Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’aimaient dès l’enfance.
L’actuelle situation se compliquait de ceci: tous deux, à l’insu l’un de
l’autre, s’étaient épris en même temps de Mademoiselle Marie Déperrier,
qui était venue passer à Hyères deux mois d’hiver.
Elle y était venue avec sa mère chez la vieille marquise de Jousseran
qui avait dit un jour à Marie: «Je suis malade, riche et seule. Si un
voyage dans le Midi vous paraît agréable, permettez-moi de vous l’offrir
comme je vous offrirais, ma chère enfant, des bonbons ou des fleurs au
jour de l’an. Si cela vous tente, vous n’aurez qu’à quitter Paris le 30
décembre avec moi; et s’il vous déplaît--délicatesse mal placée avec une
vieille femme qui a pour vous de l’affection--de recevoir un cadeau que
vous ne rendrez pas, dites-vous bien que m’accompagner là-bas c’est me
rendre le plus grand, le plus inappréciable des services.»
Mademoiselle Marie Déperrier avait poussé le cri de joie d’un chasseur
endiablé et pauvre auquel on offre tout à coup un déplacement en Écosse
pour la chasse aux grouses.
Madame Déperrier mère, consultée par la marquise, avait déclaré, avec
une pointe de jalousie sèche, qu’elle ne s’était jamais séparée de sa
fille. C’était vrai. Elle y mettait d’ailleurs tant d’affectation et si
peu de sollicitude, qu’elle tournait à la mère d’actrice.
--Mais, répondit la douairière avec beaucoup de vivacité, j’ai toujours
entendu que vous ne quitteriez pas votre fille. C’est grâce à votre
présence seulement qu’on pourra vous croire en villégiature à Hyères...
--Merci, madame, dit Madame Déperrier d’un air sévère. Il ne faudrait
point qu’on supposât que ma fille, même pour quelques semaines, a été
demoiselle de compagnie.
--C’est un mot que je n’ai pas prononcé, ma bonne dame. Vous aurez votre
appartement dans mon hôtel. Il me suffira de vous savoir par là, pas
trop loin, pour ne point éprouver la sensation du complet abandon dans
une ville inconnue,--et je vous resterai très reconnaissante. C’est, je
le répète, un vrai service que je vous demande...
On avait accepté, et quand les deux amis Paul d’Aiguebelle et Albert de
Barjols s’éprirent ensemble des charmes innocents de Mademoiselle
Déperrier, ce fut à Hyères, dans une soirée donnée par des Russes, qui,
enthousiasmés du pays, provisoirement décidés à s’y installer chaque
hiver, venaient d’y acheter une villa toute meublée. Ils avaient imaginé
de donner une fête d’inauguration. Ils demandèrent une liste des
notables du pays comme aussi des étrangers de distinction, et lancèrent
leurs invitations un peu à la diable. Ce fut comme une folie de grands
seigneurs qui s’installent, et qui veulent en pays inconnu se croire
tout de suite chez eux. Il se trouva, par parenthèse, que six mois plus
tard ils revendirent avec perte la villa magnifique, qui avait cessé de
plaire.
C’était d’ailleurs trois seigneurs authentiques, d’âges divers, parents
entre eux, et réunis pour une poursuite commune de ce genre de bonheur
qu’on peut rencontrer en voyage lorsqu’on a beaucoup d’argent.
Les gens du pays répondirent avec empressement à leur appel, les uns par
simple curiosité, les autres pour être aimables envers ces passagers qui
font la fortune des villes d’hiver. Quant aux étrangers qui acceptèrent
l’invitation, beaucoup estimaient que cela ne les engageait pas plus
qu’une rencontre sans lendemain dans un buffet de grande gare ou dans
une caravane d’Égypte. Les étrangers donnèrent en masse.
N’est-il pas essentiel, pour les gens du monde fatigués ou malades qui
demandent la paix ou la guérison aux villes d’eaux ou à la campagne--d’y
retrouver, le plus souvent possible, le casino, le théâtre, les bals et
toutes les occasions de fatigue qu’ils prétendent fuir?
