IX

Ce qui la sauva, ce fut, décidément, la mort de sa mère, son deuil, et,

malgré des mois écoulés, l’obligation où elle fut de paraître triste ou

du moins attristée.

Elle adopta une attitude et ne s’en départit jamais. Très digne, très

grave, très haute, elle copiait un peu, de son mieux, la comtesse

d’Aiguebelle--vivante image elle-même des portraits mélancoliques et

fiers qui ornaient les salons du château. Elle se taisait la plupart du

temps, ne parlant guère que lorsqu’on l’interrogeait, répondant alors

dans le ton des questions et avec le même timbre de voix. Elle

s’ennuyait d’ailleurs et il y paraissait, mais l’ennui même lui donnait

la figure qu’il fallait, celle d’une châtelaine un peu nonne, revenue

des erreurs du monde où elle n’est pas allée, et absorbée en des

espérances plus hautes, plus nobles que tout. Elle s’intéressait aux

pauvres de passage, car il n’y en avait pas d’autres dans le pays;--du

moins on n’y voyait aucune de ces misères désespérées qu’il faut visiter

souvent et auxquelles ne suffit aucune charité.

Elle aidait la comtesse à parfaire d’interminables travaux de broderie,

commencés depuis des années, destinés à renouveler les hautes portières

de toutes les chambres. C’étaient des bandes brodées de soie,--fleurs,

oiseaux et chimères,--qui devaient s’encadrer un jour en des velours

sombres et somptueux. On interrompait ces travaux pour demander à Marie

de chanter quelqu’une de ces chansons populaires où elle mettait un

charme si doux, si pénétrant, si étrange.

En ces moments, il fallait voir la comtesse et la petite Annette, et le

comte Paul, tous trois,--laissant là, les femmes leur broderie, lui son

livre,--tourner les yeux vers la chanteuse.

Elle avait d’admirables notes graves, des notes de contralto qui

éveillaient une idée de force, très inattendue de sa part, très

émouvante.

Les corrompus, là-bas, à Paris, lui avaient expliqué souvent l’effet que

produisaient sur eux ces notes. Ils disaient que cette voix, mâle et

féminine, évoquait l’idée d’un être double, amoureux de lui-même, et, à

cause de cela, certain, comme les dieux, de demeurer inaccessible à

l’amour des mortels. On lui avait dit ces choses en belle prose, en

beaux vers, et aussi en termes moins nobles.

Elle se souvenait de ces propos mystérieux, et elle s’efforçait de se

dépasser elle-même, de tirer de sa poitrine soulevée les sons les plus

purs et les plus profonds,--pour le charmer définitivement, lui, cet

homme-là, son futur.

Et, en effet, il se sentait remué dans les profondeurs les plus obscures

de son être. Trop dégagé de soi-même pour analyser, comme les raffinés,

ses moindres sensations, tout occupé qu’il était d’idées générales et

d’émotions hautes, il éprouvait pourtant tous les troubles de la vie. Au

contraire de ceux qui ramènent toutes leurs idées à la sensation qui en

a été le point de départ, il transformait sur-le-champ ses sensations

les plus animales en idées d’amour généreux.

Il se levait afin d’admirer le visage de la chanteuse, l’expression de

sa bouche, celle de ses yeux.

Il s’accoudait au piano. Et c’était une chose merveilleuse que de voir

la physionomie de la jeune fille transfigurée par la musique comme elle

l’eût été par l’amour. Car, ce qu’il y a, dans toute créature, de plus

grand qu’elle-même, de virtualités bonnes, de divin si l’on veut, n’est

pas aboli par ses qualités mauvaises, naturelles ou acquises, quand même

tout ce mal dominerait mille fois ses puissances bienfaisantes. Et

lorsque ce je ne sais quoi de mystérieusement beau, d’involontairement

bon, de plus grand que l’être, d’attaché à l’inconnu de son origine et

de sa fin, apparaît,--cette lueur, toute faible qu’elle soit, fait

oublier toutes les ténèbres.

Et il n’y a point d’être, fût-ce le dernier des misérables, fût-ce la

plus abjecte des brutes, qui n’ait en lui la frêle flamme ou l’étincelle

menue qui contient tout le principe du feu.

