banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le
Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même
au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère
dans le monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore
que l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des
rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les
filles, conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles,
si cette fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan
d’apporter des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les
mondaines de Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les
manifestations.
L’énorme orgueil de la race frémit de voir trop souvent reparaître chez
leurs hôtes la conception du Nippon-lupanar. Alors les femmes du monde
japonais affichent les plus terribles mépris pour les mousmés
irresponsables, ou, mieux, plus cruellement, ne manquent point de
rappeler aux Français gaffeurs la réputation de la Ville-Lumière et les
archives de la tournée des grands ducs.
Mousmés et femmes du monde ne résument pas la légende d’amour du Japon.
En tout lieu du monde le globe-trotter n’observe qu’une bordure, ne juge
que sur la côte, par les ports ou mieux par les grosses villes. Mais,
sur la terre nipponne, plus qu’ailleurs, il ne convient pas d’ignorer la
masse épaisse et remuante des campagnes. Certes les paysannes menues,
rencontrées en excursion, ou cherchées dans la solitude locale qui
recommence à deux lieues des voies ferrées, ne sont pas différentes des
complaisantes courtisanes de la ville, et, comme elles, sont fort
disposées à contenter sans façon le passant. Mais, précisément, ce
caractère du peuple sur la glèbe, ne peut être soupçonné d’avoir subi
des empreintes, corruption ou civilisation. Il atteste plus fortement
que le Yoshivara la conception de vie, admise par la race qui fonda sur
les jeux de l’amour sa raison et son plaisir d’être.
Parmi leurs bonnes volontés, le plaisir des paysannes compte peu; mais
la curiosité de voir et de savoir, les intéresse aux étrangers en quête
d’hospitalité. La porte fermée, au moment du tub, se rouvre d’elle-même;
pendant le changement de linge il sied de demeurer impassible, sourd aux
rires qui gargouillent au moindre trou, derrière les cloisons de papier.
D’ailleurs le personnel des lupanars se renouvelle naturellement dans
les femmes de la campagne. Point n’est besoin d’embauchage, ni de
résolutions désespérées pour amener les filles des champs à la ville.
Elles y viennent tranquillement amasser un pécule, s’instruire dans
l’intervalle de leurs passades, et préciser avec sang-froid leurs
notions sur les différentes marines d’Europe.
Yokohama et Tokio, et la banlieue entre les deux énormes agglomérations,
sont assez vastes pour disperser discrètement l’orgie rude et sincère
des matelots. D’ailleurs, sur cette rade, de luxe en quelque sorte, ils
se trouvent moins souvent, et plus rarement on leur y accorde la liberté
de la terre mauvaise conseillère. Aussi est-ce Nagasaki qui, non
seulement parmi celles du Japon, mais parmi toutes les escales des
Océans, leur donne les paradis dont on parle vaguement aux pays bretons
comme sur la Clyde, à Naples autant qu’à Hambourg. Le charme des mousmés
même est assez puissant pour lutter contre l’emprise de l’alcool. Les
eaux-de-vie nipponnes ne sont pas meilleures, à beaucoup près, que le
genièvre et le trois-six pour les cerveaux des grands enfants. Mais
d’abord la peine est rebutante de découvrir le cabaret, de s’y faire
entendre, et les petites poupées sont si proches! Et elles sont si
drôles! Et leur chambre est si propre! Car cette extraordinaire
blancheur des nattes du parquet, des bambous, des papiers, ravit le
matelot habitué à s’humilier de la moindre tache, de la plus petite
poussière, à bord. La langue, les mots gazouillés, il ne les comprend
pas et les devine encore moins que ses officiers. Alors une étrange
combativité descend en lui et double sa volupté: il lui paraît que la
mousmé complaisante est le fruit d’une victoire, qu’il l’a conquise sur
un ennemi héréditaire, et c’est le langage inconnu qui forme la totalité
de cette illusion confuse dans un cœur simple, le Nippon scandé en
lequel le marin breton imaginera soudain le parler «anglish», en lequel
le «jacktar» découvrira un bafouillage de «frenchy».
