Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte d

O. DIRAISON-SEYLOR

AMOURS

d’Extrême-Orient

[Illustration]

PARIS

Ch. CARRINGTON, Libraire-Éditeur, 13, Faubourg Montmartre

1905

AMOURS D’EXTRÊME-ORIENT

Droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la

Norvège.

[Illustration: Française née au Tonkin.]

O. DIRAISON-SEYLOR

AMOURS

D’EXTRÊME-ORIENT

Illustrations d’après nature

PAR

Amédée VIGNOLA

PARIS

CHARLES CARRINGTON, LIBRAIRE-EDITEUR

13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13

1905

PRÉFACE

Je pense vous intéresser, Mesdames, à vos sœurs lointaines. Ne craignez

pas que je m’efforce à un parallèle dans lequel votre charme pâtisse

auprès du leur, charme de rêve. L’avantage, par avance, vous serait

acquis. Car, si j’ose le risque de dire les tendresses exotiques, il en

est de moins lointaines, de toutes proches mêmes, qui demeurent

indicibles.

Je ne regretterai rien, je n’évoquerai que pour vous. Et non plus je ne

vous lasserai point en des souvenirs de géographie, perdus aussitôt

fermé l’Atlas. Dans chaque coin du monde où nous placerons une

amoureuse, elle y paraîtra seule comme Eve dans l’Eden, Eden miraculeux

et impossible à situer. Aussitôt connu, nous l’y laisserons, et je

tâcherai, d’une place à l’autre, d’avoir franchi des milliers de lieues

avant que soit effacée la vision de curiosité, avant que j’aie

recommencé le labeur périlleux de vous apporter une autre et toute

diverse amante.

Il faut promettre, Mesdames, d’abandonner, en même temps que la science

de géographie, le frisson des effarouchements. Des mots de tous les

temps détailleront les précisions de tous les lieux. Il suffira qu’il

vous plaise de vous souvenir, Mesdames, que ces sœurs lointaines, d’âmes

non pareilles aux vôtres, sont faites comme vous, seulement comme vous,

exactement comme vous.

O. SEYLOR.

PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME

[Illustration: Fellahine d’Egypte.]

Amours d’Extrême-Orient

PSYCHOLOGIE DE L’EXOTISME

Il faut tenter une définition. Et l’étymologie n’aurait ici rien à

faire. Nommez à un marin, non point à un globe-trotter, nommez Cadix ou

Constantinople, joignez à ces mots la qualification «d’exotique», le

marin se récriera. Citez Tahiti ou les Canaries: tout de suite il aura

compris qu’on lui parle d’exotisme. Pourquoi? Pourquoi, au jeu de faire

tourner une mappemonde, n’importe lequel des errants, soulignera-t-il,

dans la nomenclature des lieux de la terre, les uns _exotiques_, les

autres quelconques? Et, pour une même terre à classifier, le vote

réunira l’unanimité des suffrages.

C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde exotique, le monde

cosmopolite. Les termes, à les peser, ne jurent pas ensemble. Des

fragments de l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent

adjacents, comme les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent rattachés aux

précédents dans une tapisserie seulement plus lâche, la comparaison se

décalquant sur l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique du Nord

à l’Europe. Le va-et-vient, l’échange mécanique, renouvelé surtout, est

ennemi de l’exotisme: il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans

la psychologie actuelle, il apparaît qu’une première condition de

l’exotisme est de se limiter aux lieux «que l’on ne voit qu’une fois.»

La règle souffre peu d’exceptions: l’évocation de Tong-Tabou ne saurait

se préciser dans les mêmes lignes, après deux séjours entre lesquels fut

de la vie. On signifie la collectivité entière du cosmopolisme,

représentée par les membres qui s’en séparent momentanément, en route

pour les buts inhabituels. Si vague que se présente cette collectivité,

cette peuplade de la masse soudée du monde, son sens est assez net pour

écarter le ridicule d’appliquer la première remarque au cas du rustre

qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour la conscription.

