Mais il faut croire, nous voulons croire: la foi en ces amantes est

assez merveilleuse. Il n’en apparaît pas moins que le substratum de ce

désir mondial fut le plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la

chevrière monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines

différentes à l’abord, de celles ordinaires aux maritimes échappés des

canots-majors. Du moins il sut, lui Loti, les abstraire de leur chair

universelle, les isoler dans son laboratoire de sexualité psychologique,

traduire leur âme après leur en avoir donné une, en cataloguer les

étreintes et en léguer la suite à des solutions futures. D’autres que

Loti sans doute tentèrent cet effort avec des filles de bar ou des

chanteuses de café-concert: de ceux qui, parmi ceux-là, ne se brûlèrent

pas la cervelle ou n’éventrèrent pas la caisse, plus d’un goûta des

délices uniques «d’aventure». Mais le cadre où ils sertirent leurs nuits

se comparerait mal au cadre des natures naturantes empreignant la

jouissance de Loti, près des eaux du Bosphore ou dans les verdures

malaises. Ainsi les petites femmes de Loti se sont érigées au socle des

grandes amoureuses, et l’amant qui eut à ce point le sens cérébral de

l’Aventure, méritait bien celle d’être porté au triomphe sur des épaules

nues de femmes, dans un salon académique.

S’il fallait définir l’Aventure--la différencier par le temps de tous

les autres désirs, depuis leur conception jusqu’à leur satisfaction; si

l’on s’attachait néanmoins à lui conserver ce caractère, étymologique,

d’une chose advenant et autre que celles de même finalité--on pourrait

hésiter à trancher si le phénomène se rapporte aux liaisons ou bien aux

passades.

Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une autre essence qu’un

rut épisodique: donc un loisir est indispensable, pendant lequel étudier

l’objet, la partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de l’Aventure

comporte que la partenaire, évoquée dans l’avenir, ne s’appellera jamais

maîtresse: donc il s’impose que la brièveté des rapports entre, dans

l’événement, en principal facteur.

Que conclure? Dira-t-on que l’Aventure est une liaison dont le terme

s’aperçoit aussitôt que se compte le départ? Ou bien une passade telle

que, les sens comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement la

sensation par enquête réciproque des amants?

Admettons, voulez-vous? En tout état de cause, une part prépondérante de

la volonté dans l’Aventure. On cherche aventure, dit l’expression; et,

si l’histoire de Joseph avec Mme Putiphar fut indiscutablement une

aventure pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent le geste

final avec science et conscience. Que cette volonté se manifeste en ses

dernières énergies, le cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant

de rapprochements et de possibilités ne seront jamais devenus des

aventures. Le viol vraiment recule à des temps trop préhistoriques. Tant

pis pour les «aventuriers»! Car puisque l’événement les place, par

définition, en dehors de l’ordinaire, ils devraient songer que leurs

moyens aussi ont besoin d’échapper à la banalité. La nécessité de

l’assaut saute aux yeux aussi bien qu’à la pensée... mais combien de

fois après l’affaire manquée.

L’Aventure c’est le Viol tendre,

A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une jalousie; à

Fort-de-France, au balcon, par dessus le crépuscule de la Savane, la

femme d’un tabellion, offrait une splendeur unique d’octavonne; et, le

matin où quelqu’un s’était trompé de porte, dans un hôtel d’Honolulu, il

a paru que la miss auburn, aux goûts de sang, ne s’était guère

retournée, penchée sur sa glace. Ah! pourtant que ces chairs sont

demeurées lointaines!

D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent pas pu dire le «ni

vu, ni connu» si commun de l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer,

piquées comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient escompter aucune

complicité de la foule ou de la nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme,

Eden des désirs multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la tuer

immédiatement, l’Aventure.

Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les Iles vers qui

l’on va, il existe un terrain où la tendresse a, pour fleurir, le même

temps que le désir pour se combler, un lieu où des amants entrent

inconnus l’un à l’autre et duquel ils sortiront oubliés l’un de l’autre;

un coin de monde où la femme peut imaginer borner indéfiniment son rêve

tandis que l’homme songe sur quelle courte durée il peut étendre les

précisions de ce rêve. N’est-ce point là le royaume de l’Aventure? Ce

sol béni c’est le plancher des paquebots.

Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la banalité immense

le plus souvent, des rencontres entre la Sicile et Tamatave, Marseille

et Saïgon, Bordeaux et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices

échangés entre le ciel et l’eau furent de véritables aventures, et,

nulle part ailleurs, les caractères de la possession ne se retrouveront

plus complets et en même temps plus particuliers, nulle part la réalité

d’un rêve ne se bornera mieux, pour un double agrément, dans le temps

des amants et l’espace des baisers.

... Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient de hisser, sous le

taud, le fanal «de la pudeur». Des points de cigare piquent encore la

houle des fauteuils et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée

par les étoiles et la lune qui court une clarté tombe, puis se blottit,

apportée par le rebroussement de l’eau. C’est la nuit du navire. Des

ombres, quelque temps encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces

ombres, l’ombre chère. Et, à un moment, comme si sa course seule se

balançait devant votre piège d’amour, vous en avez cassé le rythme,

brutalement et tendrement. Vos mains maladroites, vos mains fermes quand

même pressent, comme pour les rapprocher, les hanches presque nues de la

passagère.

Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la connaissez, que vous la

désirez, cette femme! N’y a-t-il pas des mois que le navire s’en est

allé de la Joliette et vous a emporté avec l’amie, avec elle...

Résistante, la voici qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux, suppliée

par les mains fermes et maladroites. S’il y avait quelqu’un encore à

l’arrière du paquebot, il ne verrait qu’elle, sur la chaise d’ombre,

contre le mât... Vous ne lui demandez rien, à la passagère; sincèrement

elle croirait ne pouvoir rien donner. Mais vous savez, vous, les délices

spéciaux et coquets des navires qui s’en vont droit, portant sur eux

l’amour... Et l’amie, en son Aventure, s’étonnera d’apprendre, à

l’arrière du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée attirer vers

votre bouche, elle s’est délicieusement assise au sein de son rêve.

Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine, hors d’œuvre des désirs

affamés sur l’océan, l’Aventure!

Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre dans le petit groupe

des blanches que l’exotisme défend contre l’aventure, et l’ami cher de

la traversée, redeviendra au bout du voyage, l’officier que les heures

immuables du canot-major ramèneront à bord quand il pourrait, peut-être,

essayer de rencontrer une solitude comme celle d’après-minuit à

l’arrière du paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure jusqu’à

revenir au doux pays de France.

Pour elle, la femme, un peut-être plus probable germera du jour où elle

sera devenue femme d’outre-mer.

Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute, trop large de la

passade sentimentale, il faut pourtant effleurer cette façon d’aventure

qui est la curiosité mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre.

L’habitude de voir constamment les hommes de couleur d’abord vainc la

répugnance; les entretiens naïvement impudiques de la domesticité noire,

peu à peu, intéressent la maîtresse; des histoires soufflées au vent des

pankas, après dîner, l’étonnent; et lui reviennent à la mémoire les

bilans des viols et des lynchages transatlantiques. Elle a ri, elle

s’est moquée. Mais, avant la semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce

point insolent d’admettre les affirmations des dîneurs bien renseignés,

savoir que l’étreinte de ces horribles femelles avec leurs époux ou

leurs amants se prolonge toute la nuit, et que la virilité des mâles ne

cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation des amoureux? Alors, si

c’était vrai, avec les blanches pour le baiser desquelles ils risquent

périodiquement la mort, que serait...

Ce que c’est, oh! les curieuses éclairées en font rarement la

confidence: la merveilleuse physiologie des partenaires ne suffit sans

doute pas à renverser l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races

devant le désir.

Que nous voilà loin, sur ce même chemin de l’Aventure, loin des échanges

préparés par les cartes postales, la petite correspondance des journaux,

les photographies contemplées dans des albums ou sur des cheminées.

Demeurez donc dans les villes de la vieille Europe, vous tous

«aventuriers», et vous «aventurières». Souvenez-vous que Carnegie donne

ce premier conseil pour conquérir le monde des affaires: séjourner dans

les cités anciennes où l’argent est plus concentré. Ainsi plus de

baisers sont amassés dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles.

