l'ouvrier, il n'y a pas plus déloyauté de la part de celui-ci à dresser
des embuscades contre son adversaire qu'à le combattre à visage
découvert.
Donc, aucun des arguments empruntés à la morale bourgeoise ne vaut pour
apprécier le sabotage, non plus que toute autre tactique prolétarienne;
de même, aucun de ces arguments ne vaut pour juger les faits, les
gestes, les pensées ou les aspirations de la classe ouvrière.
Si sur tous ces points on désire raisonner sainement, il ne faut pas se
référer à la morale capitaliste, mais s'inspirer de la morale des
producteurs qui s'élabore quotidiennement au sein des masses ouvrières
et qui est appelée à régénérer les rapports sociaux, car c'est elle qui
réglera ceux du monde de demain.
CHAPITRE IV
Les procédés de sabotage
Sur le champ de bataille qu'est le marché du travail, où les
belligérants s'entrechoquent, sans scrupules et sans égards, il s'en
faut, nous l'avons constaté, qu'ils se présentent à armes égales.
Le capitaliste oppose une cuirasse d'or aux coups de son adversaire qui,
connaissant son infériorité défensive et offensive, tâche d'y suppléer
en ayant recours aux ruses de guerre. L'ouvrier, impuissant pour
atteindre son adversaire de front, cherche à le prendre de flanc, en
l'attaquant dans ses oeuvres vives: le coffre-fort.
Il en est alors des prolétaires comme d'un peuple qui, voulant résister
à l'invasion étrangère et ne se sentant pas de force à affronter
l'ennemi en bataille rangée se lance dans la guerre d'embuscades, de
guérillas. Lutte déplaisante pour les grands corps d'armée, lutte
tellement horripilante et meurtrière que, le plus souvent, les
envahisseurs refusent de reconnaître aux francs-tireurs le caractère de
belligérants.
Cette exécration des guérillas pour les armées régulières n'a pas plus
lieu de nous étonner que l'horreur inspirée par le sabotage aux
capitalistes.
C'est qu'en effet le sabotage est dans la guerre sociale ce que sont les
guérillas dans les guerres nationales: il découle des mêmes sentiments,
répond aux mêmes nécessités et a sur la mentalité ouvrière d'identiques
conséquences.
On sait combien les guérillas développent le courage individuel,
l'audace et l'esprit de décision; autant peut s'en dire du sabotage: il
tient en haleine les travailleurs, les empêche de s'enlizer dans une
veulerie pernicieuse et comme il nécessite une action permanente et sans
répit, il a l'heureux résultat de développer l'esprit d'initiative,
d'habituer à agir soi-même, de surexciter la combativité.
De ces qualités, l'ouvrier en a grandement besoin, car le patron agit à
son égard avec aussi peu de scrupules qu'en ont les armées d'invasion
opérant en pays conquis: il rapine le plus qu'il peut!
Cette rapacité capitaliste, le milliardaire Rockefeller l'a blâmée...
quitte, très sûrement, à la pratiquer sans vergogne.
Le tort de certains employeurs, a-t-il écrit, est de ne point payer la
somme exacte qu'ils devraient; alors le travailleur a une tendance à
restreindre son labeur.
Cette tendance à la restriction du labeur que constate
Rockefeller--restriction qu'il légitime et justifie par le blâme qu'il
adresse aux patrons--est du sabotage sous la forme qui se présente
spontanément à l'esprit de tout ouvrier: le _ralentissement du travail_.
C'est, pourrait-on dire, la forme instinctive et primaire du sabotage.
C'est à son application qu'à Beaford, dans l'Indiana, États-Unis
(c'était en 1908), se décidaient une centaine d'ouvriers qui venaient
d'être avisés qu'une réduction de salaire s'élevant à une douzaine de
sous par heure leur était imposée. Sans mot dire, ils se rendirent à une
usine voisine et firent rogner leurs pelles de deux pouces et demi.
Après quoi, ils revinrent au chantier et répondirent au patron: «A
petite paie, petite pelle!»