Jésus parlait de cette lueur, quand il répondit, aux pharisiens qui

l’engageaient à repousser Magdeleine: «Je n’éteindrai pas le lumignon

qui fume encore!»

Ce feu de mystère, elle n’y songeait guère; elle n’y croyait pas, mais

il s’excitait en elle, lorsqu’elle murmurait quelque berceuse. C’est

alors que le comte Paul la regardait en extase. La bouche de la jeune

fille s’entr’ouvrait avec une expression qui n’était qu’à elle, qui ne

se montrait qu’alors, et dont elle-même n’avait pas conscience.

Comme elle n’avait pas à la rechercher, cette expression fugitive, et

qu’elle ne pouvait songer à l’analyser, le naturel y ajoutait sa grâce

toute-puissante. C’était comme une sincérité physiquement produite à son

insu. Ce qu’il y avait en elle de bon virtuel, endormi, s’éveillait,

sollicité par les paroles d’un poète, par l’allure d’une phrase

musicale. L’art agissait à la manière d’un dieu, sans la participation

de la créature. La petite flamme intérieure, sous le souffle d’une

pensée d’artiste, se ranimait, courait dans l’être dominé, grandissait,

passait dans les yeux, dans la transparence des chairs, des joues pures,

des lèvres entr’ouvertes, humides, étincelantes. Elle-même, Marie,

s’oubliait. Délivrée par la magie de l’art, elle ne savait plus rien,

dans ces moments-là, de ses méchants calculs, ni des réalités détestées

qu’elle voulait fuir, ni de celles qu’elle désirait conquérir. De

misérables femmes malades, souillées par toutes les bassesses d’une vie

honteuse, et devenues sujets d’expériences pour les médecins

hypnotiseurs, passent ainsi subitement à l’extase sacrée quand on leur

présente le laurier-cerise, le laurier des sibylles antiques. Et rien

n’est faux en elles quand elles élèvent le regard et se mettent à prier

des dieux qui leur sont inconnus. L’ordre de l’opérateur, ou la

puissance du poison qu’on leur a présenté, a produit une vision qui est

un mensonge, mais qui éveille en elles des facultés bien véritables et

véritablement affectées.

La poésie et surtout la musique la faisaient vraiment autre pour un

moment, ou plutôt montraient le meilleur d’elle avec tant d’évidence et

tant de charme, qu’on lui demanda souvent de chanter ou de lire, et

souvent les mêmes choses. Dans ces moments tous étaient heureux.

L’indéfinissable antipathie qui revenait parfois à la comtesse, malgré

ses efforts, la gêne légère qu’avait toujours éprouvée sans le dire la

petite Annette en présence de Marie Déperrier, l’insaisissable

mélancolie que donnait au comte Paul le sentiment de ces résistances,

abolies pourtant,--tout cela s’évanouissait par enchantement.

La musique devint ainsi la complice obéissante et prestigieuse de la

jeune fiancée. Elle s’aperçut bien vite du bénéfice de ces soirées

employées à jouer du Chopin, du Berlioz, ou à murmurer du Massenet et du

Saint-Saëns.

--Il paraît, songeait-elle sans s’expliquer davantage le fond des

choses, il paraît qu’ils aiment tous la musique. Bravo! C’est une

chance. Ils en auront.

Et tout en faisant bien d’autres réflexions, parfois dans la verte

langue chère à son amie Berthe de Ruynet, elle attaquait les beaux vers

de Sully-Prudhomme:

. . . . . . . . . . . . . . . .

Si le meilleur de l’homme est tel

Que rien n’en périsse, je l’aime

Avec ce que j’ai d’immortel.

ou l’_Hymne aux Grecs_ de Lamartine:

Les têtes ont roulé sous les pas des vainqueurs,

Comme des boulets morts sur les champs de bataille.

