Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre tribune séparée,

lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros

marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute

menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux

des bébés bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants

qu’écrasent des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure,

les petites femmes aux regards perdus que les maris, après avoir joué

des sommes énormes, ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent

l’opium et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.

Tien-Tsin.

L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails,

deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se

distingue plus de la pourriture; et sur les condamnés qu’on heurte rivés

à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan

paraît séparer absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se

posent comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur

corruption au soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec

dégoulinant et les plumes dégoûtantes, des entassements prodigieux

d’excréments apportés et renouvelés par la main d’hommes, la nourriture

vendue aux étaux presque semblable aux déjections qui rendent gluante la

rue.

Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans doute,

cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans

de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à

Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que

des inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour

des légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les

maisons de femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins

qu’indifférents, attirés par le relent du flot des immondices, des gens

s’égarent dont la large et artiste souvenance de globe-trotters vous

ravissait tout à l’heure à table, au milieu des causeurs les plus

avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons? Ils n’y vont point

chercher du document; ils n’en parleront pas demain, et il ne faut que

s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux,

quelques pages peut-être de la «Maison de la Vieille»!...

Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible quand

on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu bien

regarder Saïgon et le Tonkin.

A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des

séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus

très vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race

annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort.

Chine intérieure.

Oh! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus! Les

îles pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi

franc l’un et l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à

les voir bizarrement et nettement séparés, comment ils demeurent sans se

mêler. La nappe d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement

réparties en cercle; ou bien elle court en ruisseau quand deux taches

vertes sont rapprochées, tellement rapprochées qu’on les pense ridicules

de n’avoir pas bu le filet qui se promène entre elles; ou bien elle

défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées comme des

morceaux de gâteau sec; ou encore, comme une fille qui gamine sous un

drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus graves.

On est infiniment loin de Shang-Haï; aucune canonnière, jusqu’à ce jour,

n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots

d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences.

L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond

en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive

de la grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et

les étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi? Pourquoi ce

coin charmant au cœur de la Chine des supplices?

Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés

les uns des autres, oh! seulement de toute l’étendue d’une pudeur

d’homme. Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on

ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup

plus drôles que les fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées

sur les étrangers qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point

sujet d’en être très fiers; c’est pour voir, rien que pour voir, que les

petites femmes ont apporté de l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un

instant elles s’enfuient, roulant sur leurs jambes tordues, riant de

rires craquelés. Eves chinoises!

Che-Fou.

Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de

la plage, Watering-Place ou ville d’eaux; la pauvre vieille sale cité a

tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue

comme il vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout,

une petite colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la

frontière, l’abîme. La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des

navires de guerre sont toujours mouillés dans cette baie de houle

longue, soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le temps beau,

les musiques des «flag-ships» jouent tour à tour en haut de la dune, les

flirts palpitent ou raillent, les officiers convalescents de l’hôpital

tout proche viennent attendrir des sourires et savoir quand on

appareillera...

Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir

d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée

de quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de

Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la

marée sur la lisière de la plage, quelquefois même à toucher les

groupes. Elles ont remarqué, plusieurs étés durant, la joie animée de ce

coin de Che-Fou où elles sont nées; elles s’imaginent que toutes les

Européennes qu’elles coudoient dans leur pleine gaieté sont des

courtisanes: et le plus sérieusement du monde elles viennent pour les

imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en plein

air.

Or, elles ont une grande régularité de traits; beaucoup d’entre elles

gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des

portes; et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle

répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant dans un

rocking-chair acheté au «store-house», pareil à ceux du bain, elles lui

font l’hommage de leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement

élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes.

Bateaux-fleurs.

N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté

nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu

quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et

fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris

de femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes,

longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme

deux astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent

mieux qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées

casseront le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune

au monde, les donnant, ne s’y intéressent point.

[Illustration: Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.

Femmes du Cambodge.]

Nan-King.

Il vente grand vent sur le fleuve; les rafales d’amont descendent larges

et s’enflent aux vallées; elles paraissent lutter de vitesse avec le

courant boueux; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand

d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont

toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et

l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du

paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt

après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent

un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre: entre elles, sur

la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis

par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens; sans

timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques.

Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un

tournoiement d’aigles malpropres.

Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le

froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo; nous cherchons où nous

chauffer.

L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine; comment donc

se réchauffent-ils là-dedans? Avec une mèche de poche, nous avons vu.

Nous avons vu ceci: deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont

élevés face à face sur deux cadres de planches très larges; des

vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment

l’épaisseur; et alors se découvrent deux pareils grouillements: sur

chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue; et sur

elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud,

sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des

positions de la plus diverse débauche.

Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une

aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs

dégoûtantes... Et l’impression est semblable à celle d’un fumier

retourné où surgirait un nid de couleuvres.

Chinoises d’exportation.

A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir

sont accueillis par des huées et des pierres; à coups de pied on les

mène dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité

d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule

toujours grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils

vivront de rien pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera

dans une plaine de tombeaux, quelque part autour de Canton.

Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises

richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises

vraiment femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris

travaillent; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des

coquetteries étudiées; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les

Tagals splendides de Manille, les nègres hercules de San Francisco font

assez souvent avec elles des couples réels d’amant et maîtresse.

Port-Arthur.

Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la

veille, on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable

sans voir la terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la

hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans

de falaises; puis, au delà, l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans

caprices de lignes.

Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville; elles n’ont

pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon; leur

apparence est une apparence de force; les réguliers tartares, coiffés en

bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la

bouche énorme, rappellent les hommes d’Attila.

Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à soldats;

des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux

correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse

prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous; nulle admiration de

courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un

amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur; ce

sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans

exception, se rapportent à des atrocités sexuelles.

Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur

épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement,

plus loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.

Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne

Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades.

Saïgon.

Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que

la transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y

marque dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le

fossé: il faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le

cloaque.

Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales

mornes ou inquiètes.

La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée,

comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si

elle défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les

enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap

Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire

peine dans l’effort d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins

de la rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave sur des

bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis rouges. A droite et à gauche

du sillon bruissant de la Rivière, la rizière fume. Et la rivière

soudain brise et éparpille la certitude de son chemin en une multitude

d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette traîtrise lutte

pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à égarer la

conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans

le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer

sur l’étranger qu’ils hument.

Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher? Où donc le trésor qui demeure

par-dessus les siècles, hostile au conquérant? Cinq heures,

l’après-midi: le «tour de l’Inspection» grouille; le mouvement,

malabars, phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement se

diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref. Les phaétons sont

les phaétons, attelés seulement d’une paire de chevaux nains, venus de

Manille; les malabars sont les «sapins». Et la halte où l’on boit les

apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait, vers l’aube, se nomme

le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois? On ne sait plus bien; à côté, au

flanc de la promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique où

des fauves en amour commencent à miauler. Maintenant la file des

voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile ou bien l’on

frôle; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi

l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes

les faces; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve; blanches

aussi toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les

fourreaux des congaïs qui mènent leur charrette anglaise... Des landaus

plus graves, désagrègent la terre rougeoyante: le général a passé; le

lieutenant-gouverneur passe...

La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau

monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul

élan... Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du

Bois, et l’on voit: on voit que la bordure bruyante n’encercle que la

plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque,

recommence le mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en

myriades... Le tour de l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.

Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les

beaux et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les

soirs, ont-ils près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes,

devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux

dents laquées. Le faubourg étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle

curiosité d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a

débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle saison?

L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des

gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la

sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que

la ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre

le temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du

climat fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe

qu’un bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent:

--L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par mois à

la dugazon.

--La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du

cercle.

--Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades;

elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres.

--Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu avec

elle.

--A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.

--2 fr. 69, mon cher.

--Parbleu!»

La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son

installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus

fastueux encore qu’à l’ordinaire! Les noctambules qui ne peuvent se

payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard

présentés, afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et

signifieront de quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste

et le tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit

s’enflera plus formidablement encore: qui sait si la veine d’une relance

sur trois fulls et un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au

matin, les messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère?

En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des

tables de jeu, il reste la distraction de visiter les «Moldos» du

boulevard Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou

à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard,

très tôt quand même, sera le «boulevard». Moldos, le mot abrège celui de

Moldo-Valaques, décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des

mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et

combien d’autres de toutes races uniformisées dans l’appellation slave,

tziganes femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans

fatigue sur leur cycle inévitable: le Caire, puis Port-Saïd, puis

Singapour, ensuite Saïgon, enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais

dont les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale, elles

n’ouvrent leur lit qu’après les volets clos sur la salle d’en bas.

Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste

intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt

sur les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur

inconsciente bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes

accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller...

Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la

douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle

rancœur! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales! On se

méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité

aux étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses,

Moldos. Le châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable

de la douche, solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la

terre d’Asie. Et, tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en

des chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau,

l’évidence du sacrilège nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le

désir fort et l’ordinaire hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi

l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme, balance ses

semences de mort dans son vol de clartés...

Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui

permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux?... Partout la

sieste pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la

sieste d’après le tour d’Inspection... Les jambes fermes, on saccade la

promenade vers le bourg annamite; on ne sait pas la raison de ces

torpeurs qu’on méprise indulgemment. On saura trop tôt... Dans la

lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent odorer. Des champs

engraissés monte l’haleine infecte des déjections.

[Illustration: Fumerie d’opium au Tonkin.]

Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant splendidement

des cortèges du Dragon; car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous

les tempes chaudes, le tas du devenir... A cette heure, sur les rues,

les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas au

milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique,

où s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau; des fumées

d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien

c’est un rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux; la femme annamite

attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui

est venu.

Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles sœurs

des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur

l’Inspection les charrettes anglaises? Ce n’est pas possible; non,

vraiment, il est impossible d’imaginer le plus lointain des

rapprochements avec cette femme, indifférente et muette pendant la

délibération des étrangers! Car les visiteurs n’ont vu et ne voient, ils

ne verront toujours que la joue grimaçante dans l’effort du bétel

chiqué, les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant l’image d’une

tête suppliciée dont on aurait retourné des lèvres, le jus mal essuyé

qui balafre un coin de la joue.

D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne

révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est

reçue ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne

s’intéressera point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui

ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir

point, et qui affirment alors la science des rythmes éprouvée, et, pour

la première fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception aux

passivités insupportables...

Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par

les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore

d’épreuve, un port sans doute où s’abriter des Moldos... Ecoutez...

n’est-ce pas? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen; la

mélopée, qui, à la même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous

les coins de ces maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes

de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh! la

bonne aubaine: tout près de nous, des Japonaises, des mousmés!

Hélas! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le

caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a

transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents

de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de

Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont

impossibles. Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans

les nattes merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche

du fiord où s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par

cette exploration de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on

regarde vers l’arroyo où les sampans se heurtent, remplis sans doute du

grouillement qui parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui

pleure les faces au rictus du bétel.

Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut

revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle

cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas

sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la

résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe,

loques malpropres et honteuses! Elles portent la peine biblique,

semble-t-il, de n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle

d’amantes, plus simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une

elles s’en vont, effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre

elles désapprennent de changer les camélias, et leur intimité n’est plus

que la réclusion à perpétuité...

Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola · 第 3 / 8 段