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BIBLIOTHÈQUE
du
MOUVEMENT PROLÉTARIEN
XIII
ÉMILE POUGET
Le Sabotage
[Marque d'imprimeur: M R]
PARIS
LIBRAIRIE DES SCIENCES POLITIQUES & SOCIALES
MARCEL RIVIÈRE ET Cie
_31, rue Jacob_
BIBLIOTHÈQUE
DU
MOUVEMENT PROLÉTARIEN
(Ancienne Bibliothèque du Mouvement Socialiste)
Chaque volume, 0 fr. 60
I. _Syndicalisme et Socialisme_, conférence internationale, par V.
GRIFFUELHES, B. KRITCHEWSKY, A. LABRIOLA, Hubert LAGARDELLE et Robert
MICHELS.
II. _La Confédération Générale du Travail_, par E. POUGET.
III. _La Décomposition du Marxisme_, par Georges SOREL, 2e édition,
1910.
IV. _L'Action syndicaliste_, par Victor GRIFFUELHES.
V. _Le Parti socialiste et la Confédération du travail_, discussion par
Jules GUESDE, Hubert LAGARDELLE et Edouard VAILLANT.
VI. _Les nouveaux aspects du Socialisme_, par Ed. BERTH.
VII. _Les Instituteurs et le Syndicalisme_, par M. T. LAURIN.
VIII. _La Révolution dreyfusienne_, par G. SOREL.
IX. _Les Bourses du Travail et la C. G. T._, par P. DELESALLE.
X. _Voyage révolutionnaire_, Impressions d'un propagandiste, par V.
GRIFFUELHES.
XI. _Les Objectifs de nos luttes de classes_, par Victor GRIFFUELHES et
Louis NIEL, préface de G. SOREL.
XII. _Le Mouvement ouvrier en Italie_, par A. LANZILLO, traduit par S.
PIRODDI.
XIII. _Le Sabotage_, par Emile POUGET.
Georges SOREL
Réflexions sur la violence
_Deuxième Édition_
1 volume in-16 broché, 5 fr.
Imprimerie Coopérative Ouvrière--Villeneuve-St-Georges (S.-et-O.)
BIBLIOTHÈQUE
DU
MOUVEMENT PROLÉTARIEN
Cette collection avait été commencée sous le titre de Bibliothèque du
Mouvement Socialiste parce qu'on avait voulu en faire le complément de
la revue du même nom.
Cette revue n'étant plus publiée par notre maison, nous avons cru bon de
donner un nouveau titre à la Bibliothèque pour bien marquer que nous
entendons lui conserver l'orientation qu'elle a eue à son origine.
La Bibliothèque du Mouvement Prolétarien paraît en volumes d'au moins 64
pages, du prix de 0 fr. 60. Elle comprend des études descriptives,
historiques, documentaires, théoriques, critiques et biographiques.
Par son format commode et son prix minime, elle s'adresse surtout à ceux
qui n'ont pas la possibilité d'aborder les études particulières sur le
mouvement social.
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE PREMIER.--Quelques jalons historiques. 3
CHAPITRE II.--La «marchandise» travail 22
CHAPITRE III.--Morale de Classe 27
CHAPITRE IV.--Les procédés de Sabotage 32
CHAPITRE V.--L'Obstructionnisme 55
CONCLUSIONS 65
CHAPITRE PREMIER
Quelques jalons historiques
Le mot «sabotage» n'était, il y a encore une quinzaine d'années, qu'un
terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais
celui, imagé et expressif, de travail exécuté «comme à coups de sabots.»
Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est
au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême
syndical.
Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans les
milieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le virent
d'assez mauvais oeil, lui reprochant ses origines roturières,
anarchiques et aussi son... immoralité.
Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu'à de l'hostilité, le
sabotage a fait son chemin... dans tous les mondes.
Il a désormais les sympathies ouvrières. Et ce n'est pas tout. Il a
conquis droit de cité au Larousse, et nul doute que l'Académie,--à moins
qu'elle n'ait été _sabotée_ elle-même avant d'être parvenue à la lettre
S de son dictionnaire,--ne se résolve à tirer au mot «sabotage» sa plus
cérémonieuse révérence et à lui ouvrir les pages de son officiel
recueil.
On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a attendu,
pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu la
consécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de toutes
les formes de révolte, il est aussi vieux que l'exploitation humaine.
Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du
travail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d'instinct, cherché
à donner moins que n'exigeait son patron.
Ce faisant, avec tout autant d'inconscience qu'en mettait M. Jourdain à
faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi,
sans le savoir, l'antagonisme irréductible qui dresse l'un contre
l'autre, le capital et le travail.
Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise la
société, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait en
lumière. Dans _La Maison Nucingen_, à propos des sanglantes émeutes de
Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisive définition du
sabotage:
Voici,--explique Balzac.--On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de
la république canonnée dans les rues, personne n'a dit la vérité. La
république s'était emparée de l'émeute, comme un insurgé s'empare du
fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde.
Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas
fabriquer une aune de soie sans qu'elle soit commandée et que le
paiement soit sûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de
faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont
plus heureux que lui.
Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que
les CANUTS ont arboré le drapeau: _Du pain ou la mort!_ une de ces
proclamations que le gouvernement aurait dû étudier. Elle était
produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres
et devenir une capitale, de là des octrois insensés. Les républicains
ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les
CANUTS qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours,
mais tout est rentré dans l'ordre, et le canut dans son taudis.
Le canut, probe jusque là, rendant en étoffe la soie qu'on lui pesait
en bottes, a mis la probité à la porte en songeant que les négociants
le victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts: il a rendu poids
pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l'huile, et le
commerce des soieries a été infesté d'_étoffes graissées_, ce qui
aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d'une branche du
commerce français... Les troubles ont donc produit les «gros de
Naples» à quarante sous l'aune...
Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut une
représaille de victimes. En vendant la «gratte» que, dans le tissage ils
avaient remplacée par l'huile, ils se vengeaient des fabricants
féroces,... de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers de la
Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu de pain...
et qui ne tinrent que trop promesse!
Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas une
représaille? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage,
par conséquent le précédant, ne se révèle pas l'acte d'exploitation?
Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il se manifeste,
n'engendre-t-il pas,--et ne légitime-t-il pas aussi,--tous les gestes de
révolte, quels qu'ils soient?
Ceci nous ramène donc à notre affirmation première: le sabotage est
aussi vieux que l'exploitation humaine!
Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. En
effet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importation
anglaise.
Le sabotage est connu et pratiqué outre Manche depuis longtemps, sous le
nom de _Ca'Canny_ ou _Go Canny_, mot de patois écossais dont la
traduction à peu près exacte qu'on en puisse donner est: «Ne vous foulez
pas.»
Un exemple de la puissance persuasive du _Go Canny_ nous est donné par
le Musée Social[1]:
[1] Circulaire nº 9, 1896.
En 1889, une grève avait éclaté à Glasgow. Les dockers unionistes
avaient demandé une augmentation de salaire de 10 centimes par heure.
Les employeurs avaient refusé et fait venir à grands frais, pour les
remplacer, un nombre considérable de travailleurs agricoles. Les
dockers durent s'avouer vaincus, et ils consentirent à travailler aux
mêmes prix qu'auparavant, à condition qu'on renverrait les ouvriers
agricoles. Au moment où ils allaient reprendre le travail, leur
secrétaire général les rassembla et leur dit:
«Vous allez revenir travailler aujourd'hui aux anciens prix. Les
employeurs ont dit et répété qu'ils étaient enchantés des services des
ouvriers agricoles qui nous ont remplacés pendant quelques semaines.
Nous, nous les avons vus; nous avons vu qu'ils ne savaient même pas
marcher sur un navire, qu'ils laissaient choir la moitié des
marchandises qu'ils portaient, bref que deux d'entre eux ne
parvenaient pas à faire l'ouvrage d'un de nous. Cependant, les
employeurs se déclarent enchantés du travail de ces gens-là; il n'y a
donc qu'à leur en fournir du pareil et à pratiquer le _Ca' Canny_.
Travaillez comme travaillaient les ouvriers agricoles. Seulement, il
leur arrivait quelquefois de se laisser tomber à l'eau; il est inutile
que vous en fassiez autant.»
Cette consigne fut exécutée et pendant deux ou trois jours les dockers
appliquèrent la politique du _Ca' Canny_. Au bout de ce temps les
employeurs firent venir le secrétaire général et lui dirent de
demander aux hommes de travailler comme auparavant, moyennant quoi ils
accordaient les 10 centimes d'augmentation...
Voilà pour la pratique. Voici maintenant pour la théorie. Elle est
empruntée à un pamphlet anglais, publié vers 1895, pour la vulgarisation
du _Go Canny_:
Si vous voulez acheter un chapeau dont le prix est de 5 francs, vous
devez payer 5 francs.
Si vous ne voulez payer que 4 francs, il faudra vous contenter d'un
chapeau d'une qualité inférieure.
Un chapeau est une marchandise.
Si vous voulez acheter une demi-douzaine de chemises à 2 fr. 50
chaque, vous devez payer 15 francs. Si vous ne voulez payer que 12 fr.
50, vous n'aurez que cinq chemises.
Une chemise est une marchandise.
Les employeurs déclarent que le travail et l'adresse sont de simples
marchandises, comme les chapeaux et les chemises. «Très bien,
disons-nous, nous vous prenons au mot.»
Si le travail et l'adresse sont des marchandises, les possesseurs de
ces marchandises ont le droit de vendre leur travail et leur adresse
exactement comme le chapelier vend un chapeau ou le chemisier une
chemise.
Ils donnent valeur pour valeur. Pour un prix plus bas vous avez un
article inférieur ou de qualité moindre.
Payez au travailleur un bon salaire, et il vous fournira ce qu'il y a
de mieux comme travail et comme adresse.
Payez au travailleur un salaire insuffisant et vous n'aurez pas plus
le droit à exiger la meilleure qualité et la plus grande quantité de
travail que vous n'en avez eu à exiger un chapeau de 5 francs pour 2
fr. 50.
Le _Go Canny_ consiste donc à mettre systématiquement en pratique la
formule, «_à mauvaise paye, mauvais travail!_» Mais il ne se circonscrit
pas à cela seul. De cette formule découlent, par voie de conséquence
logique, une diversité de manifestations de la volonté ouvrière en
conflit avec la rapacité patronale.
Cette tactique, que nous venons de voir vulgarisée en Angleterre, dès
1889, et préconisée et pratiquée dans les organisations syndicales, ne
pouvait pas tarder à passer la Manche. En effet, quelques années après,
elle s'infiltrait dans les milieux syndicaux français.
C'est en 1895 que, pour la première fois, en France, nous trouvons trace
d'une manifestation théorique et consciente du sabotage:
Le Syndicat National des Chemins de fer menait alors campagne contre un
projet de loi,--le projet Merlin-Trarieux--qui visait à interdire aux
cheminots le droit au syndicat. La question de répondre au vote de cette
loi par la grève générale se posa et, à ce propos, Guérard, secrétaire
du syndicat, et à ce titre délégué au Congrès de l'Union fédérative du
Centre (parti Allemaniste) prononça un discours catégorique et précis.
Il affirma que les cheminots ne reculeraient devant aucun moyen pour
défendre la liberté syndicale et qu'ils sauraient, au besoin, rendre la
grève effective par des procédés à eux; il fit allusion à un moyen
ingénieux et peu coûteux: «... avec deux sous d'une certaine manière,
utilisée à bon escient, déclara-t-il, il nous est possible de mettre une
locomotive dans l'impossibilité de fonctionner...»
Cette nette et brutale affirmation, qui ouvrait des horizons imprévus,
fit gros tapage et suscita une profonde émotion dans les milieux
capitalistes et gouvernementaux qui, déjà, n'envisageaient pas sans
angoisses la menace d'une grève des chemins de fer.
