Elle reprit:
«Si, à désirer ma beauté».
Et, désignant aux deux hommes sa mère qui resplendissait comme sa sœur,
«d’ailleurs, termina-t-elle, ma mère comblera vos désirs à tous deux».
Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa
cousine d’Aubigné, l’avait commandé.
L’Ame des corps.
Hors une semblable folie, une hallucination des gloires de femmes dans
le passé créole, un même sentiment de fierté traditionnelle perce chez
tous les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de Joséphine que la
légende de l’Aigle. Ce sentiment, c’est la forme la plus habituelle de
la «Grandesse», grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes
aux songes impériaux que la bravoure physique et indiscutable des jeunes
hommes; grandesse qui avait d’instinct la culture de la beauté du geste,
avant d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice
Joséphine, blanche, dressée sur la savane de Fort-de-France, plane en
réalité sur toutes les Antilles. En elle s’est résumée, pour ses
compatriotes, l’apothéose de la femme et, facilement, avec une candide
sincérité, ils déduisent de cette élection providentielle la preuve
d’une royauté des corps créoles sur tous les corps de femme au monde.
Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent au tréfonds des
âmes. Apparente et affirmée cette foi deviendrait insupportable. Pleines
de tact, les créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et leurs
hymnes ne sont plus que des chansons où le charme des rythmes correspond
bien à une sorte d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser
aucun étranger, un amour vraiment fier et profond du sol où s’unissent
l’instinct de la volupté première et des variantes psychologiques qui le
raffinent, empruntés à la France maternelle et vieillie.
Le caractère des chansons créoles est mal exprimé d’ailleurs lorsqu’on
veut n’en vanter que le rythme. A l’encontre des refrains traditionnels
qui, partout dans le monde exotique halètent l’étreinte par des
répétitions de sons et d’onomatopées pressantes, les morceaux, chaque
jour nés sur les Savanes, valent par leur sens et leur humour. La
malice, la plaisanterie gaie, le trait juste d’observation, y ressortent
à chaque ligne. Si ces caractéristiques définissent peu son mode
voluptueux il ne faut pas oublier le désir qui palpite en raillant,
s’affirme avec plus de force et plus de spasme, quand il s’angoisse
jusqu’à la gravité. Ici encore l’apparence tromperait; et l’on serait
cruellement ridicule d’apprécier en badinage et en passe-temps l’amour
physique des créoles.
Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup à l’amour et lui
donnent peu. La plainte charmante des Doudous abandonnées, les tendres
lamentations pareilles à celles que débite la fameuse cantilène des
Aspirants, mettent une sourdine de lamento dans un cadre de joliesse.
Mais ce n’est point là l’expression adéquate à l’unisson créole, aussi
souvent réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la fierté
traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles sans importance,
l’étreinte à mourir s’étire, prête à enlacer sans désunion possible.
Une preuve presque toujours retrouvée, marque la violence des ardeurs
par leur simplicité. La débauche, à prendre le mot dans la plus
compréhensible de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors que les
pratiques du saphisme encore sembleraient engendrer le plaisir
multiforme, et vite lassé, il arrive que les créoles, après avoir donné
leur virginité, demeurent simplement des amoureuses plus que des
passionnées. Peu leur importe les complications de l’étreinte. Le désir
fond sur leurs chairs de volupté comme l’épervier sur l’alouette. Elles
s’étonneraient de souhaiter autre chose que la plus pleine et la plus
rationnelle de ses réalisations. Bref, s’il est permis de former un avis
définitif, avis que sa défiance même peut infirmer dès l’abord, on peut
dire qu’un nom souvent employé, serait bien spécialisé aux véritables
créoles blanches «L’eau qui dort».
Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des déhanchements et des
castagnettes, plus souhaitable que le mensonge des filles aux lèvres
rouges, contentes de la moindre passade, où l’amant ne sait même pas
quelle part exacte elles prennent.
FEMMES DE MADAGASCAR
[Illustration: Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse.
Capresse.]
FEMMES DE MADAGASCAR
Passades lointaines.--Diégo-Suarez.
