De son côté, la mère de Paul avait résolu de venir causer à fond, avec
son fils, de ses inquiétudes et des rêves d’Annette, dont Pauline avait
cru devoir lui dire un mot.
La comtesse, ayant traversé le salon, trouva la porte du cabinet de son
fils entr’ouverte. Elle frappa, n’entendit aucune réponse, souleva la
portière, regarda, ne vit personne, entra.
Elle sonna.
--Monsieur est-il sorti? demanda-t-elle au domestique qui accourut.
--Je n’ai pas vu sortir Monsieur. Il est certainement dans la maison.
Paul, n’ayant pas prévu sa sortie lorsqu’il avait reconduit Albert,
n’avait averti personne.
--C’est bien.
La bonne dame prit un livre, s’installa dans une chaise longue, le dos
au jour..., et s’endormit doucement, son livre ouvert sur ses genoux, et
ses lunettes sur son livre.
Elle crut rêver de querelles, de disputes.
Ses sommeils n’étaient jamais bons. Son pauvre cœur souffrait. Les
angoisses que donnent les maladies de cœur aggravaient ses soucis, les
lui rendaient plus noirs, empiraient de visions morbides les tristes
réalités.
Elle rêva que son fils et sa belle-fille se querellaient âprement. Ce
n’est pas la première fois qu’elle avait ce cauchemar. Et ce qui
l’effrayait le plus, c’était de voir le visage de Marie, en ces rêves,
prendre une expression affreuse, que rien ne peut dire. Cette image
ressemblait à la vraie figure de la jeune femme,--mais en mauvais. On
eût dit le masque d’une puissance surnaturellement malfaisante... Sous
cette apparence de visage humain, quelque chose de démoniaque s’agitait,
voulait, flambait, visible surtout par les trous brillants et sombres
des deux yeux.
Elle s’éveilla avec un cri étouffé... La nuit était donc venue?... Elle
se réveillait dans l’obscurité. Seulement, la draperie qui masquait
l’ouverture de la porte était encadrée d’une ligne lumineuse...
Eh! non, grand Dieu! elle ne rêvait plus... C’est bien réellement
qu’elle entendait deux voix en querelle, la chère voix de son fils,
grave, haute et ferme,--la voix de la jeune femme, contenue, insinuante,
souple, puis sèche et sifflante parfois... «Ah! mon Dieu! mon Dieu!»
Elle voulut se lever. Elle ne put. Un engourdissement l’avait prise.
Elle dormait et rêvait sans doute? Elle entendait pourtant! Elle ne
parvenait pas à ouvrir les yeux... Rêvait-elle encore? Oh! non... Et
pourquoi ne pas écouter? Rêve ou réalité, si elle allait apprendre le
secret du malheur pressenti,--si, avant de mourir, elle pouvait aider
son fils,--au moins d’une parole,--et le sauver!
C’était bien un réel dialogue qu’elle entendait, là, derrière cette
portière...
Paul disait:
--Je vous ai nommé l’autre jour, madame, l’ami dont l’affection m’est
plus chère que tout, après l’amour de ma mère. Eh bien! cet homme vous
avait aimée avant même mon mariage; il vous aime encore--et, vous le
savez!... et, malgré mes ordres,--vous l’encouragez!
--Vous m’insultez tous les jours, répondait plaintivement la jeune
comtesse... A qui ferons-nous croire, comme vous le voulez, que nous
sommes heureux? Comment voulez-vous que je soutienne cette comédie, si
le souvenir de vos duretés quotidiennes me met même hors d’état de la
jouer, cette comédie du bonheur... Votre mère, Paul, devinera tout, à la
fin!... A quoi bon, alors, ce supplice de tous les jours?
La pauvre mère avait enfin ouvert tout grands ses yeux. Non, non! elle
ne rêvait pas! Soulevée sur sa chaise longue, appuyée sur un coude, la
tête inclinée, elle buvait avidement les paroles fatales...
La voix de Marie poursuivait:
--Vous accusez toujours des intentions, ce qu’il y a de plus
insaisissable... Mais vous ne m’écoutez, vous ne m’interrogez jamais...