Et le livre délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui s’appelle

l’Aventure, tient fort bien entre Montmorency et le Bon Marché.

Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières veules, si la

paresse vous empêche, la souhaitant, de chercher l’Aventure, vous

affirmerez qu’il y a pourtant des pays, des nuits, où l’Aventure vous

cherche; qu’ainsi il apparaît du dernier mauvais goût de théoriser

comment l’imprévu des étreintes n’existe pas; et qu’à tout bien

considérer l’impertinence de ces conclusions se pardonne dédaigneusement

à un «exclu». Halte! je pourrais dire..., mais je ne dirai rien.

Je dirai seulement: «Vous avez raison, Monsieur, et vous Mesdames,

d’assurer qu’en prenant le train pour Séville, pour Naples, ou seulement

pour la Riviera, vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall

d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du Long’Arno, auprès

des bénitiers de la cathédrale à Séville, vous aurez le droit d’espérer,

avec beaucoup de raisons, qu’il va «vous arriver quelque chose».

D’ailleurs l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les frissons

épars sur la Côte d’Azur? Parbleu, vous vous y arrêterez, et, s’il vous

plaît d’aller à Venise, qui vous empêchera de trouver la chose dont on

se souvient entre la place Saint-Marc et l’hôtel Danieli? Quant à

Naples... il suffit.

Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre surtout, Madame...

Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin aussi, partant sur

l’Alpe, s’attendait à ce qu’il «lui arrivât quelque chose», et que

Bézuquet eut peine à lui expliquer comment catastrophes, éboulements,

abîmes, tout était prévu par un programme parfait... Arrêtez! Bézuquet

pour une fois, n’eut pas raison.

... Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps...

LE RESTE

LE RESTE

La mer est bienveillante et le soleil l’écrase.

Nous allons sans roulis, toujours vers l’Orient,

Le long de monts lointains qu’aucun souffle ne rase,

Florès, Timor, surgis à chaque aube, riant.

Florès, Ombay, Timor, des noms que mon enfance

Apprenait au hasard, qui promettaient alors

Des milliers d’Edens sur l’océan immense,

Semés de flore étrange, et d’épices et d’or.

Je passe à les ranger, les terres fortunées,

Sans rien voir que le vert profond de leur décor,

Sans désirer ce sol entrevu des années,

Tout pétri de senteurs que j’imagine encor...

Tandis que nous voguons l’ombre est déjà sur elles.

Quand leurs pics auront fui, je ne saurai pas plus

De leur vain paradis, que les leçons nouvelles

N’en content à l’école en fièvre d’inconnus.

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES

Préface 1

PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME 5

JAPONAISES

La volupté Vie 31

Mousmés 38

La tradition du geste 54

Swa-Youv 59

Le Sourire 60

FEMMES DE CHINE

Shang-Haï 67

Tien-Tsin 74

Chine intérieure 76

Che Fou 78

Bateaux-fleurs 80

Nan-King 81

Chinoises d’exportation 83

Port-Arthur 84

Saïgon 86

CRÉOLES

In Memoriam 102

Les Doudous 103

Des Blanches 110

Les Saintes 114

Rencontres 117

L’Ame des corps 122

FEMMES DE MADAGASCAR

Passades lointaines.--Diégo-Suarez 129

En colonne 132

La Grande-Terre 133

Binaô 136

La Grande Comore 137

Majunga 139

Nossi-Bé 142

Nossi-Komba 143

Vohémar 147

Fort-Dauphin 148

Tamatave 149

Japonaises de Tamatave 149

Sur Ranavalo 151

FEMMES DU PACIFIQUE

Passades lointaines.--Macassar 161

Nouméa 163

Nouvelles-Hébrides 167

Christchurch 169

Tonga-Tabou 171

Wallis 176

Sydney 178

Mangareva 181

Tahiti 183

La baie des Vierges 189

FANTAISIE SUR L’AVENTURE 195

LE RESTE 213

Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola · 第 8 / 8 段