La première femme, après celles du paquebot, quand la longue escale du
navire nous apprend des habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles
sont, par toute l’île, les filles de «Port-Louis», les marchandes d’une
denrée rare, marchandes sans prévoyance du reste, toujours pauvres,
cigales trop endormies seulement pour chanter. L’effort pour elles est,
un jour, de venir sur un pont de bateau. Elles ne le recommencent pas.
Même ici, à Diégo, elles vivent et meurent cabaretières ou
blanchisseuses, ou simplement hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas
souvent dans Antsirane, dont on ne connaît les cases qu’après des
promenades d’impatiente recherche, après l’indication très vague donnée
par les nouveaux amis, qui s’étonnent, tous unis à des Betsimisarakas,
de votre préférence européenne. Surtout c’est presque encore la chair
blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage pourquoi les nouveaux
venus lui fourniront des amis, chaque fois: «Tu sais, mon ché, ma peau
est comme celle de tes doudous là-bas; mais surtout mes caresses sont
blanches.» Elle sourit, malicieuse, puis, sérieuse, continue des
comparaisons graves et impudiques... On est dans une chambre où les murs
sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux et il y a la
machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe continuellement d’un robinet
sur une dalle, fraîcheur inusitée sous le soleil de deux heures; la
rumeur d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la brise de
mer. Hermine Baluzet, un moment m’intéresse à sa «tite fa-mille».--A
cette école, tout près, elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne:
«Oh! tu sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant de se lever
après avoir fait l’amour!» Elle zézaie horriblement; elle est créole;
elle est Port-Louis. Et en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe
sous la chaleur de Diégo, je songe au Directoire, et la petite âme bête
d’Hermine Baluzet s’introduit de force dans un corps ridiculement
gracile de merveilleuse. Puis je veux savoir son idée sur les indigènes,
sur les Betsimisarakas. Alors indulgente: «Mon ché, elles sont gentilles
quand on fait des zamies!»--Oh! comme ce _z_ révélateur m’empêche
d’insister! Comme pourtant j’ai envie de me documenter sur le saphisme
d’ici! Mais décidemment Hermine Baluzet est lasse de causer, et les
rares minutes de l’après-midi où je rêve un peu, je me complais dans
l’idée de son nom, si délicieusement bourgeois avec une pointe de
grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les Tombou et toutes les
Samba de l’île.
La première noire.--Un ami me l’a prêtée, pour voir. Il est navré que je
réserve mon avis. J’ai retenu que Saboutsi racontait des histoires de
fées et de revenants malgaches. Et aussi, du côté de la montagne
d’Ambre, elle a des parents qui possèdent pas mal de bœufs. L’ami part
fréquemment en excursion avec elle de ces côtés-là.--Saboutsi porte le
carnier et les provisions. Avec la famille, les nuits, on chasse le
sanglier en battue, et la bête, dirigée par une meute dont un seul chien
est dressé, défile devant l’un des chasseurs, et lui la traverse de sa
sagaie à trente mètres. «Oui, oui, mon cher, mais votre femme Saboutsi,
parlez-m’en un peu? le soir et le matin, qu’est-elle? Pareille ou
différente?» L’ami me regarde railleur. Je suis pris: il sait trop que
je veux toujours voir pour avoir vu et il me répond froidement:
«Pareille; les moustiques ne la gênent pas.»
En colonne.
A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer le pacage des
bêtes. Ils ont porté le bois et l’eau. Silencieusement gais, ils
regardent leurs femmes autour des feux. On leur a donné, selon la
coutume, des femmes malgaches. Entre eux ils ne se comprennent pas; de
langue et de gestes différents. Mais ils sont aux petits soins pour
elles, des choses de bonté et de tendresse s’agitent dans leurs
cerveaux. Ils savent apporter le fruit, même la fleur qui fait plaisir.
Ils admirent leurs compagnes de la saison dans leur attitude de repos et
d’occupations ménagères, et leur bouche distendue bée devant l’intimité
permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants les yeux des
camarades voisins heureux de la même joie. Elles, Sakalaves, ou
Betsimisarakas, se composent une dignité et, loin des servitudes dans
leur race, elles comprennent ce très vague respect des mâles, en sentant
naître des caprices. Seulement la nuit, sous le rut trop rapide des
soldats, elles regretteront l’étreinte continue des Anjouanais.
La Grande-Terre.
Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie le rivage de
Madagascar, en face d’Herville et tout proche. Des bandes de partisans
malgaches, les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne formée de
marins et de Sénégalais, campe au centre du pays dévasté. Et l’on
raconte tout bas que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté
l’impôt et les prestations, mais qu’ils ont vengé la petite princesse,
la Pandjaka, que le commis d’administration voulait prendre après
l’avoir séquestrée. Toujours la même histoire; toujours des vaincus
lassés de résignation quand il s’agit de défendre les femelles. On dit
aussi: «Le commis, potentat au petit pied, avait une maîtresse emmenée
de Nossi-Bé; jalouse de la Pandjaka, elle a prévenu les Marovyels, elle
a présidé à l’émasculation et à la torture de Montin, de son amant».
Justement voici qu’on amène la femme, des matelots l’ont trouvée dans la
brousse à quelques pas du camp. Et le lieutenant l’interroge: «Sais-tu
quelque chose? Comment Montin est-il mort? Ont-ils brûlé beaucoup de
propriétés? Par où s’est enfuie la bande?» D’abord elle répond en
malgache, puis, confiante, elle compose des phrases en français, simples
d’idées et claires de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle
s’est sauvée quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle a erré,
maintenant elle est lasse et a faim...
Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié les sentinelles,
il revient pour dormir quelques heures dans le grand hangar fermé de
toiles où il couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui a
dressé son lit de campagne et des étoffes de lamba le gardent bien clos.
Quand il a soulevé ce rideau, il est tout contre Alimou, étendue sur sa
couchette. Comment est-elle là? L’officier, furieux, va crier. Mais deux
yeux qui ne cillent pas, des yeux simples de supplication intense, le
fascinent. Et, tandis qu’il hésite, la Sakalave a déjà allongé le bras
et, sans le quitter du regard, sans bouger autrement son corps, elle a
fait le geste de la caresse souveraine. Elle est nue. Dans l’ombre, ses
anneaux d’oreille, grands cercles de cuivre, brillent. Maintenant
qu’elle ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes, où
s’agglomèrent les coques pressées, froissent le drap, avec un bruit doux
de jupon qu’on enlève. Son quintuple collier de corail bleui bat la
pointe de ses seins. Et tandis qu’elle épand son odeur forte,
adoucissant en désir la supplication de ses yeux, elle laisse deviner
dans l’ombre le bas de son corps prêt pour la caresse que les blancs lui
ont apprise...
A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui dort: «Va veiller,
dit-elle; puisque tu es mon mari, je ne veux plus de mal à Montin.»
Binaô.
Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur, a prié
que le croiseur, actuellement au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher,
ainsi que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville les
fêtes du jour de lan. L’état-major du navire s’inquiète du solennel
protocole, mal averti de l’entourage de la reine. Surtout la question
est débattue de savoir qui des officiers ira diriger l’embarquement de
la maison royale. Car Binaô, dont les suivantes assurent de douces
récompenses à cette corvée de direction, Binaô, à cinquante ans passés,
ne cède à personne l’honneur de compléter, la première, son hospitalité
plénière.
Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment grand air au milieu du
caquetage discret des petites filles qui se relaient à son service
immédiat. Même elle a donné les ordres les plus sévères pour que la
majesté du croiseur ne soit point troublée par de rapides passades. Sous
son œil infaillible, le troupeau se parque, rieur, défiant aussi bien
des matelots que des officiers.
Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify au mouillage de
Hellville, trois heures en outre jusqu’à la nuit close où sous les
manguiers, les cases étant trop peu nombreuses devant l’irruption des
passagères amoureuses, commencera la saturnale de la nouvelle année.
Alors, dociles, les petites suivantes clignent quand même de l’œil vers
le personnel du croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent
les gestes naïvement cyniques par lesquels elles conseillent de remédier
à l’attente insupportable.
La Grande Comore.
C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée, qui peuple
lentement Madagascar et qui demeurera, disparus les Houves, fondus les
Sakalaves, partis peut-être même les Francs.