Cette forme de sabotage n'est praticable que pour les ouvriers à la
journée. Il est, en effet, bien évident que ceux qui travaillent aux
pièces et qui ralentiraient leur production seraient les premières
victimes de leur révolte passive puisqu'ils saboteraient leur propre
salaire. Ils doivent donc recourir à d'autres moyens et leur
préoccupation doit être de diminuer la qualité et non la quantité de
leur produit.
De ces moyens, le _Bulletin de la Bourse du Travail de Montpellier_
donnait un aperçu, dans un article publié dans les premiers mois de
1900, quelques semaines avant le Congrès confédéral qui se tint à Paris:
Si vous êtes mécanicien, disait cet article, il vous est très facile
avec deux sous d'une poudre quelconque, ou même seulement avec du
sable, d'enrayer votre machine, d'occasionner une perte de temps et
une réparation fort coûteuse à votre exploiteur. Si vous êtes
menuisier ou ébéniste, quoi de plus facile que de détériorer un meuble
sans que le patron s'en aperçoive et de lui faire perdre ainsi des
clients? Un tailleur peut aisément abîmer un habit ou une pièce
d'étoffe; un marchand de nouveautés, avec quelques taches adroitement
posées sur un tissu le fait vendre à vil prix; un garçon épicier, avec
un mauvais emballage, fait casser la marchandise; c'est la faute de
n'importe qui, et le patron perd le client. Le marchand de laines,
mercerie, etc., avec quelques gouttes d'un corrosif répandues sur une
marchandise qu'on emballe, mécontente le client; celui-ci renvoie le
colis et se fâche; on lui répond que c'est arrivé en route...
Résultat, perte souvent du client. Le travailleur à la terre donne de
temps en temps un coup de pioche maladroit,--c'est-à-dire adroit,--ou
sème de la mauvaise graine au milieu d'un champ, etc.
Ainsi qu'il est indiqué ci-dessus, les procédés de sabotage sont
variables à l'infini. Cependant, quels qu'ils soient, il est une qualité
qu'exigent d'eux les militants ouvriers: c'est que leur mise en pratique
n'ait pas une répercussion fâcheuse sur le consommateur.
Le sabotage s'attaque au patron, soit par le ralentissement du travail,
soit en rendant les produits fabriqués invendables, soit en immobilisant
ou rendant inutilisable l'instrument de production, mais le consommateur
ne doit pas souffrir de cette guerre faite à l'exploiteur.
Un exemple de l'efficacité du sabotage est l'application méthodique
qu'en ont fait les coiffeurs parisiens:
Habitués à frictionner des têtes, ils se sont avisés d'étendre le
système du schampoing aux devantures patronales. C'est au point que,
pour les patrons coiffeurs, la crainte du _badigeonnage_ est devenue la
plus convaincante des sanctions.
C'est grâce au badigeonnage--pratiqué principalement de 1902 à mai
1906,--que les ouvriers coiffeurs ont obtenu la fermeture des salons à
des heures moins tardives et c'est aussi la crainte du badigeonnage qui
leur a permis d'obtenir, très rapidement (avant le vote de la loi sur le
repos hebdomadaire) la généralisation de la fermeture des boutiques, un
jour par semaine.
Voici en quoi consiste le badigeonnage: en un récipient quelconque, tel
un oeuf préalablement vidé, le «badigeonneur» enferme un produit
caustique; puis, à l'heure propice, il s'en va lancer contenant et
contenu sur la devanture du patron réfractaire.
Ce «schampoing» endolorit la peinture de la boutique et le patron
profitant de la leçon reçue devient plus accommodant.
Il y a environ 2.300 boutiques de coiffeurs à Paris, sur lesquelles,
durant la campagne de badigeonnage, 2.000 au moins ont été badigeonnées
une fois... sinon plusieurs. _L'Ouvrier coiffeur_, l'organe syndical de
la Fédération des Coiffeurs a estimé approximativement à 200.000 francs
les pertes financières occasionnées aux patrons par le procédé du
badigeonnage.
Les ouvriers coiffeurs sont enchantés de leur méthode et ils ne sont
nullement disposés à l'abandonner. Elle a fait ses preuves, disent-ils,
et ils lui attribuent une valeur moralisatrice qu'ils affirment
supérieure à toute sanction légale.
Le badigeonnage, comme tous les bons procédés de sabotage s'attaque donc
à la caisse patronale et la tête des clients n'a rien à en redouter.