Quand elle chantait ainsi l’indépendance, la révolte, la guerre,--sa

narine s’ouvrait, frémissait, battait, montrant le rose du dedans, comme

celle d’une petite cavale de sang; la tête se relevait dans un défi. Les

audaces de sa nature, ses témérités de joueuse, ses énergies physiques

inemployées, ses virtuelles générosités, la transformaient en amazone

poétique,--et le comte Paul, en son cœur, s’écriait alors comme Othello:

«_O ma belle guerrière!_»

Quand on parlait d’elle après l’avoir ainsi vue et entendue chanter, la

comtesse ne trouvait pas d’éloge assez vif. Trompée volontiers, elle

prenait l’âme infinie, évoquée un instant, pour l’âme individuelle et

constante de la jeune fille. Annette s’extasiait aussi, avec une pointe,

légère, de jalousie, tout au fond d’elle-même: «Oh! si je pouvais

chanter comme ça!... Et Albert m’écouter en me regardant comme Paul

écoute et regarde sa fiancée!»

Mais la jolie petite nature d’Annette se rendait vite maîtresse de ces

pensées-là. Et quand elle les avait eues, elle s’imposait d’être

d’autant plus gentille avec celle qu’elle devait bientôt appeler sa

sœur. Elle avait alors mille prévenances pour elle. Marie y répondait de

son mieux, et les jeunes filles maintenant ne se quittaient guère.

--Oh! dit un jour Annette, si je savais jouer du piano comme vous!

--Songez, répondit Marie, que j’ai huit ans de plus que vous! Et

j’apprenais déjà, quand vous n’étiez seulement pas au monde!

--Donnez-moi des leçons, dites, voulez-vous?

--Si je veux!

Et bientôt il n’y eut guère de choses pour lesquelles Annette ne

demandât les conseils de sa sœur Marie. Elles travaillèrent ensemble non

seulement le piano et le chant, mais l’anglais, que Marie connaissait

très bien, et l’italien, que parlait Annette avec la pureté toscane.

Elles jouaient ensemble. Sur la calme terrasse, toute blanche de gravier

marin, encadrée de mimosas, d’eucalyptus et de pins, c’était parfois de

jolies parties de volant où les deux jeunes filles luttaient de vivacité

et de grâce. Et toujours elles avaient comme témoins le jeune homme

passionnément attentif, silencieusement passionné, et la bonne comtesse

maintenant confiante, abandonnée à la douceur des longs espoirs de

bonheur pour son cher Paul.

Le jeune homme devenait toujours plus amoureux. Cette solitude

d’Aiguebelle, où il avait vécu tant de jours un peu austères, s’égayait

pour lui d’une lumière inaccoutumée. Ce pays, où il avait passé son

enfance et qu’il connaissait si bien, jusqu’au moindre caillou, se

renouvelait à ses yeux d’une manière inattendue.

«Ici, j’ai fait telle chose, là telle autre...» Et c’était des récits de

jeu ou de chasse qu’il contait à Marie. Il voulait se faire connaître et

aimer d’elle, dans son passé le plus lointain. Il voulait lui donner son

enfance même, être à elle depuis toujours.

Il y était aidé par ce long séjour de Marie dans ce château

d’Aiguebelle, dans ce parc sauvage où bruissaient éternellement les

grands pins d’Alep qui répondent au bourdonnement éternel de la mer. Il

la conduisait sur les grèves, et aussi en bateau à la pêche, avec sa

sœur. Et dans les moindres plis de sa robe il y avait pour lui une grâce

mystérieuse dont son âme était enchantée comme par une magie.

On visitait en voiture tout le voisinage: le fort de Brégançon, les

mines de cuivre des Bormettes, les salins d’Hyères;--puis les environs:

le Lavandou et Bormes, Collobrières et les ruines du couvent de La

Verne, et Saint-Tropez et Cogolin, et toutes les Maures, de Collobrières

à Roquebrune, et de Sainte-Maxime au Muy.

