Elle ajoutait mentalement: «Et puis il y a tant de monde!»

--Honnête, comment l’entendez-vous?--dit-il.

Elle eut peur de ne pas apprendre ce qu’il désirait tant lui dire.

--Allez toujours, fit-elle.

--Que ce soit honnête ou non?

Elle se mit à rire aux éclats. Ce rire parut déplacé et bizarre à

plusieurs personnes qui la dévisagèrent. Des dames la lorgnaient.

Pour son interlocuteur expérimenté, il était impudent, vicieux même, ce

rire!

--Allons dans la salle à côté, dit-il.

--A quoi bon? répondit-elle. Je ne connais personne, ici.

Le comte Paul, pour l’instant, n’osant la suivre, était resté dans une

salle voisine. Elle était libre de flirter un moment avec son Russe.

Il le comprit, et il se sentait excusé d’avance de toutes les audaces

qu’il voulait avoir. La musique commençait. Les valseurs s’élançaient.

Ils les imitèrent.

Et le prince murmurait, en la serrant contre lui d’une façon

insinuante:--En deux mots, mademoiselle, je me suis permis de vous

regarder avec attention et j’ai cru, sur de certains signes, reconnaître

une personne destinée... à de grandes... à de très grandes choses.

--Quelles choses?

--Mystérieuses...

--Ah! et sur quels signes, prince?

--C’est mon affaire.

--Vous êtes bohémien?

--Un peu...

--C’est un horoscope, alors?

--Peut-être... de ceux qui ne se trompent guère, parce qu’ils font

naître et dirigent la destinée qu’ils annoncent...

--Oh! oh!

Elle s’amusait étrangement.--Des propos semblables, elle n’avait jamais

entendu que cela. Quelque chose en elle,--pour qui savait voir, en se

dégageant des troubles qu’elle inspirait,--provoquait ce genre

d’impertinences, les sollicitait même. Seulement, à l’ordinaire,

c’étaient des journalistes, des peintres ou des gommeux parisiens qui

les murmuraient à son oreille,--enfin des gens comme on en voit tous les

jours, des êtres sans mystère, sans prestige... des compatriotes... Oh!

les steppes, la Russie, les troïkas, Pouchkine, et Lermontoff, l’auteur

tourmenté de _Un héros du siècle_, le Musset, le don Juan du Caucase!...

--Eh bien, prince?

Chaque fois qu’elle disait: _prince_, elle éprouvait une émotion; ça la

flattait.

--Eh bien, si je ne me trompe (ne m’interrompez pas, de grâce) si je ne

me trompe, vous avez choisi ce soir, ici-même, un fiancé... Chut!

silence!

Il imposait silence d’un air impérieux, sans réplique... Elle pensait:

«A la bonne heure! En voilà un qui sait voir au fond!--Très fort, le

cosaque! et sans doute un vrai prince... Ça vous a l’habitude du

commandement... Enfin, je n’en ai que pour cinq minutes... Un peu de

patience: ça sera si drôle à raconter!»

--Et, poursuivait le prince, ce fiancé que vous avez choisi ce soir

n’est pas l’homme qu’il vous faut... (Vous parlerez après!) C’est un

gentilhomme terrien, comme on dit en France,--un villageois, pour mieux

dire,--confiné dans ses vignes, et incapable de vous mettre à votre

rang... Vous êtes née pour la grande vie, mademoiselle. Un connaisseur

n’a pas besoin de vous regarder longtemps pour le deviner.

--On dirait, pensa-t-elle, qu’il estime un cheval!

Pourtant elle continuait à être flattée. C’est égal, il lui faisait un

peu peur--pas trop--mais tout de même...

--Enfin, voyons la suite.

--Il vous faut Paris...

--Oh! oui, dit-elle.

--Ou Pétersbourg, acheva-t-il... Bref, Mademoiselle, quand vous serez

désabusée sur le compte de l’homme que vous avez rencontré ici, ce

soir,--et que cela vous arrive dans trois jours ou dans trois ans...

--Alors? interrogea-t-elle.

--Alors, quels qu’aient été vos bonheurs ou vos malheurs, peut-être même

vos fautes,--et que je sois, moi, Tcherniloff, marié ou non,--alors,

rappelez-vous notre conversation de ce soir... Vous trouverez un

gentilhomme russe--qui n’a qu’une parole--toujours prêt à vous obliger.