Il y eut un silence. La voix de Paul ne répondait pas...
Il réfléchissait, il voulait entendre, il voulait juger définitivement,
apprendre à fond les projets de cette âme de ruse, pour les déjouer...
Il se rassemblait.
La pauvre mère écoutait, haletante. Son cœur battait à rompre. Les
silences lui étaient plus pénibles que les plus affreuses paroles, parce
qu’elle les interprétait. Elle croyait voir les visages des deux
malheureux. Et elle donnait à Rita la figure qu’elle lui voyait en
songe,--sa vraie figure peut-être!
La voix de Marie reprit:
--Même si je suis coupable, ma faute n’est pas telle que vous ne
puissiez, que vous ne deviez la pardonner, l’oublier, me rendre à
moi-même, me sauver enfin!... Pourquoi me fermer la voie du rachat? Dieu
lui-même est plus indulgent... Oh! si votre mère savait tout!...
La vieille comtesse, à ce mot, sentit redoubler les battements de son
cœur.
--Croyez-vous, poursuivait Marie, que sa grande et belle âme vous
conseillerait la vengeance? Car c’est de la vengeance, ne le savez-vous
pas?
A ce moment, un valet entrait au salon. La mère de Paul entendit un
bruit de porte... puis, après un mot du valet, la voix de Paul:
--Nous dînerons ici, entendez-vous. Envoyez Baptiste porter cette lettre
à l’instant... Et fermez bien la porte en sortant... Qu’on nous laisse.
Ne revenez sous aucun prétexte.
Un long silence se fit. La comtesse d’Aiguebelle, anéantie, pleine
d’angoisses, attendait. Elle eut envie de profiter de ce moment pour
appeler, pour crier: «Assez! Je suis là, et, quoi qu’il y ait,
réconciliez-vous, pardonnez-vous, par pitié pour ma vieillesse!...» Mais
à quoi bon? Et puis, comme si elle eût continué à rêver, elle se sentait
impuissante et comme toute enveloppée d’entraves. D’ailleurs, son bon
fils avait pensé à elle. Elle était sûre de lui, il ferait tout le
possible, pour le mieux... Elle laissa retomber sa tête sur le dossier
de sa chaise longue.
Les deux interlocuteurs se taisaient toujours. Paul attendait. Il
espérait, en attendant ainsi, après avoir posé son terrible reproche,
qu’elle se découvrirait dans sa défense.
Il croyait la gêner plus par le silence qu’en lui fournissant l’occasion
de rebondir sur des répliques, qu’en lui présentant des idées nouvelles
où elle pourrait se rattraper. Maître de lui, ayant fait son plan
d’attaque et de bataille, il attendait donc.
On ne parlait plus. Pour la comtesse d’Aiguebelle, ce silence devint
effrayant. Dans un délire, elle crut être devenue sourde tout à coup...
Elle remua sa main sur l’appui de sa chaise longue et fut contente
d’avoir perçu le léger crissement de la soie. Mais alors, sûre
d’entendre, elle s’imagina être morte! Et, de nouveau, péniblement, se
souleva un peu. Elle vivait... elle vivait affreusement, pour entendre
le malheur de ses enfants!
Si elle avait pu voir ce qui se passait dans le salon, oh! si elle avait
pu voir, puisqu’ils ne parlaient plus!... Ce qu’elle aurait vu,--c’était
la jeune femme à genoux, devant Paul assis immobile... Elle était venue
en silence, bien doucement, s’agenouiller devant lui, pour une suprême
tentative de séduction... et, les mains jointes, assise sur ses talons,
dans les flots tournoyants de sa robe souple, belle comme une
sainte,--elle parlait bas...
