IV

Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’aimaient dès l’enfance.

L’actuelle situation se compliquait de ceci: tous deux, à l’insu l’un de

l’autre, s’étaient épris en même temps de Mademoiselle Marie Déperrier,

qui était venue passer à Hyères deux mois d’hiver.

Elle y était venue avec sa mère chez la vieille marquise de Jousseran

qui avait dit un jour à Marie: «Je suis malade, riche et seule. Si un

voyage dans le Midi vous paraît agréable, permettez-moi de vous l’offrir

comme je vous offrirais, ma chère enfant, des bonbons ou des fleurs au

jour de l’an. Si cela vous tente, vous n’aurez qu’à quitter Paris le 30

décembre avec moi; et s’il vous déplaît--délicatesse mal placée avec une

vieille femme qui a pour vous de l’affection--de recevoir un cadeau que

vous ne rendrez pas, dites-vous bien que m’accompagner là-bas c’est me

rendre le plus grand, le plus inappréciable des services.»

Mademoiselle Marie Déperrier avait poussé le cri de joie d’un chasseur

endiablé et pauvre auquel on offre tout à coup un déplacement en Écosse

pour la chasse aux grouses.

Madame Déperrier mère, consultée par la marquise, avait déclaré, avec

une pointe de jalousie sèche, qu’elle ne s’était jamais séparée de sa

fille. C’était vrai. Elle y mettait d’ailleurs tant d’affectation et si

peu de sollicitude, qu’elle tournait à la mère d’actrice.

--Mais, répondit la douairière avec beaucoup de vivacité, j’ai toujours

entendu que vous ne quitteriez pas votre fille. C’est grâce à votre

présence seulement qu’on pourra vous croire en villégiature à Hyères...

--Merci, madame, dit Madame Déperrier d’un air sévère. Il ne faudrait

point qu’on supposât que ma fille, même pour quelques semaines, a été

demoiselle de compagnie.

--C’est un mot que je n’ai pas prononcé, ma bonne dame. Vous aurez votre

appartement dans mon hôtel. Il me suffira de vous savoir par là, pas

trop loin, pour ne point éprouver la sensation du complet abandon dans

une ville inconnue,--et je vous resterai très reconnaissante. C’est, je

le répète, un vrai service que je vous demande...

On avait accepté, et quand les deux amis Paul d’Aiguebelle et Albert de

Barjols s’éprirent ensemble des charmes innocents de Mademoiselle

Déperrier, ce fut à Hyères, dans une soirée donnée par des Russes, qui,

enthousiasmés du pays, provisoirement décidés à s’y installer chaque

hiver, venaient d’y acheter une villa toute meublée. Ils avaient imaginé

de donner une fête d’inauguration. Ils demandèrent une liste des

notables du pays comme aussi des étrangers de distinction, et lancèrent

leurs invitations un peu à la diable. Ce fut comme une folie de grands

seigneurs qui s’installent, et qui veulent en pays inconnu se croire

tout de suite chez eux. Il se trouva, par parenthèse, que six mois plus

tard ils revendirent avec perte la villa magnifique, qui avait cessé de

plaire.

C’était d’ailleurs trois seigneurs authentiques, d’âges divers, parents

entre eux, et réunis pour une poursuite commune de ce genre de bonheur

qu’on peut rencontrer en voyage lorsqu’on a beaucoup d’argent.

Les gens du pays répondirent avec empressement à leur appel, les uns par

simple curiosité, les autres pour être aimables envers ces passagers qui

font la fortune des villes d’hiver. Quant aux étrangers qui acceptèrent

l’invitation, beaucoup estimaient que cela ne les engageait pas plus

qu’une rencontre sans lendemain dans un buffet de grande gare ou dans

une caravane d’Égypte. Les étrangers donnèrent en masse.

N’est-il pas essentiel, pour les gens du monde fatigués ou malades qui

demandent la paix ou la guérison aux villes d’eaux ou à la campagne--d’y

retrouver, le plus souvent possible, le casino, le théâtre, les bals et

toutes les occasions de fatigue qu’ils prétendent fuir?