Comme il la reconduisait, il tira de sa poche un étui d’ivoire sculpté,

mince et plat comme un carnet; il l’ouvrit, y glissa sa carte de visite

et, sans prendre la peine de se cacher, il le lui offrit en disant:

--Faites-moi l’honneur de garder ce petit souvenir, mademoiselle. Ce

n’est que l’enveloppe de mon adresse à Pétersbourg... L’une vous

empêchera, j’espère, de perdre l’autre. Avec votre autorisation, je ne

vous parlerai plus de la soirée, pour ne rien compromettre de vos

projets... que, dans votre intérêt, je n’approuve pas!

Ils se quittèrent avec un grand salut. Que faire? un esclandre? Elle

fourra prestement l’étui dans sa poche.

--C’est raide, au fond, pensait-elle,--mais si bien exécuté, si amusant!

En voilà, du vrai roman! C’est égal, j’aime mieux les d’Aiguebelle... Ce

n’est que du trois pour cent, mais c’est du solide! Ça doit durer autant

que la France! Sur ces valeurs étrangères, on manque par trop de

renseignements!

Quand elle voulut se retirer, la voiture commandée par la marquise

n’étant pas arrivée à l’heure dite, le comte Paul, aux aguets, (il avait

dansé deux fois avec elle) offrit son coupé et la reconduisit, flanqué

de Madame Déperrier.

En route, Marie Déperrier ne manqua pas de déplorer les progrès du

cosmopolitisme, et la facilité, déplorable en effet, avec laquelle on

accepte aujourd’hui d’assister à des soirées «pareilles à celle-ci.» La

curiosité seule l’y avait poussée, une ardente curiosité qu’elle

reconnaissait digne de blâme.

Dès qu’il eut laissé ces deux dames à la porte de leur hôtel, Paul

revint prendre Albert, qu’il emmena coucher à Aiguebelles, et ils ne

cessèrent pas, en une heure de route, de détailler et d’exalter le

charme virginal de la belle inconnue... «Un rêve, c’est vrai, une

apparition!»

Paul, dès le surlendemain, se fit présenter à la marquise de Jousseran

et, pendant les deux mois qui suivirent, il parvint d’ailleurs sans

peine à revoir plus de dix fois Mademoiselle Déperrier. Comme il vivait

avec Albert, il arriva qu’Albert la vit trop souvent, lui aussi.

Elle avait bien compris quel homme était le comte Paul, et elle se

maintenait, en conséquence, dans son rôle de modestie sans affectation.

Elle jugeait bien la situation. Pour plaire à Paul et à sa mère, elle

n’avait vraiment que ce moyen: les tromper du tout au tout sur sa

personne morale.

V

Le docteur voyait juste: c’était une âme intéressante que celle du comte

Paul. Il n’était point compliqué, mais nettement double, aussi prompt à

douter qu’il était enclin à croire--aussi emporté dans sa conception

quasi-mystique du bien, que passionné au sens matériel du mot.

Une anecdote de son enfance, que sa mère aimait à conter, montre

combien, tout petit, il avait déjà une conscience en éveil et forte, en

même temps que des gourmandises puissantes:

Un jour--il avait sept ans--sa grand’maman, qui habitait avec eux le

château d’Aiguebelle, n’était pas descendue se mettre à table. On lui

avait monté son déjeuner dans sa chambre. Elle fit redemander d’une

certaine confiture dont elle était friande.

--Tiens, petit Paul, c’est toi qui vas porter à bonne maman, qui est

dans sa chambre, cette assiette de confiture. Ça lui fera plaisir, si

c’est toi. Et dis-lui qu’on t’attend. Reviens tout de suite.

L’enfant se leva et s’en fut, bien attentif à ne pas renverser

l’assiette qu’il tenait à deux mains. Il y avait à table son précepteur,

l’abbé Tardieu, et deux dames du voisinage.

L’enfant parti, on continua de causer. Quelques instants s’écoulèrent,

et l’on s’étonnait de ne pas le voir revenir, lorsque tout à coup, dans

le vide sonore du vaste escalier, on entendit des cris déchirants et des

pleurs.

Tout le monde courut, croyant qu’il était tombé, blessé peut-être... On

le trouva debout à mi-étage, son assiette entre ses deux mains un peu

tremblantes, et versant de grosses larmes en pleine confiture, tout

haletant et suffoqué.

--Qu’as-tu, enfin? Qu’as-tu, mon mignon? Qu’est-il arrivé? Pourquoi

pleures-tu?

Il fit cette réponse étonnante, coupée de sanglots:

--... C’est que... jamais... je n’arriverai jusqu’en haut... Non, maman,

jamais! jamais je ne pourrai la porter si loin... sans l’avoir mangée!