Albert de Barjols, lieutenant de vaisseau, qui commandait en ce moment
un torpilleur aux Salins d’Hyères, fut invité comme officier de
marine--et le comte Paul (on appelait familièrement ainsi Monsieur
d’Aiguebelle dans tout son voisinage, depuis la mort de son père) fut
naturellement invité l’un des premiers comme châtelain d’Aiguebelle.
Les dames Déperrier eurent de leur douairière sa lettre d’invitation,
ainsi libellée d’après les indications du _Journal des Étrangers_:
«Madame la marquise de Jousseran et sa famille.» Elles représentèrent
«la famille» de la marquise.
On parlait déjà d’alliance ou du moins de sympathies russes.
Mademoiselle Marie déclara qu’il ne fallait pas mécontenter le Tsar et
qu’elle irait à ce bal avec sa mère, puisque la marquise le voulait bien
et ne pouvait y aller elle-même.
Elle eut ce soir-là une inspiration de génie.
--Voyez-vous, ma mère, il doit y avoir, dans ces fonds de province, dans
les châteaux où les juifs brocanteurs trouvent les vieux meubles Louis
XIII, des merveilles de maris, gens d’autrefois, conservés par miracle,
comme des bahuts... Si j’en emmenais un à Paris?--Elle ajouta: Un comme
ça, ça doit être facile à conduire!
C’est donc pour celui-là qu’elle s’était habillée.--Une robe blanche, en
voile, plissée de milliers de plis, et tombant toute droite. La poitrine
serrée dans un corsage qui s’enroulait autour du buste comme un cornet
de simple papier blanc autour d’un bouquet. Pas un bijou. Point de
boucles d’oreilles... Elle n’avait pas les oreilles percées. Cela
disait-elle, est «plus virginal.»
C’était sa plus grande préoccupation, de se donner un air virginal.
Parmi les artistes qui l’entouraient à Paris, un préraphaélite à demi
anglais, admirateur passionné de Rossetti et de Burne-Jones, lui avait
souvent conseillé de se coiffer «comme les femmes de Rossetti.» Elle
l’avait fait déjà, avec succès, en diverses circonstances; elle le fit
ce soir-là. Elle ramena donc très bas sur ses joues des bandeaux souples
qui, couvrant entièrement l’oreille, venaient mordre le coin de ses
yeux. Cela permettait à l’imagination d’allonger les paupières qui
allaient se perdant, pour ainsi dire, sous les cheveux.
Pour ramener en avant ces bandeaux et pour les arrondir, elle les
écrasait avec la paume de sa main, d’un mouvement appuyé et tournant de
bas en haut, rappelant d’une manière fâcheuse le geste classique et peu
noble du pâle voyou qui mouille et contourne ses accroche-cœur. Quand
elle avait appris, de son peintre, ce tour de main, ils en avaient
beaucoup ri ensemble. Il leur avait paru comique de remarquer combien
l’effet de cette coiffure angélique faisait contraste avec le moyen de
lui donner toute sa grâce.
Elle était donc coiffée, pour la soirée russe, à la Rossetti. Et,
vraiment, il était impossible de ne pas être frappé par l’émouvante
beauté de cette tête ainsi arrangée. Le visage au profil pur avait une
modestie d’image sacrée, sous les bandeaux cendrés où s’allumait par
instants, aux lumières, une flambée d’or.
Sur ses yeux, dont l’iris bleu pâle était cerclé d’une imperceptible
ligne sombre, plus ténue qu’un fil, lorsque retombaient ses paupières,
unies comme l’ivoire, on voyait les cils très noirs et très longs, se
détacher sur la pâleur dorée, un peu mate, du visage. Ces paupières
baissées, ineffablement expressives, tentatrices comme tous les voiles,
cachaient le mystère de ses regards sous un mystère de chasteté trop
belle et trop désirable, inexorablement défendue. Et quand elle rouvrait
avec lenteur ses yeux pleins d’ignorance et d’enfantine mais profonde
curiosité, l’âme des hommes y entrait avec de folles convoitises
d’inconnu et de découvertes.
