musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler
de celles-là: chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent
rien au passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom
pourtant complète la trilogie des symboles de l’exotisme: congaïs à côté
des mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers,
demeure le plus généralement employé par ceux qui, à une terrasse de
café, en France, diraient «une femme». Et il y demeure vraiment une
empreinte plus souveraine de possession, de «chose» qui appartient sans
restriction, et, dans la légende de volupté, une signification de
passivité prête à tous les sadismes.
Comment exprimer que la beauté de la race a été surtout donnée à leurs
frères? Il est malaisé de faire comprendre que les déracinés fiévreux de
là-bas s’en aperçoivent trop, et de rappeler trop longuement que Saïgon
est la patrie des boys. Il vaut mieux entendre conter au fumoir des
histoires étranges, en lesquelles se transposent exactement les termes
du langage éternel, passion, étreinte, jalousie, et il suffit de retenir
que l’échange diffère de ceux pareils, nés de brutalités sahariennes ou
de solitudes de steppes. Car là-bas, entre l’Inspection et la rizière,
où rôdent les buffles, ce n’est pas à sa propre joie que songe
l’Européen...
Voici, pour balayer cette effluve malsaine que s’enfle le souffle de
mer, venu du cap Saint-Jacques. Il faut peser les hasards du chemin à
cette escale. Car Saïgon n’est qu’un entr’acte entre l’anormal splendide
de l’Inde et l’anormal immonde de la Chine.
CRÉOLES
[Illustration: Créole française de la Guyane.]
CRÉOLES
In Memoriam.
Pour parler encore d’elles, il n’est pas trop tard. Le cyclone a enlevé
les toits, la terre a remué pour écrouler les murs, l’incendie n’a même
pas laissé les pierres des ruines. Quand même les maisons ont recommencé
de s’élever devant les palmiers de la Savane, roucoulantes des rythmes
zézayés. Et aujourd’hui que non seulement les toits, non seulement les
murailles et leurs ruines ont été projetées par une trombe d’Apocalypse,
aujourd’hui que la moitié des abeilles bruissantes ont été anéanties
avec la plus belle des ruches, celles qui restent rebâtiront les
demeures des mortes. Sans doute dans l’affolement du tourbillon, elles
s’essaiment confusément; il paraît que la panique les enlèvera toutes
vers des villes, au Sud, envahies de lianes, haletantes sous un soleil
blanc qui n’est plus le dispensateur bon des désirs, rafraîchi par
l’averse des «lamentins». Sans regarder derrière elles, elles bruissent
dans la fuite, les abeilles éperdues et brûlées. Il semble que jamais
plus ne raillera en s’attendrissant, entre les allées de Fort-de-France,
la chanson de promesse et d’attente où s’ébat précisément la
«Mouche à miel qu’a piqué moi sur la lèvre...»
Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui
n’est même pas à vendre, les «Chan songs» des yankees d’Alabama.
Eh bien! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté
à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les
tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que
ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de
tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à
la tendresse des «Doudous» la confiance de vivre.
Les Doudous.
Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance
s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant,
le mot de «Doudou» renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle
des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de
l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels.
Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et
l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.
«Doudou» c’est encore l’amant, l’ami, l’élu;
«Doudou à moi, li qu’a pâti...»
Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du
Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé
bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en
croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît
tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter
l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs
marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se
perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand
nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les
vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la
plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui
ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur
puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la
sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets,
sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur
les bancs.
Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la
lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres
blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au
seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les
pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son
frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson,
payées aussi peu et prises aussi peu confortablement... Plus loin, au
milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les
palmiers superbes, «orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la
femme», et dont la tête sert à faire «une bonne salade», comme
expliquent tranquillement les livres-guides.
Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que
demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées
par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les
Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à
parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins
agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et
l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant,
c’est inexact que de dire «noires»; nous nous mettrons d’accord,
voulez-vous? en les définissant «chocolat éclairci». Malgré tout, malgré
les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de
qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit
d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les
récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme
approfondi entre elles et les femmes noires.
Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la
Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par
quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique.
Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite.
Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la
horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses
filles; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande
latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les
demoiselles s’ébattaient autour du fort.