La voiture plaisait fort aux jeunes filles. Celle du château était un

large et pesant landau traîné par deux bretons infatigables. Le temps de

ces promenades était, pour Marie, le plus vite passé. Aux montées, on

mettait pied à terre, et la marche, bienfaisante comme un travail, le

spectacle des bois, de la mer çà et là entrevue dans l’échancrure d’une

vallée, tout cela inspirait l’oubli, un oubli doux et tendre. Ici

encore, il n’y avait plus de mauvaises pensées. Rivalités, jalousies,

envie, les arbres et les rochers et le ciel ne savent rien de ces

choses. Tout ce qui tient à l’état social s’oublie aisément en pleine

nature. Un pauvre, dans la forêt, au bord de la mer, est entouré du même

luxe divin, des mêmes chefs-d’œuvre qu’un riche. Il y a, dans les

villes, des milliers de demeures, différentes par la fortune de

l’habitant, mais le soleil et les étoiles sont, comme la mort, les mêmes

pour tous.

Comme les beaux vers de Sully-Prudhomme ou de Lamartine, la nature

appelait sur le visage de la jeune fille une singulière expression de

tranquillité. Ici, Marie cessait de se comparer à de plus riches ou à de

plus heureuses. Le bleu du ciel et de la mer lui appartenait, comme à

tout le monde. Ici d’opulentes toilettes eussent été inutiles, même

déplacées. Sa beauté, sa jeunesse au contraire s’harmonisaient avec les

splendeurs du paysage; c’étaient des valeurs de même ordre; c’étaient

des puissances de cette même Nature. Et tout cela fut à son avantage.

Dans l’intérieur du château, ses impressions étaient moins heureuses.

Des incidents compromettaient sa belle gravité. Un jour, par exemple,

comme elle maniait une tasse en vieux saxe, véritable objet de

collection, que le comte Paul lui faisait admirer, la comtesse ne put

réprimer un cri: «Prenez bien garde, mes enfants! J’y tiens beaucoup!»

Et quoique la bonne dame eût dit gracieusement: «mes enfants», Marie

éprouva une de ces rages d’envieuse qui brusquement décomposaient

parfois son visage. Il lui avait suffi de cette observation, cependant

affectueuse, pour lui rappeler qu’elle n’était pas encore la maîtresse

dans cette maison. Elle sentit ses lèvres se serrer, s’amincir, et elle

se détourna un peu du comte Paul afin de n’être pas vue. Elle songea à

son miroir, aux impatiences qu’elle lui avait confiées. Avec plaisir

elle eût lancé au diable l’objet précieux, l’eût brisé en miettes. Cela

n’avait pas le sens commun. Elle se le dit et ajouta en elle-même:

«Qu’y puis-je? Je suis ainsi faite... Ah! on est bien heureux d’être

riche!... Mais, patience! je l’aurai, ta tasse de saxe, et ta vieille

baraque avec!...»

Le soir, dans sa chambre, le contraste du mobilier de pacotille au

milieu duquel elle avait toujours vécu, et de son modeste trousseau,

avec les vieux meubles Louis XV, avec les vieilles boiseries sculptées,

les tapis, les rideaux, les cadres où souriaient de jeunes

châtelaines,--dont une était la comtesse à quinze ans,--la comparaison

entre sa pauvreté et la fortune de ses hôtes, l’irritaient. Elle ne se

sentait aucune reconnaissance pour cet homme qu’elle n’aimait pas. Tout

le mauvais se réveillait en elle. Elle lui en voulait presque de la

contraindre à l’épouser... «Car, enfin, j’y suis bien forcée, pour

sortir de l’état misérable où j’ai trop longtemps vécu...» En vérité,

c’était l’oppresseur. Il incarnait la destinée cruelle, inévitable.

Alors, quelquefois, des tiroirs secrets d’un petit secrétaire que lui

avait offert le comte,--un meuble merveilleux, à mille compartiments,

tout incrusté d’ivoire, amusant comme un labyrinthe et comme un théâtre

machiné,--elle tirait les lettres, le portrait de Léon. Le sentiment de

l’obstacle qui la séparait de l’homme qu’elle croyait aimer, qu’elle

aimait à sa manière, exaspérait alors ses regrets, son désir, son genre

d’amour. Alors plus que jamais elle se trouvait victime, et, tout de

bon, se mettait à maudire et le comte Paul et cette puissance de l’or

qu’elle subissait, vaincue et toute frémissante: «Il m’achète, comme une

esclave!... Il croit que je vais devenir sa chose. Je suis une fantaisie

qu’il se paie, parce qu’il le peut!... Oh! ces riches!»

