Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé!

Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise; des collines se

bousculent et au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs

sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit;

une plage de sable coupée d’épaves, garde des attitudes de long

squelette blanchi où se reposent des corbeaux.

Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de

guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des

idées de sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du

campement, ils ont forcé les cases éparses des indigènes; ils ont forcé

des femmes, non pas des filles complaisantes, comme celles d’Hellville

ou de Majunga, mais des femmes farouches qui les mordaient ou

déchiraient leur sexe. Et l’antique histoire des races étrangères,

condamnées à fournir toujours des vainqueurs et des vaincus, s’est

revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus les vagues des

tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud.

Tamatave.

Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des

Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire

d’une fonction honorifique: «la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme,

n’est pas un objet d’exportation».

C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre

chose, la blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu

l’_Aventure_.

Japonaises de Tamatave.

Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très

vite devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que

leur disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles.

Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le

métier d’apporter leur chair par le monde, devançant les Colomb et les

Cook, rencontrées partout avant que l’on sût la place de l’Empire du

Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs.

«Il en venait de plus loin encore: des êtres menus et lents, dont

personne ne savait la langue... leurs yeux s’allongeaient vers les

tempes... Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient

le baiser sur la bouche... Entre deux unions passagères, on les voyait

jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser

puérilement.»

Etrangeté! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée

du Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par

exemple. Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité

matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent

leurs socques aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol

caillouteux de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs

bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser

ni étonner les Malgaches, seule race peut-être au monde qui ignore la

moindre des conceptions de l’au-delà.

Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles

demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation

de faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en

amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent,

comme là-bas dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement

railleuses, aussi indifférentes; mais elles exagèrent encore les

défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici

elles consentent assez souvent à donner, elles se capitonnent les

bajoues d’un rempart de papier.

Sur Ranavalo.

_Paquebot Yang-Tsé, Février 1899._--C’est seulement après une presque

demi-journée d’installation à bord; seulement par le hasard des

causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme

Elle; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir

occupée la cabine de luxe; ce seul examen bref, bien juste précisé dans

l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère

royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre

son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que

l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une

curiosité de la Houve, suprême «pandjaka», qu’au loisir de l’absinthe

plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant,

après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil

dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux

souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine...

Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.

De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de

l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière; du filanzane, galopé entre les

troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les

quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent; des robes

et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée,

à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé

beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa

légende.

Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire;

aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne,

que le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui

offrir le spectacle de la Ville en Exposition...

Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop

fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf,

lorsqu’elle aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées,

comment cela est-il? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis,

semblable aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus

altiers, et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois,

sur laquelle a roulé le gala du tsar... Ranavalo rêve; même des larmes

du bonheur escompté embuent ses yeux en gouttes de café.

Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue

comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange

dans le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la

ligne occupée par les rares passagers.

Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante

quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres

lèse-majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une

«pandjaka» de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste

néanmoins le vif sentiment de son extériorité de souveraine, et la

conscience qu’il en doit demeurer immuablement un symbole: faire pour

elle ce que l’on ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole,

protocole de Gérolstein! A la même table, il faut que siège, en face

d’elle, son interprète ou factotum, vague première utilité, peut-être

apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge à la

solitude du festin royal. Et le troisième convive est une femme de son

rang du moins, sa tante.

Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas!

surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général

d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter

des recommandations: la tante, majestueuse, immense, le regard fixe

parmi les bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux,

différents de la belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le

Bourgogne, le Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne

gêne personne; seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur

l’arrière, qu’après s’être assurée du profond sommeil de la parente.

Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est prolongé dans le

salon, et nombre de gens sont encore à table que derrière eux la tante

continue de boire. Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des

voix des dîneurs, qui sait? peut-être crachant la rancœur de vaincue,

d’exilée et d’abandonner, que la frêle et mélancolique Ranavalo cache ou

ne sent plus, la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et parce

que Ranavalo n’est pas là. On entend que la tante insulte tous les

hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir encore été forcée par

aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours.

Ranavalo est accourue; la tante méconnaît la majesté royale; on a peine

à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le

scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon......, son

cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du

gouvernement, essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras

pour une promenade sur le pont.

Quel vraiment gros chagrin! Car la joie de Ranavalo est précisément de

marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans

son whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser

parler, va et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et

préparant la solennité d’un pas pour son pied menu.

Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre,

de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très

humble, elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon......oy lui

permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire

punir lui-même par quelque diable méchant et galonné, elle se retire

très tôt dans la cabine de luxe, plus près de Paris que la veille, avec

la douceur sommeillante d’être plus près encore au matin proche.

Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des

professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des

milles. Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de

femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de

Marseille, dans le soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors

l’arrivée, hors Marseille pour Paris.

L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la

surveillance d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il

croît, celui-là, inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher,

sélectionné quand même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé

avec l’aveugle intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées.

Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de

l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du

président, elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le

Masque de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre

paquebot l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore

loin de Paris.

Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à

Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du

président Faure; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant

génie avait remplacé le bon chef de jadis... Maintenant elle voudra lui

pardonner puisqu’il l’appela; surtout elle aura eu le temps de

comprendre que son titre de «pandjaka» est demeuré toujours une chose

grande et terrible pour les Francs; elle se sera étonnée que la

gracieuse chose qu’elle est, ait pu effrayer. Et, désormais consciente

que ses caprices d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements

que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra à pleines mains son énorme

joujou souhaité, Paris.

FEMMES DU PACIFIQUE

[Illustration: Femmes d’Hawaï.]

FEMMES DU PACIFIQUE

Passades lointaines.--Macassar.

Il faut avoir su beaucoup de géographie pour se rappeler cela, la grosse

ville de Célèbes, Célèbes? Ah! oui, l’île bizarrement découpée, poulpe

nourri entre des mers d’Inde et des flots du Pacifique. Mais, dans cette

dernière terre contre qui viennent se chauffer à la fois les deux

océans, la sensation d’Inde domine très pleine: le mélange des bois et

des eaux en des calmes de divinité, des sommeils et des réveils de

fauves, les fleurs qui semblent devenir et les hommes qui paraissent se

figer. Par-dessus cet humus antique, les bons et gras Hollandais ont

étendu un semis de souveraineté colonisatrice. Puis leur nirvâna

habituel, parmi la bière rêveuse, s’est accommodé du nirvâna autochtone.

Leurs croisements avec la race ont réalisé des types invraisemblables,

nés, croirait-on, de la fantaisie d’un journal amusant.

L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes,

s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la

poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à

peine des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un

bambou. Des croupes chevalines abondent; des silhouettes effilées,

traçant dans une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes.

Parfois des faces de bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des

affamés du Gange; des bras courtauds ou des perches de moulins à vent,

des cheveux crêpés ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles.

Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de

tempéraments.

La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus

souvent; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de

quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les

charmeuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles

seules, la lascivité de leurs pareilles du Népal.

Nouméa.

Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du

nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des

comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés

dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont

rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des

demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a

repris les bar-maids; les Françaises si recherchées, en veine

d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que

disait l’une, «aux pieds moins nickelés». Les popinées ont reparu à la

musique; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne.

Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées

toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci: quinze à

vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la

pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des

papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent,

l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet

reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le

violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort.

Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir

une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent

le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles

polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent,

par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à

déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée.

Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles

dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec

une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute...

Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y

a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie

enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les

appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique,

popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti.

Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des

négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des

Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs

et tuent avec le casse-tête et la sagaie.

Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des

flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles

marchent pieds nus; leur tête floconneuse est nue; mais, sans le moindre

linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection

française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des

Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires

économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles

parlent français très suffisamment; la surprise de leur chair est une

chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de

bain; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres

comiques.

Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux

lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les

yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus

efficaces que des morales... la virginité, jusqu’au marché conclu avec

quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non

pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son

état de chasteté.

Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres

ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le

passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.

Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique; bien souvent des

libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant

des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des

virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous

honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris

des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien

attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh! la

laide chose! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée

en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée

d’un vrai désir.

Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde! Et c’est encore

Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas,

s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot:

«Lilinaweï.» «Va coucher avec un caïman!»

Nouvelles-Hébrides.

La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde

large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose

rare. D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur.

Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la

sérénité d’eau coutumière; mais léger, à peine doux, tel à intervalle

l’écrasement d’une large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine,

à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes de bananiers,

la dernière ligne indiquant le sable. Parmi les premières lignes, des

cases; plus loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte,

perdant le clapotis, une vibration qui halète comme des fléaux sur une

aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum d’oranger s’étale en

nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici:

Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils se

tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui

les balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un

troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à

droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et

la rapidité de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement

des fléaux.

Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont

primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues; le

musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont

de marbre. Les colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps,

s’efforcent d’en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos,

leur ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis ils

recherchent l’Européen, lui donnent, même consentants, l’illusion d’un

vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son

contact, en repoussent brutalement l’intimité suprême.

Christchurch.

