Ce n’était pas peu de chose--elle le comprenait bien,--que d’apparaître
à son provincial une femme «comme il faut», telle qu’il devait
l’entendre.
Dans ses tentatives variées d’ambitieuse inquiète, elle avait
naturellement pensé au théâtre. C’est le tremplin de beaucoup de
coquettes, un moyen de parvenir comme un autre, aujourd’hui; seulement,
il y faut du talent, et c’est à quoi pensent le moins toutes ces
pauvrettes qui vont au feu de la rampe comme des papillons affolés.
Un des jeunes acteurs, espérant, selon sa propre expression, qu’il
arriverait bien vite à «faire ses frais», avait donné des leçons gratis,
pendant une année; puis, irrité tout à coup de voir qu’il n’avait rien à
espérer, il avait offert de se faire remplacer par un vieux «cabot» de
sa connaissance, pauvre et laid, qui, pour un déjeuner, affirmait-il,
donnerait des leçons de maintien et de diction, d’après les plus solides
principes.
Dès qu’il eut présenté le vieux, le jeune émule de Talma, qui avait une
affaire urgente dans les coulisses du Conservatoire, espaça ses
précieuses visites. On ne le voyait plus que deux fois par an.
En revanche, le vieux cabotin arrivait deux fois par semaine. C’était un
ancien élève de Samson. Il le disait et c’était vrai. Il avait des
cartes à un franc le cent sur lesquelles on lisait en lettres grasses:
PINCHARD,
de la Comédie française.
Il y avait débuté en effet vers 1845. Il n’avait plus d’âge. C’était un
doux souffreteux, très honnête, très bon, mais doué à un degré plaisant
de tous les défauts particuliers à ceux de sa profession. L’inaltérable
gaîté qu’il gardait malgré l’excès de sa misère, lui faisait tout
pardonner.
Le malheureux avait même imaginé, un jour où il avait trop faim, d’aller
réciter des vers, dans les cours des maisons. C’était une chose
attendrissante que de lui voir rejouer, pour payer à table sa place de
parasite, son rôle de mendiant des rues.
--Le jour où je pris cette résolution, disait-il, j’entrai d’abord dans
une cour de la rue des Saints-Pères. J’avais appris avec beaucoup de
soin la _Conscience_ de Victor Hugo,--mais la honte me suffoquant, au
moment de commencer, j’attaquai, sans le vouloir, le récit de Théramène
que je savais depuis mon enfance! Ma douleur était si vive, que je me
sentis pathétique. Ah! si un public connaisseur, un vrai public, _mon_
public de la Comédie française, avait pu me voir ce jour-là!... On
s’était mis aux fenêtres, et les sous commencèrent à pleuvoir avec les
quolibets.
Alors, il se mettait à mimer la scène, laissant tomber un sou à terre,
de temps à autre, et interrompant d’un «merci bien!» du plus piquant
effet, l’illustre tirade, à la manière des joueurs d’orgue de Barbarie.
--«A la fin, terminait-il, saisi par le désespoir de ma situation
personnelle, je tombai sur un genou, la tête dans mes mains, en criant
malgré moi: «Non! non! c’est trop souffrir!» On attribua ma douleur à
Théramène; on crut que je pleurais ce pauvre Hippolyte, et, à toutes les
fenêtres, éclatèrent des applaudissements, dont, malgré mon désespoir,
je me sentis encouragé, et même charmé!
«Cela parut si comique à une bande d’étudiants groupés à une fenêtre du
cinquième, qu’ils m’envoyèrent chercher, et de ce moment, j’entrevis des
jours meilleurs. J’allais, répétant quotidiennement, dans les cours des
maisons où logent des étudiants, le récit de Théramène.
«Profitant de l’indication que m’avaient donnée «la nature» et le
hasard, je coupais le fameux récit de réflexions de mon cru sur ma
misère et le malheur des temps... Et cela m’a permis de vivre. Tout le
quartier me connaît sous le nom de Théramène... Appelez-moi comme ça. Ça
me fera plaisir, ça me rappelle mon plus gros succès!»