Albert de Barjols, lieutenant de vaisseau, qui commandait en ce moment

un torpilleur aux Salins d’Hyères, fut invité comme officier de

marine--et le comte Paul (on appelait familièrement ainsi Monsieur

d’Aiguebelle dans tout son voisinage, depuis la mort de son père) fut

naturellement invité l’un des premiers comme châtelain d’Aiguebelle.

Les dames Déperrier eurent de leur douairière sa lettre d’invitation,

ainsi libellée d’après les indications du _Journal des Étrangers_:

«Madame la marquise de Jousseran et sa famille.» Elles représentèrent

«la famille» de la marquise.

On parlait déjà d’alliance ou du moins de sympathies russes.

Mademoiselle Marie déclara qu’il ne fallait pas mécontenter le Tsar et

qu’elle irait à ce bal avec sa mère, puisque la marquise le voulait bien

et ne pouvait y aller elle-même.

Elle eut ce soir-là une inspiration de génie.

--Voyez-vous, ma mère, il doit y avoir, dans ces fonds de province, dans

les châteaux où les juifs brocanteurs trouvent les vieux meubles Louis

XIII, des merveilles de maris, gens d’autrefois, conservés par miracle,

comme des bahuts... Si j’en emmenais un à Paris?--Elle ajouta: Un comme

ça, ça doit être facile à conduire!

C’est donc pour celui-là qu’elle s’était habillée.--Une robe blanche, en

voile, plissée de milliers de plis, et tombant toute droite. La poitrine

serrée dans un corsage qui s’enroulait autour du buste comme un cornet

de simple papier blanc autour d’un bouquet. Pas un bijou. Point de

boucles d’oreilles... Elle n’avait pas les oreilles percées. Cela

disait-elle, est «plus virginal.»

C’était sa plus grande préoccupation, de se donner un air virginal.

Parmi les artistes qui l’entouraient à Paris, un préraphaélite à demi

anglais, admirateur passionné de Rossetti et de Burne-Jones, lui avait

souvent conseillé de se coiffer «comme les femmes de Rossetti.» Elle

l’avait fait déjà, avec succès, en diverses circonstances; elle le fit

ce soir-là. Elle ramena donc très bas sur ses joues des bandeaux souples

qui, couvrant entièrement l’oreille, venaient mordre le coin de ses

yeux. Cela permettait à l’imagination d’allonger les paupières qui

allaient se perdant, pour ainsi dire, sous les cheveux.

Pour ramener en avant ces bandeaux et pour les arrondir, elle les

écrasait avec la paume de sa main, d’un mouvement appuyé et tournant de

bas en haut, rappelant d’une manière fâcheuse le geste classique et peu

noble du pâle voyou qui mouille et contourne ses accroche-cœur. Quand

elle avait appris, de son peintre, ce tour de main, ils en avaient

beaucoup ri ensemble. Il leur avait paru comique de remarquer combien

l’effet de cette coiffure angélique faisait contraste avec le moyen de

lui donner toute sa grâce.

Elle était donc coiffée, pour la soirée russe, à la Rossetti. Et,

vraiment, il était impossible de ne pas être frappé par l’émouvante

beauté de cette tête ainsi arrangée. Le visage au profil pur avait une

modestie d’image sacrée, sous les bandeaux cendrés où s’allumait par

instants, aux lumières, une flambée d’or.

Sur ses yeux, dont l’iris bleu pâle était cerclé d’une imperceptible

ligne sombre, plus ténue qu’un fil, lorsque retombaient ses paupières,

unies comme l’ivoire, on voyait les cils très noirs et très longs, se

détacher sur la pâleur dorée, un peu mate, du visage. Ces paupières

baissées, ineffablement expressives, tentatrices comme tous les voiles,

cachaient le mystère de ses regards sous un mystère de chasteté trop

belle et trop désirable, inexorablement défendue. Et quand elle rouvrait

avec lenteur ses yeux pleins d’ignorance et d’enfantine mais profonde

curiosité, l’âme des hommes y entrait avec de folles convoitises

d’inconnu et de découvertes.