Le lieu, ville anglaise de colonie, n’est point déplacé dans des rappels

du Pacifique, et son passage de maisons à bow-windows et tuileries

gaies, ne bouleverse pas la cinématographie des Iles. Il est vrai que

c’est une comparaison, étrange, mais exacte absolument, qui ramène à

l’évocation la gentille cité de Nouvelle-Zélande. Après le flirt trouvé

aux Tonga ou à Wallis, comment ne pas songer au flirt des filles

saxonnes, le plus précis?

Tennis, rallyes, thés dansants vous accueillent; l’année précédente,

l’Affaire avait fermé aux Français toutes les portes de jardinets. Entre

toutes les sœurs et amies de l’hôte, il faut choisir, et c’est

délicieux. Choisir la moins sport des jeunes filles, parce que le temps

des autres est sportif en vérité; cependant, que le sweetheart sache

monter, et pratique! A l’heure des crépuscules froids sur le fiord

profond dont l’évasement forme rade, l’hiver frissonne, et des bois

palpitent, sont proches, où des corbeaux serrés en bande croassent le

Nevermore...

Voyez, Annie, le thé se refroidit vite comme votre main, et le cake

s’effrite, gelé... Mais demain, petite chérie, nous prendrons les

chevaux joujoux et nous aurons au galop la chaleur des yeux. Maintenant,

racontez-moi, pour convertir le vilain Français qui ne sait pas aimer,

comment Lucy et Blundell sont restés cinq ans fiancés?

Le matin, sur la route sonore, au galop, les yeux chauds. L’hiver est

oublié; voici midi qui sue. Annie a voulu que l’on attachât les chevaux

nains à un arbre; elle sait un banc où l’on sera bien, car il faut déjà

s’abriter des rayons.

On est bien, oh! on est très bien, si bien qu’il y a un moment dont on

ne se souvient plus. Comment, que dites-vous? Avec Annie. Oui, mais

Annie est quand même la vierge blonde, et comme on lui fait remarquer

qu’elle a perdu son mouchoir sous les arbres, elle sourit divinement:

«J’en ai toujours un autre, dit-elle.»

En revenant: «Dites-moi, sweetheart, est-ce que Lucy et Blundell, quand

ils étaient fiancés...?--Mais oui, darling!»

Puis avec élan: «Oh! j’attendrais pour vous tout le temps que vous

voudriez!»

Tonga-Tabou.

Bien plus que Tahiti, plus que toute terre où s’accroche la nostalgie,

voici venir, dans une sérénité et une volupté à la fois de mémoire,

l’île délicieuse. La capitale, la grand’ville s’aperçoit, aussitôt

déroulée la dernière sinuosité d’un chenal aux caprices fous. Le front

au lac intérieur où le passage serpente depuis la haute mer, le dos à

des arbres qui bruissent comme des tombeaux, Nuku-Alofa montre, à cent

mètres du mouillage, des allées d’ombre, des enclos de fruits et de

fleurs, des murs bas coupés de marches en pierre ainsi que dans la

campagne bretonne. Et le nom de la cité: Nuku-Alofa, signifie l’endroit

où l’on aime.

L’île est indépendante, absolument. Elle a un roi, un roi que l’on va

saluer en grande tenue.

L’évêque des missions, interprète, lui explique le discours de l’amiral,

et le monarque lui fait répondre qu’il est _heureux_ de la venue des

Français. Cependant son visage est grave. L’amiral s’arrête de nouveau

après un second paragraphe: l’évêque déclare que le prince est

_enchanté_ de voir des amis. Sa figure est devenue soucieuse. Enfin,

tandis que la péroraison répand ses fleurs, Monseigneur s’écrie: «Le roi

est au comble du bonheuret de l’_enthousiasme_.» Le roi semble avoir

enterré le matin le plus cher de ses proches.

Et cependant il s’amusait. Il vient à bord en uniforme de général

allemand; au grand mât on frappe son pavillon particulier et trois

salves de vingt et un coups saluent au pied de la coupée, au départ de

terre et au retour.

D’ailleurs c’est un monarque malheureux: superbe de prestance, crevant

de santé, dans ce pays dont il est le maître et où aucune femme n’est

laide, il vit chaste. Il doit vivre chaste. Exil ou mort, il ne reste

plus à Nuku-Alofa qu’une seule personne digne de son alliance, une

royale personne de deux ans. Dix ans d’attente, oh! le supplice, et

pourtant la loi tongienne est inflexible.

Plus inflexible encore est la rigueur des filles de Tonga-Tabou pour les

étrangers.

Un français charmant, fonctionnaire du royaume, nous avoue qu’il se

passa dix-huit mois entre son établissement à Nuku-Alofa et le moment où

il put discrètement prendre une maîtresse.

Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola · 第 6 / 8 段