Or les Doudous assurent qu’aucun ne s’avança. Le mépris de la chair
nègre l’emporta sur la vanité d’avoir forniqué avec une princesse. A
Madagascar jadis, et pour une fille beaucoup moins belle, un officier
général pensa différemment. Bref, après des semaines d’attente, les
filles de Béhanzin se découragèrent. Elles durent organiser quelques
divertissements dans l’intimité de la famille, et enfin, depuis
l’introduction jusqu’à la fin, recommencèrent l’épisode des filles de
Loth.
D’ailleurs, après gorges chaudes sur cette vaine recherche d’un mâle, la
Martinique ne songeait point à s’effaroucher ni à s’étonner des autres
ébats entre les jeunes princesses. Et cette fois, dans le terme de la
Martinique, il faut comprendre davantage que la catégorie des Doudous
pour navires et passagers. Le saphisme naquit sans doute en d’autres
îles que Lesbos. On peut ici l’observer, quelque paradoxe ce semble,
avec la gravité d’un étymologiste en voyage de documentation.
Loin de considérer le fait comme un mal déplorable! Les mères les plus
franches, de causerie loyale et avertie par toute cette terre chaude,
décrètent tranquillement la chose d’utilité publique. A sa pratique ne
se mêle pas la grivoiserie vicieuse, plus que la honte ne se confondait
avec la nudité de l’Anadyomène.
Même l’élégante explication d’art tomberait à faux, essayant d’apporter
l’excuse qui proclame: «Tout ce que vous faites, vous, femmes, est
délicieux.» La vérité est que la puberté des filles créoles se déchaîne
plus irrésistible encore que celle de leurs sœurs continentales.
Alors, avec une belle audace, les mamans sans hypocrisie favorisent une
solution qui préserve la race des vices solitaires, et surtout qui
diffère la victoire sans garanties du mâle, le plus longtemps possible.
Ainsi se créent des couples de «Z’Amies», comme ailleurs, comme partout,
mais sur ce sol, encore un coup, sinon affichés, du moins aussi
largement tolérés, dirigés que des fredaines de jeunes hommes, sans que
des unes comme des autres il convienne de causer au salon.
Les résultats cherchés sont-ils acquis? Ce serait fatuité et imprudence
d’en discuter. Sans sourire on peut presque affirmer que l’effort est
louable, et que toutes assument avec conviction la tâche de démentir le
prêtre maladroit dont un sermon, assez récent, débuta par cet exorde.
«Mes sœurs, nous célébrons aujourd’hui l’office de sainte Rose de Lima,
vierge _quoique_ créole».
Le culte de la chasteté est célébré dans ces Antilles suivant les mêmes
rites que le catholicisme ordonnance partout, indifférent aux latitudes.
La terre est chaude, mais les chairs s’efforcent de ne s’harmoniser
point avec elle. Les créoles ne sont ni blanches ni noires. Leurs désirs
ne sont pas tout à fait primitifs, ni tout à fait civilisés. On est loin
des îles voluptueuses du Pacifique, loin de l’abandon au spasme et à la
lumière. Ainsi que par dessus le septentrion froid et cérébral, la
Vierge aux lèvres scellées se dresse pour commander la voie à des
théories d’adolescentes. Et celles-ci, soumises, se souviennent que la
Maria divinement authentique, fut noire.
Par les allées, elles vont, côtoyant la Savane, enfants de Marie, dont
le symbole de blancheur raille étrangement la chair chocolat. Deux par
deux elles balancent leurs pas entre l’Eglise et la maison de sainteté,
deux par deux, comme défilent les pensionnaires dans les villes de
France. Impuissance des disciplines! Voici que l’expérience des mamans
avisées se confirme sur le troupeau des adolescentes enrégimentées;
voici que les chastes couples ne sont plus que des accouplements...
Des Blanches.
On secoue l’impression mauvaise, trop souvent heurtée. Les Doudous, les
z’amies, blanchisseuses rebondies et adolescentes mûries, est-ce là le
résumé de la volupté languide qu’on imaginerait? Où donc trouver la
chair mate de créole blanche, lassée des gestes de la vie banale, mais
lassée parce que ses gestes, elle les a multipliés et splendidement
dépensés dans la besogne d’amour?
Des guides, éphèbes rabatteurs, vous proposent un chemin vers ces
délices. Et aussitôt la défiance naît, plutôt que la joie d’une
réussite, accrue par le mystère. Pourquoi en effet ces créoles rêvées
restent-elles inapprochables? Comment, si des gynécées imprévus les
renferment, confient-elles à des négrillons le soin de leurs caprices?
En définitive elles sont Françaises, elles sont femmes libres de la
civilisation...