Des femmes voilées passent; des gandourahs blanches se confondent avec
la blancheur des murs, et la tache des chéchias pique les profils d’une
cité en Kasbah. Des ânes, des porteurs d’eau, des traînées de pas comme
de lents pèlerins vers la Mecque. Et le cheik vénéré, le maître, autant
qu’il lui plut, de cette île, fut le Français Humblot, Humblot qui vécut
l’aventure d’avoir un royaume pour lui seul, et un jour de l’offrir à
son ancienne patrie. Maintenant il vit sur la montagne, au creux de
vallées qu’emplissent des nuages d’eau, vallées où la flore merveilleuse
réunit tous les spécimens connus au monde et en invente de nouveaux.
En bas, dans la ville, les femmes passent muettes, voilées. Mais,
musulmanes, ce sont plus les habitantes des harems inviolables. Apres au
gain, elles se donnent la nuit; plus âpres encore, leurs maris ou leurs
pères les prostituent.
Le carré de leur front, l’ovale de leur visage est déliné par le sillon
blanc d’une poudre de riz mêlée de colle. Du moins leur chair patinée et
ferme l’emporte de beaucoup sur l’épiderme gras des Betsimisarakas. On a
tort, disant qu’elles se donnent; elles se prêtent à peine, horrifiées
par la souillure du chrétien, jusqu’à en repousser brutalement
l’intimité suprême.
Majunga.
«Le Bâl est roi de l’heure et l’heure est longue à vivre.» De la lumière
qui fait mal et du sable entre Majunga et Mabib, le village indigène.
D’un côté la mer, grasse d’alluvions, et, par delà le chenal, le
rougeoiement des falaises d’Ankaramy sous leur toison verte; de l’autre
côté, le bois surchauffé qui exhale de la pourriture. On va, par un
sentier où les pas ont tassé le sable, rigole abaissée qui partage
l’étendue de la plaine miroitante. Mais le désert montre tôt sa borne;
l’humus ferme se relève et s’accote à une première ligne de manguiers
géants, à travers lesquels pointent les cases de Mabib.
Dans le village logent la plupart des bourjanes. A ce moment en
particulier ils sont nombreux, car le général-gouverneur est descendu de
Tananarive à la mer. Ce sont les parias de l’île, la race inférieure,
vouée aux fardeaux. Et sans doute ils répugnent un peu à l’œil. Plus de
nudité aux lignes splendides, une couverture en haillons rejetée sur
l’épaule les vêt; ils se couvrent la tête des restes détressés d’un
chapeau de paille. Et leur barbe, échevelée par places, enlevée à
d’autres places, ajoute à leur hideur de malades mystérieux. Malades,
ils le sont, mais leurs femmes et leurs filles sont belles entre toutes
les Malgaches. Leur race est sœur des races polynésiennes; comme elles,
elle a gardé dans son sang le fléau que les mères de marins bretons
nomment discrètement «la maladie des colonies» et comme elles, elle
continue de produire des filles aux traits charmants et aux chevelures
admirables, des chevelures adorées après le supplice des toisons crépues
à fouiller.
Et nous allons chercher une de ces Hovas, une Houve, comme on dit ici.
Le docteur du bord s’est complètement informé et nous a rassurés. Pas
tous cependant, quelques-uns ne surmontent pas l’effroi classique à
cause du nom prononcé. Mais les autres sont curieux d’une autre chair
que celles des Sakalaves ordinaires, curieux aussi du village que les
Sénégalais ont failli saccager l’autre jour. Une de leurs femmes s’était
enfuie du quartier des casernes à Majunga; réveillés par le mari
malheureux, ils ont pris leurs armes et sont venus donner l’assaut aux
cases de Mabib. Il y a eu du sang et les femmes Houves se réjouissaient
en secret.
La case est ignoble où l’on nous fait entrer, surtout basse à étouffer,
Et, parce que l’attente se prolonge, des autres il ne reste plus qu’un
enthousiaste... Quand il nous rejoint, il nous dit tous les détails,
mais nous retenons qu’il a revécu une sensation d’Océanie. Il a retrouvé
dans ce corps de Houve toutes les souplesses inconnues sur la terre
malgache de la côte, les abandons et les refus qui font si diverse
l’aimée passagère, la science des baisers qui touchent à peine, l’ardeur
des vahinés de Tahiti et des Marquises. Il conte encore l’enfantillage
gracieux des mouvements, la brusquerie des attitudes, l’élégance
complète du geste d’amour, Puis, comme il se perd en de comiques
évocations, quelqu’un essaye de définir, ironique, en disant: «la
femme-bilboquet, n’est-ce pas?»