--Ah! dit l’abbé enchanté, c’est une conscience du bon Dieu! Cela nous

fera un de ces hommes rares qui savent résister aux pires tentations, et

qui seraient capables de mourir du seul désespoir d’avoir commis une

faute!

Paul aimait sa mère plus que tout au monde. Il aimait Albert de Barjols

autant que sa sœur Annette, et il était en outre attaché à cet ami

d’enfance par les mille liens subtils des pensées les plus profondes,

continuellement échangées.

Aucun des deux amis n’avait eu l’occasion de recevoir de l’autre

quelqu’un de ces importants services qui sont un point de départ

nécessaire aux amitiés romanesques. Ils s’étaient connus tout petits.

Ils s’aimaient dans leurs qualités heureuses; ils se conseillaient l’un

l’autre; ils s’excusaient ou se blâmaient utilement; chacun d’eux était

pour l’autre une aide d’âme, un secours moral, un écho attendu, une

réponse appelée. Quand les longues absences du marin les séparaient, il

leur arrivait de passer des mois sans s’écrire, mais comme ils étaient

certains tous deux de se retrouver aussi aimants, aussi prêts à tous les

dons, à tous les dévouements,--la pensée de leur amitié sans exigence

leur suffisait, parce qu’elle les empêchait de sentir l’esseulement dans

le vide,--qui est l’unique vrai malheur de la vie.

C’est Albert le positiviste qui avait trouvé cette formule, approuvée

par Paul: Ce qu’il y a d’estimable dans l’amour, c’est la quantité

d’amitié qu’on y retrouve à l’analyse.

Albert, d’esprit aussi littéraire, mais plus scientifique que Paul,

lisait beaucoup, pendant les longs loisirs que lui laissait son service

à bord; et il se piquait d’éclairer, avec des idées précises, le

sentiment plus intuitif de Paul sur toutes choses.

Aucun d’eux ne croyait. Tous deux le cachaient à leur mère. Albert

professait un athéisme raisonné que Paul trouvait teinté d’absurde. Il

lui disait: «Moi, je ne crois plus, mais j’espère encore, vaguement. Que

savons-nous? L’homme est si bête!... Je compte beaucoup sur la bêtise de

l’homme!»

Tous deux, en renonçant à la foi de leur enfance, avaient gardé,

profondément gravée dans leur cœur, la morale que leur avait enseignée

la religion... «Il n’y a pas mieux, pour qui veut être un honnête homme

et un homme bon», disait Paul.

Le sens moral, disait-il, c’est l’instinct de conservation de l’homme

social; il est inné aussi bien que celui de l’homme physique. Or l’homme

est, de par la nature, un être destiné à vivre en société, comme

l’abeille. Il y a une base commune à toutes les morales, et les

commandements de Dieu les résument toutes assez bien. Ainsi disait

Paul.--C’est une erreur accréditée d’assurer que les penseurs de

profession, ceux qui écrivent pour le public, sont les seuls à penser,

ou même les seuls à écrire.--Paul prétendait que l’homme étant bien

décidément privé de tout secours providentiel, doit, s’il entend ses

vrais intérêts, conclure à la nécessité d’être meilleur pour soi-même

c’est-à-dire pour son semblable. Dieu n’étant plus là pour nous aimer,

nous devons nous aimer davantage. Plus l’homme se croit en droit de nier

la Providence, plus il doit s’efforcer de devenir lui-même une

providence pour les autres hommes, ses frères et ses fils. Si l’athée ne

se résigne pas à s’imposer les sacrifices qui font les héros,--il

retombe à n’être que l’animal le plus dangereux de la terre;--c’est le

chercheur de proie, sans autre loi que son caprice et sa force, le

monstre enragé, qu’il faut étouffer bien vite, au nom de ses propres

principes,--sous peine de lui laisser détruire l’antique héritage de

l’humanité qui pense, qui sent et qui aime!

Nous errons sur un bateau perdu, au milieu des océans mornes, sous le

ciel noir de la science. Soyons-nous à nous-mêmes des dieux plus

bienfaisants que ceux des religions. Ceux-là, les philosophes les ont

détruits, sans doute par amour de la justice, mais peut-être

inconsidérément,--car, disait souvent Paul à Albert, si Dieu était la

forme la plus concrète, la plus vivante, la plus facile à populariser, à

faire aimer,--de l’idéal et de la morale nécessaires.

Les deux amis croyaient qu’on peut baser une morale divinement humaine

sur la seule charité. Seulement Paul était persuadé que cette morale,

toute abstraite, sans incarnation ni sanction, ne serait jamais qu’une

conception d’esprits cultivés, intransmissible à l’âme élémentaire des

masses. Bref, il regrettait Dieu,--tandis qu’Albert, plein de quiétude,

trouvait que de bonnes lois suffisent à régir un peuple civilisé, et que

les éclairs du Sinaï n’ajoutent rien à l’autorité de la justice.

