terre, aussi bien catholique que Wesleyenne, sans compter un troisième
culte indigène inventé par un wesleyen dissident. Mais non. Cela ne
suffirait pas, ne suffit pas car entre les mâles et les femmes de la
race, ardentes et belles, le nombre des naissances illégitimes est de
une sur deux. Cela, Monseigneur nous le conte, désolé. Du moins, il a
quand même, lui ou d’amères prêtres, trouvé une ingénieuse limitation à
l’œuvre de chair, et si les filles superbes repoussent l’étranger, c’est
parce qu’elles ont été persuadées des maladies et des démons qui leur
passeraient sûrement dans le corps. Cela, Monseigneur ne nous le dit
pas. Mais lorsque nous sommes avertis, sa bonne grâce réussit à peine,
même au prix des festins bibliques, à gagner notre pardon.
Il a trop réussi; en vain chercherait-on un marin, qui depuis trente
ans, ait été l’amant d’une femme à Tonga-Tabou.
L’amant complet du moins. Et il n’est pas très certain que Dieu ait
sujet d’être absolument satisfait des résultats obtenus par Monseigneur.
Les jeunes filles de Nuku-Alofa ont découvert le flirt et inventé les
demi-virginités. Quelqu’un a dit cette aventure: invité, le soir à un
«Kawâ» avec d’autres officiers, il s’était échappé du cercle officiel.
Dans la cour, envahie par les curieuses de Nuku-Alofa, il tenta une fois
de plus, et aussi vainement, de fléchir le désir d’une fille. Alors,
avec de comiques gestes de découragement qui amusèrent la bande, il vint
s’asseoir au bout de la galerie, au milieu de toutes les femmes serrées
en ce coin comme des hirondelles. Des rires lui éclataient aux oreilles,
des grimaces l’enrageaient, des poses inconsciemment lascives
l’affolaient. Ses voisines de droite et de gauche, par dessus lui, se
prirent à jouer à la main chaude. Soudain, les rires redoublant, des
menottes, toutes les menottes qui purent, se fourrèrent dans ses poches
de pantalon. Il ne protesta point, d’ailleurs submergé, et depuis il n’a
point confessé sa honte.
Peut-être est-ce le même qui, oublieux de toute Europe, voulut, par un
matin d’Eden, violer une pêcheuse rencontrée? Probablement c’en est un
autre.
Dans cet Eden-Tantale, la moindre réunion, le plus petit Kawâ, comme on
dit là-bas, assemble des dizaines de beautés. Elles chantent et dansent
adorablement. Sous les allées ombreuses, des enfants, alignés et graves,
jonglent avec des oranges, jusqu’à huit ensemble; des théories
s’enroulent et se déroulent aussi flexibles et eurythmiques que celles
de l’Hellade.
Puis, on entre, pour se reposer ou pour boire, dans des cases. La nuit
claire descend du toit; quelle que soit l’heure, toute la famille
s’éveille, vous entoure, apporte les cocos frais, et attend indéfiniment
qu’il vous plaise de sortir. Des sourires vous détendent; une case est
catholique, une autre wesleyenne, la troisième tongienne.
Partout même accueil, partout même désir. Et quand on demande à une
aïeule le droit de poser sa bouche sur la bouche d’une jeune fille,
avant de partir, elle accorde et rit, étonnée, femme d’une terre où la
langue n’a point de mot pour traduire baiser.
Wallis.
Dans la salle de classe à la case des Sœurs enseignantes, une fille de
douze ans cause avec la religieuse. C’est une grande, une de celles que
l’on peut à grand’peine jusqu’à cet âge faire rentrer au dortoir, dès
neuf heures le soir, loin des hommes du village.
_La fille._--Il y a longtemps que tu n’as vu le prêtre de Vâo?
_La religieuse._--Oui, pourquoi?
_La fille._--Tu dois être bien gênée.
_La religieuse._--??
_La fille._--Le grand bon Dieu a bien fait de mettre dans l’île en même
temps que toi un homme de ceux que tu peux avoir dans ton lit, n’est-ce
pas? Mais tu feras bien de lui en commander un autre, car le père de Vâo
est déjà vieux.
_La religieuse._--Veux-tu te taire, malheureuse! Que dis-tu! Ne te
souviens-tu pas que tu me vois toujours seule au dortoir?