Et elle avait, dans un éclair, la vision brève, diabolique, d’un coup

génial du sort, d’une catastrophe qui le frapperait tout de suite après

le mariage, quand il aurait eu le temps de faire en sa faveur un bon

bout de testament, bien rédigé dans toutes les règles, car il faudrait

l’amener à cela le plus tôt possible. On ne sait ni qui vit, ni qui

meurt. Elle n’entendait pas, s’il venait à mourir, retomber à rien, être

chassée par cette vieille comtesse, mûre après tout pour la tombe.

Quand ce rêve lui passait par la tête, elle ne l’accueillait pas, mais,

repoussé, il insistait, prenait corps: «Après tout, se disait-elle, ça

ne les tue pas; et c’est sans le vouloir que je pense à ça. Ce serait

amusant tout de même, de pouvoir épouser Léon, et d’avoir la fortune!»

Elle se livrait alors au rêve funeste, tranquillement, parce qu’elle

avait pris la précaution de s’en déclarer irresponsable.

Mon Dieu, oui! si elle avait pu, en levant le petit doigt, les envoyer

tous _ad patres_, d’un coup, certes, elle l’eût fait! Après tout, est-ce

qu’elle les connaissait, ces gens-là? Et sur le mot _ad patres_, elle

riait. Ce mot lui montrait des ancêtres en perruque, gens de robe ou

d’épée, et cela l’égayait de se les imaginer, ainsi vêtus à l’antique,

dans l’autre monde, en train d’attendre l’arrivée de leurs

petits-neveux, et solennellement assis à droite ou à gauche du Père

Éternel...

«Et dire qu’ils croient encore à ça! à une autre vie! Cette bêtise!...

Des empaillés, quoi!» Et elle riait tout haut. C’était un bonheur pour

elle, que personne n’entendît ce rire-là.

--Êtes-vous couchée, ma sœur Marie? puis-je entrer?

--Oui, ma mignonne.

--Pas couchée encore! Que faisiez-vous donc?

--Ma prière, petite Annette.

--Peste! Mademoiselle, je ne suis pas si sage, et vous me faites honte.

J’ai tout de suite fini, moi,--et encore, les trois quarts du temps, je

la dis dans mon lit, ma prière. C’est très mal, n’est-ce pas? Un

_pater_, un _ave_ et ioup! je ne peux pas m’empêcher de penser à mille

choses... Quant à ma prière du matin, par exemple, c’est abominable: je

l’oublie toujours. Je m’en confesse. Monsieur le curé dit: «Comment

pouvez-vous ne jamais oublier de l’oublier, et cela tous les matins sans

faute?»--Oh! Monsieur le curé, lui ai-je dit une fois, je suis si

pressée de revoir le soleil! d’aller dehors, courir dans le

parc!--Alors, vous ne devineriez jamais, ma sœur Marie, ce qu’il m’a

répondu; il a dit: «De revoir le soleil... Ah?...» Et puis, après une

minute de réflexion: «Ma foi, chère petite, le Bon Dieu est si bon qu’il

prend peut-être ça, de votre part, pour une manière de prier...»

X

Si le comte Paul était descendu délibérément au fond de lui-même, sans

doute eût-il recherché pourquoi sa passion était accompagnée d’un

sentiment bizarre de vide et de malaise. Mais il voulait lutter contre

sa propre tendance à s’examiner de trop près; il voulait agir et vivre;

il se laissait tout bonnement glisser «sur la pente d’aimer».

Il se désarmait, en un mot, complètement, juste à l’heure où il aurait

dû faire appel à toute sa pénétration de sceptique.

La volonté d’être simple est bonne avec les simples. N’être pas naïf

avec eux, c’est être coupable envers eux. Mais ici, simplicité devenait

sottise. Ce jeune homme arrivait un peu tard, vraiment, dans un monde

bien vieux. Cet homme, doué des perspicacités les plus aiguës, des

puissances de doute et de soupçon les plus clairvoyantes, se ramenait,

par probité pure, à des naïvetés d’enfant!

