lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros
marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute
menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux
des bébés bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants
qu’écrasent des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure,
les petites femmes aux regards perdus que les maris, après avoir joué
des sommes énormes, ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent
l’opium et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.
Tien-Tsin.
L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails,
deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se
distingue plus de la pourriture; et sur les condamnés qu’on heurte rivés
à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan
paraît séparer absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se
posent comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur
corruption au soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec
dégoulinant et les plumes dégoûtantes, des entassements prodigieux
d’excréments apportés et renouvelés par la main d’hommes, la nourriture
vendue aux étaux presque semblable aux déjections qui rendent gluante la
rue.
Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans doute,
cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans
de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à
Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que
des inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour
des légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les
maisons de femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins
qu’indifférents, attirés par le relent du flot des immondices, des gens
s’égarent dont la large et artiste souvenance de globe-trotters vous
ravissait tout à l’heure à table, au milieu des causeurs les plus
avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons? Ils n’y vont point
chercher du document; ils n’en parleront pas demain, et il ne faut que
s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux,
quelques pages peut-être de la «Maison de la Vieille»!...
Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible quand
on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu bien
regarder Saïgon et le Tonkin.
A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des
séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus
très vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race
annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort.
Chine intérieure.
Oh! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus! Les
îles pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi
franc l’un et l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à
les voir bizarrement et nettement séparés, comment ils demeurent sans se
mêler. La nappe d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement
réparties en cercle; ou bien elle court en ruisseau quand deux taches
vertes sont rapprochées, tellement rapprochées qu’on les pense ridicules
de n’avoir pas bu le filet qui se promène entre elles; ou bien elle
défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées comme des
morceaux de gâteau sec; ou encore, comme une fille qui gamine sous un
drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus graves.
On est infiniment loin de Shang-Haï; aucune canonnière, jusqu’à ce jour,
n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots
d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences.
L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond
en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive
de la grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et
les étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi? Pourquoi ce
coin charmant au cœur de la Chine des supplices?
Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés
les uns des autres, oh! seulement de toute l’étendue d’une pudeur
d’homme. Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on
ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup
plus drôles que les fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées
sur les étrangers qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point
sujet d’en être très fiers; c’est pour voir, rien que pour voir, que les
petites femmes ont apporté de l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un
instant elles s’enfuient, roulant sur leurs jambes tordues, riant de
rires craquelés. Eves chinoises!
Che-Fou.
Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de
la plage, Watering-Place ou ville d’eaux; la pauvre vieille sale cité a
tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue
comme il vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout,
une petite colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la
frontière, l’abîme. La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des
navires de guerre sont toujours mouillés dans cette baie de houle
longue, soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le temps beau,
les musiques des «flag-ships» jouent tour à tour en haut de la dune, les
flirts palpitent ou raillent, les officiers convalescents de l’hôpital
tout proche viennent attendrir des sourires et savoir quand on
appareillera...
Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir
d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée
de quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de
Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la
marée sur la lisière de la plage, quelquefois même à toucher les
groupes. Elles ont remarqué, plusieurs étés durant, la joie animée de ce
coin de Che-Fou où elles sont nées; elles s’imaginent que toutes les
Européennes qu’elles coudoient dans leur pleine gaieté sont des
courtisanes: et le plus sérieusement du monde elles viennent pour les
imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en plein
air.
Or, elles ont une grande régularité de traits; beaucoup d’entre elles
gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des
portes; et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle
répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant dans un
rocking-chair acheté au «store-house», pareil à ceux du bain, elles lui
font l’hommage de leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement
élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes.
Bateaux-fleurs.
N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté
nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu
quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et
fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris
de femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes,
longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme
deux astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent
mieux qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées
casseront le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune
au monde, les donnant, ne s’y intéressent point.
[Illustration: Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.
Femmes du Cambodge.]
Nan-King.
Il vente grand vent sur le fleuve; les rafales d’amont descendent larges
et s’enflent aux vallées; elles paraissent lutter de vitesse avec le
courant boueux; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand
d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont
toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et
l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du
paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt
après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent
un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre: entre elles, sur
la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis
par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens; sans
timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques.
Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un
tournoiement d’aigles malpropres.
Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le
froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo; nous cherchons où nous
chauffer.
L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine; comment donc
se réchauffent-ils là-dedans? Avec une mèche de poche, nous avons vu.
Nous avons vu ceci: deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont
élevés face à face sur deux cadres de planches très larges; des
vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment
l’épaisseur; et alors se découvrent deux pareils grouillements: sur
chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue; et sur
elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud,
sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des
positions de la plus diverse débauche.
Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une
aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs
dégoûtantes... Et l’impression est semblable à celle d’un fumier
retourné où surgirait un nid de couleuvres.
Chinoises d’exportation.
A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir
sont accueillis par des huées et des pierres; à coups de pied on les
mène dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité
d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule
toujours grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils
vivront de rien pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera
dans une plaine de tombeaux, quelque part autour de Canton.
Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises
richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises
vraiment femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris
travaillent; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des
coquetteries étudiées; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les
Tagals splendides de Manille, les nègres hercules de San Francisco font
assez souvent avec elles des couples réels d’amant et maîtresse.
Port-Arthur.
Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la
veille, on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable
sans voir la terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la
hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans
de falaises; puis, au delà, l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans
caprices de lignes.
Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville; elles n’ont
pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon; leur
apparence est une apparence de force; les réguliers tartares, coiffés en
bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la
bouche énorme, rappellent les hommes d’Attila.
Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à soldats;
des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux
correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse
prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous; nulle admiration de
courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un
amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur; ce
sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans
exception, se rapportent à des atrocités sexuelles.
Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur
épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement,
plus loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.
Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne
Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades.
Saïgon.
Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que
la transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y
marque dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le
fossé: il faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le
cloaque.
Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales
mornes ou inquiètes.
La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée,
comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si
elle défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les
enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap
Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire
peine dans l’effort d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins
de la rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave sur des
bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis rouges. A droite et à gauche
du sillon bruissant de la Rivière, la rizière fume. Et la rivière
soudain brise et éparpille la certitude de son chemin en une multitude
d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette traîtrise lutte
pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à égarer la
conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans
le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer
sur l’étranger qu’ils hument.
Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher? Où donc le trésor qui demeure
par-dessus les siècles, hostile au conquérant? Cinq heures,
l’après-midi: le «tour de l’Inspection» grouille; le mouvement,
malabars, phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement se
diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref. Les phaétons sont
les phaétons, attelés seulement d’une paire de chevaux nains, venus de
Manille; les malabars sont les «sapins». Et la halte où l’on boit les
apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait, vers l’aube, se nomme
le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois? On ne sait plus bien; à côté, au
flanc de la promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique où
des fauves en amour commencent à miauler. Maintenant la file des
voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile ou bien l’on
frôle; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi
l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes
les faces; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve; blanches
aussi toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les
fourreaux des congaïs qui mènent leur charrette anglaise... Des landaus
plus graves, désagrègent la terre rougeoyante: le général a passé; le
lieutenant-gouverneur passe...
La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau
monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul
élan... Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du
Bois, et l’on voit: on voit que la bordure bruyante n’encercle que la
plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque,
recommence le mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en
myriades... Le tour de l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.
Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les
beaux et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les
soirs, ont-ils près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes,
devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux
dents laquées. Le faubourg étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle
curiosité d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a
débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle saison?
L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des
gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la
sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que
la ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre
le temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du
climat fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe
qu’un bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent:
--L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par mois à
la dugazon.
--La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du
cercle.
--Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades;
elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres.
--Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu avec
elle.
--A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.
--2 fr. 69, mon cher.
--Parbleu!»
La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son
installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus
fastueux encore qu’à l’ordinaire! Les noctambules qui ne peuvent se
payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard
présentés, afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et
signifieront de quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste
et le tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit
s’enflera plus formidablement encore: qui sait si la veine d’une relance
sur trois fulls et un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au
matin, les messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère?
En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des
tables de jeu, il reste la distraction de visiter les «Moldos» du
boulevard Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou
à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard,
très tôt quand même, sera le «boulevard». Moldos, le mot abrège celui de
Moldo-Valaques, décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des
mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et
combien d’autres de toutes races uniformisées dans l’appellation slave,
tziganes femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans
fatigue sur leur cycle inévitable: le Caire, puis Port-Saïd, puis
Singapour, ensuite Saïgon, enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais
dont les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale, elles
n’ouvrent leur lit qu’après les volets clos sur la salle d’en bas.
Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste
intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt
sur les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur
inconsciente bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes
accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller...
Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la
douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle
rancœur! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales! On se
méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité
aux étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses,
Moldos. Le châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable
de la douche, solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la
terre d’Asie. Et, tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en
des chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau,
l’évidence du sacrilège nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le
désir fort et l’ordinaire hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi
l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme, balance ses
semences de mort dans son vol de clartés...
Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui
permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux?... Partout la
sieste pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la
sieste d’après le tour d’Inspection... Les jambes fermes, on saccade la
promenade vers le bourg annamite; on ne sait pas la raison de ces
torpeurs qu’on méprise indulgemment. On saura trop tôt... Dans la
lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent odorer. Des champs
engraissés monte l’haleine infecte des déjections.
[Illustration: Fumerie d’opium au Tonkin.]
Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant splendidement
des cortèges du Dragon; car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous
les tempes chaudes, le tas du devenir... A cette heure, sur les rues,
les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas au
milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique,
où s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau; des fumées
d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien
c’est un rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux; la femme annamite
attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui
est venu.
Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles sœurs
des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur
l’Inspection les charrettes anglaises? Ce n’est pas possible; non,
vraiment, il est impossible d’imaginer le plus lointain des
rapprochements avec cette femme, indifférente et muette pendant la
délibération des étrangers! Car les visiteurs n’ont vu et ne voient, ils
ne verront toujours que la joue grimaçante dans l’effort du bétel
chiqué, les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant l’image d’une
tête suppliciée dont on aurait retourné des lèvres, le jus mal essuyé
qui balafre un coin de la joue.
D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne
révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est
reçue ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne
s’intéressera point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui
ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir
point, et qui affirment alors la science des rythmes éprouvée, et, pour
la première fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception aux
passivités insupportables...
Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par
les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore
d’épreuve, un port sans doute où s’abriter des Moldos... Ecoutez...
n’est-ce pas? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen; la
mélopée, qui, à la même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous
les coins de ces maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes
de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh! la
bonne aubaine: tout près de nous, des Japonaises, des mousmés!
Hélas! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le
caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a
transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents
de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de
Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont
impossibles. Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans
les nattes merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche
du fiord où s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par
cette exploration de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on
regarde vers l’arroyo où les sampans se heurtent, remplis sans doute du
grouillement qui parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui
pleure les faces au rictus du bétel.
Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut
revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle
cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas
sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la
résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe,
loques malpropres et honteuses! Elles portent la peine biblique,
semble-t-il, de n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle
d’amantes, plus simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une
elles s’en vont, effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre
elles désapprennent de changer les camélias, et leur intimité n’est plus
que la réclusion à perpétuité...