Quand elle relut la lettre qu’elle adressait à Léon, elle la trouva si
folle qu’elle voulut d’abord la détruire. Léon, exaspéré, n’avait qu’à
l’envoyer au comte d’Aiguebelle, cette lettre, et tout l’avenir préparé
s’écroulerait dans la honte!
Elle songea longtemps à cette fin possible d’un rêve pourtant si cher!
Et tout à coup, une réaction violente se fit en elle. Pourquoi donc pas?
Était-elle si sûre de son bonheur, avec ce provincial? Elle le sentait
si bien d’une autre race! Ils ne s’entendraient jamais. A quels drames
compliqués marchait-elle? Les drames compliqués, ça serait tolérable
encore, mais si tout son grand effort d’ambition allait aboutir à une
vie d’ennui, dans le château des d’Aiguebelle, sous la tyrannie d’un
maître plus fort qu’elle? Car on ne sait jamais: un homme qui a l’air
d’un doux peut, au fond, n’être qu’un brutal.
Alors, une pensée baroque lui vint. Elle allait expédier cette lettre.
Un amoureux est capable de tout. Léon l’enverrait peut-être au comte.
Elle remettait ainsi tout en cause une dernière fois. Elle jouait son
avenir à pile ou face,--presque convaincue, d’ailleurs, que Léon
garderait la lettre pour lui, car il avait «même de l’honneur», à cause
de l’uniforme. Cependant, «fallait voir!» Et avec un sourire, elle
cacheta la lettre.
Cela fait, elle éprouva un plaisir âpre à l’idée d’être dénoncée par
celui qu’elle préférait entre tous les hommes. Elle souhaitait presque
maintenant cette indélicate preuve d’amour. Elle pensait qu’en amour,
toutes les lâchetés sont excusables, et peuvent même être des
crâneries...
Elle fit partir la lettre. C’était, sous forme de défi à la destinée, le
dernier effort, étrange, de la sincérité expirante.
Bah! ça n’aboutirait pas! La lettre était trop raide. Elle était
_immontrable_. Léon n’oserait jamais!
S’il osait pourtant?
Et son imagination allumée lui présentait la scène d’explication. Elle
l’attaquait d’autorité, comme disait Théramène, et, dans une attitude
d’héroïne, elle répondait à des insultes passionnées par une tirade: «Eh
bien! oui, _comte_! oui, c’est lui que j’aime! Le destin m’a trahie:
peut-être l’ai-je souhaité! On vous a livré une lettre que j’avais
écrite sachant bien que je m’exposais à la retrouver entre vos mains. Eh
bien! oui, je vous déteste! J’enviais, sans oser la réaliser, cette
sincérité des faits, qui remet tout en place. Gardez votre nom et votre
fortune; je n’en veux pas! Je ne peux être des vôtres... Laissez-moi ma
liberté bohème... J’aime mieux ça!»