Mais le temps de rire, ceux qui ne restent pas songent qu’ils
reviendront demain.
Nossi-Bé.
Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île délicieuse; comme
elle, terre chaude d’amour. Mais ici il faut s’étonner d’abord que ces
douceurs de rêve puissent germer; il faut dire avec des mots prudents
très francs aussi, quelle distance sépare les amantes polynésiennes des
sakalaves; il faut pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu
l’Eden du Pacifique, de l’avoir rebâti à Nossi-Bé avec la tendresse du
sol et la docile illusion des filles très nombreuses, avec aussi le
contentement facile de désirs très jeunes. Et alors, la mauvaise part
faite, revient à tous l’âme amie des nuits australes... Depuis la jetée,
on marche sous la voûte des manguiers; les mangues mûres tombent,
coupant la faible voix des jets d’eau invisibles; ou bien un «jack»
détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans l’ombre, roule en
tonnerre sur le zinc d’une toiture de case.
Des voix parlent un moment, des noms se répondent, piquant des
roucoulements de rires, étouffés ou lointains. Puis dans le silence
repris, le jet d’eau balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il.
Nossi-Komba.
L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire
apporte le mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville; la
baie, en bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la
fragrance de vanille qui traverse d’un relent de spasme l’effluve
continu des flamboyants, on marche plus vite, sans le savoir, vers les
femmes dont la peau sent fort.
Leurs noms? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy,
Tombou-Helli, Tombou-Lava; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui; encore des
noms français, Victoire, Marie, Rose; tous de nuance claire ou de pensée
légère.
Comment elles se déshabillent? Oh! les étoffes drapées, les lambas, ne
donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de
France, et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet
l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois des colliers
à plusieurs rangs s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre
méchante, à prolonger l’impatience de l’amie...
Si elles vous aiment? Si on en est sûr? Mon Dieu! comment dire cela à
d’ironiques amants? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié
étonnée? Tant pis! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut.
On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne
serve seul à une heure meilleure; plus bas encore, que dans une
monstrueuse hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point
terminer leur toilette d’avant, pour permettre l’illusion...
D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort
d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui,
d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie
Rose lit des romans de George Sand et, après avoir fermé _Indiana_, elle
dit très sérieuse à son ami...: «Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes
femmes de France sont de vraies p...» Heureusement d’autres que Marie
Rose ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des
chansons obscènes de lycée ou de caserne; et les unes et les autres
adorent la limonade très sucrée.
Sur toutes règne Charlotte; Charlotte, qui habite au faubourg
d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le
général-gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle
viendra voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe
des matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à
Andouane, et l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la
virginité est promise à de longues échéances. Il y a aussi chez
Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires depuis un
certain 14 Juillet où elle se trouva trop seule devant les matelots en
bordée.
Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île
entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui
retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque
toujours des traces; les femmes souhaitent que le moment se prolonge,
que l’amour devienne amitié.
Alors très souvent l’amant et l’amante se font «frère et sœur de sang».
Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans
un cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent
que la solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie
de limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la
langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère,
hélas! aux blancs, de: «celui qui a été l’amant d’une femme et qui est
resté son ami».
Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux
Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race.
Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe
dont les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés: ce sont les
Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen,
heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir
irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs
parfois, ils organiseraient sur la terre malgache un syndicat
d’alphonses souverains et chéris... Pourquoi? Ils sont beaux, mais
d’autres charmes les imposent aux femmes Sakalaves; on pourrait presque
dire des philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont gardé le
secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de l’Orient passé? Peut-être.
Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les allées d’Hellville des
adolescents avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de leurs
muqueuses.
Vohémar.
Le spectacle est comique, en passant, tout à fait en passant. Il est
artificiel aussi; cependant il s’est glissé au milieu des choses non
oubliées.
Le résident s’est composé un harem de petites Houves. Elles s’habillent
à l’européenne, et elles valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé
d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles ne sont point
grotesques. Le bal devient charmant, la fin de nuit est exquise, remplie
du déshabillage si rare et de la science d’amour des petites filles aux
belles chevelures.
Fort Dauphin.