Ce soir-là, cette tête de primitif émergeant d’une robe franchement

moderne, prenait une particulière étrangeté. On ne se rendait pas compte

de ce qu’on éprouvait à voir la singulière personne aller, venir,

causer, danser, comme toutes les autres. Elle avait quelque chose de

surnaturel; elle apparaissait comme la jeunesse-fantôme d’un passé mort

depuis longtemps. Elle appartenait, en effet, ainsi accommodée, à deux

âges, séparés par des siècles d’intervalle. Cet air un peu fantomatique

s’accusait encore au lieu de s’évanouir, lorsqu’elle prenait tout à coup

la parole avec son accent bien parisien... Et lorsqu’on la regardait

s’éloigner, elle donnait, vue de dos, une autre surprise: on ne voyait

plus les bandeaux mystiques; mais, sous le chignon noué bas, on

apercevait une nuque ferme, ombrée d’un léger duvet d’or, une nuque

qu’on sentait mutine et même provocante.

* * * * *

Ainsi parée, ni grande, ni petite, svelte et pourtant ferme de contour,

elle n’eut aucune peine à être la reine de cette fête.

S’il y a partout beaucoup de femmes laides, on en remarque un plus grand

nombre dans ces villes d’hiver où viennent s’échouer celles qui sont

infirmes ou invalides. Quand elle traversait certains groupes

d’Anglaises desséchées, elle avait l’air d’un lis parmi des ronces,--ou

du cygne de la légende, égaré parmi les pauvres canards.

Un de ses hôtes, le plus âgé des trois Russes, fut avec elle du dernier

galant, et, presque tout de suite, avec une témérité de Lovelace, il

vint lui dire, en excellent français:

--Il serait, mademoiselle, tout à fait de mauvais goût de vous fatiguer

ce soir d’une assiduité qu’on ne manquerait pas de remarquer. Je

m’éloigne donc... Mais prenez bonne note de ma déclaration, je vous en

supplie: La Russie est un beau pays, et vaste: n’auriez-vous pas la

curiosité de le voir? Je serais charmé de vous y servir un jour de

cicerone...

--Tiens! pensa-t-elle, il n’a pas l’air de couper dans les Rossetti, le

bon Slave! C’est un malin. Il la connaît!... Et moi qui prenais la

Russie pour un pays froid!

Le comte Paul, que son isolement aux Bormettes rendait facile aux

émotions devant la femme, fut attiré par celle-ci avant Albert. Il la

lui désigna. Elle avait les attitudes qu’exigeait son costume. Elle

enthousiasmait tout l’élément provincial;--l’autre aussi du reste.

Les deux amis s’exaltèrent.

--Quel est ce monsieur? avait-elle interrogé dès l’instant où elle

s’était aperçue qu’elle avait éveillé l’attention du comte Paul.

--C’est le comte d’Aiguebelle, un des plus riches propriétaires du

Var... Il adore sa mère.

--Vous énoncez cela comme si c’était une profession!

--C’est que... c’est à peu près ça. Son père est mort il y a sept ans.

--Est-elle ici, la mère?

--Oh, non. La comtesse n’est pas une moderne. Loin de là! Ni une

cosmopolite. Elle n’admet certainement pas, pour elle du moins, les

invitations comme celle de nos hôtes inconnus. D’ailleurs, elle ne se

déplace pas aisément. Elle ressemble à ces meubles antiques, qui ne

paraissent à leur avantage que dans les vieilles demeures pour

lesquelles ils furent créés. A vrai dire, elle n’a pas tort. On est un

peu camelote, aujourd’hui. Saint Antoine est le grand ébéniste, et les

âmes ressemblent aux meubles...

L’idée de comparer les d’Aiguebelle à de vieux meubles réjouit fort

Mademoiselle Déperrier; elle avait eu déjà cette idée.

L’homme avec qui elle causait était un vieil ami de la marquise de

Jousseran, un vieux médecin qui avait eu autrefois dans sa clientèle les

plus jolies femmes de Paris. Malade et sans fortune, il était venu

exercer à Hyères. A demi retraité, il y soignait les autres en se

soignant lui-même.

Enchanté d’accaparer un instant la jolie parisienne qui attirait tous

les yeux, il devint bavard.

Marie apprit ainsi toute l’histoire de la comtesse d’Aiguebelle.