Alors le débat s’engage entre la méfiance largement interrogative du
passant et l’impudence de l’adolescent, le premier signifiant par gestes
comiques et par répétition des mêmes mots sa ferme volonté de ne point
retomber à l’aventure trop connue d’une mulâtresse, l’autre affirmant
par sa pantomime et répétant «la femme blanche, tout blanche, ça o très
bon femme pour France». Enfin l’on va.
La déconvenue, chaque fois renouvelée, aurait tort de se retourner
furieusement contre le guide. Il n’a pas menti, le plus souvent, c’est
bien chez une blanche qu’il a conduit le promeneur. Quelle blanche!
Epave d’une troupe théâtrale qui jadis remplit une saison à la ville, un
jadis très lointain, quand Mademoiselle déjà jouait les duègnes. Ou bien
nourrice demeurée par débauche ou mollesse, dans l’île où elle
accompagna une femme d’officier maintenant archi-galonné; encore une
ex-femme de chambre à bord d’un paquebot, débarquée pour s’établir ici,
sans le souvenir gênant de l’âge canonique exigé par son premier métier.
Malgré tout elle fait de bonnes affaires; elle n’a plus d’âge, elle est
blanche, cela suffit, suffit aux trois quarts chez lesquels s’enracine
le goût pour la chair blanche, aussi vivace sans doute que chez leurs
quasi-congénères d’Amérique, sans que ceux d’ici du moins aient
seulement la ressource du viol payé par le lynchage.
L’énormité est unique, parmi la volupté mondiale, d’hommes d’une race
convoitant jusqu’à la mort les femmes d’une race étrangère. Il semble
que la malédiction des livres saints pèse sur la descendance de Cham. Le
supplice est pitoyable, à bien y penser. Vues à travers l’orgueil
européen, ces manifestations d’un désir irrésistible pourraient paraître
flatteuses autant que naturelles. Alors, pour bien sentir l’étrange
exception, que l’on se souvienne du Japon, où la fatuité des Latins, des
Saxons, ou des Slaves, d’abord hautaine et railleuse vis-à-vis des mâles
nippons, se déconcerte et tâtonne devant la placidité méprisante d’un
sourire de mousmé.
Ainsi adulée par les nègres, mulâtres, comblée par eux dans son été de
la Saint-Martin, l’ancienne duègne ou nourrice, ou chambrière de
paquebot, s’étonne d’abord du recul marqué par le passant d’Europe, au
seuil de la chambre où le conduisit un guide. Puis lentement,
douloureusement aussi, elle comprend. Par bonheur, car la psychologie
triste n’aurait ici rien à faire, la galanterie compatissante du
Français a recouvert aussitôt la désillusion. La politesse le fait
asseoir, au ravissement du guide. Pendant les dix minutes accordées à la
vieille hétaïre, si l’échange ne se borne qu’à des paroles, du moins le
globe-trotter aura retrouvé un peu de ce qu’il cherchait, un peu de
l’atmosphère nationale, parmi laquelle s’ébat l’histoire de «celle qui
fut la fille d’un officier supérieur et que séduisit un homme marié».
Faut-il donc, las de ces piètres rencontres, renoncer à l’aventure de la
créole blanche «ardente et belle»? A peu près. La réponse en tout état
de cause, serait plus formelle, appliquée au passant, à l’officier de
marine, au globe-trotter, à tous ceux qui voyagent pour avoir voyagé,
qui aiment pour avoir aimé. Les femmes des Antilles, car désormais (et
nous reviendrons à cette solution) il faut distinguer entre elles et les
femmes de Bourbon, avec l’amour de leur terre mêlent une forte
conception de son honneur particulier.
Toutes, de toutes leurs volontés, rarement amollies par une passade,
s’efforcent de détruire la facile légende de volupté accolée aux récits
de là-bas. Il ne leur plaît point que la Martinique, les Saintes, la
Guadeloupe s’assimilent à d’autres Tahitis. Parce que le climat y
trahit, parce que l’air est chaud de tendresse et de caresses, parce que
même les nécessités du vêtement en font souvent un appât au désir, les
créoles luttent pour apporter l’oubli de ces prémices alliciants. Non
qu’elle ne veuillent point se souvenir, elles-mêmes.
Aucune pruderie ne gêne leurs mots, ou leurs gestes de beauté, et ces
corps, harmonisés avec l’ardeur de leur cadre, ne se dérobent point à
leur destin d’étreintes précoces et multipliées. Mais, pour les
posséder, il faut accepter avec eux le destin doux du sol qui les porte.