Prête pour la soirée, la jeune comtesse était admirable dans sa robe
unie, qui flottait taillée tout d’une pièce comme une tunique, à peine
resserrée sur les hanches par la pression d’une large et lourde ceinture
d’argent. La souple soie de cette robe et les bouquets de chrysanthèmes
dont elle était brodée, étaient couleur améthyste. Les bras étaient
perdus dans le flot des manches bouffantes, en velours de même nuance;
les hauts poignets de brocart retombaient en pointe jusque sur ses
doigts. Au bas de sa jupe courait une mince bande de fourrure sombre,
et, en haut, le décolletage carré encadrait sa chair éclatante, d’une
bordure d’améthystes pâles, incrustées... Sur ses bandeaux qui voilaient
ses joues, une chaînette d’argent formant couronne suspendait, au milieu
du front, un large fermoir d’améthystes...
Et lui, pâle dans l’habit noir, en regardant cette femme inutilement
jeune et belle, il songeait confusément qu’elle était vêtue comme une
reine triste... Et il continuait à la regarder en silence, d’un œil
profond où il y avait la mort de tous les bonheurs.
La jeune femme parla longtemps à voix basse.
Que murmurait-elle ainsi? La comtesse prêta l’oreille... La voix,
insensiblement, s’élevait:
--... Il faut me pardonner, Paul. Je ne suis pas encore une femme,
malgré mon âge. Je suis encore une enfant. Il faut me prendre par la
main, me conseiller, me montrer les beaux et droits chemins, puisque
vous croyez que je les ignore; me rendre à la vérité, si vous croyez que
je l’ai perdue...
Et lui, en ce moment, pensait: «Elle ne répond pas à mon accusation au
sujet d’Albert... Elle ruse,--comme toujours,--mais je la guette, et
j’attends...»
Il n’attendit plus longtemps. Serrée contre ses genoux, se relevant vers
lui d’un mouvement serpentin, enlaçant, elle lui souriait de tout son
visage, de toute sa beauté désirable; et elle trouva, pour le tenter,
ces paroles-ci:
--Sois mon confesseur... et sois mon amant!
Il se releva, en la poussant d’un mouvement si brusque qu’elle faillit
tomber à la renverse; et tandis qu’elle restait à genoux devant le
fauteuil vide que venait de quitter Paul, lui, derrière elle, lui
parlait:
--Ah! grondait-il, je savais bien! Il y a toujours en elle, toujours,
dans toutes ses paroles comme dans son rire, quelque chose qui sonne
faux.--et qui me rappelle à moi-même... Il n’y a jamais qu’à attendre...
Mais je suis sur mes gardes et je vous reconnais toujours à temps. Je
revois toujours votre vrai visage!
Dans l’ombre où elle souffrait, allongée comme une morte, la pauvre mère
revit, grimaçante, entourée d’une lueur pâle, dans la nuit, la tête de
Marie, telle qu’elle la voyait si souvent en songe!
--Qu’ai-je dit? répliqua la jeune femme, qu’ai-je fait, qui mérite cela?
--Rien, en vérité! répondit Paul d’une voix ironique. Et voilà le plus
terrible! C’est que vous ne démêlez pas ce qui est pervers en vous.
Pourtant vos réelles émotions vous servent elles-mêmes dans votre œuvre
de perfidie... Ne cherchez pas davantage à éviter ma question. C’est
inutile avec moi, ces fuites-là, vous le savez... Revenons à notre
sujet. Pourquoi avez-vous dit à Albert le secret de notre mariage?
Marie Déperrier se releva:
--Pour qu’il me pardonne, et, m’ayant pardonnée, pour qu’il vous éclaire
et qu’il me rende votre cœur. Et il s’y est employé en broyant le
sien!... O Paul, Paul, faites comme lui! et surtout ne m’accusez pas de
l’avoir encouragé! Il m’a aimée avant vous, je le sais, je l’ai deviné;
il ne me l’aurait jamais dit; mais vous savez, vous, qu’il est incapable
de vous trahir... et moi, moi, je ne l’ai jamais encouragé.
--C’est l’encourager, dit Paul sèchement, que de vous montrer à lui tout
autre que vous n’êtes. C’est l’encourager que d’imiter devant lui la
résignation des victimes innocentes et même sublimes!
Elle fit dévier le coup:
--N’ai-je pas le droit d’avoir un ami?
--Non,--si cet ami est le mien!
Elle affirma énergiquement:
--Paul! vous me demandez l’impossible! l’impossible, entendez-vous! Vous
me voulez honnête, droite et pure! et sans secours, sans appui! C’est
impossible!