Cependant, si par ce discours de Guérard, la question du sabotage était
posée, il serait inexact d'en déduire qu'il n'a fait son apparition en
France que le 23 juin 1895. C'est dès lors qu'il commence à se
vulgariser dans les organisations syndicales, mais cela n'implique pas
qu'il fut resté ignoré jusque là.
Pour preuve qu'il était connu et pratiqué antérieurement, il nous
suffira de rappeler, comme exemple typique, un «mastic» célèbre dans les
fastes télégraphiques:
C'était vers 1881, les télégraphistes du Bureau central, mécontents du
tarif des heures supplémentaires de nuit, adressèrent une pétition au
ministre d'alors, M. Ad. Cochery. Ils réclamaient dix francs, au lieu
de cinq qu'ils touchaient, pour assurer le service du soir à sept
heures du matin. Ils attendirent plusieurs jours la réponse de
l'administration. Finalement, celle-ci n'arrivant pas, et, d'un autre
côté, les employés du Central ayant été avisés qu'il ne leur serait
même pas répondu, une agitation sourde commença à se manifester.
La grève étant impossible, on eut recours au «mastic». Un beau matin,
Paris s'éveilla dépourvu de communications télégraphiques (le
téléphone n'était pas encore installé).
Pendant quatre ou cinq jours il en fut ainsi. Le haut personnel de
l'administration, les ingénieurs avec de nombreuses équipes de
surveillants et d'ouvriers vinrent au bureau central, mirent à
découvert tous les câbles des lignes, les suivirent de l'entrée des
égoûts aux appareils. Ils ne purent rien découvrir.
Cinq jours après ce «mastic» mémorable dans les annales du Central, un
avis de l'administration prévenait le personnel que dorénavant le
service de nuit serait tarifé dix francs au lieu de cinq. On n'en
demandait pas plus. Le lendemain matin, toutes les lignes étaient
rétablies comme par enchantement.
Les auteurs du «mastic» ne furent jamais connus et si l'administration
en devina le motif, le moyen employé resta toujours ignoré[2].
[2] _Le Travailleur des P. T. T._, nº de septembre 1905.
Désormais, à partir de 1895, le branle est donné.
Le sabotage qui, jusqu'alors, n'avait été pratiqué qu'inconsciemment,
instinctivement par les travailleurs, va--sous l'appellation populaire
qui lui est restée,--recevoir sa consécration théorique et prendre rang
parmi les moyens de lutte avérés, reconnus, approuvés et préconisés par
les organisations syndicales.
Le Congrès confédéral qui se tint à Toulouse, en 1897, venait de
s'ouvrir.
Le préfet de la Seine, M. de Selves, avait refusé aux délégués du
syndicat des Travailleurs municipaux, les congés qu'ils demandaient pour
participer à ce Congrès. L'Union des syndicats de la Seine protesta,
qualifiant avec juste raison ce veto d'attentat contre la liberté
syndicale.
Cette interdiction fut évoquée à la première séance du Congrès et une
proposition de blâme contre le préfet de la Seine fut déposée.
L'un des délégués,--qui n'était autre que l'auteur de la présente
étude,--fit observer combien peu M. de Selves se souciait de la
flétrissure d'un congrès ouvrier.
Et il ajouta:
«Mon avis est qu'au lieu de se borner à protester, mieux vaudrait
entrer dans l'action et qu'au lieu de subir les injonctions des
dirigeants, de baisser la tête quand ils dictent leurs fantaisies, il
serait plus efficace de répondre du tac au tac. Pourquoi ne pas
répliquer à une gifle par un coup de pied?...»
J'expliquai que mes observations dérivaient d'une tactique de combat sur
laquelle le Congrès serait appelé à se prononcer. Je rappelai, à ce
propos, l'émotion et la peur dont le monde capitaliste avait tressailli
lorsque le camarade Guérard avait déclaré que la minime somme de dix
centimes... dépensée intelligemment,... suffirait à un ouvrier des
chemins de fer pour mettre un train, attelé de puissantes machines à
vapeur, dans l'imposibilité de démarrer.
Puis, rappelant que cette tactique révolutionnaire à laquelle je faisais
allusion serait discutée au cours du Congrès, je conclus en déposant la
proposition ci-dessous:
Le Congrès, reconnaissant qu'il est superflu de blâmer le
gouvernement--qui est dans son rôle en serrant la bride aux
travailleurs--engage les travailleurs municipaux à faire pour cent
mille francs de dégâts dans les services de la Ville de Paris, pour
récompenser M. de Selves de son veto.
C'était un pétard!... Et il ne fit pas long feu.
Tout d'abord, la stupéfaction fut grande chez beaucoup de délégués qui,
de prime abord, ne comprenaient pas le sens volontairement outrancier de
la proposition.
Il y eut des protestations et l'ordre du jour pur et simple enterra ma
proposition.
Qu'importait! Le but visé était atteint: l'attention du Congrès était en
éveil, la discussion était ouverte, la réflexion aguichée.
Aussi, quelques jours après, le rapport que la Commission du boycottage
et du sabotage soumettait à l'assemblée syndicale était-il accueilli
avec la plus grande et la plus chaleureuse sympathie.
Dans ce rapport, après avoir défini, expliqué et préconisé le sabotage,
la Commission ajoutait:
Jusqu'ici, les travailleurs se sont affirmés révolutionnaires; mais,
la plupart du temps, ils sont restés sur le terrain théorique: ils ont
travaillé à l'extension des idées d'émancipation, ont élaboré et tâché
d'esquisser un plan de société future d'où l'exploitation humaine sera
éliminée.
Seulement, pourquoi à côté de cette oeuvre éducatrice, dont la
nécessité n'est pas contestable, n'a-t-on rien tenté pour résister aux
empiétements capitalistes et, autant que faire se peut, rendre moins
dures aux travailleurs les exigences patronales?
Dans nos réunions on lève toujours les séances aux cris de: «Vive la
Révolution Sociale», et loin de se concréter en un acte quelconque,
ces clameurs s'envolent en bruit.