A vrai dire les consonnances japonaises ne rappellent aucunes autres
très particulièrement. Peut-être, avec quelque raison, et si bizarre
paraisse le rapprochement, assimilerait-on la langue de l’Empire du
Milieu avec celle de l’Italie, au point de vue très superficiel de
l’oreille, s’entend. Peut-être aussi y a-t-il autant de différence entre
la phonétique de Nagasaki et celle de Yokohama qu’entre le type de la
Japonaise joufflue et courte et celui de la Japonaise allongée, au
visage d’un ovale ravissant. La sélection, dans cette race, s’est
exercée avec une force unique et les aristocraties européennes auraient
peine à soutenir la comparaison, pour la tradition du sang. Des dizaines
de siècles durant, les unions dans la caste supérieure ont été triées
aussi implacablement que par les soins d’un reproducteur professionnel,
et cependant la caste était assez nombreuse et saine pour qu’une
affinité trop proche n’affaiblît pas les meilleures combinaisons. De là
la différence si marquée entre les deux types de femmes, apparente au
point que, à prendre des extrêmes, on y évaluerait autant de
dissemblance qu’entre un setter et un loulou.
La tradition du geste.
De la race supérieure sont sorties et se sont renouvelées à travers le
temps, les guéchas ou «geishas» puisque Sada-Yacco nous conserva la
couleur du mot. Recluses d’abord comme des religieuses, éduquées aussi
complètement que dans les plus célèbres maisons, dressées comme des
courtisanes sacrées, elles ne sont pourtant ni l’une ni l’autre de ces
closes. L’école des Geishas n’a que peu de rapports avec ce qui fut
jadis le Didascalion d’Alexandrie. Au mieux, il conviendrait de
l’assimiler à l’un de nos conservatoires, conservatoire à la méthode
duquel s’adjoindrait une indispensable prédestination. La fille,
préparée dans le recueillement de l’Ecole, doit servir bien plus à la
collectivité qu’à des individualités. Elle sera principalement danseuse
et chanteuse, mais son élocution et son geste serviront à perpétuer la
légende des gloires nationales. Entre toutes les manifestations d’art,
la plus classique est aussi la plus symbolique, cette danse des
Samouraï, qui, malgré la modernisation de l’Empire du Milieu, conserve
le souvenir de son passé moyenâgeux.
Ce serait peu, à dire vrai, du moins pour la question de volupté, que de
spécialiser ces Geishas telles que des aèdes homériques. Dans son amour
de la vie et son acceptation de l’amour qui le conditionne, le Nippon
n’a pas manqué d’associer l’exaltation de la pensée aux délices des
corps qui la supportent. Et voilà certainement pourquoi en place de
faire déclamer leurs fastes par des rhéteurs ou de les laisser nasiller
par des enfants, les hommes de la race ont décidé que le cours des
années révolues s’enroulerait autour des souplesses de la femme.
La souplesse, telle est la caractéristique des Geishas: on comprend que
les charmes de l’étreinte s’en déduisent aussi bien que l’évocation des
figurations guerrières. A la fin des dîners somptueux, les geishas
viennent, chair moins banale que celle des joueuses de flûte
alexandrines, intellectualité plus désirable à conquérir, par delà la
résignation.
Il n’empêche que la souplesse n’exclut pas les autres arts érotiques,
appris de la même sorte, avec des années d’étude: les complications de
la caresse, les procédés secrets du glottisme, l’usage des regards, sont
la même science acquise avec le rythme varié des mouvements du corps.
Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de
dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se
réalise en multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré
d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire
du Milieu que des générations, les unes après les autres, s’efforcèrent
à la tâche d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord,
joyeusement.
Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la
multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus
magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des
civilisations desquelles naquit l’Europe.
La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des
bacchantes en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été
continuée et développée par une imagination multiforme. On croirait à
une hantise de malade: il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie
placide, et le terme si français de grivoiserie correspond bien aux
seuls Japonais. Sans parler des ventes spéciales ou des reproductions
classiques en la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un bazar,
offre, sous un certain angle, quelque scène merveilleusement travaillée,
qui dépasse de loin les plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les
mécomptes de ces surprises faites, de la meilleure foi du monde, aux
parents et amis désireux de japonaiseries.
Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection,
consiste dans la «Légende des Pêcheurs». A l’obscénité de ses détails
dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment
drôlatique, et, des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est
banal: l’arrivée des pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une
île inconnue où ne vivent que des femmes; la ripaille première; ensuite
l’enseignement parfait des caresses; les exigences de la population
s’arrachant les trois hommes; la fuite heureuse des malheureux
efflanqués, courant de nouveau à l’incertitude de le mer plutôt que de
demeurer aux bras des furieuses d’amour.
Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus
anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants,
exacts néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux
de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins
baillent comme des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu,
dresse de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout
l’enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps
simplement linéés, l’ignorance des ombres, transforment la curiosité
d’un dessin en une difficile intellectualité pour percevoir le rythme
d’amour représenté.
Swa-Youv.
De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les
geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais
symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer
l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique,
on ne retient qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé
de mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et
leur déséquilibre même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à
l’harmonie d’une continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction
n’existe pas: et la manière de l’actrice souligne au contraire, par sa
contre-partie, la sérénité pliante et souriante de sa race.
Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte
aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de
la vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme,
en dépit de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche
de vie n’est jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme
irréductible de deux sortes d’attitudes: Sada-Yacco, au Japon s’entend,
est d’autant plus grande artiste que ses expressions et leur substratum
sont «différents de la vie japonaise.» Hors cette brève analyse du
reste, qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception réalise la
tragédienne expositionnelle. L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas
les artistes femmes: leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par
des mâles costumés.
Le Sourire.
Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside dans
le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore
qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref
récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la
mousmé caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il
serait long d’en fouiller la psychologie; mais aussi le sourire est trop
essentiel à l’histoire de la volupté pour qu’il ne s’impose pas un
devoir de le définir. Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins
l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces visages comme un
signe de stupidité ou de platitude.
Un Japonais, au service d’un Américain, et jadis de haute race, avait
dû, dans le besoin, engager les armes d’un aïeul samouraï. Le maître,
averti, les racheta, et la reconnaissance du serviteur loué lui fut
acquise, sans bornes. Or, dans l’emportement d’une colère, l’Américain,
un jour, frappa son valet. Une seconde, déjà calmé et navré de son
emportement, il lui parut que l’homme s’était redressé terrible, et que,
de son poignard court, il allait égorger l’insulteur, sans souci d’une
actuelle différence sociale. Cependant le domestique, presque
instantanément, se courba pour sortir, le visage traversé de l’immuable
sourire. Le soir en rentrant, l’Américain le trouva mort; il s’était
ouvert le ventre avec le sabre de l’aïeul samouraï. Or, voici ce qu’il
avait écrit: «Tu m’as insulté de telle sorte que la fin de l’un de nous
est indispensable. Mais je te dois la reconnaissance d’avoir pu
conserver ces armes, patrimoine qu’il m’eût été insupportable de laisser
en des mains étrangères. Elles ne peuvent donc se retourner contre toi;
c’est donc à trancher mon destin qu’elles serviront.»
Cette impassibilité, tellement différente du flegme saxon, cette
impassibilité traditionnellement soulignée d’urbanité gracieuse, se
retrouve, on ne saurait trop le répéter, dans les actes les plus
tumultueux de l’être selon toute autre conception humaine. La méthode
des lutteurs en est l’exemple le plus extraordinaire. Au Japon, pas
d’enlacements, point de chairs en sueur, jamais de nerfs roidis par
l’effort de bras gonflés, de jambes arcboutées. La lutte du Nippon, le
«jiutsu» est une science statique, une science d’anatomie. Les
professionnels occupent leurs longues années d’entraînement à apprendre
le plus mince fonctionnement de la machine humaine: aucune fibre ne leur
demeure inconnue, dans ses rapports avec la dynamique générale des
mouvements. En même temps, ces lutteurs se sont engraissés démesurément,
jusqu’à ne présenter plus qu’une masse et une surface gélatineuse, sous
laquelle ne transparaisse aucune ligne du squelette.
Alors, l’heure venue du combat, les deux monstres se touchent, se
tâtent, se palpent, sans la moindre brutalité. Des jours, parfois, ils
demeurent en présence, immobiles l’un devant l’autre, ou occupés à cette
mystérieuse auscultation de leur corps. Puis, une minute soudaine,
rompant en gloussements admiratifs le silence du public, l’un des deux
athlètes s’écroule sur l’arène. Il est vaincu; le vainqueur, après de
patientes recherches, a découvert sous la graisse de l’adversaire un
muscle à casser, un tendon à rompre, un seul ressort à fausser pour
entraîner la chute de l’ennemi, et sans doute l’estropier à jamais.
