Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes, mièvres,

musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler

de celles-là: chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent

rien au passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom

pourtant complète la trilogie des symboles de l’exotisme: congaïs à côté

des mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers,

demeure le plus généralement employé par ceux qui, à une terrasse de

café, en France, diraient «une femme». Et il y demeure vraiment une

empreinte plus souveraine de possession, de «chose» qui appartient sans

restriction, et, dans la légende de volupté, une signification de

passivité prête à tous les sadismes.

Comment exprimer que la beauté de la race a été surtout donnée à leurs

frères? Il est malaisé de faire comprendre que les déracinés fiévreux de

là-bas s’en aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que Saïgon

est la patrie des boys. Il vaut mieux entendre conter au fumoir des

histoires étranges, en lesquelles se transposent exactement les termes

du langage éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir

que l’échange diffère de ceux pareils, nés de brutalités sahariennes ou

de solitudes de steppes. Car là-bas, entre l’Inspection et la rizière,

où rôdent les buffles, ce n’est pas à sa propre joie que songe

l’Européen...

Voici, pour balayer cette effluve malsaine que s’enfle le souffle de

mer, venu du cap Saint-Jacques. Il faut peser les hasards du chemin à

cette escale. Car Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide

de l’Inde et l’anormal immonde de la Chine.

CRÉOLES

[Illustration: Créole française de la Guyane.]

CRÉOLES

In Memoriam.

Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé

les toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même

pas laissé les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé

de s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes

zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les

murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse,

aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties

avec la plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les

demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles

s’essaiment confusément; il paraît que la panique les enlèvera toutes

vers des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes sous un soleil

blanc qui n’est plus le dispensateur bon des désirs, rafraîchi par

l’averse des «lamentins». Sans regarder derrière elles, elles bruissent

dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que jamais

plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-France,

la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la

«Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre...»

Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui

n’est même pas à vendre, les «Chan songs» des yankees d’Alabama.

Eh bien! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté

à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les

tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que

ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de

tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à

la tendresse des «Doudous» la confiance de vivre.

Les Doudous.

Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance

s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant,

le mot de «Doudou» renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle

des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de

l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels.

Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et

l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.

«Doudou» c’est encore l’amant, l’ami, l’élu;

«Doudou à moi, li qu’a pâti...»

Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du

Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé

bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en

croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît

tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter

l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs

marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se

perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand

nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les

vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la

plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui

ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur

puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la

sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets,

sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur

les bancs.

Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la

lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres

blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au

seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les

pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son

frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson,

payées aussi peu et prises aussi peu confortablement... Plus loin, au

milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les

palmiers superbes, «orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la

femme», et dont la tête sert à faire «une bonne salade», comme

expliquent tranquillement les livres-guides.

Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que

demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées

par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les

Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à

parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins

agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et

l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant,

c’est inexact que de dire «noires»; nous nous mettrons d’accord,

voulez-vous? en les définissant «chocolat éclairci». Malgré tout, malgré

les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de

qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit

d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les

récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme

approfondi entre elles et les femmes noires.

Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la

Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par

quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique.

Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite.

Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la

horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses

filles; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande

latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les

demoiselles s’ébattaient autour du fort.

Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair

nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A

Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier

général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les

filles de Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques

divertissements dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis

l’introduction jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de

Loth.

D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la

Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres

ébats entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la

Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous

pour navires et passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres

îles que Lesbos. On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble,

avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation.

Loin de considérer le fait comme un mal déplorable! Les mères les plus

franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude,

décrètent tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne

se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait

avec la nudité de l’Anadyomène.

Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter

l’excuse qui proclame: «Tout ce que vous faites, vous, femmes, est

délicieux.» La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne

plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.

Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une

solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui

diffère la victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible.

Ainsi se créent des couples de «Z’Amies», comme ailleurs, comme partout,

mais sur ce sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi

largement tolérés, dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que

des unes comme des autres il convienne de causer au salon.

Les résultats cherchés sont-ils acquis? Ce serait fatuité et imprudence

d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est

louable, et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le

prêtre maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde.

«Mes sœurs, nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima,

vierge _quoique_ créole».

Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes

rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes.

La terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser

point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs

ne sont pas tout à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin

des îles voluptueuses du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la

lumière. Ainsi que par dessus le septentrion froid et cérébral, la

Vierge aux lèvres scellées se dresse pour commander la voie à des

théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se souviennent que la

Maria divinement authentique, fut noire.

Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont

le symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par

deux elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté,

deux par deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de

France. Impuissance des disciplines! Voici que l’expérience des mamans

avisées se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées;

voici que les chastes couples ne sont plus que des accouplements...

Des Blanches.

On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous, les

z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le

résumé de la volupté languide qu’on imaginerait? Où donc trouver la

chair mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais

lassée parce que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement

dépensés dans la besogne d’amour?

Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces

délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une

réussite, accrue par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées

restent-elles inapprochables? Comment, si des gynécées imprévus les

renferment, confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices?

En définitive elles sont Françaises, elles sont femmes libres de la

civilisation...

Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du

passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes

comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point

retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant

par sa pantomime et répétant «la femme blanche, tout blanche, ça o très

bon femme pour France». Enfin l’on va.

La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner

furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est

bien chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche!