Ce soir-là, cette tête de primitif émergeant d’une robe franchement
moderne, prenait une particulière étrangeté. On ne se rendait pas compte
de ce qu’on éprouvait à voir la singulière personne aller, venir,
causer, danser, comme toutes les autres. Elle avait quelque chose de
surnaturel; elle apparaissait comme la jeunesse-fantôme d’un passé mort
depuis longtemps. Elle appartenait, en effet, ainsi accommodée, à deux
âges, séparés par des siècles d’intervalle. Cet air un peu fantomatique
s’accusait encore au lieu de s’évanouir, lorsqu’elle prenait tout à coup
la parole avec son accent bien parisien... Et lorsqu’on la regardait
s’éloigner, elle donnait, vue de dos, une autre surprise: on ne voyait
plus les bandeaux mystiques; mais, sous le chignon noué bas, on
apercevait une nuque ferme, ombrée d’un léger duvet d’or, une nuque
qu’on sentait mutine et même provocante.
* * * * *
Ainsi parée, ni grande, ni petite, svelte et pourtant ferme de contour,
elle n’eut aucune peine à être la reine de cette fête.
S’il y a partout beaucoup de femmes laides, on en remarque un plus grand
nombre dans ces villes d’hiver où viennent s’échouer celles qui sont
infirmes ou invalides. Quand elle traversait certains groupes
d’Anglaises desséchées, elle avait l’air d’un lis parmi des ronces,--ou
du cygne de la légende, égaré parmi les pauvres canards.
Un de ses hôtes, le plus âgé des trois Russes, fut avec elle du dernier
galant, et, presque tout de suite, avec une témérité de Lovelace, il
vint lui dire, en excellent français:
--Il serait, mademoiselle, tout à fait de mauvais goût de vous fatiguer
ce soir d’une assiduité qu’on ne manquerait pas de remarquer. Je
m’éloigne donc... Mais prenez bonne note de ma déclaration, je vous en
supplie: La Russie est un beau pays, et vaste: n’auriez-vous pas la
curiosité de le voir? Je serais charmé de vous y servir un jour de
cicerone...
--Tiens! pensa-t-elle, il n’a pas l’air de couper dans les Rossetti, le
bon Slave! C’est un malin. Il la connaît!... Et moi qui prenais la
Russie pour un pays froid!
Le comte Paul, que son isolement aux Bormettes rendait facile aux
émotions devant la femme, fut attiré par celle-ci avant Albert. Il la
lui désigna. Elle avait les attitudes qu’exigeait son costume. Elle
enthousiasmait tout l’élément provincial;--l’autre aussi du reste.
Les deux amis s’exaltèrent.
--Quel est ce monsieur? avait-elle interrogé dès l’instant où elle
s’était aperçue qu’elle avait éveillé l’attention du comte Paul.
--C’est le comte d’Aiguebelle, un des plus riches propriétaires du
Var... Il adore sa mère.
--Vous énoncez cela comme si c’était une profession!
--C’est que... c’est à peu près ça. Son père est mort il y a sept ans.
--Est-elle ici, la mère?
--Oh, non. La comtesse n’est pas une moderne. Loin de là! Ni une
cosmopolite. Elle n’admet certainement pas, pour elle du moins, les
invitations comme celle de nos hôtes inconnus. D’ailleurs, elle ne se
déplace pas aisément. Elle ressemble à ces meubles antiques, qui ne
paraissent à leur avantage que dans les vieilles demeures pour
lesquelles ils furent créés. A vrai dire, elle n’a pas tort. On est un
peu camelote, aujourd’hui. Saint Antoine est le grand ébéniste, et les
âmes ressemblent aux meubles...
L’idée de comparer les d’Aiguebelle à de vieux meubles réjouit fort
Mademoiselle Déperrier; elle avait eu déjà cette idée.
L’homme avec qui elle causait était un vieil ami de la marquise de
Jousseran, un vieux médecin qui avait eu autrefois dans sa clientèle les
plus jolies femmes de Paris. Malade et sans fortune, il était venu
exercer à Hyères. A demi retraité, il y soignait les autres en se
soignant lui-même.
Enchanté d’accaparer un instant la jolie parisienne qui attirait tous
les yeux, il devint bavard.
Marie apprit ainsi toute l’histoire de la comtesse d’Aiguebelle.