Alors, il s’oublia:
--L’homme qui vous appelle Rita, dans ses lettres, où est-il? Ne vous
écrit-il plus?... Pourquoi pas celui-là? Ah! c’est juste, je me
souviens, il se plaignait de sa pauvreté. Mais un amant, ça n’a pas
besoin d’être riche! Le mari est là!
Dans sa chaise longue, la comtesse d’Aiguebelle, immobile,
glacée,--cessa d’entendre parce qu’elle s’évanouit.
--Non, je n’ai pas d’amant! répliquait Marie,--et c’est ce qui rend
criminelle votre conduite envers moi. Car, enfin, peut-on me dire où est
ma faute?
Sans répondre, à cette question, il scanda:
--Vous n’avez pas d’amant, soit, mais il vous en faut un! Votre choix
s’est fixé, et vous avez choisi justement celui que je ne veux pas vous
laisser prendre!... Que les autres se défendent!
Marie eut une finale révolte de tout son orgueil. Ses efforts de
soumission inutile l’avaient courbée jusqu’à terre. Comme une flexible
tige un instant ramenée au sol, elle se redressa moralement, toute
droite, à peine lâchée, dans la vérité de sa nature:
--Ah! non, vous savez! J’en ai assez, à la fin! Votre pardon viendrait,
maintenant, que je n’en voudrais plus... Mais si je n’ai pas de mari,
alors, qui êtes-vous,--vous? De quel droit me parlez-vous de ce ton?...
Je ne vous connais pas...
Elle faillit dire: «mon bonhomme!» mais ravala le mot.
--Ah! j’ai un amant, dites-vous, ou je vais en avoir un? Ce n’est pas
vrai, là! Mais, comme je suis fille et libre, il serait, ma foi, temps
d’y penser... Ce qu’on s’embête dans cette maison, non, c’est à
mourir!... Ah! j’ai un amant?... Ne serait-ce pas vous plutôt qui avez
ou qui allez avoir une maîtresse...
Elle accentua d’un ton veule:
--La sœur de l’ami... votre Pauline!
D’une voix sourde, Paul, indigné, comme au soir de son mariage, et tout
pâle, gronda:
--Enfin! elle se montre! La voilà, la vraie!... Fille! Ah! oui, fille!
Tu t’es nommée toi-même! Tu te crois peut-être sincère. Mais qu’en
sais-je? Et que sais-tu de toi-même? Sais-tu où prendre ton vrai désir
dans le chaos de tes visions désordonnées? Ce que tu veux certainement,
c’est la fortune, le moyen de tous les plaisirs... Quant aux amants,--si
tu n’avances pas, c’est que je te tiens enfermée dans ma volonté. J’ai
cloué toutes les portes. Tu ne m’échapperas pas!
Il se rapprocha d’elle, les yeux ardents. Elle eut un peu peur. Un
délicieux frisson la secoua. Elle songeait machinalement: «Va donc!»
Et il allait:
--... Mais tu n’es pas coupable! Tu m’as trompé sur ta personne morale,
sur la qualité de ton cœur... une marchandise! Mais les faits seuls, les
preuves seules, rendent coupable. Et il n’y en a pas! Aux yeux des
hommes, je serais désarmé. Mais le fond de toi-même, tu sais si je le
connais bien! Tous les mauvais désirs s’y livrent bataille, et c’est à
qui sortira le premier.--Mais je suis là, je te dis! On ne passe pas!...
Va, je te connais mieux que tu ne te connaîtras jamais toi-même!
Froide, hautaine, elle répliqua:
--Avez-vous tout dit, à la fin?
Mais il ne la lâchait que pour la reprendre avec une joie de fauve qui a
goûté le sang et qui s’en veut gorger... Hélas! n’était-ce pas encore, à
son insu, une façon de la posséder, que de la tenir ainsi, frémissante,
dévoilée, et toute enveloppée de sa colère? Il y éprouvait une affreuse
volupté. Il s’arrêta devant elle:
--Si j’avais pardonné, dans cette horrible nuit où ton mauvais rire m’a
révélé ta perversité, ah! parlons-en! je n’aurais été bientôt qu’un mari
comme tant d’autres, et plus tard... oh! oh! plus tard, j’aurais cherché
tous les matins, avec épouvante, si ma ressemblance ne s’effaçait pas
sur le visage de mes enfants!