_La fille_ (très calme).--Sûrement! mais je pense que ton corps n’est
pas fabriqué pour les hommes d’ici, et que seul le père Vâo peut lui
donner la caresse.
_La religieuse._--Mon enfant, je vous en prie, taisez ces vilaines
choses; récitez la prière que je vous ai apprise.
_La fille_ (têtue).--Le grand bon Dieu a envoyé les hommes noirs (les
prêtres) parce qu’il y a les femmes blanches (les sœurs).
_La religieuse._--Mon Dieu!
_La fille_ (docile).--«O Vierge immaculée, daignez, etc...»
Au dehors, le rivage est proche. Le corail blanchit dans la mer
saphirine. Le crépuscule bref se fond en tiédeurs, et les pêcheurs de
nacre chantent vers l’Istar malaise.
Sydney.
«What do you think about our beautiful harbour?» La question sort aussi
naturellement qu’un bonjour des lèvres de tous les hôtes, de tous les
amis de passage, même des voisins de tramway qui devinent l’étranger.
Eh! oui, la rade est extraordimaire, formée, après un goulet qui lèche
des falaises, d’innombrables baies distinctes, cases successives
disposées, semble-t-il, pour remplir d’itinéraires un mois d’excursion.
Mais à quoi bon s’arrêter à cette joliesse? Un peu Fort-de-France, un
peu Diégo, beaucoup Nagasaki, et voilà l’aquarelle linéée et teintée.
Le «beautiful harbour» n’échappe pas plus que n’importe quel rivage du
monde à l’inquiétude vicieuse des errants, l’interrogation irritante: «A
quoi cela ressemble-t-il?»
Ce qu’il y a de curieux, de quelque peu nouveau, c’est le faubourg
énorme Wolloomoloo découvert à un détour de cap et dont la masse des
maisons alors donne l’illusion, se chevauchant, d’un troupeau qui serait
descendu boire et qu’on effraierait. Wolloomoloo plein de matelots, avec
ses quais bordés de quatre-mâts qui regorgent de laines, est le royaume
des filles à pirates et baleiniers.
Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches,
sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les
ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent
prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent
ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées.
D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi,
meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple.
Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du
Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant
français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise
dans un coin de l’immense salle, on répondit: «Her name? Two pounds!»
D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les
filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme
est certainement celui du monde le plus semblable à celui des
Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être
savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur
société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les
Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot
«harpers».
Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des
ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie
reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les
regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de
service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On
va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune
désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie; le
manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne: la loi est avec
eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de
quatre-vingts livres d’amende à payer.
Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il
fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de
campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante; presque toujours une
harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de
Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres,
s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au
rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.
Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux
mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.
Mangareva.
Sérénité! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y
sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque
aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le
tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique.
Les autres peinent pour la nacre; quelques-uns enfin surveillent les
plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau
d’arbres le camp fume; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et
la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la
dune, s’alourdit en splendeur; des barques d’écorce, nombreuses, mortes
depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable,
s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.
Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans
peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou
des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain
mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou
autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers,
déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler
délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis
des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des
amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps.
Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté
des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant
d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva,
semé du désir aux vahinés.
Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un
avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.
Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les
sommeils se peuplaient d’«enfers» mexicains ou de Monte-Carlos contés
vaguement; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le
fouet court à lanière large; plusieurs resteront parce qu’un regard, la
voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis
jusqu’à la goélette...
Tahiti.
Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les
vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à
l’âge d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre
quand les Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle,
éparses depuis la possession française et l’absinthe. Mais une seule
peut-être, en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put
symboliser la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes nouvelles,
mélancolique au travers de l’éternel arrachement. D’ailleurs, qui ne se
souvient des dernières pages: «Depuis que tu as quitté l’île, la petite
fille s’est prise à boire...» Maintenant la fierté des officiers de
marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement: «Oui,
mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que
du lait de coco.»
Hélas! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool!
Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant
des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa
plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant
cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage: «Monsieur,
vous déshonorez la jeunesse du Corps!»
Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de
Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les
villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en
rasades. Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte
de communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le
courrier n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un
seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la
tournée des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence: le
district entier était ivre depuis trois mois.
