Pauvre cervelle détraquée! Pauvre être, qui s’était fait une éducation
et une philosophie avec les déclamations du roman, du théâtre, et les
comptes rendus de cours d’assises! Ah! elle était loin de cette
simplicité de cœur que la malheureuse comtesse d’Aiguebelle rêvait pour
la femme de son cher Paul!
Rita attendit trois semaines la réponse de Léon, l’événement, la rupture
éclatante, odieuse,--avec l’angoisse d’un soldat qui, décidé à se faire
sauter, a allumé la mèche... La mèche était éteinte. Léon Terral se
taisait parce que, gonflé de rage, il ne voulait pourtant rien écrire
qui pût détourner Rita de la voie qu’elle avait prise. Il ne se
reconnaissait pas le droit de lui faire perdre fortune, situation,
avenir. Il avait brûlé tout de suite la dangereuse lettre.
... Et s’il en eût abusé, sans doute elle ne lui eût jamais pardonné
cette infamie!... Elle en convenait avec elle-même!
Le plus court chemin d’un point à un autre c’est la ligne droite. Le mal
est toujours très compliqué. Ce qui est embrouillé est déjà mauvais.
Quand elle apprit que Léon avait brûlé son aimable lettre, ce fut avec
une sorte de tristesse qu’elle reprit la suite ferme de ses projets de
mariage et pour ainsi dire de captation contre les d’Aiguebelle. Elle en
éprouva tout au moins une sorte d’ennui, comme d’une chose déjà usée et
vraiment trop facile. C’est pourtant bien cela qu’il fallait faire. Elle
allait trouver dans ce mariage tous les moyens de jouir de la vie,
laquelle, comme chacun sait aujourd’hui, ne comporte ni effort moral, ni
liberté, ni responsabilité. Les jouissances matérielles ont seules du
prix, et elle allait les savourer toutes comme elle l’entendrait.
D’où vient donc qu’elle était mécontente d’elle-même?
Ne se sentait-elle pas assurée, désormais, contre la mauvaise chance, et
cela comme malgré elle? Oui, et il lui sembla bientôt, à la manière des
joueurs, qu’elle venait de recevoir une indication précise de la
Fortune, sur la ligne à suivre. Elle avait tenté la destinée. La
destinée avait répondu. Elle obéirait, soit!
Elle ne tarda pas à redevenir contente, dès qu’elle fut ressaisie par
cet entraînement du joueur qui veut gagner, du lutteur qui veut vaincre.
Quelque temps après, la comtesse lui annonçait que tout le monde
désirait sa présence à Aiguebelle. Elle avait assez prié, assez pleuré
dans ce couvent. Il était du devoir de ceux qui l’aimaient de l’arracher
à cette douleur, à cette solitude. On la recevrait au château comme une
amie de longtemps, comme une parente. Elle aurait pour compagne la
joyeuse et bonne petite Annette; et le mariage se ferait, si elle
voulait bien y consentir, avant l’expiration de son deuil. La comtesse
se disait vieille, plus vieille que son âge. Elle était de santé
fragile, et c’est elle qui désirait le plus que les choses fussent
précipitées... Elle la priait instamment de ne s’y point opposer.
Marie ne pouvait que se rendre à toutes ces sollicitations. Elle ne
pouvait contrarier le désir de la chère dame. Toutefois elle écrivit
qu’il lui fallait un peu de temps encore. Son chagrin était si vif, si
profond, toujours si présent! Elle voulait apporter, dans la grave
maison de la comtesse, un sourire au moins, sinon la gaîté...
La comtesse d’Aiguebelle fut charmée du ton de cette réponse. Elle
répondit à son tour, insistant de nouveau pour que Mlle Déperrier leur
arrivât bien vite. Marie parut se résigner difficilement. Elle n’arriva
aux Bormettes que deux mois plus tard. C’est tout ce qu’elle put faire
pour irriter l’espérance de son futur, qui, depuis une semaine, habitait
son cottage du bord de la mer... Là, de la fenêtre de sa chambre, il
pouvait voir les fenêtres du château d’Aiguebelle, et déjà il avait
passé des heures à contempler, au clair de la lune ou au soleil levant,
le balcon où bientôt il verrait s’accouder, blanche apparition, la
bien-aimée choisie entre toutes les femmes...
* * * * *
_Ave Maria! Fœderis arca... Ora pro nobis!_