De même il est regrettable que les Congrès affirmant toujours leur
fermeté révolutionnaire, n'aient pas encore préconisé de résolutions
pratiques pour sortir du terrain des mots et entrer dans celui de
l'action.
En fait d'armes d'allures révolutionnaires on n'a jusqu'ici préconisé
que la grève et c'est d'elle dont on a usé et on use journellement.
Outre la grève, nous pensons qu'il y a d'autres moyens à employer qui
peuvent dans une certaine mesure, tenir les capitalistes en échec...
L'un de ces moyens est le boycottage. Seulement, la Commission constate
qu'il est inopérant contre l'industriel, le fabricant. Il faut donc
autre chose.
Cet autre chose: c'est le sabotage.
Citons le rapport:
Cette tactique, comme le boycottage, nous vient d'Angleterre où elle a
rendu de grands services dans la lutte que les travailleurs
soutiennent contre les patrons. Elle est connue là-bas sous le nom de
_Go Canny_.
A ce propos, nous croyons utile de vous citer l'appel lancé
dernièrement par l'_Union Internationale des Chargeurs de navires_,
qui a son siège à Londres:
«Qu'est-ce que _Go Canny_?
«C'est un mot court et commode pour désigner une nouvelle tactique,
employée par les ouvriers au lieu de la grève.
«Si deux Écossais marchent ensemble et que l'un coure trop vite,
l'autre lui dit: «Marche doucement, à ton aise.»
«Si quelqu'un veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs, il doit
payer cinq francs. Mais s'il ne veut en payer que quatre, eh bien! il
en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est _une marchandise_.
«Si quelqu'un veut acheter six chemises de deux francs chacune, il
doit payer douze francs. S'il n'en paie que dix, il n'aura que cinq
chemises. La chemise est encore _une marchandise en vente sur le
marché_.
«Si une ménagère veut acheter une pièce de boeuf qui vaut trois
francs, il faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs,
alors on lui donne de la mauvaise viande. Le boeuf est encore _une
marchandise en vente sur le marché_.
«Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont des
_marchandises en vente sur le marché_,--tout comme les chapeaux, les
chemises et le boeuf.
«--Parfait, répondons-nous, nous vous prenons au mot.
«Si ce sont des _marchandises_ nous les vendrons tout comme le
chapelier vend ses chapeaux et le boucher sa viande. Pour de mauvais
prix, ils donnent de la mauvaise marchandise. Nous en ferons autant.
«Les patrons n'ont pas le droit de compter sur notre charité. S'ils
refusent même de discuter nos demandes, eh bien, nous pouvons mettre
en pratique le _Go Canny_--la tactique de _travaillons à la douce_, en
attendant qu'on nous écoute.»
Voilà clairement défini le _Go Canny_, le _sabotage_: A MAUVAISE PAYE,
MAUVAIS TRAVAIL.
Cette ligne de conduite, employée par nos camarades anglais, nous la
croyons applicable en France, car notre situation sociale est
identique à celle de nos frères d'Angleterre.
* * * * *
Il nous reste à définir sous quelles formes doit se pratiquer le
sabotage.
Nous savons tous que l'exploiteur choisit habituellement pour
augmenter notre servitude le moment où il nous est le plus difficile
de résister à ses empiétements par la grève partielle, seul moyen
employé jusqu'à ce jour.
Pris dans l'engrenage, faute de pouvoir se mettre en grève, les
travailleurs frappés subissent les exigences nouvelles du capitaliste.
Avec le _sabotage_ il en est tout autrement: les travailleurs peuvent
résister; ils ne sont plus à la merci complète du capital; ils ne sont
plus la chair molle que le maître pétrit à sa guise: ils ont un moyen
d'affirmer leur virilité et de prouver à l'oppresseur qu'ils sont des
hommes.
D'ailleurs, le _sabotage_ n'est pas aussi nouveau qu'il le paraît:
depuis toujours les travailleurs l'ont pratiqué individuellement,
quoique sans méthode. D'instinct, ils ont toujours ralenti leur
production quand le patron a augmenté ses exigences; sans s'en rendre
clairement compte, ils ont appliqué la formule: A MAUVAISE PAYE,
MAUVAIS TRAVAIL.
Et l'on peut dire que dans certaines industries où le travail aux
pièces s'est substitué au travail à la journée, une des causes de
cette substitution a été le _sabotage_, qui consistait alors à fournir
par jour la moindre quantité de travail possible.
Si cette tactique a donné déjà des résultats, pratiquée sans esprit de
suite, que ne donnera-t-elle pas le jour où elle deviendra une menace
continuelle pour les capitalistes?
Et ne croyez pas, camarades, qu'en remplaçant le travail à la journée
par le travail aux pièces, les patrons se soient mis à l'abri du
sabotage: cette tactique n'est pas circonscrite au travail à la
journée.
Le sabotage peut et doit être pratiqué pour le travail aux pièces.
Mais ici, la ligne de conduite diffère: restreindre la production
serait pour le travailleur restreindre son salaire; il lui faut donc
appliquer le sabotage à la qualité au lieu de l'appliquer à la
quantité. Et alors, non seulement le travailleur ne donnera pas à
l'acheteur de sa force de travail plus que pour son argent, mais
encore, il l'atteindra dans sa clientèle qui lui permet indéfiniment
le renouvellement du capital, fondement de l'exploitation de la classe
ouvrière. Par ce moyen, l'exploiteur se trouvera forcé, soit de
capituler en accordant les revendications formulées, soit de remettre
l'outillage aux mains des seuls producteurs.
Deux cas se présentent couramment: le cas où le travail aux pièces se
fait chez soi, avec un matériel appartenant à l'ouvrier, et celui où
le travail est centralisé dans l'usine patronale dont celui-ci est le
propriétaire.
Dans ce second cas, au sabotage sur la marchandise vient s'ajouter le
sabotage sur l'outillage.
Et ici nous n'avons qu'à vous rappeler l'émotion produite dans le
monde bourgeois, il y a trois ans, quand on sut que les employés de
chemin de fer pouvaient, avec deux sous d'un certain ingrédient,
mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner.