Du principe découle aussitôt que le monde exotique comprend seulement

des lieux où l’on ne vient que par mer. Non qu’avec cette limitation,

les îles seules répondent à la définition. Y correspondent encore la

multitude des cités, des sites, centres de rayonnement vers les cités,

auxquels les communications mécaniques et terrestres ne sont pas

imposées. Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable

conclusion, par delà l’analyse, l’évidence que la finalité de l’exotisme

soit de ne s’appliquer qu’aux îles.

Le langage usuel choisit encore, parmi le choix auquel nous sommes

limités. Pour la plupart des gens, exotisme équivaut à perruches,

bananes, hamacs, chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme est aussi

celui du soleil, du soleil souverain. Si l’on joint à cette qualité

celle révélée par les mots ordinaires aux marins, eux qui se plaisent à

répéter les senteurs australes, la houle du Sud, le ciel austral, les

mers australes, on fixera presque complètement les bornes des choses

exotiques.

Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs les plus intenses,

conservés de l’exotisme, empruntent quelque peu de leur force à la

conscience d’une individualité tout autrement développée qu’à la surface

du monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des collectivités amorphes,

et non point concentrées et rigides, au long de leurs codes; celles-là

aussi on ne les trouve plus guère au nord de l’Equateur.

En résumé: séjour unique; chemin de la mer; ciel de chaleur et

particulièrement austral; liberté de primitif; telles sont les

caractéristiques qui définissent les lieux d’exotisme. Elles les

limitent autant qu’elles les définissent. Et c’est pour cette raison

qu’il était nécessaire, à l’origine, de poser autrement la question pour

un marin et pour un globe-trotter.

De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement l’avis n’en

est point négligeable. Même il est juste de déférer au reproche

habituellement adressé par lui au marin. «Le marin, remarque le

globe-trotter, à de très rares exceptions près, ne connaît qu’une mince

bordure du bord, les franges du tapis universel.» Rien de plus exact.

Mais précisément ces franges teintent ou non une terre d’exotisme. Au

sens strict du mot, peut-être exotisme signifie simplement être hors de

chez soi; au sens réel et vérifié, il signifie un monde à côté d’un

autre monde pour un être qui n’a «pas de chez soi»: pour le marin. Et

tandis que le globe-trotter, inconsciemment, différencie chaque place,

cosmopolite ou exotique, d’avec une base ferme, sa maison, le marin ne

différencie qu’entre elles ces diversités, dont aucune ne constituera un

critérium d’appréciation.

Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante, l’exotisme

passionnel se confond avec l’exotisme géographique. Et peut-être, sans

une loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein, devant la

cinématographie des errances, il suffirait, pour nombrer l’exotisme,

d’additionner les passades lointaines, permises au cours des campagnes

qu’institue l’organisation des divisions militaires. En tout état de

cause, après avoir nettement encerclé l’exotisme, après avoir appris en

quels lieux le tâter, nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges

avec les passants, ainsi dans le plus éternel et le plus varié en même

temps, l’échange des désirs.

Or le fait est celui-ci: la nostalgie reporte les marins, pour la

plupart, et paradoxalement, vers les départs. Ils ont, presque

unanimement, en eux, la hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines

leur restent plus frissonnantes, et leur chair se languit, comme on dit

à Toulon, aussi bien des vahinés que des congaïs, des mousmés que des

faufinées. Est-elle donc meilleure, autre, et révélatrice la volupté

glanée au travers de l’exotisme?

Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes après la

troisième latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité s’est

spécialisée à l’étude des sciences mathématiques. Au plus grand nombre

la tâche a été rude d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir

le passage entre le lycée et le Borda; le plus grand nombre, suivant

l’expression juste des cancres sensés, «apprend par cœur» et ne saisit

en aucune façon la méthode et la philosophie des choses enseignées,

géométrie analytique ou algèbre supérieure. Les sorties sont rares, la

timidité trop grande, ou pis des abords des lupanars trop surveillés par

des envoyés du proviseur, pour que l’immense majorité des chastetés ne

demeurent pas intactes, du moins à l’égard de la femme. Ceci n’est point

l’exception. Mais le Borda continue et exagère cette réclusion morale et

physique. Quelques-uns des futurs officiers, une dizaine à peine sur 80

ou 100, se risquent délibérément aux passades d’une après-midi de

dimanche, une fois par mois, ou beaucoup moins, à cause de la facilité

avec laquelle les mêmes «libertins» amassent les points de punition qui

suppriment le droit de descendre à terre. Les autres, effarés par la

discipline nouvelle, traqués par leurs correspondants, renseignés sur

l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie ou reculera leur

classement, en châtiment d’un accouplement, les autres, deux ans encore,

ignorent la femme. Cependant des brimades écœurantes, à bord, évoquent

continuellement la sensualité, et les plaisanteries s’assortissent

perpétuellement à une hantise pédérastique. Plaisanteries seulement, il

faut l’affirmer.

Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves se décident à la

douce aventure; Rouen, Saint-Malo, Dunkerque resteront dans leur mémoire

maritime. Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école, et, au

retour des Antilles dont les maléfices contés ont renforcé les défenses

disciplinaires, c’est Barcelone, tombeau des virginités. Cependant les

familles, à tous les courriers, supplient le commandant de restreindre

encore la liberté des aspirants, pauvre liberté de quatre heures, une

après-midi d’une semaine, les familles maritimes dont le chef jadis

subit le même entraînement d’anormalité. Le stage est terminé; les

aspirants sont officiers, essaimés aux quatre coins; sur les cent de la

promotion, 70 environ sont encore vierges.

La première campagne, l’exotisme les déniaisera. Tahiti, Nossi-Bé,

Fort-de-France, Yokohama, autant de lupanars immenses ouverts à la faim

des ex-internes de la classe de troisième, sans aucun pion mouchard,

sans aucun compte à rendre, le soir, aux parents, de l’emploi du temps.

Dans la foule des femmes offertes, même le désir conserve son anonymat,

et lentement, sans aucune honte, à son gré, il passe de la

respectabilité apprise à la fanfaronnade d’impudeur.

Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des maladresses n’arrête

désormais l’élan vers la femme. Qu’importe les railleries échangées sur

le passant entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui ne

comprennent que ses gestes! Les camarades pourront choisir la même

passade. Si une comparaison, si un souvenir s’évoque chez l’impassible

mousmé ou la vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas au second

amant, elles ne pourront la communiquer. Elle est loin la France, la

France où dans les ports, dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose

point se risquer à entreprendre une fille, défiant de ses brutalités et

de ses moqueries; où la route vers les maisons closes passe devant des

guetteurs dangereux, tandis qu’un poids sur le cœur alourdit la marche.

Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar, cet exotisme sexuel

qui grouille. L’illusion, l’illusion chère aux cœurs latins, demeure.

Car avec eux les officiers, pareils à tous ceux de leur race,

transporteront deux dogmes par delà les mers: le mépris du lupanar, et

la persuasion d’être amant avec l’une quelconque des hétaïres en

liberté. Donc les yeux ne voient plus les mêmes maisons, les mêmes

fonctionnaires du désir, le même choix, la même passivité. Un catéchisme

se forme et s’apprend en même temps, dont les explications satisfont

pleinement à la croissance de la petite fleur bleue.

Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque Yoshivara de Yokohama?

Non point. Ne savez-vous pas que les mousmés y demeurent de leur plein

gré, que les rues, formées par les maisons de plaisir, s’éclairent plus

brillamment que les autres, que le mouvement de la cité y ondule tous

les soirs, qu’enfin derrière les grilles ou les transparents, protégeant

les expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement la ruche d’une

pension de famille? Ignorez-vous que ces petites femmes, la plupart, y

ramassent une dot? Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence,

par leurs maris? Enfin, sans prendre tant de peine à raisonner un

grincheux, Loti ne vous a-t-il point délicieusement fait sentir l’abîme

entre le Yoshivara et le Chapeau-Rouge?

Loti! Ecrasé, le grincheux n’insiste point.

Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison, il récapitule,

lorsque revient la discussion classique, après un passé de plusieurs

campagnes, il récapitule la diversité du cadre et la force de son

enchantement. Le cadre! Quelque spasme qu’ils y sertissent, les

globe-trotters de la marine s’assurent ainsi la précision de souvenir

qu’il souligne et qu’il limite. Oubliées les ordinaires préparations à

l’étreinte hygiénique, évanouis les bruits de derrière le paravent,

fondus les détails d’un confortable où ne saurait muser une véritable

chair d’amants! Il reste l’odeur d’encens emmêlée à la plainte du

chamicen, il reste les valses gargarisées par l’accordéon tandis que

pâme le «tiaré», il reste la chute des mangues mûres dans l’ombre que

traverse le relent des flamboyants. En vérité, il n’y a que l’ombre

elle-même, deux épidermes qui se confondent en s’ignorant, et une

fantaisie qui peut, dans l’incertitude de son objet, l’harmoniser aux

lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés; peut-être la vision

seule est-elle confuse, peut-être se vérifie ce paradoxe «que la

contemplation n’a plus aucune importance lorsque les deux faces sont

rapprochées en deçà du punctum proximum!»

Si elle est bien réelle cette hantise du cadre? Si le désir fort des

marins a le temps d’y songer sur l’heure? Mais certainement oui, je

sais, vous savez, Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie,

générale et particulière des hommes de mer; et vous doutez que cette...

cette énergie dont on vous a conté merveille s’occupe à autre chose qu’à

son activité. Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter, en

toute explication, d’affirmer que la mer n’a qu’une seule fois engendré

Aphrodite. La thèse demande plus de généralité.

Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en bien d’autres choses, le

temps ne fait rien à l’affaire. Et, bien plus, la dureté du service en

campagne, les obligations des veilles sur des navires où les officiers

sont beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le peu de générosité de la

nourriture, mille causes ne permettent au marin que de songer à son

devoir, et fort peu à l’escale.

L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs, heureusement, ne

pèsent guère aux rêves, mais, à l’escale, il est trop réel pour qu’un

dilettantisme de beauté ou de volupté promène un choix averti parmi une

foule de possibilités. L’effort, déjà mince, se réduit au minimum en

présence de la quantité, et, seuls quelques hasards d’accouplement se

rehaussent de la qualité: Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes, si

dissemblables dans la variété de leurs courtisanes rustiques, sont les

succursales équivalentes de l’Eden à bon marché et sans garantie.

Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et la nécessité de

trier le tas. Pour le passant, pour le marin, il ne reste à sa soif

qu’un lait, très abondant, mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou

négociants anémiques toléreraient, encore moins que sur la terre de

France, l’infidélité de leur maîtresse, et encore moins celle-ci

risque-t-elle la banale méprise de «perdre sa situation». Ainsi se

décante et s’agglomère une pâte de chair qui demeure à jamais la «femme

d’officier de marine». Quelques diamants y luisent, ou plutôt y

resplendirent. Après des années les nouveaux-venus s’empressent encore à

les faire chatoyer, parce qu’on les leur vanta.

L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt quelques

vahinés, quelques Houves ou Betsimisarakas survivent, jeunes, à leurs

années. Et les globe-trotters maritimes confondent candidement, pour

retrouver les amantes telles que les leur dépeignirent des aînés, le

cycle d’une saison et celui d’une campagne. Les noms fort peu variés

aident à la confusion inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de

Rara-Hu ou de Sammba sous les lèvres de leurs homonymes, successives

adolescentes.

D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes historiques n’a que peu

de fidèles. Partout, au contraire, domine la recherche des primeurs,

recherche que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes. Non que la

loi du climat s’impose souverainement au marin. Son geste n’est pas

spontané de transposer les pubertés en même temps que les âmes; c’est

l’écume mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et, la chair

d’une jeunesse ridicule, le rut encore désordonné, la caresse mal

apprise, s’il s’attache quand même à tenter les expériences permises

ici, c’est parce que là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux ou

le crime. Et l’inconsciente fanfaronnade fait mentir les préférences.

A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences? La volupté de

l’exotisme est très médiocre, et les lignes en sont uniformes. Ne

craignez pas d’avoir à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la

malédiction des errants don-juanistes. Sans doute, graves, car, plus

haut que Suez, la grivoiserie se limite à la gauloiserie, graves et un

tantinet mélancoliques, ils auront sous-entendu, du fumoir au boudoir,

les étreintes étranges que l’on ne peut dire, et des frissons que l’on

ne peut doser. Vous avez droit de rire; aucun ne précisera, et

l’ésotérisme quelque peu ridicule de l’exotisme continuera d’être le

panache.