A quoi bon insister? On aurait mauvaise grâce à reprocher à ces créoles
désirées de ne vouloir point être confondues avec des filles de joie, et
de se dérober au dénombrement des passades lointaines, suivant la
litanie des escales et des ruts.
Les Saintes.
Ailleurs qu’à la Martinique et qu’à la Guadeloupe, d’autres raisons
prévalent qui empêchent, pendant un court séjour, de documenter un avis
sur la sincérité des apparences créoles, ailleurs, c’est-à-dire aux
Saintes. Devant ces terres calmes, qu’un seul jour dans l’histoire
bouleversa, lorsque luttaient à mort les escadres françaises et
anglaises, sur ce sol alterné de bois et de sables, les uns et les
autres tranquilles éternellement, la fierté de maintenir un dogme
réfrénerait mal les élans voluptueux. Et le nom de l’archipel minuscule,
les Saintes, n’est pas pour signifier un isolement consacré aux
mortifications et hostile à la volupté. Pourtant l’île habitée nourrit
un phalanstère, en vérité.
Les patriarches sont, pour la plupart, d’anciens révolutionnaires, non
point ceux de la commune, mais des rêveurs plus antiques, expulsés de
leur rêve au temps du «crime de décembre» ainsi qu’ils disent. De
collinette à collinette, d’anse en anse, ils joignent, sur ce sol des
Saintes leurs mains fraternelles pour s’unir dans la sérénité de leur
repos, et pour former, contre un ennemi imaginaire, un cercle autour des
progénitures étayées sur des générations quadruples. Et il se trouve
comme un jeu classique, que les moutons, d’ailleurs faciles à compter,
sont bien protégés du loup. D’ailleurs, l’idée passe vite d’aider ici
l’élément à prendre sa revanche sur le dogme. On finit par s’attendrir,
dans la compagnie des vieux, sur la grâce des filles qui se pressent à
la fontaine et remontent, gracieuses, les sentes. Ils ne les voient
point à travers leur chaude beauté. Ils ne comptent que par leur
patronymie, avec les souvenirs qu’ils imaginent être de l’histoire.
Alors, sans savoir, on hoche la tête gravement quand ils disent,
pointant une adolescente que furieusement l’on évoque pâmée dans un viol
au coin des plus proches taillis: «C’est la nièce du fameux Combalot».
Avec des vierges inquiètes des Saintes on n’entrelace ainsi que des
idylles. Brèves soirées, plus cruelles sûrement pour elles que
l’étreinte, soirées où l’on se joint, seulement pour parler d’amour et
se baiser la bouche, à la lisière du cimetière, si joli entre les
coudriers qui arrêtent la dune, et la route piquée de flox en myriades,
le cimetière où n’apparaît pas le mamelonnement funèbre des tombes, où
la place de ceux qui furent se garde, pareille pour tous, sans
bousculade, étiquetée par deux valves de coquilles, telle une foule de
papillons endormis parce que leur bruissement soyeux serait même de trop
parmi le silence... Avec les vierges des Saintes on n’entrelace que des
idylles cruelles...
[Illustration: Mulâtresse.]
Rencontres.
Près du marché à Basse-Terre. Deux aspirants piétinent sur place; ils
ont fait mine d’aborder un mulâtre qui les fixe; puis ils ne se décident
plus. Alors, lui, venant à eux, amer et grandiloquent.
«Oui, je sais, Messieurs... vous cherchez des femmes, n’est-ce pas?...
Vous alliez vous informer près de moi des bons coins, près de moi qui
«suis du pays». Pardieu! si j’en suis de ce beau pays, une perle de
votre couronne coloniale, Messieurs. Est-ce que la France s’en occupe
seulement? Si la France se souciait de la colonie, alors, Messieurs,
vous ne chercheriez pas honteusement bonne fortune, au hasard et sans
conseils. Couronnées de fleurs, le sein gonflé d’émoi, les filles de
cette terre vous attendraient à la descente des embarcations, et vous
convieraient aussitôt à célébrer les mystères de l’amour!... La voix de
l’homme s’attendrit, son geste officie:
«Tandis qu’à cette heure, reprend-il en criant, nous n’avons même pas de
lupanar dans notre ville, pas de lupanar entendez-vous, Messieurs? La
métropole ne s’est pas préoccupée d’organiser un lupanar. Et
négligemment, tandis qu’il s’éloigne:
«Du moins, accorde-t-il avec noblesse, quand vous désirerez quelque
repos, voici la carte de ma sœur, je me porte garant de ses bons soins
pour vous».