Cette émotion nous est un avertissement de ce que pourraient les
travailleurs conscients et organisés.
Avec le _boycottage_ et son complément indispensable, le _sabotage_,
nous avons une arme de résistance efficace qui, en attendant le jour
où les travailleurs seront assez puissants pour s'émanciper
intégralement nous permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous
sommes victimes.
Il faut que les capitalistes le sachent: le travailleur ne respectera
la machine que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui
abrège le travail, au lieu d'être comme aujourd'hui, l'ennemie, la
voleuse de pain, la tueuse de travailleurs.
En conclusion de ce rapport, la Commission proposa au Congrès la
résolution suivante:
_Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers soit
que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à
l'initiative ouvrière, et au cas où la grève semblerait ne pouvoir
donner des résultats aux travailleurs visés: que ceux-ci appliquent le
_boycottage_ ou le _sabotage_--ou les deux simultanément--en
s'inspirant des données que nous venons d'exposer._
La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements
unanimes du Congrès. Ce fut plus que de l'approbation: ce fut de
l'emballement.
Tous les délégués étaient conquis, enthousiasmés. Pas une voix
discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre
observation ou objection.
Le délégué de la Fédération du Livre, Hamelin, ne fut pas des moins
enthousiastes. Il approuva nettement la tactique préconisée et le
déclara en termes précis, dont le compte rendu du Congrès ne donne que
ce pâle écho:
Tous les moyens sont bons pour réussir, affirma-t-il. J'ajoute qu'il y
a une foule de moyens à employer pour arriver à la réussite; ils sont
faciles à appliquer pourvu qu'on le fasse adroitement. Je veux dire
par là qu'il y a des choses qu'on doit faire et qu'on ne doit pas
dire. Vous me comprenez.
Je sais bien que si je précisais, on pourrait me demander si j'ai le
droit de faire telle ou telle chose; mais, si l'on continuait à ne
faire que ce qu'il est permis de faire on n'aboutirait à rien.
Lorsqu'on entre dans la voie révolutionnaire, il faut le faire avec
courage, et quand la tête est passée, il faut que le corps y passe.
De chaleureux applaudissements soulignèrent le discours du délégué de la
Fédération du Livre et, après que divers orateurs eurent ajouté quelques
mots approbatifs, sans qu'aucune parole contradictoire ait été
prononcée, la motion suivante fut adoptée à l'unanimité:
_Le syndicat des Employés de commerce de Toulouse invite le Congrès à
voter par des acclamations les conclusions du rapport et à le mettre
en pratique à la première occasion qui se présentera._
Le baptême du sabotage ne pouvait être plus laudatif. Et ce ne fut pas
là un succès momentané,--un feu de paille, conséquence d'un emballement
d'assemblée,--les sympathies unanimes qui venaient de l'accueillir ne se
démentirent pas.
Au Congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, les
approbations ne furent pas ménagées à la tactique nouvelle.
Entre les orateurs qui, au cours de la discussion prirent la parole pour
l'approuver, citons, entre autres, le citoyen Lauche,--aujourd'hui
député de Paris: il dit combien le syndicat des Mécaniciens de la Seine,
dont il était le délégué, avait été heureux des décisions prises au
Congrès de Toulouse, relativement au boycottage et au sabotage.
Le délégué de la Fédération des Cuisiniers se tailla un beau succès et
dérida le Congrès, en narrant avec humour le drolatique cas de sabotage
suivant: les cuisiniers d'un grand établissement parisien, ayant à se
plaindre de leur patron, restèrent à leur poste toute la journée,
fourneaux allumés; mais, au moment où les clients affluèrent dans les
salles, il n'y avait dans les marmites que des briques «cuisant» à
grande eau... en compagnie de la pendule du restaurant.
Du rapport qui clôtura la discussion--et qui fut adopté à
l'unanimité,--nous extrayons le passage suivant:
... La Commission tient à indiquer que le sabotage n'est pas chose
neuve; les capitalistes le pratiquent, chaque fois qu'ils y trouvent
intérêt; les adjudicataires en ne remplissant pas les clauses de bonne
qualité de matériaux, etc., et ils ne le pratiquent pas que sur les
matériaux: que sont leurs diminutions de salaires, sinon un sabotage
sur le ventre des prolétaires?
Il faut d'ailleurs ajouter que, instinctivement, les travailleurs ont
répondu aux capitalistes en ralentissant la production, en sabotant
inconsciemment.
Mais, ce qui serait à souhaiter, c'est que les travailleurs se rendent
compte que le sabotage peut être pour eux une arme utile de
résistance, tant par sa pratique que par la crainte qu'il inspirera
aux employeurs, le jour où ils sauront qu'ils ont à redouter sa
pratique consciente. Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut
souvent donner d'aussi utiles résultats que le sabotage lui-même.
Le Congrès ne peut pas entrer dans le détail de cette tactique; ces
choses-là ne relèvent que de l'initiative et du tempérament de chacun
et sont subordonnées à la diversité des industries. Nous ne pouvons
que poser la théorie et souhaiter que le sabotage entre dans l'arsenal
des armes de lutte des prolétaires contre les capitalistes, au même
titre que la grève et que, de plus en plus, l'orientation du mouvement
social ait pour tendance l'_action directe_ des individus et une plus
grande conscience de leur personnalité...
Une troisième et dernière fois, le sabotage subit le feu d'un congrès:
ce fut en 1900, au Congrès confédéral qui se tint à Paris.
On vivait alors une période trouble. Sous l'influence de Millerand,
ministre du commerce, se constatait une déviation qui avait sa cause
dans les tentations du Pouvoir. Bien des militants se laissaient
aguicher par les charmes corrupteurs du ministérialisme et certaines
organisations syndicales étaient entraînées vers une politique de «paix
sociale» qui, si elle eût prédominé, eût été funeste au mouvement
corporatif. C'eût été pour lui, sinon la ruine et la mort, tout au moins
l'enlizement et l'impuissance.