* * * * *
Les militants ouvriers insistent fort sur ce caractère spécifique du
sabotage qui est de frapper le patron et non le consommateur. Seulement,
ils ont à vaincre le parti-pris de la presse capitaliste qui dénature
leur thèse à plaisir en présentant le sabotage comme dangereux pour les
consommateurs principalement.
On n'a pas oublié l'émotion que soulevèrent, il y a quelques années, les
racontars des quotidiens, à propos du pain au verre pilé. Les
syndicalistes s'évertuaient à déclarer que mettre du verre pilé dans le
pain serait un acte odieux, stupidement criminel et que les ouvriers
boulangers n'avaient jamais eu semblable pensée. Or, malgré les
dénégations et les démentis, le mensonge se répandait, se rééditait et,
naturellement, indisposait contre les ouvriers boulangers nombre de gens
pour qui ce qu'imprime leur journal est parole d'évangile.
En fait, jusqu'ici, au cours des diverses grèves de boulangers, le
sabotage constaté s'est borné à la détérioration des boutiques
patronales, des pétrins ou des fours. Quant au pain, s'il en a été
fabriqué d'immangeable,--pain brûlé ou pas cuit, sans sel, ou sans
levain, etc., mais, insistons-y, jamais au verre pilé!--ce ne sont pas,
et ce ne pouvaient pas être, les consommateurs qui en ont pâti, mais
uniquement les patrons.
Il faudrait, en effet, supposer les acheteurs pétris de bêtise... à en
manger du foin!... pour accepter, au lieu de pain, un mélange indigeste
ou nauséabond. Si le cas se fût présenté ils eussent évidemment rapporté
ce mauvais pain à leur fournisseur et eussent exigé à la place un
produit comestible.
Il n'y a donc à retenir le pain au verre pilé que comme un argument
capitaliste destiné à jeter le discrédit sur les revendications des
ouvriers boulangers.
Autant peut s'en dire du «canard» lancé en 1907 par un
quotidien,--spécialiste en excitations contre le mouvement
syndical,--qui raconta qu'un préparateur en pharmacie, féru du sabotage,
venait de substituer de la strychnine et autres poisons violents à
d'innocentes drogues prescrites pour la préparation de cachets.
Contre cette histoire, qui n'était qu'un mensonge,--et aussi une
insanité,--le syndicat des préparateurs en pharmacie protesta avec juste
raison.
En réalité, si un préparateur en pharmacie avait intention de sabotage,
jamais il n'imaginerait d'empoisonner les malades... ce qui, après avoir
conduit ceux-ci au tombeau, l'amènerait lui-même en cour d'assises et ne
causerait aucun sérieux préjudice à son patron.
Certes, le «potard» saboteur agirait autrement. Il se bornerait à
gaspiller les produits pharmaceutiques, à en faire une généreuse
distribution; il pourrait encore employer pour les ordonnances les
produits purs,--mais très coûteux,--en place des produits frelatés qui
s'emploient couramment.
En ce dernier cas, il se dégagerait d'une complicité coupable... de sa
participation au sabotage patronal,--criminel celui-là!--et qui consiste
à délivrer des produits de basse qualité, d'action quasi nulle, au lieu
des produits purs ordonnancés par le médecin.
Il est inutile d'insister davantage pour démontrer que le sabotage
pharmaceutique peut être profitable au malade, mais qu'il ne peut
jamais,--au grand jamais!--lui être nuisible.
C'est d'ailleurs par des résultats similaires, favorables au
consommateur, que, dans bien des corporations,--entre autres celle de
l'alimentation,--se manifeste le sabotage ouvrier.
Et s'il y a un regret à formuler c'est que ce sabotage ne soit pas
davantage entré dans les moeurs ouvrières. Il est triste, en effet, de
constater que, trop souvent, des travailleurs s'associent aux plus
abominables frelatages qu'il soit, au détriment de la santé publique; et
cela, sans envisager la part de responsabilité qui leur incombe dans des
agissements que le Code peut excuser, mais qui n'en sont pas moins des
crimes.