La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté, le jeu d’amour

est français, pas même Européen. Non seulement les femmes semées dans

les îles ignorent les caresses qu’on invente sans les apprendre; mais

elles répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone est l’échange,

obsédant comme la mer est le geste. Et l’on estimerait vainement que la

première résistance chez la première amante serait seule difficile à

vaincre, puisque la reconnaissance infinie doit suivre la haine qui se

débat. Au même rythme, à un seul rythme, restent asservis les corps des

maîtresses exotiques, sans qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune raison

ne la conditionne aussi unique. Entêtement de demi-brutes sans doute, ou

plus probablement et très mystérieusement, volonté de réserver aux mâles

de la race le détail des litanies sexuelles.

Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires à la première

des générosités de l’amant, le premier cadeau repoussé avec ardeur,

celui dont les Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le

«French game» qu’elles méprisèrent jadis.

Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des mousmés pour les avoir

possédées, et les marins, globe-trotters par force, se persuadent ainsi,

comme les autres, de la douceur de voyager pour avoir voyagé. A quoi bon

s’étonner ou railler? L’extension à l’être, la règle immuable des

intellectualités, ne saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du

moins c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui écoutent les

évocations des lointaines hétaïres qu’ils ne verront jamais, et de leur

assurer très sincèrement qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de

Paris.

Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette conclusion, la

tentative d’une sélection entre les escales. L’exotisme, c’est le bloc.

Seulement un tapis le recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel.

Voici la Chine d’abord: voici «toute la lyre» de Saïgon; Che-Fou,

Trouville d’Extrême-Orient; l’horreur de Nan-King; les affranchies

jaunes de Frisco, et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur;

Shang-Haï, rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï, marché de

primeurs, puis le sadisme de Tien-Tsin, et les hasards étranges au cœur

de la Chine des supplices.

A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si petite, Madagascar

s’apprête. Y bruissent les cigales, créoles de Diégo-Suarez; les

Betsimisarakas aux chevelures roulées suivant les Sénégalais en colonne.

La volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections de la

Grande-Terre; Majunga apporte la révélation des Houves aux chevelures

splendides. Le grand rut surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé,

laineux de verdure, dresse un fantôme de Tahiti.

Encore dénombrons les étreintes semées par les îles du Pacifique énorme:

à Macassar, caricature de l’Inde; à Nouméa, hideux des surprises de

bagne et enjolivé par les métisses; aux Nouvelles-Hébrides où point à

peine une aube de féminité. Le flirt le plus précis comble les heures de

Christchurch en Nouvelle-Zélande. L’Eden, le vrai, se découvre sous les

arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans une même supplication,

à l’Istar malaise, confondent des balbutiements d’hétaïres impubères et

des tendresses de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le Quartier

Latin autant que le passage d’Auteuil; et si le rêve casse en

désillusion sur les routes de Tahiti, aux Marquises le royaume

d’Aphrodite éblouit les plus merveilleuses des voluptés imaginées.

Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise, le tapis splendide

de l’exotisme, sous la mousson fraîche, au souffle des alizés parfumés,

au gré du Khamsin de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres

mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de France, suroît ou

mistral, a effiloché l’étoffe colibri, l’a dispersé aux profondeurs

informes de l’espace et du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de

l’exotisme. Pour le bâtir, les chairs diverses des mousmés, des congaïs,

des vahinés, se sont trouvées extraordinairement pareilles, et les mêmes

passivités, les mêmes gestes appris, le même sourire où la mièvrerie

s’efforce d’être de la douceur en même temps que du désir, ont été

brassés pour la coulée sans fêlure, avec laquelle s’ébauchera la statue

érectée en symbole des femmes du lupanar mondial, silhouette résumée

entre le nombril et les pieds.

Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme n’importent guère,

tôt uniformisées, si la différenciation des maîtresses lointaines ne

s’impose pas à un même amant, la succession des cadres dissemblables

peut seule faire croire à une variété infinie d’étreintes. Car le cadre

en soi ne saurait magnifier davantage la volupté exotique. Qu’il soit le

plus souvent splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il n’apparaît

pas que des souvenirs de chair rattachés à Venise ou aux lacs de

Westmoreland doivent se préciser moins que ceux de Manille ou de

Mangareva. Il faudrait joindre à l’explication une sentimentalité, pour

le moment hors de cette psychologie, à savoir que moins d’amants

unissent au souvenir d’une femme l’évocation de Manille ou de Mangareva,

que par suite ils estiment leur possession plus complète et plus

«historique», si l’on peut dire, que la possession révolue dans Venise

ou dans Windermere. Cette sentimentalité-là n’est, à bien voir, qu’un

des avatars de la multiforme extension à l’être; n’y revenons donc pas.

Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte de ses

manifestations rapportées à l’exotisme, sa lutte pour la perpétuité, sa

haine de l’instabilité. Non qu’il s’agisse de développer une théorie de

l’arrachement: l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus merveilleux

et le plus saignant des commentaires. Et la terrible analyse, avec des

mots douloureux de toutes les petites morts avant la mort suprême, et

aussi inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement la

psalmodie d’un _de Profundis_ au chant de la joie de vivre, en les îles

délicieuses. Du moins les livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser

tous les marins mal habitués à la pensée, ont souligné, pour les tiers

impartiaux, la majeure des relations psychologiques qui, entre toutes

les étreintes, spécialisent celle de l’exotisme.

Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse

parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par

avance aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier

baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une

goélette de Tahiti. La séparation s’effare au milieu des plus ardentes

communions; et la spiritualité des lois chrétiennes se matérialise,

implacablement heure par heure, dans le cauchemar du départ inévitable,

des fins dernières. L’arrachement! Voilà le véritable motif d’aimer

l’exotisme en aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent

davantage à jouir de la minute sachant que les minutes pareilles sont

comptées. Les autres, stupéfaits, se lamentent à la dernière minute, et,

non rassasiés, se souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que

cette minute dût venir et combien alors elle leur fut lamentable.

L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle «Nevermore».

Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux

siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la

séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois

stations, desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs

séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines.

Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est

maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, _laudator temporis

acti_, de penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit,

pour être renseigné, d’écouter les récits des officiers supérieurs ou

généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît de se

souvenir avec sincérité. Les traversées étaient plus longues au temps de

la navigation à la voile, mais, contrairement à l’opinion reçue, elles

se présentaient assez souvent. L’escale consistait vraiment à attacher

un morceau d’existence comme un lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la

frégate demeurait à Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange se

fortifiait, les liens se créaient, la vie de France s’oubliait

complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce déracinement

n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest,

du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel autant que

douloureux.

C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle.

La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule

presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout,

l’âme des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement

ridicules, ils apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos

exotique la farouche désespérance que les marins de Cook ou de

Bougainville manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que

de volupté.

Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons pas

que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte

de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse

que sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître

exactement les frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque

d’impassibilité des autres races que la race latine conserve-t-il des

tendresses insoupçonnées pour le lointain ou des arrachements aussi

saignants que celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas,

Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment retournés par le

charme de l’exotisme pour qu’un Loti y puisse germer, et il semble

qu’ils ne comprennent guère l’essence de son adorable génie.

Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour

français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans

la statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se

solde par un passif au désavantage de la France ou plutôt de ses

officiers. Car, pour les chairs chaudes et les cœurs simples des

matelots, le mirage affolant est le même, et, depuis l’ère des

découvertes, la proportion des déserteurs, grisés par la douceur

australe, doit être pareille dans toutes les marines.

Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse

enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à

l’éternelle recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les

tiers sceptiques n’auraient alors aucun droit à juger que la science de

volupté est nulle dans l’exotisme, que la caresse y est monotone, que

les chairs y sont sans imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre

soi l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument le devoir et la

hantise de faire vibrer toutes les cordes de la lyre. Aussi bien que sur

le sol de France les hyménées attendries jailliraient vers les «deux

fondus en un», à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille.