L'antagonisme, qui s'accentua dans les années qui suivirent, entre les
syndicalistes révolutionnaires et les réformistes, pointait. De cette
lutte intestine la discussion, ainsi que le vote sur le sabotage furent
une première et embryonnaire manifestation.
La discussion fut courte; Après que quelques orateurs eurent parlé en
faveur du sabotage une voix s'éleva pour le condamner: celle du
président de séance.
Il déclara que «s'il n'avait pas eu l'honneur de présider, il se serait
réservé de combattre le sabotage proposé par le camarade Riom et par
Beausoleil»; et il ajouta qu'il «le considérait comme plus nuisible
qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répugnant à la dignité
de beaucoup d'ouvriers.»
Il suffira, pour apprécier à sa valeur cette condamnation du sabotage
d'observer que, quelques semaines plus tard, il ne «répugna pas à la
dignité» de ce moraliste impeccable et scrupuleux d'être nanti, grâce
aux bons offices de Millerand, d'une sinécure de tout repos[3].
[3] Il s'agit de M. Treich, alors secrétaire de la Bourse du Travail
de Limoges et fougueux «guesdiste»... nommé peu après receveur de
l'enregistrement à Bordeaux.
Le rapporteur de la Commission de laquelle ressortissait le sabotage,
choisi pour son travail sur la «marque syndicale», était un adversaire
du sabotage. Il l'exécuta donc en ces termes:
Il me reste à dire un mot au sujet du sabotage. Je le dirai d'une
façon franche et précise. J'admire ceux qui ont le courage de saboter
un exploiteur, je dois même ajouter que j'ai ri bien souvent aux
histoires que l'on nous a racontées au sujet du sabotage, mais, pour
ma part, je n'oserais faire ce que ces bons amis ont fait. Alors, ma
conclusion est que si je n'ai pas le courage de faire une action, ce
serait de la lâcheté de ma part d'inciter un autre à la faire.
Je vous avoue que, dans l'acte qui consiste à détériorer un outil ou
toute chose confiée à mes soins, ce n'est pas la crainte de Dieu qui
paralyse mon courage, mais la crainte du gendarme!
Je laisse à vos bons soins le sort du sabotage.
Le Congrès n'épousa cependant pas les vues du rapporteur. Il fit bien un
«sort» au sabotage, mais il fut autre que celui qui lui était conseillé.
Un vote eut lieu, par bulletins, sur cette question
spéciale--d'improbation ou d'approbation du sabotage--et il donna les
résultats suivants:
Pour le sabotage 117
Contre 76
Bulletins blancs 2
Ce vote précis clôtura la période de gestation, d'infiltration théorique
du sabotage.
Depuis lors, indiscutablement admis, reconnu et accepté, il n'a plus été
évoqué aux Congrès corporatifs et il a pris rang définitivement au
nombre des moyens de lutte préconisés et pratiqués dans le combat contre
le capitalisme.
Il est à remarquer que le vote ci-dessus, émis au Congrès de 1900, est
déjà une indication du tassement qui va s'effectuer dans les
organisations syndicales et qui va mettre les révolutionnaires à un
pôle, les réformistes à l'autre. En effet, dans tous les Congrès
confédéraux qui vont suivre, quand révolutionnaires et réformistes se
trouveront aux prises, presque toujours la majorité révolutionnaire sera
à peu près ce qu'elle a été dans le vote sur le sabotage,--soit dans la
proportion des deux tiers, contre une minorité réformiste d'un tiers.
CHAPITRE II
La «marchandise» travail
Dans l'exposé historique qui précède, nous venons de constater que le
sabotage, sous l'expression anglaise de _Go Canny_, découle de la
conception capitaliste que le travail humain est une marchandise.
Cette thèse, les économistes bourgeois s'accordent à la soutenir. Ils
sont unanimes à déclarer qu'il y a un marché du travail, comme il y a un
marché du blé, de la viande, du poisson ou de la volaille.
Ceci admis, il est donc logique que les capitalistes se comportent à
l'égard de la «chair à travail» qu'ils trouvent sur le marché comme
lorsqu'il s'agit pour eux d'acheter des marchandises ou des matières
premières: c'est-à-dire qu'ils s'efforcent de l'obtenir au taux le plus
réduit.
C'est chose normale étant donné les prémisses. Nous sommes ici en plein
jeu de la loi de l'offre et de la demande.
Seulement, ce qui est moins compréhensible, c'est que, dans leur esprit,
ces capitalistes entendent recevoir, non une quantité de travail en
rapport avec le taux du salaire qu'ils payent, mais bien, indépendamment
du niveau de ce salaire, le maximum de travail que puisse fournir
l'ouvrier.
En un mot, ils prétendent acheter non une quantité de travail,
équivalente à la somme qu'ils déboursent, mais la force de travail
intrinsèque de l'ouvrier: c'est, en effet, l'ouvrier tout entier--corps
et sang, vigueur et intelligence--qu'ils exigent.
Lorsqu'ils émettent cette prétention, les employeurs négligent de tenir
compte que cette «force de travail» est partie intégrante d'un être
pensant, capable de volonté, de résistance et de révolte.
Certes, tout irait au mieux dans le monde capitaliste si les ouvriers
étaient aussi inconscients que les machines de fer et d'acier dont ils
sont les servants et si, comme elles, ils n'avaient en guise de coeur et
de cerveau qu'une chaudière ou une dynamo.
Seulement, il n'en est pas ainsi! Les travailleurs savent quelles
conditions leur sont faites dans le milieu actuel et s'ils les
subissent, ce n'est point de leur plein gré. Ils se savent possesseurs
de la «force de travail» et s'ils acquiescent à ce que le patron qui les
embauche en «consomme» une quantité donnée, ils s'efforcent que cette
quantité soit en rapport plus ou moins direct avec le salaire qu'ils
reçoivent. Même parmi les plus dénués de conscience, parmi ceux qui
subissent le joug patronal, sans mettre en doute son bien fondé, jaillit
intuitivement la notion de résistance aux prétentions capitalistes: ils
tendent à ne pas se dépenser sans compter.