Elle grinça:
--Je vous dis que j’en ai assez... Pardonnez-moi... ou chassez-moi!
Alors, il se mit à rire d’un rire effrayant, d’ironie implacable,--et,
dans la chambre voisine, la vieille mère qu’ils frappaient, sans le
savoir, de coups multipliés, s’éveilla, couverte d’une sueur froide...
Elle entendait ce rire, et suait une agonie.
Son fils criait:
--Te chasser! C’est là ton triomphe! Tu le sais bien, que je ne peux pas
te chasser, parce que ma mère--une sainte--doit ignorer à jamais quel
monstre est dans ma vie et la ronge!
La comtesse, dans l’ombre, s’était levée. Appuyée d’une main au dossier
de sa chaise, cherchant de l’autre un appui qu’elle ne trouvait pas,
elle voulait marcher, aller vers eux, se jeter entre eux, faire cesser
cette horrible lutte d’infâmes paroles sacrilèges. Ses jambes
défaillaient. Elle s’arrêta, frissonnante, avec des battements terribles
dans son cœur malade; et, agonisante debout, elle fut forcée d’écouter,
et, malgré elle attentive, elle buvait sa mort.
--Sans elle, sans ma mère, entends-tu bien, disait Paul, sans ma terreur
de lui tout apprendre et d’ébranler sa vie, ah! depuis longtemps, de ces
mains que voilà, je t’aurais étranglée, tuée! Car je te connais trop! Tu
es le serpent, la séduction perfide et sûre d’elle-même... et désirée
malgré tout!... Du sexe? A peine! ce qui te rend facile tous les calculs
avec ceux que tu troubles, dans l’instant même où ils sont troublés. De
cœur? point. Douleur ou plaisir des autres, c’est tout un pour toi! Tu
es de celles qui se complaisent au désespoir et à la mort aussi bien
qu’à la joie ou à la vie! Que leur importe ce qu’elles sentent? Elles ne
cherchent qu’à sentir... Tu es la femme horrible, celle qui poursuit les
triomphes de sa beauté et de son orgueil, au mépris de l’honneur, de la
famille et de l’amour, et dont l’homme fort se détourne,--ou qu’il
écrase!
Alors, elle se mit à sourire, du sourire qu’on voit sur les lèvres des
sphinx de pierre; elle eut un imperceptible haussement d’épaules, et à
ce flot de paroles emportées,--où elle sentait bien la rage amoureuse,
l’éternel hommage,--elle opposa ces paroles, dites d’un ton tranquille
et narquois de coquetterie mondaine:
--Mais pardonnez-moi donc,--puisque vous m’aimez encore!
--Oh! c’est vrai! gronda-t-il sourdement, et comme désolé de lui-même,
comme découragé: C’est vrai, je l’aime encore... si cela s’appelle
aimer!
Il s’assit, la tête dans ses mains, comme vaincu par l’abondance et la
contradiction de ses émotions et de ses idées.
Toujours debout dans l’ombre, la comtesse d’Aiguebelle fit encore un
pas,--et, immobile, accrocha sa main à la tenture de la porte. Si les
yeux de Paul ou de Marie s’étaient tournés de ce côté, ils auraient pu
voir cette main pâle et crispée, au bord de cette draperie de velours
sombre.
Paul répéta sa phrase:
--Si cela s’appelle aimer!
--Pardi! fit la jeune femme insolente et triomphante dans la malice
éternelle du Sexe. Pardi! vous suez l’amour, mon cher! Votre amour pour
moi? mais il est en vous, hors de vous! partout autour de vous... Et
c’est tant pis pour vous, croyez-moi, car après cette petite
conversation, vous pensez bien que c’est fini de ma part, les
soumissions et les bêtises... Sachez donc, Monsieur, toute la vérité une
fois pour toutes. Je n’ai plus aucune raison pour vous la cacher. Voici
ce que vous désirez tant savoir: Un autre que vous, oui, m’aime
vraiment. Il y a même trois ans de cela. Et je l’aime aussi. Et c’est de
votre ami que je parle... Je me suis trompée en vous épousant.