Hélas! L’inquiétude d’un geste qui froisse l’étreinte, la félicité de

voir des yeux qui voient comme les nôtres, l’angoisse du désir partagé,

la supplication humble ou passionnée, l’accord parfait, lettre morte que

tout cela pour les hallucinés d’exotisme! Ils embellissent leur spasme

en le sertissant dans un cadre splendide, c’est tout.

D’ailleurs elles, congaïs, mousmés, vahinés, petites dispensatrices de

rêve, leur donnent généreusement l’illusion haïssable. Mais s’ils

peuvent croire à leur communion c’est qu’ils n’auront jamais visité

l’éden le plus complet d’entre ceux semés sur la mer Pacifique, la terre

qui semble pétrie de volupté, et où la langue n’a pas de mots pour

traduire le mot «baiser».

JAPONAISES

[Illustration: Japonaises. Chinoises. Annamites.

Les Prostituées au Tonkin.]

JAPONAISES

La Volupté Vie.

La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce

gros mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt

s’appliquait mal à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son

équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et se comprend mieux.

Il y a des «femmes du monde»; il y en a toujours eu, et de haute

branche, dans l’Empire du Soleil; seulement, désormais celles-là, en

parlant des autres, disent tout comme en Europe «les filles».

Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les

jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures

sont vouées au spasme. Pourquoi? Il serait malaisé d’en trouver des

raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le

tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un

Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres

expériences, sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de

passage. Mais les confidences loyales des hommes de la race confirment

les apparences.

D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs.

Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat?

Il est de genre tempéré; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant

au motif d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la

profusion naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur

des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement: les ressources

des terres japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas

l’homme sous la nature.

Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante

explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée.

Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de

l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables

méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter,

avaient, bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le

problème de l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de

leurs conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien

pardonner cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de

volupté! L’«être» s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de

chaque côté mandarins et daïmios.

Comment se montrer égal à la fatalité d’exister? La Chine a choisi

l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité

monstrueusement inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer

l’activité qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité

consciente, et la comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve,

dans l’action sexuelle.

Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au

royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du

Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des

affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui

l’évidence assez inébranlable pour asseoir dessus une société:

«Il y a sur terre des hommes et des femmes; c’est pour que ces hommes

jouissent des femmes, et celles-ci des hommes.»

On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse que

l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar.

L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps.

Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes

d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs

âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman

d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces

inconnues d’alors, dans les jardins de la Déesse.

«Il en venait de plus loin encore: des petits êtres menus et lents, dont

personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes.

Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes; leurs cheveux noirs et droits

se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides

comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour

mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères,

on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et

s’amuser puérilement.»

Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie.

Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et

leur sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce

qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la

ville cosmopolite. Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les

mousmés jouent encore entre elles, au milieu des passades, maniant les

osselets, et n’accordant à l’étreinte finie ou à celle qui va commencer

aucune attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance.

Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie, telles elles demeurent au

Kanagãwa.

Mousmés.

De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa,

Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la

cité de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un

coup, la prostitution a pris son titre; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne

seront plus guère que des «quartiers réservés», tels ceux des ports ou

des Cosmopolis du monde.

Jadis cette partie de la ville était la ville même: les rues marchandes

s’y accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il,

autant que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et

l’entretien du lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit,

la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent et grouillent dans les artères

qui sectionnent le Kanagãwa de Yokohama; ou le Yoshivara de Tokio. Qui

ne connaît, par Loti ou par cent autres, les «expositions», étalages des

mousmés pomponnées, en devantures de boutiques, poupées réunies en

phalanstères candidement indécents, et que viennent visiter, après le

dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents affectueux,

ou les maris qui, par châtiment temporaire, confient leurs épouses à la

méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des

maisons closes?

... Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse

pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à

ce stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations

de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité

s’étaient attristées aux dernières pages de «Madame Chrysanthème»; et il

les gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette

après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un

changeur de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin,

ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de

s’intéresser complètement à une histoire d’amour dont les paroles

suprêmes ne seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait ce

soir découvrir l’amoureuse; il s’informait comme à Tahiti, comme

partout.

Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de

ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il

écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours,

l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de

sincère satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des

blanches dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa

chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà

l’histoire de son temps entre la rue et le logis.

Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé

ses bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce

que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue.

Mais, leur stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées

et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des

cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté,

elles s’étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses

noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies

et amusées de le voir chanceler.

Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la

salle de réception? Mon Dieu! sans aucune raison bien nette et pourtant

certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des

femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On

l’avait guidé vers une chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes,

car elle, le rejoindrait un peu plus tard; à lui, on donnait le loisir

des réflexions de «mariée».

Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit

qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment,

elle s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant

lui, le «chamicen» aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui

emplit les rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les

coins du Kanagãwa et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient

presque en pleurs retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante,

l’amie se releva, fit une révérence et sortit, sans avoir manqué

d’échanger avec Susu un regard de moqueuse pitié.

La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh! non pas des mets

compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas

même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une

sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau

fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main.

Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.

Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de

reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie,

pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit

des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux.

Cela dura peu; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa

tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond

de son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette

femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard

clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de

deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les

caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants quelconques,

autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane.

Quand elle le vit rire, elle devint plus grave.

D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés,

malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres

hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le

moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la

démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle,

surtout d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de

l’avoir devinée.

Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de

l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret

des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les

chères maladresses des «avant» de là-bas, en France.

Sous «l’obi», la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait

que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de

diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant

prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la

troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit

l’extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et

lorsqu’il eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec quantité de

grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de rire; elle levait les bras, se

prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse.

Quand les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle était nue.

Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit

contre lui; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui

tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de

Susu-Sàn. Il l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de

froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et,

comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur l’escabeau creusé

en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne voulait pas être

dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant...

Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large,

et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle

objet qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de

ses pensées; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant,

il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en

vain quand elle parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre

de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette.

Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de

signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais.

La mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant

comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans

essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à

travers le sol inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé; il ne s’en

était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa

nécessité d’adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un

gazouillis de baisers. Elle disait: «soulipou» au lieu de

«sleep»,--«wouritou» au lieu de «write».--Et il lui fut reconnaissant de

ce premier essai d’échange.

Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua

confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre

l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de

mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et

gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite

cette fois; il ne resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie

d’une extraordinaire volonté de réussite.

D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus

souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et

fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des

Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les

femmes de Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes

franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne.

Lepassant avait repoussé le livre: il baisait la mousmé à petits coups,

et partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée,

il ne s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses

lèvres sur les seins piriformes; la fraîcheur de la peau suffisait au

plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la

poitrine de Susu, malgré cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre

l’indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le

faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir

pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à

la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle d’un

véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.

Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur

ses mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour

savoir qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement

des gestes.

Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et

calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de

cette béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la

place où il les avait laissés et repartit de cette place. Susu le

laissait faire. A un moment elle comprit ce qu’il voulait; elle se

déroba, lui pinça les joues pour l’arrêter, et avec son indignation si

mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que

Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu le

joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours aimé, et qui est

le même de Saïgon à Sydney. «French game, no!» disait Susu-Sàn. «No

French game!»

Il la poursuivit un moment; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement,

plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors,

doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il

mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon:

«Franzomenzei» (vivent les Français).

Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que

l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé

la femme de leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que

soudain s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément

fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force

de ses bras d’enfant, sans dénouer l’étreinte et, stupéfait, Lepassant

dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des siens,

dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas...

Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses

nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa

longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus

mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle

ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté

de la terrasse, un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium

dans des chambres pareilles à la leur.

Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle

ignorait sa langue: «Me le préférerais-tu vraiment?» La mousmé comprit

le geste qui unissait les deux mâles; son sourire s’élargit. Elle mena

par la main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi

son propre corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une

réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières

aux cils écartés, elle attendit.

Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui

aurait menti...

* * * * *

Amours d'Extrême-Orient Illustrations d'après nature par Amédée Vignola · 第 1 / 8 段