Il arrivait à Marie de trahir--oh! pas longtemps, pas gravement,--la

tournure de son esprit, de révéler par un rien, vite corrigé, l’habitude

générale de son âme.

Un jour, par exemple, elle laissa échapper deux mots en grand contraste

avec la réserve voulue de son langage. Ce fut une faute, car pour

d’honnêtes provinciaux, pour la comtesse d’Aiguebelle et son fils, les

expressions veules, gouailleuses, qu’employait Rita lorsqu’elle se

parlait à elle-même, correspondent à un relâchement de la fermeté morale

et de la dignité.

Or _drôle, rasant, j’te crois, ce bonhomme_! ces termes-là faisaient le

fond de sa vraie langue comme _Goddam_, pour Figaro, le fond de la

langue anglaise.

Au comte Paul, qui lui demandait si elle irait ce jour-là à la pêche

avec sa sœur, elle répondit par un: «J’te crois!» du plus saisissant

effet,--juste avec le ton qu’elle eût pris pour parler à Théramène. Elle

connaissait assez maintenant les opinions du comte et sa manière subtile

de sentir, pour regretter sur-le-champ cette distraction. Ce n’était

rien, ce mot, et Paul ne songeait qu’à en rire, comme d’une espièglerie.

Mais il la regarda et leurs yeux se rencontrèrent. Elle eut une

inquiétude qui flotta dans son regard et qu’il aperçut distinctement. Il

y eut un silence d’une seconde, après lequel elle ajouta avec

hésitation: «C’est ce pauvre Pinchard,--vous savez, Pinchard,--qui m’a

appris ce mot-là... C’est drôle, n’est-ce pas?» Pourquoi

s’excusait-elle? De quoi l’accusait-on? Que venait faire là ce Pinchard?

La gaucherie de la phrase affecta le jeune homme, le gêna. Il avait

l’impression indéfinissable et pénible qu’on éprouve en présence d’un

mensonge mal fait, qui laisse voir ce qu’il veut cacher, et, du même

coup, la nudité d’une âme prise en faute.

Mais tout cela était véritablement peu de chose. Le comte Paul était

bien trop raisonnable pour s’y arrêter longtemps.

Sans doute, c’était là de ces souffrances folles, attachées au charme

d’aimer. Il voulut le penser ainsi. «Non! est-ce bête, l’amour!»

Une autre fois, un voisin, en visite à Aiguebelle, conta brusquement, en

termes voilés d’ailleurs, une scandaleuse histoire, qu’il eût été décent

de ne pas comprendre, au moins en présence du conteur. Marie laissa

échapper un: «Ah! bon!» intelligent, du plus déplorable effet.

Une fine angoisse traversa le cœur du jeune homme. A vrai dire, il était

inadmissible que Mademoiselle Déperrier eût compris; et c’était même la

seule excuse du bavard. Il y a, croyait le comte Paul,--naïf jeune homme

d’une autre époque,--des vilenies dont une jeune fille et même une femme

ne doivent jamais concevoir seulement l’idée. Naturellement, il n’osa

interroger Marie, mais il fit une allusion, peu de temps après, à

l’inconvenance du narrateur. Tout en parlant, il regarda la jeune fille

d’un œil attentif. Elle sentit ce regard et l’intention, et ne broncha

pas.

--Inconvenant? dit-elle, en levant sur le comte Paul son doux regard

plein de questions. Inconvenant? Pourquoi?

--Je suis un sot qui se croit malin, pensa le comte; et, mentalement, il

lui demanda pardon.

Douter, s’interroger, hésiter, mais ce serait un crime! Parfois le

souvenir des méfiances de sa mère lui revenait, traversait comme un

éclair noir sa lumière intérieure;--et toute sa journée en demeurait

vaguement assombrie... Alors, il s’en voulait; il se reprochait d’être

atteint par le mal du siècle, et incapable de jouir simplement et

noblement des meilleures choses de la vie.

«Ne suis-je pas heureux? se demandait-il souvent.--Si, bien heureux!...

