pourquoi ça?
--Dame, tu ne comprends pas?
--Non, ma foi.
--Petite sotte!
--Explique-toi.
--Relis _Quitte pour la peur_, après avoir relu _La Chute d’un ange_.
--Ah! bah?
--Que veux-tu! On n’est pas parfaite.
Pendant ce temps, Paul disait à l’abbé:
--Croyez-vous qu’elle s’amende, l’abbé? Je la plains si profondément.
L’abbé secouait la tête.
--Je crois que tu avais raison. C’est irrémédiable. Ça me coûte à
dire... Il faudra t’en séparer.
--Eh! l’abbé, ce serait fait si je ne la redoutais pas pour Albert. Il
l’aime toujours, l’abbé, c’est certain. Je l’ai bien vu à la manière
silencieuse dont il a accueilli l’affreux récit que je lui ai fait de la
mort de ma mère!... Il n’a pas osé me contredire, à cause de la gravité
des circonstances, mais je le connais: il est buté. Et puis, elle le
tient. Je sais ce que c’est. Il est ce que j’ai été pendant deux ans
pour elle,--jusqu’à l’épouser... On est aveugle et sourd.
--Alors?
--Alors, je la garde, et je la garderai jusqu’à ce que j’aie contre elle
une de ces preuves palpables, matérielles, auxquelles doit se rendre le
jury le plus récalcitrant,--l’esprit le plus positif et l’amoureux le
plus ensorcelé... Cette femme, l’abbé, c’est un malheur. Un malheur, ça
se garde pour soi. Ça n’est vraiment pas un cadeau à faire à un ami!
J’aime bien trop Albert pour ne pas essayer jusqu’au bout de le sauver
malgré lui.