Toutes les belles et bonnes raisons qu’il avait d’aimer avec passion la
jeune fille, Paul deux mois après, les expliquait brusquement à son
ami,--au moment précis où Albert allait lui dire, pour son compte,--les
mêmes choses.
Ce n’était donc pas Albert qui pouvait lui inspirer contre Mademoiselle
Déperrier le moindre doute. Le pauvre lieutenant de vaisseau reçut cette
confidence--amour et projet de mariage,--comme un coup de couteau dont
on meurt en silence.
Ils se promenaient sous les platanes d’Aiguebelle, à mi-coteau, avec la
mer à l’horizon,--et, par-dessus l’échiquier blanc et bleu des salins,
ils voyaient les grands bateaux en ce moment mouillés là.
--Eh bien, qu’en dis-tu, Albert?
Albert réfléchissait.
L’aveu de son amour à Paul, lui devenait impossible juste dans le moment
où il allait le faire. Parler franchement, c’était désespérer son ami...
Au profit de qui? De lui-même? Mais pourquoi serait-ce lui le choisi de
cette jeune fille? Il y avait bien plus d’apparence qu’elle aimerait un
homme comme Paul... Les marins partent trop souvent. Leurs femmes sont
des demi-veuves...
A ces considérations, il en ajouta une décisive: il fallait qu’un des
deux amis se sacrifiât. Paul avait confessé son amour. Albert n’avait
encore rien dit. Le sacrifice le plus complet, le plus utile, le seul
heureux, c’était donc le sien, puisqu’il resterait ignoré. Paul en
pourrait jouir sans une ombre de regret.
Le brave garçon prit rapidement son parti.
--Mon cher frère, dit-il (ils s’appelaient quelquefois ainsi), je crois,
à en juger par toutes les apparences, que tu as bien placé ton cœur. Tu
seras heureux... comme tu le mérites. Mais moi, si tu te maries
bientôt..., je ne serai pas là.
--Comment donc?
--J’ai sollicité avant-hier le commandement d’une canonnière au Tonkin.
Je suis chaudement appuyé par l’amiral Drevet: je me crois sûr d’obtenir
ce que je désire.
--Ah! quel malheur! dit simplement Paul,--habitué à ces brusques départs
du marin.
Ils continuèrent à parler de ce mariage.
Le soir même, le lieutenant de vaisseau écrivait à son ami:
«Je suis forcé de partir pour Paris, appelé par dépêche. Mon affaire
réussira. Sois heureux... sois heureux...»
Il y avait, dans la répétition de ces deux mots, une douleur que Paul ne
pouvait pas voir.
Albert ne se doutait pas qu’il allait laisser derrière lui sa sœur
Pauline désespérée du mariage de Paul. Elle avait, pour l’ami de son
frère, depuis qu’elle était née à la vie du cœur, un noble, un profond
amour, ignoré même de sa mère.
Il obtint son commandement, et partit, au grand chagrin d’Annette, la
petite sœur de Paul. Annette avait pour lui--symétriquement!--un amour
de pensionnaire dont il était bien loin de se douter,--et qui l’eût
consolé peut-être...
Et, peu de temps après la conversation des deux amis et le départ
d’Albert, le comte Paul avait ouvert son cœur à sa mère... Elle avait
souri tristement...--et c’est alors qu’elle avait écrit à l’abbé.
Quand elle eut reçu la réponse du vieux précepteur de Paul, il fut
convenu qu’on irait passer à Paris tout ce printemps. Elle voulait voir
et juger Mademoiselle Déperrier. De plus, le départ d’Albert laissait
bien seules Madame de Barjols et sa fille. On partit donc. La
présentation des dames Déperrier chez la comtesse d’Aiguebelle, à Paris,
se fit un soir où il y avait quelques personnes. Marie se tint sur une
réserve extrême... Et il n’y eut rien que l’observation en attente, de
part et d’autre.
Deux mois plus tard, en avril, Paul demandait à sa mère, pour la
centième fois: «Eh bien, que pensez-vous d’elle, ma mère?»
--Donne-moi le temps de me reconnaître.
Mademoiselle Déperrier n’était pas sympathique à la comtesse. Le cœur
des mères voit profond. Mais la mère de Paul ne trouvait rien à dire
pour justifier son antipathie. Elle ne l’avouait donc pas, et se
contentait d’ajourner le prononcé de son jugement. Désolée d’avoir à
faire souffrir Paul, elle avait cependant ce courage.
--Tu ne peux vraiment pas, lui disait-elle en souriant, me forcer à être
aussi emportée que toi... Il y a dans ton opinion sur elle, d’après tes
propres théories, un élément d’erreur: l’amour même. Moi, je n’ai qu’à
l’aimer d’une amitié forte, qui naîtra uniquement de mon jugement
moral... Donne-moi le temps!
Il attendait avec confiance,--puisqu’il aimait.