La comtesse avait aujourd’hui près de cinquante-sept ans. Mariée à
vingt-un ans, elle fut d’abord très heureuse, mais après trois ou quatre
années de mariage, et comme elle venait d’avoir son fils Paul, son mari,
pris tout à coup de passion folle pour une créature bizarre, fantasque,
mauvaise et inexplicable, une de ces créatures qui fascinent les hommes
par un charme de magicienne,--avait délaissé sa femme et son fils. Dès
lors, il habita Paris tandis que sa femme demeurait aux Bormettes, où il
ne mettait plus les pieds. Une fois seulement, il exigea, pendant
quelques mois, la présence de sa femme à Paris. Il lui convenait,
disait-il, qu’on ne crût pas qu’elle l’avait abandonné; il voulut même
qu’elle tînt sa place de maîtresse de maison, un soir où il donna, dans
leur hôtel de la rue Saint-Dominique, une fête demeurée célèbre: il y
avait invité sa maîtresse, qui portait fort mal un grand nom mais qui en
fin de compte le portait légitimement.
La comtesse d’Aiguebelle, depuis la mort de son mari, avait pris en
horreur ce Paris où elle avait tant souffert.
Le plus souvent qu’elle pouvait, c’est-à-dire six mois de l’année, elle
vivait retirée dans son château d’Aiguebelle,--voisin de celui des
Bormettes qui fut la propriété d’Horace Vernet. Et là, elle s’occupait
uniquement de l’éducation de son fils.
Le vieux docteur qui racontait ces choses à Mademoiselle Déperrier,
s’interrompit pour lui faire observer que tout le pays les savait comme
lui, et que, partant, il ne trahissait aucun secret...--Cependant,
ajouta-t-il, je suis allé quelquefois à Aiguebelle, lorsque le fils de
la comtesse était enrhumé ou quand sa petite sœur Annette avait la
coqueluche. J’ai été ainsi le témoin de l’existence admirable de Madame
d’Aiguebelle, et je me plais, en toute occasion, à lui rendre hommage.
La comtesse prétend, non sans raison, que Paris est devenu, de plus en
plus, un lieu de perdition pour les âmes. Les idées démocratiques, que,
pour mon compte, je ne dédaigne pas au point de vue politique, sont mal
comprises au point de vue moral.
--Ce qu’il va devenir rasant, le bonhomme! songea Mademoiselle
Déperrier.
Le docteur, qui se croyait écouté pour lui-même, poursuivait:
--Voyez-vous, Mademoiselle, il n’y a en France ni éducation primaire, ni
éducation secondaire, ni éducation supérieure. Aucun enseignement n’a
remplacé la morale religieuse déchue. La comtesse a eu peur de cela, et
elle a fait élever son fils chez elle par un précepteur ecclésiastique.
De plus, la conduite du comte son mari, le spectacle de leur désunion,
lui paraissaient à juste titre des choses qu’il fallait cacher à
l’enfant. Elle l’a emmené jalousement ici. Ce n’est que depuis la mort
du père qu’ils vont tous les ans à Paris, où ils sont attirés aussi par
la mère de Monsieur Albert de Barjols, l’ami intime du comte, autant
dire son frère. Madame de Barjols est, depuis deux ans, paralytique et
clouée sur la chaise longue. Elle a, elle aussi, une fille, Mademoiselle
Pauline.
--Pourquoi le comte ne l’épouse-t-il pas?... Est-elle bien, cette
demoiselle Pauline?--demanda Mademoiselle Déperrier, déjà hostile à
l’obstacle possible.
--C’est une charmante personne, et la bonté même, dit le docteur.
--Ils sont tous bons, vos personnages! fit-elle avec l’ironie d’un
critique qui juge une pièce de théâtre... Et puis, ajouta-t-elle, comme
Monsieur d’Aiguebelle a une sœur de son côté, voilà deux familles
mathématiquement équilibrées! Deux mères, deux fils, deux filles! Ils
vont danser un quadrille!... Aimez-vous la symétrie en art, docteur? Moi
pas. C’est pourquoi j’adore les Japonais... La symétrie, comme disait
l’autre, n’est supportable qu’en architecture!