Rencontre d’exception, mais qui valait d’être notée. Une autre
rencontre, plus exceptionnelle encore, si étrange que l’on hésite à
transcrire sa réalité, si irréelle qu’un moment après s’en être abstrait
il semblait déjà s’être échappé d’une extase opiacée, aussi
merveilleuse, aussi sensuellement attestée que logiquement bâtie. Et
voici la vision, quelle elle soit, exacte comme elle fut dans sa
matérialité.
Il convient que le détail s’en déroule brièvement, aussi soudain qu’il
fulgure, à son évocation, dans la mémoire de ceux que sa lueur traversa
une seconde, malgré que cette seconde emplit une fin d’après-midi.
Ceux-là, ceux qui ont peur de se souvenir et qui pourtant sont certains
que la chose fut, ceux-là avaient erré depuis le matin dans les grands
bois, au-dessus de Basse-Terre, entre les fraîcheurs touffues du Matouba
et les cirques velus, successifs, jusqu’à la Soufrière. Au moment où
l’eau des bassins, remplis par les cascades, cesse de s’attiédir sous la
chaleur du soleil déclive, ils se baignèrent. Or, comme ils levaient les
yeux, secoué le premier ébrouement lustral, ils virent une oréade, une
nymphe nue comme eux, comme eux, livrant son corps au courant rafraîchi.
Elle s’ébattait au-dessus d’eux, dans une vasque qui surplombait, sur la
pente naturelle du torrent, leur piscine. Et, parmi ce cadre d’eau et de
bois, parmi cette sérénité où des loisirs d’Olympiens se seraient
harmonisés avec toutes les légendes, les deux globe-trotters ne
s’étonnèrent point de l’apparition. Il fallut, pour que la stupeur
comblât brusquement leurs esprits, que la fuite de l’oréade les
persuadât qu’une femme d’admirable beauté s’échappait devant eux guidant
leur poursuite par son rire, alors, habillés en hâte, appelés par la
voix de raillerie, ils la suivirent, haletants, au travers des halliers.
Le crépuscule tomba avec le silence. Mais, si le rire ne guidait plus
les chasseurs, il les avait menés au sentier net, frayé, sans doute,
vers un mystérieux séjour. C’est ainsi qu’ils entrèrent, précédés par
les aboiements d’une meute, dans la maison où deux femmes les reçurent,
comme attendus. Pourtant, dans la silhouette de la plus jeune, rien ne
rappelait aux deux hommes la nymphe poursuivie. Comment eussent-ils pu
se rappeler, pour les comparer ici, des lignes et des carnations? Les
hôtesses se trouvaient vêtues en dames du grand siècle, sans mascarade
aucune, sans le moindre geste d’emprunt, et les étrangers, abasourdis,
comprirent cependant que «certainement», ces deux femmes, qui se
révélaient d’ailleurs mère et fille, n’avaient jamais revêtu d’autres
vêtements. Elles ne questionnaient pas leurs visiteurs, la conversation
se déroula comme un questionnaire d’histoire, uniquement rapporté au
grand Roi. L’heure marcha jusqu’à une heure pareille en 1650. Les
globe-trotters sans conscience désormais, s’émerveillèrent de savoir que
l’admirable vierge, paisible devant eux, se trouvait petite cousine de
Mlle d’Aubigné née sur cette terre, et, le plus sérieusement, ils
s’accordèrent le don divin de prescience pour avoir aussitôt senti que
Mlle d’Aubigné s’appellerait plus tard Mme de Maintenon.
Quand cessa l’envoûtement, lorsque leur pensée effroyablement tendue se
détendit, les visiteurs avaient quand même devant eux les deux femmes à
falbalas, mère et fille presque appareillées par la splendeur de chair.
Et il ne demeura pour les hommes, dans l’incompréhensible fantasmagorie,
que leur rut formidable, dans cet isolement, vers les étreintes qui leur
semblaient préparées. Mais la vierge impassible arrêta d’un seul geste
un élan, et, comme l’étranger repoussé, hagard et furieux, la suppliait
avec des mots fous autant que le moment lui rappelant le bain, la
nudité, la fuite par les bois. «Oui, dit-elle, calme, c’était moi».