Un appel à la population parisienne--dont ci-dessous est reproduit
l'essentiel,--lancé en 1908 par le syndicat des Cuisiniers, en dit plus
long sur ce sujet que bien des commentaires:
Le 1er juin dernier, un chef cuisinier, arrivé du matin même dans un
restaurant populaire, constatait que la viande qui lui était confiée
s'était tellement avariée, que la servir eût été un danger pour les
consommateurs; il en fit part au patron qui exigea qu'elle soit quand
même servie; l'ouvrier, révolté de la besogne qu'on voulait de lui,
refusa de se faire complice de l'empoisonnement de la clientèle.
Le patron, furieux, de cette indiscrète loyauté, se vengea en le
congédiant et en le signalant au syndicat patronal des restaurants
populaires _La Parisienne_, afin de l'empêcher de se replacer.
Jusqu'ici, l'incident révèle seulement un acte individuel et ignoble
du patron et un acte de conscience d'un ouvrier; mais la suite de
l'affaire révèle, comme on va le voir, une solidarité patronale
tellement scandaleuse et dangereuse, que nous nous croyons obligés de
la dénoncer:
Quand l'ouvrier s'est représenté à l'office de placement du syndicat
patronal, le préposé à cet office lui déclara: qu'à lui, ouvrier, ça
ne le regardait pas si les denrées étaient ou non avariées, que ce
n'était pas lui qui était responsable; que du moment qu'on le payait
il n'avait qu'à obéir, que son acte était inadmissible et que
désormais il n'avait plus à compter sur leur service de placement pour
avoir du travail.
Crever de faim ou se faire au besoin complice d'empoisonnement, voilà
le dilemme posé aux ouvriers par ce syndicat patronal.
D'autre part, ce langage établit bien nettement que, loin de réprouver
la vente des denrées avariées, ce syndicat couvre et défend ces actes
et poursuit de sa haine les empêcheurs d'empoisonner tranquillement!
Il n'est sûrement pas un spécimen unique dans Paris, ce restaurateur
sans scrupules qui sert de la viande pourrie à sa clientèle. Cependant,
rares sont les cuisiniers qui ont le courage de suivre l'exemple donné.
C'est que, hélas, à avoir trop de conscience, ces travailleurs risquent
de perdre leur gagne-pain,--voire d'être boycottés! Or, ce sont là des
considérations qui font tourner bien des têtes, vaciller bien des
volontés et mettent un frein à bien des révoltes.
Et c'est pourquoi, trop peu nous sont dévoilés les mystères des
gargottes,--populaires ou aristocratiques.
Il serait pourtant utile au consommateur de savoir que les énormes
quartiers de boeuf qui, aujourd'hui, s'étalent à la devanture du
restaurant qu'il fréquente sont des viandes apétissantes qui, demain,
seront trimballées et détaillées aux Halles... tandis qu'à la gargote en
question se débiteront des viandes suspectes.
Il lui serait également utile, au client, de savoir que le potage bisque
d'écrevisses qu'il savoure est fait avec les carapaces de langoustes
laissées hier,--par lui ou d'autres,--sur l'assiette; carapaces
soigneusement raclées, pour en détacher le pulpe y adhérant encore et
qui, broyé au mortier, est finement délayé par un coulis qu'on teinte en
rose avec du carmin.
De savoir aussi: qu'on «fait» les filets de barbue avec de la lotte ou
du cabillaud; que les filets de chevreuil sont de la «tranche» de boeuf,
pimentée grâce à une marinade endiablée; que pour enlever aux volailles
la saveur «passée» et les «rajeunir» on promène dans l'intérieur un fer
rouge.
Et encore, que tout le matériel de restaurant: cuillers, verres,
fourchettes, assiettes, etc., est essuyé avec les serviettes abandonnées
par les clients après leur repas,--d'où contagion possible de
tuberculose... sinon d'avarie!
La liste serait longue,--et combien nauséeuse!--s'il fallait énumérer
tous les «trucs» et les «fourbis» de commerçants rapaces et sans
vergogne qui, embusqués au coin de leur boutique, ne se satisfont point
de détrousser leurs pratiques, mais encore trop souvent, les
empoisonnent par dessus le marché.