Les employeurs n'ont pas été sans constater cette tendance qu'ont les
ouvriers à économiser leur «force de travail». C'est pourquoi, certains
d'entre eux ont habilement paré au préjudice qui en découle pour eux, en
recourant à l'émulation pour faire oublier à leur personnel cette
prudence restrictive.
Ainsi, les entrepreneurs du bâtiment, surtout à Paris, ont vulgarisé une
pratique, qui d'ailleurs tombe en désuétude depuis 1906,--c'est-à-dire
depuis que les ouvriers de la corporation sont groupés en syndicats
puissants.
Cette pratique consiste à embaucher un «costaud» qui, sur le chantier,
donne l'élan à ses camarades. Il «en met» plus que quiconque... et il
faut le suivre, sinon les retardataires risquent d'être mal vus et
d'être débauchés comme incapables.
Une telle manière de procéder dénote bien que ces entrepreneurs
raisonnent à l'égard des travailleurs comme lorsqu'ils traitent un
marché pour l'acquisition d'une machine. De même qu'ils achètent
celle-ci avec la fonction productive qui lui est incorporée[4], de même
ils ne considèrent l'ouvrier que comme un instrument de production
qu'ils prétendent acquérir en entier, pour un temps donné, tandis qu'en
réalité, ils ne passent de contrat avec lui que pour la fonction de son
organisme se traduisant en travail effectif.
[4] il y a cependant des cas où le vendeur d'une machine ne cède pas
intégralement à son acheteur la _fonction productrice_ de la dite
machine. En exemple, certaines machines à fabriquer les chaussures
qui sont munies d'un compteur enregistrant le nombre des chaussures
produites et qui sont vendues avec la stipulation que l'acheteur
paiera _indéfiniment_ une certaine redevance par paire de chaussures
produite.
Cette discordance qui est la base des rapports entre patrons et ouvriers
met en relief l'opposition fondamentale des intérêts en présence: la
lutte de la classe qui détient les moyens de production contre la classe
qui, dénuée de capital, n'a d'autre richesse que sa force de travail.
Dès que, sur le terrain économique, employés et employeurs prennent
contact, se révèle cet antagonisme irréductible qui les jette aux deux
pôles opposés et qui, par conséquent, rend toujours instables et
éphémères leurs accords.
Entre les uns et les autres, en effet, il ne peut jamais se conclure un
contrat au sens précis et équitable du terme. Un contrat implique
l'égalité des contractants, leur pleine liberté d'action et, de plus,
une de ses caractéristiques est de présenter pour tous ses signataires
un intérêt réel et personnel, dans le présent aussi bien que dans
l'avenir.
Or, lorsqu'un ouvrier offre ses bras à un patron, les deux
«contractants» sont loin d'être sur le pied d'égalité. L'ouvrier obsédé
par l'urgence d'assurer son lendemain,--si même il n'est pas tenaillé
par la faim,--n'a pas la sereine liberté d'action dont jouit son
embaucheur. En outre, le bénéfice qu'il retire de son louage de travail
n'est que momentané, car, s'il y trouve la vie immédiate, il n'est pas
rare que le risque de la besogne à laquelle il est astreint ne mette sa
santé, son avenir en péril.
Donc, entre patrons et ouvriers il ne peut se conclure d'engagements qui
méritent le qualificatif de contrats. Ce qu'on est convenu de désigner
sous le nom de _contrat du travail_ n'a pas les caractères spécifiques
et bilatéraux du contrat; c'est, au sens strict, un contrat unilatéral,
favorable seulement à l'un des contractants,--un contrat léonin.
Il découle de ces constatations que, sur le marché du travail, il n'y a,
face à face, que des belligérants en permanent conflit; par conséquent,
toutes les relations, tous les accords des uns et des autres ne peuvent
être que précaires, car ils sont viciés à la base, ne reposant que sur
le plus ou moins de force et de résistance des antagonistes.
C'est pourquoi, entre patrons et ouvriers, ne se conclut jamais--et ne
peut jamais se conclure,--une entente durable, un contrat au sens loyal
du mot: il n'y a entre eux que des armistices qui, suspendant pour un
temps les hostilités, apportent une trêve momentanée aux faits de
guerre.
Ce sont deux mondes qui s'entrechoquent avec violence: le monde du
capital, le mondé du travail. Certes, il peut y avoir,--et il y a,--des
infiltrations de l'un dans l'autre; grâce à une sorte de capillarité
sociale, des transfuges passent du monde du travail dans celui du
capital et, oubliant ou reniant leurs origines, prennent rang parmi les
plus intraitables défenseurs de leur caste d'adoption. Mais, ces
fluctuations dans les corps d'armée en lutte n'infirment pas
l'antagonisme des deux classes.
D'un côté comme de l'autre les intérêts en jeu sont diamétralement
opposés et cette opposition se manifeste en tout ce qui constitue la
trame de l'existence. Sous les déclamations démocratiques, sous le verbe
menteur de l'égalité, le plus superficiel examen décèle les divergences
profondes qui séparent bourgeois et prolétaires: les conditions
sociales, les modes de vivre, les habitudes de penser, les aspirations,
l'idéal... tout! tout diffère!
CHAPITRE III
Morale de classe
Il est compréhensible que, de la différenciation radicale dont nous
venons de constater la persistance entre la classe ouvrière et la classe
bourgeoise découle une moralité distincte.
Il serait, en effet, pour le moins étrange, qu'il n'y ait rien de commun
entre un prolétaire et un capitaliste, sauf la morale.
Quoi! Les faits et gestes d'un exploité devraient être appréciés et
jugés avec le critérium de son ennemi de classe?
Ce serait simplement absurde!
La vérité, c'est que, de même qu'il y a deux classes dans la société, il
y a aussi deux morales,--celle des capitalistes et celle des
prolétaires.