Elle se mit à rire, de son rire à elle.
--Il m’aime, celui-là, poursuivit-elle, et elle insista avec une
insolence sans nom:
--Il m’aime, celui-là, puisqu’on peut le tromper!
Le comte Paul se demandait maintenant comment il la tuerait...
--Il sait aimer, celui-là, poursuivait-elle sur le même ton de
persiflage à le rendre fou... il sait aimer, puisqu’il sait pardonner
aveuglément. Celui-là me juge, et il me veut. Eh bien! je l’aurai.
Sa voix redevint ferme, rapide, saccadée.
--Il sait tout, et il soutient mon courage. Il sait tout, et il vous
condamne. Il sait tout et,--je le sens, j’en suis sûre...
Elle haussa la voix avec autorité:
--... Si je fais un signe, il y aura un éclat... Le divorce est là pour
me sauver de vous, et cet homme qui m’aime,--oui, votre ami,--ne sera
pas mon amant, entendez-vous: il sera mon mari!
Le comte bondit sur elle avec un cri:
--Malheureuse!
Mais à ce moment, il vit et reconnut, au bord de la draperie sombre, une
main pâle, une petite main crispée...
Il s’arrêta, fou.
Un bruit sourd fit retourner Marie.
--Maman! criait Paul.
Elle gisait, la mère, abattue, devant la draperie encore frissonnante, à
laquelle elle s’était retenue durant quelques minutes.
D’un mouvement machinal, pendant que le comte Paul relevait doucement la
pauvre chère tête qui avait sonné contre le parquet,--elle, Rita, avait
couru dans sa chambre pour y chercher un verre d’eau; mais au moment où
elle s’approchait de la mourante, la comtesse d’Aiguebelle ouvrit les
yeux, l’aperçut, et, le regard fixé sur elle, ne remuant que ses lèvres,
elle prononça distinctement:
--Vous,--sortez!... Sortez..., parce que je vais mourir!
Et elle referma ses grands yeux cernés.
La jeune femme sentit une douleur confuse l’envahir. Une sorte de nuit
tomba sur son esprit. Elle comprenait que la destinée fermait derrière
elle encore un des chemins par où elle aurait pu aller au bonheur.
«Ah! oui, songeait-elle en se retirant dans sa chambre,--sa mère morte,
tout est bien fini: je serai chassée.»
Paul épiait un regard de sa mère, un signe de vie...
On était allé chercher le médecin, et l’abbé,--et, chez Pauline, la
petite Annette.
--Maman! maman! répétait le malheureux jeune homme, n’osant la soulever,
de peur de lui faire mal, de briser encore quelque chose en elle; et il
restait là, à genoux tout contre elle, sur le tapis.
Elle rouvrit lentement les yeux. Elle voulut parler. Sa langue était
embarrassée. Alors, elle se mit, visiblement, à s’appliquer, pour être
entendue, bien comprise, et elle articula:
--Contre ça, tout est bon... Divorce... Pauline...
Et, un peu après:
--Annette... Albert.
Et, quand tout le monde fut là, excepté l’étrangère, la maudite,--tous,
excepté Albert qui avait envoyé Pauline,--quand on l’eut transportée sur
le lit le plus proche, quand elle eut été embrassée par les deux jeunes
filles, elle regarda tout le monde d’un regard long et voilé, sourit à
chacun, à tous, fit un signe d’intelligence à l’abbé, puis souleva et
étendit un peu, au-dessus d’elle, ses deux mains fines, si fines, si
petites, si transparentes, et dit:
--Mes enfants... bénis!
Et cette nuit-là, l’abbé disait à Marie:
--Allez prier devant la morte, ma pauvre enfant... Je connaissais son
âme, moi. Elle vous pardonnera. C’était une âme d’amour, une âme de
Dieu!