Une exacte réflexion sur les multiples traductions d’un masque japonais,
barré du sourire, conduira à une plus juste défiance des mousmés rieuses
et caressantes. Toutes les manifestations qui s’appliquent aux hommes de
la race ont leurs correspondances chez les femmes. Aussi, parlant des
premiers, commente-t-on les autres. Et à ces autres, à ces poupées
mystérieuses, à ces minuscules âmes de lupanar, s’appliquera la
conclusion de crainte, que la première impression de joliesse et de
joujou n’aurait pu présager en aucune manière.
Est-ce trop dire? En tous cas une impression demeure des nuits passées
au Kanagãwa ou dans le Yoshivara: quelque bien seul qu’on soit avec la
maîtresse de passage, il semble que chaque étreinte s’enlace dans les
yeux d’un tiers ironique.
FEMMES DE CHINE
[Illustration: Femmes Malabar. Japonaise. Chinoise.
Tagal de Manille. Cochichinoise.
Femmes des Iles Java et Sumatra.]
FEMMES DE CHINE
Shang-Haï.
Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des quais
bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais
élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande
ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met
plus d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise: cela, cette
hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est
l’exacte rencontre du désir européen avec la femme chinoise.
D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un
des quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les
autres Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise
avantageuse; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu
chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident,
déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour
rien toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire.
Au soir tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir,
d’essayer, exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous
le poids de l’horreur physique qui monte des immondices jointe à
«l’horror» qui tombe des dragons larvés sur les temples déformés.
Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les
concessions étrangères.
Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi
lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été
laissées ou faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai
maladroit de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises,
par leurs passants, leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs
scènes. Et c’est à l’entrée de ces music-halls que l’on voit s’arrêter
les chaises à porteurs des Otéros jaunes.
A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur
impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits
Sucriers, vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux
marcheurs, sur des planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui
ont payé leurs faveurs du même prix au moins que les faveurs des étoiles
européennes.
Souvent elles miment.
Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de
lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes
viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche
s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas
du visage, à ces moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson.
Et le «diable étranger» s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à
croire, en contentement d’explication, que des mouvements de volupté
chinoise lui seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles
aux mêmes nerfs dans la douleur physique.
Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre,
gracieuse dans son déroulement classique: la femme qui fait souffrir et
les hommes qui acceptent. La pièce est finie; l’étoile est rentrée dans
la coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls,
de l’y chercher: on conte qu’un souverain «présomptif» en voyage ne put
y réussir; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier
français, plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir
voir mourir...
Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du
quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes
constructions qui sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans
les Sassoon Builds, chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes
elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension est grande quand on
ne les a point vues, quand on les voit d’abord.
Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise; les
hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe,
d’un chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière; ils sont
taciturnes et savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de
Macao, comme dit le nom, sont très blanches de peau, plus blanches que
les blanches; leur face est aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux
des Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent beaux.
Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en
primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une
mollesse bizarrement laiteuse: elles font songer aux Levantines. De
là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles
où elles grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à
Shang-Haï, leurs virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le
saumon aux bords des lacs poissonneux...
Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent
par leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes
les filles de joie en tout pays, les mots les moins convenables de
chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli par une
vingtaine de ces perruches roulant une même phrase de bienvenue:
«Bonjour, Monsieur, cochon, c..., sal...» sans qu’à aucune insulte elles
joignent un autre sens que celui du bonjour donné. Leur vice reste
charmant.
Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage
d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et,
avidemment curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour
questionner, interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns
demandent et emportent leurs photographies, le plus grand succès des
chambres d’officiers au cours d’autres campagnes, sûrement partout
ailleurs.
Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs
femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour.
Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus
ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par
terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de
discrétion.
A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop
semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de
figure. Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les
navires de guerre, dans la pleine campagne, travaillent de fortes
filles. En chassant au crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées
apportent la parfaite ressemblance des plus belles Bretonnes ou
Normandes. Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les
cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage de Beauce. Les
matelots sont de cet avis. Parfois, quand le dimanche ils ont congé sans
la permission de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne de
Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les rues borgnes de Brest,
de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-de-vie et
l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie
bretons.
Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus
souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher
aussi pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité,
les hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient; mais le
nom est plutôt générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au
passage; hétaïres comme tant d’autres, mais plus douces, agréables
partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très luxueux, jolie
note au cadre de la promenade classique, Bubling-Well, où elles
conduisent des tonneaux, tribune élégante, mais rigoureusement séparée,
au pesage du champ de courses.