La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir,
elles chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses
d’amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les
hyménées. La gloire de l’île s’y exalte: la tendresse pour le sol, la
conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de
chair. C’est une sorte de litanie qui détaille les places d’adoration de
la terre aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris, «Rupe
Farani!» Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis
deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au 14 juillet, fête
sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées; des
groupes de quarante ou cinquante personnes s’en viennent de tous les
districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux
jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de
Papeete.
Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des
danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à
la baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête; ou
bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi; ou bien les aventures
d’une Belle au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que
dans les spectacles à peu près semblables au Japon; la félinité des
geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le
rythme retient le regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux
que tout rappel classique les mouvements du chœur antique. Strophe,
antistrophe, épode, chacun des trois temps est nettement marqué. Ces
coryphées ont le geste puissant de précision; les ondulations des rangs
font fleurir le désir, et le tiaré couvre le moment de sa fragrance.
Le tiaré? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les
épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de
là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté.
Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par
deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de
marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est
l’heure où les officiers descendent à terre; les amants retrouvent là
les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s’en retourner
seuls à la case.
Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un
lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une
heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on
chante et on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent
leur place au cercle de leurs amies avantageusement établies; qu’importe
une bouteille vidée de plus? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple
des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En
vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer
des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des
chapeaux. La paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau
souvent remplace la déclaration d’amour; en tous cas, il dit
l’invitation au double adultère. Alors «surgissent des drames, un peu
grotesques sous les bananiers et autour des nattes qui potinent, un peu
tristes quand des rancunes les transportent dans le service avec la
différence des grades. Les vahinés y prennent rarement une part active,
chair facile, à peu près indifférentes au goût exclusif d’une seule
chair d’homme.
Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est
plus tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est
inouï, et, non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels
vice-amiraux croît parmi l’admiration du district.
Toujours à court d’argent, malgré la générosité des officiers, et
toujours dévorées de coquetteries, les vahinés sont venues vite à
l’ordinaire alliance de l’amant de cœur et du monsieur sérieux. Le
monsieur sérieux ici, c’est le Chinois. Oh! ne racontez pas cela à un
officier de marine. La petite fille lui a quelquefois confié, le matin
surtout, au lever, qu’elle allait manger quelque chose, un rien, chez le
Chinois d’en face, restaurateur. Et, reconnaissant de la nuit, il l’a
crue...
Sensations monotones, passé quelconque, un peu d’écœurement d’orgies
trop complètes, un peu de lassitude de voluptés trop faciles, voilà donc
ce qui reste à un sceptique de l’île délicieuse. Pourtant? Oui, il
hésite à conclure, il craint d’affirmer. Ne s’est-il point trompé, seul,
honni des enthousiastes? Avait-il tressailli trop souvent déjà, ou
était-il trop rigide encore pour vibrer simplement? Il est malaisé de
parler haut après Fitz-James, et devant Atéri, la vahiné délicieuse,
maintenant vieillie, qu’un officier intelligent traîna après lui, dans
sa famille même de Touraine, et pour laquelle il vola.
La baie des Vierges (Iles Marquises).
Des îles au doux nom du passé, les Marquises. Mais ce sont des profils
dressés en un temps de cataclysme; et des châteaux-forts de rocs, quand
on attendait des grâces de femmes. C’est ici la véritable patrie des
vahinés, c’est ici que paraissent les visages adorables d’Espagnoles sur
des corps bruns et graciles de Malaises. Pour les «goélettes», pour les
officiers, hors de Tahiti, Taï-o-ha, c’est la passade, loin de la solide
tendresse qui attend à Papeete. Et souvent le lieutenant de vaisseau ou
l’enseigne accordent passage aux errants qui abandonnent leur paradis
pour les délices imaginés de Papeete trop sûrs d’ailleurs que, n’était
cette indulgence, ils trouveraient aussitôt au large, des femmes cachées
dans tous les coins du yacht militaire.
Mais, hélas! sur cette terre d’amour, autour de Taï-o-Ha, pullulent les
lépreux. Cid Campéador arracha son gant pour serrer la main d’un
effroyable malade. Ici, lorsqu’un homme se marie, après la cérémonie
religieuse, il s’asseoit sur la place du village; et, les mains aux
hanches de l’épousée, il la tourne vers le désir de tout venant. Le
village entier défile, et, s’il plaît à chacun, use de la vierge: or,
après le roi, les lépreux ont droit de contenter aussitôt leur envie.