Epave d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un

jadis très lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien

nourrice demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle

accompagna une femme d’officier maintenant archi-galonné; encore une

ex-femme de chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici,

sans le souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier.

Malgré tout elle fait de bonnes affaires; elle n’a plus d’âge, elle est

blanche, cela suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine

le goût pour la chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs

quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient

seulement la ressource du viol payé par le lynchage.

L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race

convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble

que la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le

supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil

européen, ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître

flatteuses autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange

exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des

Saxons, ou des Slaves, d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles

nippons, se déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante d’un

sourire de mousmé.

Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de

la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de

paquebot, s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au

seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis lentement,

douloureusement aussi, elle comprend. Par bonheur, car la psychologie

triste n’aurait ici rien à faire, la galanterie compatissante du

Français a recouvert aussitôt la désillusion. La politesse le fait

asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes accordées à la

vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des paroles, du moins le

globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de

l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de «celle qui

fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié».

Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la

créole blanche «ardente et belle»? A peu près. La réponse en tout état

de cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de

marine, au globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé,

qui aiment pour avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et

nous reviendrons à cette solution) il faut distinguer entre elles et les

femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre mêlent une forte

conception de son honneur particulier.

Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade,

s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits

de là-bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la

Guadeloupe s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y

trahit, parce que l’air est chaud de tendresse et de caresses, parce que

même les nécessités du vêtement en font souvent un appât au désir, les

créoles luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants. Non

qu’elle ne veuillent point se souvenir, elles-mêmes.

Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces

corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à

leur destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les

posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte.

A quoi bon insister? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles

désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et

de se dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la

litanie des escales et des ruts.

Les Saintes.

Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons

prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis

sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux

Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire

bouleversa, lorsque luttaient à mort les escadres françaises et

anglaises, sur ce sol alterné de bois et de sables, les uns et les

autres tranquilles éternellement, la fierté de maintenir un dogme

réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de l’archipel minuscule,

les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement consacré aux

mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit

un phalanstère, en vérité.

Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non

point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de

leur rêve au temps du «crime de décembre» ainsi qu’ils disent. De

collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des

Saintes leurs mains fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur

repos, et pour former, contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des

progénitures étayées sur des générations quadruples. Et il se trouve

comme un jeu classique, que les moutons, d’ailleurs faciles à compter,

sont bien protégés du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici

l’élément à prendre sa revanche sur le dogme. On finit par s’attendrir,

dans la compagnie des vieux, sur la grâce des filles qui se pressent à

la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes. Ils ne les voient

point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par leur

patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire.

Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent,

pointant une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol

au coin des plus proches taillis: «C’est la nièce du fameux Combalot».

Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des

idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que

l’étreinte, soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et

se baiser la bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les

coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de flox en myriades,

le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement funèbre des tombes, où

la place de ceux qui furent se garde, pareille pour tous, sans

bousculade, étiquetée par deux valves de coquilles, telle une foule de

papillons endormis parce que leur bruissement soyeux serait même de trop

parmi le silence... Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des

idylles cruelles...

[Illustration: Mulâtresse.]

Rencontres.

Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place; ils

ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe; puis ils ne se décident

plus. Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent.

«Oui, je sais, Messieurs... vous cherchez des femmes, n’est-ce pas?...

Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui

«suis du pays». Pardieu! si j’en suis de ce beau pays, une perle de

votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe

seulement? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs,

vous ne chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans

conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de

cette terre vous attendraient à la descente des embarcations, et vous

convieraient aussitôt à célébrer les mystères de l’amour!... La voix de

l’homme s’attendrit, son geste officie:

«Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas de

lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs? La

métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et

négligemment, tandis qu’il s’éloigne:

«Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque

repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins

pour vous».

Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre

rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à

transcrire sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait

il semblait déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi

merveilleuse, aussi sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et

voici la vision, quelle elle soit, exacte comme elle fut dans sa

matérialité.

Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il

fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa

une seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.

Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains

que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands

bois, au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba

et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où

l’eau des bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la

chaleur du soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les

yeux, secoué le premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une

nymphe nue comme eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi.

Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la

pente naturelle du torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de

bois, parmi cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient

harmonisés avec toutes les légendes, les deux globe-trotters ne

s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour que la stupeur

comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade les

persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux guidant

leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la

voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers.

Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus

les chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute,

vers un mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par

les aboiements d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent,

comme attendus. Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne

rappelait aux deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu

se rappeler, pour les comparer ici, des lignes et des carnations? Les

hôtesses se trouvaient vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade

aucune, sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis,

comprirent cependant que «certainement», ces deux femmes, qui se

révélaient d’ailleurs mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres

vêtements. Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la conversation

se déroula comme un questionnaire d’histoire, uniquement rapporté au

grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les

globe-trotters sans conscience désormais, s’émerveillèrent de savoir que

l’admirable vierge, paisible devant eux, se trouvait petite cousine de

Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus sérieusement, ils

s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti que

Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon.

Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue se

détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à

falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair.

Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie,

que leur rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur

semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste

un élan, et, comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait

avec des mots fous autant que le moment lui rappelant le bain, la

nudité, la fuite par les bois. «Oui, dit-elle, calme, c’était moi».

Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola · 第 4 / 8 段