Si surprenant que cela puisse paraître à bien des gens, ces sortes

d’idées n’étaient pas pour eux de simples motifs à bavardages. Leur vie,

à toute heure, était influencée par leurs convictions, et il ne se

passait guère de jour où ils ne fissent quelque effort pour être

meilleurs, plus équitables. Il y a, comme cela, dans des coins de France

et du monde, sur des bateaux errants en mer, dans des châteaux et dans

des masures, quelques êtres attardés qui réalisent par leurs actes, de

personnelles, d’idéales conceptions de bonté, de justice...

Est-ce à dire que les deux amis fussent des saints? Loin de là,

puisqu’on semble exiger de ceux à qui on décerne les honneurs de la

sainteté, de surhumaines vertus, et que, pour les catholiques, l’idée de

pureté est presque liée à celle d’ascétisme.

Non, ils vivaient de la vie commune. Ils n’étaient pas sans passions, ni

certes, sans péchés. Ils étaient faibles, étant des hommes. Ils étaient

égoïstes souvent, jaloux à l’occasion; ils éprouvaient parfois des

mouvements de rage ou d’envie, de sourdes révoltes de la bête brute, car

c’est dans un animal que s’élaborent tous les nobles désirs de

l’esprit,--dont la moindre conquête exige un rude effort.

Mais tout le chaos des mauvais sentiments fatals était dominé en eux par

la possibilité toujours présente de se dépasser eux-mêmes, dans un

moment donné,--d’être meilleurs qu’eux-mêmes durant cette minute qui

suffit à faire un héros, qui est le temps de créer, la minute infinie de

l’amour.

Ainsi, ils avaient, malgré leurs nobles pensées, malgré leurs

aspirations hautes et leur ferme conception de l’idéal, quelques erreurs

à regretter: leur idéal en était-il moins respectable? Non, certes! Rien

n’est absurde, rien n’est malfaisant comme de refuser à un coupable le

droit d’affirmer la beauté du bien! Celui-là au contraire qui connaît

l’âpreté des chemins du mal, n’est-il pas le mieux venu à recommander le

choix des autres, surtout si, franchement, il avoue ses raisons?

Les deux amis avaient donc à leur passif plus d’une faute et ne

conseillaient à personne de les imiter; fautes d’amour, bien entendu.

Non pas tant Albert, qui n’avait guère connu pour maîtresses que de

petites sauvages en lointains pays... Mais Paul, en pays civilisé,

n’avait eu le choix, n’étant point marié, qu’entre de précaires amours

qui, toutes également, avaient blessé sa délicatesse affinée, son

sentiment du juste et du beau. Et ses meilleurs souvenirs n’allaient pas

sans quelques remords.

Il avait, en résumé, contre la femme qui n’est pas la Mère ou l’Épouse,

non seulement les répugnances persistantes d’un catholique émancipé

tardivement--et qui a gardé, au fond, sa manière religieuse de juger le

_péché_; non seulement les répugnances d’un simple honnête homme pour

tout ce qui n’est pas avouable et avoué, mais encore une sorte de haine

particulière et violente... N’était-ce pas cette race mystérieusement

maligne, sataniquement trompeuse, qui avait fait la honte de son père,

et le malheur de sa mère adorée?

A être demeuré longtemps dans une solitude presque complète auprès de

cette mère en deuil d’un mari vivant, à toute minute soucieuse de

préserver son fils des moindres dangers du dehors, Paul était resté

longtemps enfant, et il avait gardé les expressions passionnées d’une

tendresse qui veut être consolante. Mais aussi,--précocement

réfléchi,--avec le désir douloureux de ne jamais ressembler à celui qui

aurait dû être son modèle vénéré, il avait conçu de la femme l’opinion

que la Bible légitime en ces termes: «La femme est amère comme la mort;

ses cheveux sont des liens et ses mains sont des chaînes.»

La femme, c’était le serpent. Il l’évita, et il songeait, le cas

échéant, à lui écraser la tête. Il la connut tard, bien après avoir

perdu, par la lecture des philosophes, la foi de son enfance. Le jour où

il se vit trompé par l’une d’elles, il ne fut pas surpris, ni trop

malheureux: il se réjouit d’être délivré, plus qu’il ne s’affligea

d’être trahi.