D'ailleurs, il ne suffit pas de connaître les procédés; il faut savoir
quelles sont les maisons «honorables» qui sont coutumières de ces
criminelles manières de faire. C'est pourquoi nous devons souhaiter,
dans l'intérêt de la santé publique, que les ouvriers de l'alimentation
sabotent les réputations surfaites de leurs patrons et nous mettent en
garde contre ces malfaiteurs.
Observons, au surplus, qu'il est, pour les cuisiniers, une autre variété
de sabotage: c'est de préparer les plats d'excellente façon, avec tous
les assaisonnements nécessaires et en y apportant tous les soins requis
par l'art culinaire; ou bien, dans les restaurants à la portion, d'avoir
la main lourde et copieuse, au profit des clients.
* * * * *
De tout ceci il résulte donc, que, pour les ouvriers de cuisine, le
sabotage s'identifie avec l'intérêt des consommateurs, soit qu'ils
s'avisent d'être de parfaits maîtres-queux, soit qu'ils nous initient
aux arcanes peu ragoûtantes de leurs officines.
Certains objecteront peut-être que, dans ce dernier cas, les cuisiniers
font, non pas acte de sabotage, mais donnent un exemple d'intégrité et
de loyauté professionnelle digne d'encouragement.
Qu'ils prennent garde! Ils s'engagent sur une pente très savonnée, très
glissante et ils risquent de rouler à l'abîme... c'est-à-dire à la
condamnation formelle de la société actuelle.
En effet, la falsification, la sophistication, la tromperie, le
mensonge, le vol, l'escroquerie sont la trame de la société capitaliste;
les supprimer équivaudrait à la tuer... Il ne faut pas s'illusionner: le
jour où on tenterait d'introduire dans les rapports sociaux, à tous les
degrés et dans tous les plans, une stricte loyauté, une scrupuleuse
bonne foi, plus rien ne resterait debout, ni industrie, ni commerce, ni
banque..., rien! rien!
Or, il est évident que, pour mener à bien toutes les opérations louches
auxquelles il se livre, le patron ne peut agir seul; il lui faut des
aides, des complices... il les trouve dans ses ouvriers, ses employés.
Il s'en suit logiquement qu'en associant ses employés à ses
manoeuvres--mais non à ses bénéfices--le patron, dans n'importe quelle
branche de l'activité, exige d'eux une soumission complète à ses
intérêts et leur interdit d'apprécier et de juger les opérations et les
agissements de sa maison; s'il en est qui ont un caractère frauduleux,
voire criminel, cela ne les regarde point.
«_Ils ne sont pas responsables... Du moment qu'on les paie, ils n'ont
qu'à obéir..._», ainsi l'observait très bourgeoisement le préposé de la
«Parisienne» dont il a été question plus haut.
En vertu de tels sophismes, le travailleur doit faire litière de sa
personnalité, étouffer ses sentiments et agir en inconscient; toute
désobéissance aux ordres donnés, toute violation des secrets
professionnels, toute divulgation des pratiques, pour le moins
malhonnêtes, auxquelles il est astreint, constitue de sa part un acte de
félonie à l'égard du patron.
Donc, s'il se refuse à l'aveugle et passive soumission, s'il ose
dénoncer les vilenies auxquelles on l'associe, il est considéré comme se
rebellant contre son employeur, car il se livre envers lui à des actes
de guerre,--il le sabote!
Au surplus, cette manière de voir n'est pas particulière aux patrons,
c'est aussi comme acte de guerre,--comme acte de sabotage,--que les
syndicats ouvriers interprètent toute divulgation préjudiciables aux
intérêts capitalistes.
Cet ingénieux moyen de battre en brèche l'exploitation humaine a même
reçu un nom spécial: c'est le sabotage par la méthode de la _bouche
ouverte_.
L'expression est on ne peut plus significative. Il est, en effet certain
que bien des fortunes ne se sont édifiées que grâce au silence qu'ont
gardé sur les pirateries patronales les exploités qui y ont collaboré.
Sans le mutisme de ceux-ci, il eût été difficile, sinon impossible aux
exploiteurs de mener à bien leurs affaires; si elles ont réussi, si la
clientèle est tombée dans leurs panneaux, si leurs bénéfices ont fait
boule de neige, c'est grâce au silence de leurs salariés.