La comtesse avait aujourd’hui près de cinquante-sept ans. Mariée à

vingt-un ans, elle fut d’abord très heureuse, mais après trois ou quatre

années de mariage, et comme elle venait d’avoir son fils Paul, son mari,

pris tout à coup de passion folle pour une créature bizarre, fantasque,

mauvaise et inexplicable, une de ces créatures qui fascinent les hommes

par un charme de magicienne,--avait délaissé sa femme et son fils. Dès

lors, il habita Paris tandis que sa femme demeurait aux Bormettes, où il

ne mettait plus les pieds. Une fois seulement, il exigea, pendant

quelques mois, la présence de sa femme à Paris. Il lui convenait,

disait-il, qu’on ne crût pas qu’elle l’avait abandonné; il voulut même

qu’elle tînt sa place de maîtresse de maison, un soir où il donna, dans

leur hôtel de la rue Saint-Dominique, une fête demeurée célèbre: il y

avait invité sa maîtresse, qui portait fort mal un grand nom mais qui en

fin de compte le portait légitimement.

La comtesse d’Aiguebelle, depuis la mort de son mari, avait pris en

horreur ce Paris où elle avait tant souffert.

Le plus souvent qu’elle pouvait, c’est-à-dire six mois de l’année, elle

vivait retirée dans son château d’Aiguebelle,--voisin de celui des

Bormettes qui fut la propriété d’Horace Vernet. Et là, elle s’occupait

uniquement de l’éducation de son fils.

Le vieux docteur qui racontait ces choses à Mademoiselle Déperrier,

s’interrompit pour lui faire observer que tout le pays les savait comme

lui, et que, partant, il ne trahissait aucun secret...--Cependant,

ajouta-t-il, je suis allé quelquefois à Aiguebelle, lorsque le fils de

la comtesse était enrhumé ou quand sa petite sœur Annette avait la

coqueluche. J’ai été ainsi le témoin de l’existence admirable de Madame

d’Aiguebelle, et je me plais, en toute occasion, à lui rendre hommage.

La comtesse prétend, non sans raison, que Paris est devenu, de plus en

plus, un lieu de perdition pour les âmes. Les idées démocratiques, que,

pour mon compte, je ne dédaigne pas au point de vue politique, sont mal

comprises au point de vue moral.

--Ce qu’il va devenir rasant, le bonhomme! songea Mademoiselle

Déperrier.

Le docteur, qui se croyait écouté pour lui-même, poursuivait:

--Voyez-vous, Mademoiselle, il n’y a en France ni éducation primaire, ni

éducation secondaire, ni éducation supérieure. Aucun enseignement n’a

remplacé la morale religieuse déchue. La comtesse a eu peur de cela, et

elle a fait élever son fils chez elle par un précepteur ecclésiastique.

De plus, la conduite du comte son mari, le spectacle de leur désunion,

lui paraissaient à juste titre des choses qu’il fallait cacher à

l’enfant. Elle l’a emmené jalousement ici. Ce n’est que depuis la mort

du père qu’ils vont tous les ans à Paris, où ils sont attirés aussi par

la mère de Monsieur Albert de Barjols, l’ami intime du comte, autant

dire son frère. Madame de Barjols est, depuis deux ans, paralytique et

clouée sur la chaise longue. Elle a, elle aussi, une fille, Mademoiselle

Pauline.

--Pourquoi le comte ne l’épouse-t-il pas?... Est-elle bien, cette

demoiselle Pauline?--demanda Mademoiselle Déperrier, déjà hostile à

l’obstacle possible.

--C’est une charmante personne, et la bonté même, dit le docteur.

--Ils sont tous bons, vos personnages! fit-elle avec l’ironie d’un

critique qui juge une pièce de théâtre... Et puis, ajouta-t-elle, comme

Monsieur d’Aiguebelle a une sœur de son côté, voilà deux familles

mathématiquement équilibrées! Deux mères, deux fils, deux filles! Ils

vont danser un quadrille!... Aimez-vous la symétrie en art, docteur? Moi

pas. C’est pourquoi j’adore les Japonais... La symétrie, comme disait

l’autre, n’est supportable qu’en architecture!

Elle montrait assez souvent ce genre d’esprit critique, qui examine et

juge les choses de la vie comme des créations artificielles. Elle avait

beaucoup lu, et trop couru les théâtres. Toutes ses sensations lui en

rappelaient d’autres que lui avait fait éprouver un livre--ou un acteur.