Albert, lui, parlait plus rondement de tout ce qui a trait à l’éternel

sujet. Il appelait le remords une perte de temps et affirmait qu’on a

plus tôt fait d’agir mieux que de regretter d’avoir mal agi. Il

prétendait que si on a conduit une femme à l’oubli de ses devoirs on n’a

plus le droit de la condamner, tandis que, tout en se blâmant lui-même,

Paul, en pareille occasion, n’accordait à la femme que son mépris,

attristé mais entier. Albert d’ailleurs avait une tendance naturelle à

prendre toutes choses du bon côté, à interpréter avec bienveillance les

actes douteux. Il n’était pas facilement soupçonneux, nullement méfiant.

Il n’avait été pris dans aucune aventure compliquée, dans aucune

intrigue, et s’étonnait ingénument de celles que lui contait son ami. Au

fond il avait la naïveté des savants pour qui tout est théorie et que la

vie n’a pas instruits à leurs dépens.

Paul au contraire, malgré ses résistances théoriques, s’était trouvé à

plusieurs reprises enlacé par de dangereuses coquettes. Mais, armé de

méfiance comme il l’était par le souvenir du malheur de son père, il

avait voulu et su les voir toutes à visage découvert. Une d’elles avait

été si agréablement surprise d’être démasquée, elle en avait conçu une

si vive admiration pour l’esprit de Paul, qu’elle lui avait livré

gaîment tous les secrets de sa vie. Il avait tiré de là le plus clair de

son expérience. Il avait reconnu, avec cette Ariane, les moindres petits

chemins contournés où un esprit de femme rusée s’amuse à perdre un mari

et un ou plusieurs amants... Le danger de posséder cette sorte

d’expérience apprise, méditée et approfondie, c’est qu’on se sent porté

à appliquer à toute la race des femmes la mesure qui doit, en bonne

justice, ne s’appliquer qu’à une seule catégorie. C’était du moins

l’avis d’Albert, qui, à tout instant criait à Paul: Casse-cou!

D’ailleurs, Paul ne tombait généralement pas dans cette erreur d’étendre

sur toutes, sans examen, le scepticisme qui lui avait été inspiré par

ses propres mésaventures ni la méfiance qui lui était conseillée par le

souvenir toujours présent des mésaventures paternelles. Il croyait qu’il

y a, bien distinctes, deux sortes de femmes: celle des Épouses, des

Mères, des Sœurs--et la race des Autres. C’était, en effet, pour lui

comme deux races, si essentiellement différentes qu’elles ne peuvent se

mêler entre elles. Il admettait des valeurs personnelles diverses dans

un camp comme dans l’autre,--mais c’était bien deux camps séparés par un

infranchissable fossé.

Sur ce point encore, il ne raisonnait pas. Il croyait cela

passionnément, comme autrefois il avait cru aux choses que lui affirmait

l’abbé,--et Albert avait fort à faire pour combattre ses entêtements

là-dessus.

Paul concluait toujours ainsi: «Laisse-moi mes idées: elles me

sauvent... Je ne veux pas faire courir à ma mère le risque d’avoir pour

belle-fille une de ces femmes qui sont faites pour rester parmi _les

autres_!...»

Paul, une fois, avait cru rencontrer la Fiancée, Son cœur avait battu

vite. Il s’était trouvé malheureusement que celle-là aimait ailleurs...

Depuis, il ne cherchait plus, se disant que sa mère, vieillissante et

malade, avait besoin de lui, de la tendresse sûre de ses enfants, et que

se marier, c’était faire courir à cette mère chérie une trop grande

chance de malheur...

Or, depuis quelque temps, gagné de plus en plus à la cause de

l’indulgence et de la pitié quand même, il s’était mis à blâmer

sévèrement son habituelle tendance à douter de la plupart des femmes. Il

se méfiait de ses méfiances. Dans son honnêteté philosophique, avide de

progrès, il craignait de former des jugements téméraires, de tourner au

pessimiste aigri, et enfin, par-dessus le marché, de passer sottement à

côté du bonheur. Il s’inquiétait donc de son scepticisme invétéré à

l’endroit des femmes, et, réagissant avec énergie, il accordait parfois

d’aveugles confiances à celles-là mêmes dont il avait pensé le plus de

mal. En ceci encore, il était compliqué, mais avec simplicité: nettement

double.

Mademoiselle Déperrier n’éveilla pas chez lui une ombre d’inquiétude. Il

la vit, et elle le charma. Il tendit son cœur vers elle, naturellement,

comme le voyageur du désert, altéré, court vers l’eau qui semble pure

sous un reflet de ciel...

Il la vit et il l’aima.

Fleur d'Abîme · 第 10 / 56 题