C’était un professeur économique qu’on avait pris en affection, ce
vieux. On lui mettait quelquefois un balai entre les mains; quelquefois,
sous le pied, une brosse à cirer le parquet; et il cirait, et il
balayait, disant: «L’art se rend utile: _Utile dulci!_» Et, vraiment, il
lui était doux, à cet ingénu, de se rendre utile à qui l’aidait.
De fait, il était intéressant, et on l’aimait sans y prendre garde,
comme on aime un animal familier. C’était même, peut-être, le meilleur
des sentiments que Mademoiselle Déperrier eût au cœur, celui que ce
vieil innocent lui inspirait... Ah! si elle n’avait pas eu de
connaissances pires! Mais l’honnête Théramène eût certainement méprisé
bien des beaux messieurs qui venaient chez elle, admirablement vêtus et
correctement gantés, s’il eût pu voir leur dedans.
Tout de même, c’était un spectacle inouï que d’assister à la leçon du
père Théramène chez les Déperrier, le mardi.
Léon Terral y venait souvent. Il y amenait deux ou trois amis. On y
voyait aussi le bas-bleu qui faisait les modes, deux ou trois reporters
qui pouvaient être utiles un jour, et autant de futurs auteurs
dramatiques, de ceux qui collaborent uniquement pour avoir leurs entrées
dans les coulisses des petits théâtres.
Peut-être, ce jour-là, eût-on malaisément reconnu la belle Mademoiselle
Déperrier, celle qui dans les salons plus ou moins selects, mais enfin
de ceux où l’on rencontre parfois du vrai monde, se tenait droite,
fière, en grande tenue de patricienne, s’imposant au regard par la
noblesse du maintien, la beauté de ses lignes fermes et ondulées, et la
pureté de son regard, un peu hautain.
Ces jours-là, chez elle, c’était la fête bohème. Sa mère ne s’y amusait
guère, parce qu’elle ne pouvait retenir mille objurgations que Marie ne
manquait jamais de relever. La mère était partagée entre un désir
déterminé de tirer parti de sa fille en la mariant à quelque prince--et
une jalousie féroce, qui enrageait de ne pouvoir se dissimuler. De là
une sourde querelle qui régnait éternellement entre elles.
Madame Déperrier avait fini, les mardis, par rester confinée dans sa
chambre, d’où elle sortait de demi-heure en demi-heure pour faire
quelque admonestation à propos d’une parole plus mal sonnante que les
autres, surprise à travers la cloison.
Peu à peu, dans la chaleur des leçons, le vieux Théramène s’était
habitué à tutoyer couramment sa petite Marie. A l’indignation de sa
mère, Marie avait répondu, non sans quelque bonté:
--Quel mal ça peut-il faire?... Pauvre homme! il est si vieux...
Pourquoi l’humilier? Veux-tu qu’il ne revienne plus? Je serais bien
avancée! Car, tu ne sais pas, au fond, il est très fort. Et il me
lâcherait, un peu raide. Et puis, ça m’amuse. C’est comme ça qu’on fait
au théâtre; on se tutoie entre camarades, hommes et femmes.
Elle pensait encore: «Pourquoi empêcher cet homme de se payer comme ça?»
Par de semblables raisonnements, trop fréquents chez elle, elle
acceptait, sans s’en douter, de se vendre en détail. Elle ne
s’appartenait plus. Elle appartenait à mille menues dettes. C’est le
destin des filles... Que de gens avaient ainsi main-mise sur elle!
Il la tutoyait donc, Théramène; elle en riait d’abord; bientôt elle se
blasa, et c’était d’autant plus étrange, depuis qu’elle paraissait ne
plus voir ce qu’il y avait là de choquant.
--Voyons, ma petite Marie, le mot ne sort pas; tu bafouilles. Tiens-toi
droite. Les mains comme ça... Marche donc avec tout le corps. Tu as
l’air de glisser dans une rainure...
Il redressait son dos voûté, et la vieillesse décrépite et laide donnait
sa leçon d’attitude et de noblesse à la beauté jeune.
Si l’on riait, mes bons! Rien n’était plus divertissant.
C’était drôle surtout quand il répétait la théorie «telle que je l’ai
recueillie de la propre bouche de mon maître Samson».