La morale naturelle ou zoologique, écrit Max Nordau, déclarerait que
le repos est le mérite suprême, et ne donnerait à l'homme le travail
comme désirable et glorieux qu'autant que ce travail est indispensable
à son existence matérielle. Mais les exploiteurs n'y trouveraient pas
leur compte. Leur intérêt, en effet, réclame que la masse travaille
plus qu'il n'est nécessaire pour elle, et produise plus que son propre
usage ne l'exige. C'est qu'ils veulent précisément s'emparer du
surplus de la production; à cet effet, ils ont supprimé la morale
naturelle et en ont inventé une autre, qu'ils ont fait établir par
leurs philosophes, vanter par leurs prédicateurs, chanter par leurs
poètes: morale d'après laquelle l'oisiveté serait la source de tous
les vices, et le travail une vertu, la plus belle de toutes les
vertus...
Il est inutile d'observer que cette morale est à l'usage exclusif des
prolétaires, les riches qui la prônent n'ayant garde de s'y soumettre:
l'oisiveté n'est vice que chez les pauvres.
C'est au nom des prescriptions de cette morale spéciale que les ouvriers
doivent trimer dur et sans trêve au profit de leurs patrons et que tout
relâchement de leur part, dans l'effort de production, tout ce qui tend
à réduire le bénéfice escompté par l'exploiteur, est qualifié d'action
immorale.
Par contre, c'est toujours en excipant de cette morale de classe que
sont glorifiés le dévouement aux intérêts patronaux, l'assiduité aux
besognes les plus fastidieuses et les moins rémunératrices, les
scrupules niais qui créent «l'honnête ouvrier», en un mot toutes les
chaînes idéologiques et sentimentales qui rivent le salarié au carcan du
capital, mieux et plus sûrement que des maillons en fer forgé.
Pour compléter l'oeuvre d'asservissement, il est fait appel à la vanité
humaine: toutes les qualités du bon esclave sont exaltées, magnifiées et
on a même imaginé de distribuer des récompenses,--la médaille du
travail!--aux ouvriers-caniches qui se sont distingués par la souplesse
de leur épine dorsale, leur esprit de résignation et leur fidélité au
maître.
De cette morale scélérate la classe ouvrière est donc saturée à
profusion.
Depuis sa naissance, jusqu'à la mort, le prolétaire en est englué: il
suce cette morale avec le lait plus ou moins falsifié du biberon qui,
pour lui, remplace trop souvent le sein maternel; plus tard, à la
«laïque», on la lui inculque encore, en un dosage savant, et
l'imprégnation se continue, par mille et mille procédés, jusqu'à ce que,
couché dans la fosse commune, il dorme son éternel sommeil.
L'intoxication résultant de cette morale est tellement profonde et
tellement persistante que des hommes à l'esprit subtil, au raisonnement
clair et aigu, en restent cependant contaminés. C'est le cas du citoyen
Jaurès qui, pour condamner le sabotage, a excipé de cette éthique, créée
à l'usage des capitalistes. Dans une discussion ouverte au Parlement sur
le Syndicalisme, le 11 mai 1907, il déclarait:
Ah! s'il s'agit de la propagande systématique, méthodique du sabotage,
au risque d'être taxé par vous d'un optimisme où il entrerait quelque
complaisance pour nous-mêmes, je ne crains pas qu'elle aille bien
loin. Elle répugne à toute la nature à toutes les tendances de
l'ouvrier...
Et il insistait fort:
Le sabotage, affirmait-il, répugne à la valeur technique de l'ouvrier.
La valeur technique de l'ouvrier, c'est sa vraie richesse; voilà
pourquoi le théoricien, le métaphysicien du syndicalisme, Sorel
déclare que, accordât-on au syndicalisme tous les moyens possibles, il
en est un qu'il doit s'interdire à lui-même: celui qui risquerait de
déprécier, d'humilier dans l'ouvrier cette valeur professionnelle, qui
n'est pas seulement sa richesse précaire d'aujourd'hui, mais qui est
son titre pour sa souveraineté dans le monde de demain...
Les affirmations de Jaurès, même placées sous l'égide de Sorel, sont
tout ce qu'on voudra,--voire de la métaphysique,--hormis la constatation
d'une réalité économique.
Où diantre a-t-il rencontré des ouvriers que «toute leur nature et
toutes leurs tendances» portent à donner le plein de leur effort,
physique et intellectuel à un patron, en dépit de conditions dérisoires,
infimes ou odieuses que celui-ci leur impose?
En quoi, d'autre part, la «valeur technique» de ces problématiques
ouvriers serait-elle mise en péril, parce que, le jour où ils
s'apercevront de l'exploitation éhontée dont ils sont victimes, ils
tenteront de s'y soustraire et, tout d'abord, ne consentiront plus à
soumettre leurs muscles et leurs cerveaux à une fatigue indéfinie, pour
le seul profit du patron?
Pourquoi ces ouvriers gaspilleraient-ils cette «valeur technique» qui
constitue leur «vraie richesse»--au dire de Jaurès--et pourquoi en
feraient-ils presque gratuitement cadeau au capitaliste?
N'est-il pas plus logique qu'au lieu de se sacrifier, en agneaux bêlants
sur l'autel du patronat, ils se défendent, luttent, et estimant au plus
haut prix possible leur «valeur technique» ils ne cèdent tout ou partie
de cette «vraie richesse» qu'aux conditions les meilleures, ou les moins
mauvaises?
A ces interrogations l'orateur socialiste n'apporte pas de réponse,
n'ayant pas approfondi la question. Il s'est borné à des affirmations
d'ordre sentimental, inspirées de la morale des exploiteurs et qui ne
sont que le remâchage des arguties des économistes reprochant aux
ouvriers français leurs exigences et leurs grèves, les accusant de
mettre l'industrie nationale en péril.
Le raisonnement du citoyen Jaurès est, en effet du même ordre, avec
cette différence qu'au lieu de faire vibrer la corde patriotique, c'est
le point d'honneur, la vanité, la gloriole du prolétaire qu'il a tâché
d'exalter, de surexciter.
Sa thèse aboutit à la négation formelle de la lutte de classe, car elle
ne tient pas compte du permanent état de guerre entre le capital et le
travail.