Eh bien! ces muets du sérail industriel et commercial sont las de rester
bouche close. Ils veulent parler! Et ce qu'ils vont dire va être si
grave que leurs révélations vont faire le vide autour de leur patron,
que sa clientèle va se détourner de lui...
Cette tactique de sabotage qui, sous ses formes anodines et vierges de
violences, peut être aussi redoutable pour bien des capitalistes que la
brutale mise à mal d'un précieux outillage est en passe de considérable
vulgarisation.
C'est à elle que recourent les travailleurs du bâtiment qui dévoilent, à
l'architecte ou au propriétaire qui fait construire, les malfaçons de
l'immeuble qu'ils viennent de terminer, ordonnées par l'entrepreneur et
à son profit: murs manquant d'épaisseur, emploi de mauvais matériaux,
couches de peinture escamotées, etc.
_Bouche ouverte_, également, lorsque les ouvriers du métro dénoncent à
grand fracas les criminels vices de construction des tunnels;
_Bouche ouverte_, aussi, quand les garçons épiciers pour amener à
composition les maisons réfractaires à leurs revendications ont avisé,
par voie d'affiches, les ménagères des trucs et des filouteries du
métier;
_Bouche ouverte_, encore, les placards des préparateurs en pharmacie--en
lutte pour la fermeture à 9 heures du soir--dénonçant le coupable
sabotage des malades par des patrons insoucieux.
Et c'est de même à la pratique de la _bouche ouverte_ qu'ont décidé de
recourir les employés des maisons de banque et de Bourse. Dans une
assemblée générale, tenue en juillet dernier, le syndicat de ces
employés a adopté un ordre du jour menaçant les patrons, s'ils font la
sourde oreille aux revendications présentées, de rompre le silence
professionnel et de révéler au public tout ce qui se passe dans les
cavernes de voleurs que sont les maisons de finance.
Ici, une question se pose:
Que vont dire de la _bouche ouverte_ les pointilleux et tatillons
moralistes qui condamnent le sabotage au nom de la morale?
Auxquels des deux, patrons ou employés, vont aller leurs anathèmes?
Aux patrons, escrocs, spoliateurs, empoisonneurs, etc., qui entendent
associer leurs employés à leur indignité, les rendre complices de leurs
délits, de leurs crimes?
Ou bien, aux employés qui, se refusant aux malhonnêtetés et aux
scélératesses que l'exploiteur exige d'eux, libèrent leur conscience en
mettant public ou consommateurs en garde?
* * * * *
Nous venons d'examiner les procédés de sabotage mis en oeuvre par la
classe ouvrière, sans suspension de travail, sans qu'il y ait abandon du
chantier ou de l'atelier; mais le sabotage ne se limite pas à cette
action restreinte; il peut devenir,--et il devient de plus en plus,--un
aide puissant au cas de grève.
Le milliardaire Carnegie, le roi du Fer, a écrit:
Attendre d'un homme qui défend son salaire pour les besoins de sa vie,
d'assister tranquillement à son remplacement par un autre homme, c'est
trop attendre.
C'est ce que ne cessent de dire, de répéter, de clamer les
syndicalistes. Mais, il n'y a pire sourds, on le sait, que ceux qui ne
veulent pas entendre,--et les capitalistes sont du nombre!
Cette pensée du milliardaire Carnegie, le citoyen Bousquet, secrétaire
du Syndicat des Boulangers parisiens, l'a paraphrasée dans un article de
la Voix du Peuple[5]:
[5] Dans le numéro du 21 mai 1905.
Nous pouvons constater, écrivait-il, que le simple fait de l'arrêt du
travail n'est pas suffisant pour l'aboutissant d'une grève. Il serait
nécessaire et même indispensable, pour le résultat du conflit, que
l'outillage,--c'est-à-dire les moyens de production de l'usine, du
tissage, de la mine, de la boulangerie, etc.,--soit réduit à la grève,
c'est-à-dire au _non fonctionnement_...
Les renégats vont travailler. Ils trouvent les machines, les outils,
les fours en bon état,--et ce, par la suprême faute des grévistes qui,
ayant laissé en _bonne santé_ ces moyens de production, ont laissé
derrière eux la cause de leur échec revendicatif...