--Oui, poursuivait paisiblement le vieux médecin, on est très bon dans

ces deux familles... symétriques! On y est chrétien, au sens profond du

mot. Ceux qui ont cessé de l’être religieusement, comme le comte

Paul--qui est, en secret, un pur matérialiste, raisonnant, scientifique,

transcendant,--sont demeurés des chrétiens philosophiques... Son ami

Albert est dans ce goût-là; seulement, lui, c’est un positiviste.

L’autre a gardé du mystique.

--C’est très intéressant, docteur.

--Vous vous moquez, mademoiselle!... C’est vrai, j’entre là dans des

détails.

--Croyez-vous donc que je n’aie pas compris?

--Je ne dis pas cela... Pour vous donner une idée de la bonté du comte

Paul, j’ajouterai que, sur le conseil de sa mère, il a étudié la

médecine, uniquement pour pouvoir soigner les pauvres gratis, ici et

ailleurs. Pour elle, c’est de la charité; pour lui, c’est de

l’altruisme.

--Il est docteur?

--Tout à fait.

--C’est très beau, cela! et dites-moi, docteur, s’il est fils unique, le

comte Paul votre confrère... il sera follement riche un jour?

--Follement, non!... deux cents mille livres de rente, tout au plus...

D’ailleurs, il y a sa sœur, la petite Annette... Encore un ange!

--C’est donc le paradis, votre pays d’Hyères?

--Peu s’en faut! Ah! çà, vous faites donc des romans, mademoiselle?

Elle pensa qu’on lui offrait une excuse valable à son insistante

curiosité.

--Chut! fit-elle... Ne le dites pas. J’essaie... Mais ce n’est pas très

bien porté, pour une jeune fille.

--Eh bien, répliqua le docteur, ravi d’être le confident d’une si belle

personne,--vous auriez là de touchants sujets d’étude... Et même

quelques scènes remarquables, ajouta-t-il naïvement. La méchante femme,

la maîtresse, trompait, bien entendu, le comte Louis d’Aiguebelle. Il a

fini par s’en apercevoir. Désespoir. Il était ensorcelé, le

malheureux... Il vint se réfugier ici... Seul, rongé de chagrins, de

remords peut-être, il a demandé le pardon de sa femme... Il lui a fallu

le conquérir.

--De là sans doute la naissance de la petite fille... qui m’étonnait!

prononça Mademoiselle Déperrier.

Le vieux médecin la regarda avec un peu de surprise.

--J’ai oublié mon Paris, dit-il... Vous avez un esprit du diable!

--Oh! j’ai vingt-deux ans, docteur, se dépêcha-t-elle de répondre un peu

inquiète d’elle-même, ne sachant pas au juste en quelle mesure elle

avait dépassé la note... Et je me destine... à la littérature.

Il le crut.

--C’est juste, dit-il... C’est votre anatomie. Eh bien, écoutez ceci. La

comtesse est tourmentée par la crainte de voir revivre tôt ou tard dans

son fils les passions du père. Il y a aujourd’hui des mots qui courent

le monde, comme une monnaie, emportant avec eux des soucis nouveaux,

inconnus à nos pères. Un de ces mots est _atavisme_, un autre est

_hérédité_. Des ignorants les connaissent et ils ont des terreurs toutes

modernes. La comtesse a peur du mot et de la chose pour son fils, des

deux mots même, car l’aïeul de Paul d’Aiguebelle fut un luron.

Profondément religieuse, un peu superstitieuse, elle croit aussi que le

châtiment des pères est souvent dans le malheur des fils innocents--et

elle tremble. Tout cela vous a je ne sais quelle couleur de

pressentiment funeste. Elle s’imagine à tout instant qu’une mauvaise

femme va paraître, qui lui prendra son fils comme une mauvaise femme lui

a pris son mari. Cette crainte est devenue une sorte d’obsession

morbide. Elle est véritablement malade d’ailleurs. Le cœur est atteint,

et elle y pense. Elle le dit à qui veut l’entendre. Elle souhaiterait

voir son fils marié, et, en même temps, elle redoute pour lui le mariage

comme une aventure! S’il allait se tromper! se lier horriblement à une

femme toute pareille à la sorcière qui a fait le malheur de son mari!...