Elle montrait assez souvent ce genre d’esprit critique, qui examine et
juge les choses de la vie comme des créations artificielles. Elle avait
beaucoup lu, et trop couru les théâtres. Toutes ses sensations lui en
rappelaient d’autres que lui avait fait éprouver un livre--ou un acteur.
--Oui, poursuivait paisiblement le vieux médecin, on est très bon dans
ces deux familles... symétriques! On y est chrétien, au sens profond du
mot. Ceux qui ont cessé de l’être religieusement, comme le comte
Paul--qui est, en secret, un pur matérialiste, raisonnant, scientifique,
transcendant,--sont demeurés des chrétiens philosophiques... Son ami
Albert est dans ce goût-là; seulement, lui, c’est un positiviste.
L’autre a gardé du mystique.
--C’est très intéressant, docteur.
--Vous vous moquez, mademoiselle!... C’est vrai, j’entre là dans des
détails.
--Croyez-vous donc que je n’aie pas compris?
--Je ne dis pas cela... Pour vous donner une idée de la bonté du comte
Paul, j’ajouterai que, sur le conseil de sa mère, il a étudié la
médecine, uniquement pour pouvoir soigner les pauvres gratis, ici et
ailleurs. Pour elle, c’est de la charité; pour lui, c’est de
l’altruisme.
--Il est docteur?
--Tout à fait.
--C’est très beau, cela! et dites-moi, docteur, s’il est fils unique, le
comte Paul votre confrère... il sera follement riche un jour?
--Follement, non!... deux cents mille livres de rente, tout au plus...
D’ailleurs, il y a sa sœur, la petite Annette... Encore un ange!
--C’est donc le paradis, votre pays d’Hyères?
--Peu s’en faut! Ah! çà, vous faites donc des romans, mademoiselle?
Elle pensa qu’on lui offrait une excuse valable à son insistante
curiosité.
--Chut! fit-elle... Ne le dites pas. J’essaie... Mais ce n’est pas très
bien porté, pour une jeune fille.
--Eh bien, répliqua le docteur, ravi d’être le confident d’une si belle
personne,--vous auriez là de touchants sujets d’étude... Et même
quelques scènes remarquables, ajouta-t-il naïvement. La méchante femme,
la maîtresse, trompait, bien entendu, le comte Louis d’Aiguebelle. Il a
fini par s’en apercevoir. Désespoir. Il était ensorcelé, le
malheureux... Il vint se réfugier ici... Seul, rongé de chagrins, de
remords peut-être, il a demandé le pardon de sa femme... Il lui a fallu
le conquérir.
--De là sans doute la naissance de la petite fille... qui m’étonnait!
prononça Mademoiselle Déperrier.
Le vieux médecin la regarda avec un peu de surprise.
--J’ai oublié mon Paris, dit-il... Vous avez un esprit du diable!
--Oh! j’ai vingt-deux ans, docteur, se dépêcha-t-elle de répondre un peu
inquiète d’elle-même, ne sachant pas au juste en quelle mesure elle
avait dépassé la note... Et je me destine... à la littérature.
Il le crut.
--C’est juste, dit-il... C’est votre anatomie. Eh bien, écoutez ceci. La
comtesse est tourmentée par la crainte de voir revivre tôt ou tard dans
son fils les passions du père. Il y a aujourd’hui des mots qui courent
le monde, comme une monnaie, emportant avec eux des soucis nouveaux,
inconnus à nos pères. Un de ces mots est _atavisme_, un autre est
_hérédité_. Des ignorants les connaissent et ils ont des terreurs toutes
modernes. La comtesse a peur du mot et de la chose pour son fils, des
deux mots même, car l’aïeul de Paul d’Aiguebelle fut un luron.
Profondément religieuse, un peu superstitieuse, elle croit aussi que le
châtiment des pères est souvent dans le malheur des fils innocents--et
elle tremble. Tout cela vous a je ne sais quelle couleur de
pressentiment funeste. Elle s’imagine à tout instant qu’une mauvaise
femme va paraître, qui lui prendra son fils comme une mauvaise femme lui
a pris son mari. Cette crainte est devenue une sorte d’obsession
morbide. Elle est véritablement malade d’ailleurs. Le cœur est atteint,
et elle y pense. Elle le dit à qui veut l’entendre. Elle souhaiterait
voir son fils marié, et, en même temps, elle redoute pour lui le mariage
comme une aventure! S’il allait se tromper! se lier horriblement à une
femme toute pareille à la sorcière qui a fait le malheur de son mari!...