Un nom domine des noms, dans ces îles, royaume de l’Aphrodite, celui de
la baie des Vierges, c’est là que vraiment les civilisés rebâtissent
l’Eden. Mais:
Les vierges qu’on rêvait, ce sont des vierges folles,
Faunesses que l’on chasse et qu’on viole au hasard,
Crissent leurs Iongs cheveux parmi des plaintes molles,
Vestales du grand Spasme, en tout le bois épars.
FANTAISIE SUR L’AVENTURE
FANTAISIE SUR L’AVENTURE
Pour l’aventure, il faut être deux. Il faut pour qu’il «arrive» quelque
chose, celle d’abord par qui la chose arrivera. Hyménée donc! Gloire à
la volupté parmi les «cas» de l’exotisme? Voici que par-dessus les
Cloches de Corneville, badine l’officier de marine, en veine de
souvenir; le voici qui, suivant l’expression classique, «raconte ses
campagnes», il dirait presque, le gaillard, ses compagnes:
Dans mes voyages. . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Au sein des fêtes--que de conquêtes
Alsacienne--Circassienne. . .
Ah! que c’est gaulois! Ah! que c’est français? La naïveté du musicien
s’ébat délicieusement dans la définition donnée du Français par ses
voisins, «un homme qui ne sait pas un mot de géographie». Et vous de
pâmer, mères et grandes sœurs, à l’évocation de ces baisers si lointains
qu’ils en deviennent charmants, si nombreux qu’ils en demeurent chastes,
baisers prodigués, sans doute, suivant la loi de Planquette, par des
gretchens à des amiraux suisses, ou par des filles du «Pont des
Caravanes», à des maquignons persans. Les matelots certes sont rigolos,
mais les petits bateaux qui vont sur l’eau jamais n’arriveront au pays
des «Alsaciennes ou Circassiennes».
«Eh! quoi! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet? et
n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures
amantes? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des
couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins
palpitants supporteront des seins raidis par le spasme?»
Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui
venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de
délices, et balbutié, dans la communion suprême, le «Bojé Tsara Krani».
Oui, Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance!
Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons,
globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou
bien officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit
brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah! l’autre, elle apparaît peu
ou prou. Pourquoi?
La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à
travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages
d’un livre. «Vénus ou les Deux Risques» de Michel Corday. L’œuvre
pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser
l’aventure. Les termes en sont néanmoins précis et définitifs,
soulignant les difficultés de parler la langue en laquelle seule germera
l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes
et des couloirs d’ombre prometteuse; les quolibets acceptés, tête basse,
en échange des questions ridiculement cyniques; la promenade harassante
guidée par des associations chimériques d’idées; la solitude enragée au
pied de fenêtres tranquilles ou énigmatiques, comme partout, comme on
veut les imaginer; enfin, par le hasard où se dilate une joie inavouée,
la rencontre d’un cabaret ou d’une vieille, havre assez souhaité pour
n’hésiter point à le déclarer très sûr; et alors, la passade confuse qui
prépare pour le matin la hantise du risque vénérien.
Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au «devoir
d’aventure». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs,
il leur paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des
camarades, et que l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la
collectivité, des légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les
sages existent peu, aussi bien chez les aspirants que chez les
capitaines d’âge: tout au plus ceux-ci, Homais du spasme, ne
manquent-ils point de porter, avec leur désir, un attirail de
préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne limite en
rien la volonté exaspérée vers l’Aventure.
Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa
nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si
les noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas
des maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre
curieusement un «cas d’aventure». Heureux soit-il lui qui les vécut! Es
basse envie de ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent
ingénieusement au souvenir du divin mélancolique, suffiraient à
authentiquer les récits et à identifier les héroïnes.
Et pourtant! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une
incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés
permises, dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement
astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un
globe-trotter s’accorderait assez bien avec ces chevauchées, ces
réclusions, ces départs et ces retours; moins évidemment cadre avec
cette volupté aventureuse la sujétion des journées découpées par
fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et la terre.