Et pourtant... Quoi? que me manque-t-il?» Ce qui lui manquait, il n’en

savait rien. Il songeait parfois que c’était sans doute la réalisation

du rêve. Mais, puisqu’elle était certaine! Il se répondait aussi:

«L’homme n’est jamais content. Il en faut prendre son parti! Je devrais

être heureux. N’a-t-on pas dit que l’attente du bonheur est plus douce

que le bonheur même?--Je ne suis pas assez positif», songeait-il encore.

Et il se récitait les vers du poète:

Je traîne l’incurable envie

De quelque paradis lointain.

«Oui, c’est cela. J’ai beau avoir une conviction philosophique très

nette, je regrette doublement les paradis rêvés aux jours de mon

enfance. Tout petit, je les pleurais avec l’espoir de les retrouver.

J’en regrette aujourd’hui jusqu’à l’espérance! Le positiviste et l’athée

ne seront heureux que lorsque des siècles d’atavisme leur auront

transmis graduellement l’oubli des idées métaphysiques qui sont dans nos

moëlles à nous autres. Toute notre nature morale, toutes nos intuitions,

originairement entachées de foi,--sont en lutte avec les conclusions de

notre raison. Voilà bien où est la cause profonde de toutes nos

mélancolies noires, de nos troubles, de notre misère d’âme... Allons

vivre! Et secouons ces habitudes de pressentiment, ces angoisses de

mysticisme... Je suis un champ de bataille d’antinomies. Comment

m’affranchir de tout ça?»

Il aspirait une large goulée d’air, sur la terrasse d’où s’apercevait la

mer bleue et, juste en face du château, les îles d’Hyères. Il prenait un

fusil, sifflait son griffon, allait, le long des marais salins, à la

recherche d’une bécassine...

Ce qui l’apaisait le mieux, c’était ses visites à de pauvres malades

qui, pour n’avoir pas à payer, le faisaient appeler comme médecin. Le

médecin de la Londe, village voisin, le fit prévenir un jour, comme cela

lui était arrivé déjà plus d’une fois, que forcé de s’absenter pour une

affaire grave, il priait son honoré confrère, Monsieur le comte Paul

d’Aiguebelle, de le remplacer auprès de ses clients. Ce fut une semaine

de grand repos moral. Le comte revenait de ses visites avec des

rayonnements de joie dans les yeux.

Le sentiment du service rendu au pauvre officier de santé et à tout le

pays, était en lui comme une sensation de force retrouvée. Il éprouvait

alors une allégresse physique, et une confiance étrange dans le monde

entier.

La foi est le bénéfice assuré du bien que l’on fait.

Se prouver qu’on est un brave homme, c’est se prouver du coup qu’il

existe de braves gens, et, d’une manière générale, que le Bon existe.

C’est créer en soi la sécurité, sans laquelle l’homme ne peut jouir

d’aucun bien-être.

Au retour de ces visites à de pauvres gens auxquels il apportait, dans

sa voiture, des remèdes, et souvent des provisions, de la viande et du

bon vin, le jeune homme considérait volontiers comme une récompense

mieux méritée les joies qui l’attendaient au château. Alors, avec un

abandon tout nouveau, il contemplait sa fiancée, et il n’avait en la

regardant que des pensées sereines.

Pourquoi faut-il que la bonté, la pureté et l’élévation des sentiments,

deviennent des causes d’erreur? En ces moments-là, sûr de lui, il était

sûr d’elle, il avait confiance; confiance absolument, en tous deux, en

toute chose au monde, en tout le monde. Les moindres sensations, les

désirs les plus physiques, l’émoi qu’il éprouvait en se sentant frôlé

par sa robe, en regardant, sous l’ombre légère de son oreille, la

naissance de ses cheveux cendrés, qu’irisait tout à coup un trait de

soleil, sous les grands arbres, tout cela en lui devenait une aspiration

à la vie haute, générale, un appel à l’avenir, à la création consciente

d’un fils qui serait un homme sain et pur, un de ceux qui renouvelleront

la terre!... Et il se mettait à aimer, à adorer plus passionnément que

jamais celle en qui dormaient ces puissances de renouvellement, ces

espérances infinies.

Fleur d'Abîme · 第 26 / 56 题