Et voici qui est plus terrible encore: la cruelle expérience du mariage
qu’a faite la comtesse a empoisonné le cœur du fils, comme celui de la
mère!--Ne trouvez-vous pas tout cela tragique, mademoiselle le futur
romancier? Je vous donne le sujet. Démarquez-le avec soin, et le
développez. Il en vaut la peine. Ce jeune homme, élevé dans la solitude,
aux côtés d’une mère désespérée, a quelque chose de sombre parfois.
C’est une nature croyante et une volonté sceptique. Il se livre et se
méfie, en des entraînements successifs, également violents... En voilà
un qui est curieux à observer! Mais ce qui est beau, chez cet homme de
trente ans, c’est la vénération attendrie qu’il a pour sa mère! Pour la
voir vivre et mourir heureuse, il sacrifierait, il a peut-être sacrifié
tous les bonheurs. Elle a tant souffert par le père!... Il ne voudrait
pas la voir souffrir par sa faute à lui!...
--Est-ce qu’elle n’est pas un peu jalouse?
--Jalouse?... peut-être. Mais surtout, si elle n’était pas aimée
tendrement de la femme de son fils,--si elle-même n’avait pas pour la
femme de son fils une tendre affection--le malheureux enfant ne saurait
plus vivre. Voilà de quoi il a peur, et il ne se mariera pas, je le
crains... Que dites-vous de ce sujet de roman?...
--Gardez-moi le secret, docteur. Je n’ai jamais montré de mon style à
personne!
--Un médecin, c’est un tombeau! dit-il en riant, et persuadé qu’il avait
eu de l’esprit... Maintenant, venez au buffet et puis je vous laisserai
toute à la danse, mademoiselle...
Ils se levèrent et gagnèrent le buffet. Le docteur ne remarquait pas
qu’ils étaient suivis de près par le comte Paul, fasciné. L’observateur
expérimenté, c’était elle...
Il y en avait un autre: c’était l’aimable Russe, qui vint, presque
aussitôt, lui réclamer une valse.
Un peu énigmatique, comme ses compagnons, les deux autres maîtres du
logis, et comme bien d’autres Slaves, le prince Tcherniloff était de
haute taille, et portait une barbe longue, d’un beau châtain luisant,
imperceptiblement parfumée. Entre cette barbe épaisse et l’épaisse
moustache (très cosaque, la moustache!) ses lèvres apparaissaient rouges
de sang, et s’ouvraient sur des dents terribles, les dents d’un loup de
la steppe.
Avec cela, cet homme admirable, visiblement de force à soulever, sur ses
épaules, une troïka toute attelée, vous regardait d’un œil à la fois
transparent et trouble comme une eau où tremble une flamme.
Il faut croire qu’amateur d’esclaves blanches, ce policé subtil, plein
de sauvages violences, avait observé et interprété les regards, tout le
manège, les moindres mouvements de la jeune fille. Tandis qu’elle
interrogeait le docteur,--en jetant de temps à autre un regard imprudent
quoique furtif sur le comte Paul dont elle était occupée,--sans doute le
prince, de son côté, avait interrogé quelqu’un des invités et tiré ses
conclusions.
Quoi qu’il en soit: «Mademoiselle, lui dit-il, tout en la ramenant du
buffet vers le bal,--Mademoiselle, pardonnez-moi la hardiesse de mon
langage, ou plutôt permettez-moi d’être hardi...» Il l’observait et vit
très bien qu’elle ne sourcillait pas. Elle laissa au contraire échapper
de ses yeux tranquilles une courte flamme.
Elle aimait follement tout ce qui avait «de l’allure.» La seule idée que
cet homme était Russe, l’emplissait de joie! Elle en éprouvait quelque
chose comme la sensation de voyager sur place... Il y a, comme cela, des
cosmopolites sédentaires. Ils aiment voir l’univers chez eux.
Elle répondit vivement: «Hardi? Soyez-le... prince!... Je suis si sûre
que votre hardiesse sera charmante... et honnête.»