Et voici qui est plus terrible encore: la cruelle expérience du mariage

qu’a faite la comtesse a empoisonné le cœur du fils, comme celui de la

mère!--Ne trouvez-vous pas tout cela tragique, mademoiselle le futur

romancier? Je vous donne le sujet. Démarquez-le avec soin, et le

développez. Il en vaut la peine. Ce jeune homme, élevé dans la solitude,

aux côtés d’une mère désespérée, a quelque chose de sombre parfois.

C’est une nature croyante et une volonté sceptique. Il se livre et se

méfie, en des entraînements successifs, également violents... En voilà

un qui est curieux à observer! Mais ce qui est beau, chez cet homme de

trente ans, c’est la vénération attendrie qu’il a pour sa mère! Pour la

voir vivre et mourir heureuse, il sacrifierait, il a peut-être sacrifié

tous les bonheurs. Elle a tant souffert par le père!... Il ne voudrait

pas la voir souffrir par sa faute à lui!...

--Est-ce qu’elle n’est pas un peu jalouse?

--Jalouse?... peut-être. Mais surtout, si elle n’était pas aimée

tendrement de la femme de son fils,--si elle-même n’avait pas pour la

femme de son fils une tendre affection--le malheureux enfant ne saurait

plus vivre. Voilà de quoi il a peur, et il ne se mariera pas, je le

crains... Que dites-vous de ce sujet de roman?...

--Gardez-moi le secret, docteur. Je n’ai jamais montré de mon style à

personne!

--Un médecin, c’est un tombeau! dit-il en riant, et persuadé qu’il avait

eu de l’esprit... Maintenant, venez au buffet et puis je vous laisserai

toute à la danse, mademoiselle...

Ils se levèrent et gagnèrent le buffet. Le docteur ne remarquait pas

qu’ils étaient suivis de près par le comte Paul, fasciné. L’observateur

expérimenté, c’était elle...

Il y en avait un autre: c’était l’aimable Russe, qui vint, presque

aussitôt, lui réclamer une valse.

Un peu énigmatique, comme ses compagnons, les deux autres maîtres du

logis, et comme bien d’autres Slaves, le prince Tcherniloff était de

haute taille, et portait une barbe longue, d’un beau châtain luisant,

imperceptiblement parfumée. Entre cette barbe épaisse et l’épaisse

moustache (très cosaque, la moustache!) ses lèvres apparaissaient rouges

de sang, et s’ouvraient sur des dents terribles, les dents d’un loup de

la steppe.

Avec cela, cet homme admirable, visiblement de force à soulever, sur ses

épaules, une troïka toute attelée, vous regardait d’un œil à la fois

transparent et trouble comme une eau où tremble une flamme.

Il faut croire qu’amateur d’esclaves blanches, ce policé subtil, plein

de sauvages violences, avait observé et interprété les regards, tout le

manège, les moindres mouvements de la jeune fille. Tandis qu’elle

interrogeait le docteur,--en jetant de temps à autre un regard imprudent

quoique furtif sur le comte Paul dont elle était occupée,--sans doute le

prince, de son côté, avait interrogé quelqu’un des invités et tiré ses

conclusions.

Quoi qu’il en soit: «Mademoiselle, lui dit-il, tout en la ramenant du

buffet vers le bal,--Mademoiselle, pardonnez-moi la hardiesse de mon

langage, ou plutôt permettez-moi d’être hardi...» Il l’observait et vit

très bien qu’elle ne sourcillait pas. Elle laissa au contraire échapper

de ses yeux tranquilles une courte flamme.

Elle aimait follement tout ce qui avait «de l’allure.» La seule idée que

cet homme était Russe, l’emplissait de joie! Elle en éprouvait quelque

chose comme la sensation de voyager sur place... Il y a, comme cela, des

cosmopolites sédentaires. Ils aiment voir l’univers chez eux.

Elle répondit vivement: «Hardi? Soyez-le... prince!... Je suis si sûre

que votre hardiesse sera charmante... et honnête.»

Fleur d'Abîme · 第 9 / 56 题