Nous allons aborder la description de la locomotive sur les voie

ferrées. Au lieu des rues limitées d'une cité, nous allons parcourir le

territoire d'un pays tout entier; au lieu du souffle borné du cheval,

nous aurons le souffle puissant d'une machine qui travaille presque

aussi longtemps qu'elle a du charbon et de l'eau à digérer; au lieu de

l'industrie de quelques habitants, nous allons servir l'industrie d'un

peuple ou d'un continent. Les frontières s'abaisseront et la

civilisation progressera.

CHAPITRE VI

LES CHEMINS DE FER

I.--IMPORTANCE DES CHEMINS DE FER.

De toutes les découvertes de ce siècle qui comptera certainement parmi

les plus féconds en productions nouvelles, il n'en est aucune qui soit

plus importante dans son application, plus considérable dans ses

résultats que celle des chemins de fer. Les rails sont aux produits de

l'industrie humaine ce que les caractères de l'imprimerie sont à ceux de

la pensée. Les noms de Stephenson et de Séguin doivent être inscrits à

côté de celui de Gutenberg.

Tout instrument qui contribue à rendre le travail de l'homme plus

parfait en multipliant les ressources dont il dispose et en associant de

la manière la plus favorable les mérites et les aptitudes variés des

peuples répandus à la surface de la terre est certainement appelé à en

accroître la valeur dans de très grandes proportions. Or, tel est le

résultat des chemins de fer que leur développement rapide rend chaque

jour plus remarquable. Ces nouvelles voies unissent les intérêts des

nations comme en un même faisceau et font entrevoir la base d'une

alliance universelle. Ils effacent les frontières et contribuent bien

plus que les traités de paix,--oeuvres essentiellement fragiles,--à

resserrer les liens sur lesquels repose l'union des membres de la grande

famille humaine. Les pays déshérités changent de face sous leur

influence régénératrice. L'ignorance disparaît et, où régnait la misère,

apparaît le bien-être. La communauté des intérêts entraîne la communauté

des affections: élévation matérielle, intellectuelle et morale, tel est

le triple résultat de l'invention des chemins de fer.

Quelques chiffres suffisent à donner la mesure du développement actuel

des voies ferrées:

176,000 kilomètres dans le monde entier, 44 milliards dépensés;

96,000 -- en Europe, 38 --

17,000 -- en France, 8 --

Près de 3000 millions de francs de recette brute annuelle.

-- 8000 millions de francs d'économie annuelle sur les anciens

transports.

-- 2000 millions de francs d'économie annuelle sur les anciens

transports pour la France seulement.

On compte: en Amérique 74,628 kilomètres exploités.

-- en Europe 95,888 --

-- en Asie 6,759 --

-- en Afrique 1,070 --

-- en Australie 1,261 --

-----------------------------

Soit dans le monde entier 179,606 kilomètres exploités.

Le tableau suivant indique la situation des chemins de fer exploités

dans les différents États de l'Europe.

SITUATION DES CHEMINS DE FER EN EXPLOITATION DANS LES DIVERS ÉTATS DE

L'EUROPE

(Annuaire officiel des chemins de fer, année 1871.)

+--------------+-----------+------------+------------+--------------------+

| |LONGUEURS | | | LONGUEURS |

| ÉTATS. | | SUPERFICIE.| POPULATION.| | |

| |EXPLOITÉES.| | | par | par |

| | | | |myriam.| million |

| | | | |carré. |d'habitants.|

+--------------+-----------+------------+------------+-------+------------+

| | kilom. | kilom. c. | habitants. | kil. | kil. |

| Belgique | 3.052 | 29.455 | 4.897.794 | 10.36 | 623 |

| Gr.-Bretagne | | | | | |

| et Irlande | 24.760 | 315.640 | 30.000.000 | 7.85 | 825 |

| Pays-Bas | 1.480 | 32.840 | 3.628.468 | 4.51 | 408 |

| Suisse | 1.380 | 41.418 | 2.510.494 | 3.33 | 350 |

| Allemagne | 17.322 | 530.367 | 38.325.858 | 3.27 | 452 |

| France | 16.954 | 543.051 | 38.192.064 | 3.12 | 444 |

| Italie | 5.772 | 284.223 | 25.527.915 | 2.03 | 226 |

| Danemark | 682 | 38.230 | 1.753.787 | 1.78 | 389 |

| Autriche | 8.051 | 620.400 | 31.530.002 | 1.30 | 248 |

| Espagne | 5.407 | 494.946 | 15.752.607 | 1.09 | 343 |

| Portugal | 694 | 89.353 | 3.927.392 | 0.78 | 177 |

| Suède et | | | | | |

| Norwége | 2.136 | 758.585 | 5.874.836 | 0.28 | 364 |

| Russie | 7.674 | 4.973.786 | 61.231.526 | 0.15 | 125 |

| Turquie, | | | | | |

| Roumanie, | | | | | |

| Grèce | 524 | 566.089 | 17.786.032 | 0.09 | 29 |

| +-----------+------------+------------+-------+------------+

| Totaux et | | | | | |

| moyennes | 95.888 | 9.318.385 |281.938.775 | 1.03 | 240 |

+--------------+-----------+------------+------------+-------+------------+

Ces résultats nous rappellent les paroles que prononçait un ministre, à

la tribune, après une visite qu'il venait de faire au chemin de

Liverpool. «Il n'y a pas aujourd'hui, disait-il, huit ou dix lieues de

chemins de fer en France, et, pour mon compte, si l'on venait m'assurer

qu'on en fera cinq par année, je me tiendrais pour fort heureux... Il

faut voir la réalité; c'est que, même en supposant beaucoup de succès

aux chemins de fer, le développement ne serait pas ce que l'on avait

supposé.--Vous voulez que je propose aux Chambres de vous concéder le

chemin de Rouen, disait le même ministre un ou deux ans plus tard, je ne

le ferai certainement pas; on me jetterait-en bas de la tribune!...»

On pouvait alors penser ainsi, mais heureusement, les économistes, les

ingénieurs, les capitalistes, les Michel Chevalier, les Séguin, les

Talabot, les Didion, les Clapeyron, les Flachat, les Perdonnet, les

Pereire et les Rothschild entrevoyaient l'avenir réservé aux chemins de

fer.

II.--LA CONSTRUCTION.

L'étude d'un chemin de fer comprend deux parties distinctes: _la voie_,

qui est le moyen de transport; _le matériel roulant_, véhicules et

machines, qui sont les instruments du transport. L'un, en diminuant le

frottement, produit l'économie; l'autre donne la vitesse; tous deux

concourent d'ailleurs à ce double résultat:

Économie de temps et d'argent,

et par suite:

Accroissement de vie et de capital.

À ces deux parties constitutives d'un chemin de fer se rapportent deux

périodes distinctes de son existence: la _construction_ et

l'_exploitation_, toutes deux pleines du plus vif intérêt par les

problèmes multiples qu'elles donnent tous les jours à résoudre.

Nous passerons rapidement en revue les faits qui se rapportent à la

construction.

A.--Études.--Évaluation des dépenses et des produits.

Une première période, période d'incubation, précède toujours le premier

coup de pioche. C'est celle des études. Lorsque les deux points extrêmes

d'une ligne ont été déterminés, il reste à fixer les points

intermédiaires qu'elle doit desservir. Les considérations les plus

diverses interviennent dans la solution de ce problème; les unes sont de

l'ordre purement moral, les autres de l'ordre matériel, en ce qui

touche, du moins, à la science de l'ingénieur, et si la nature du sol

est l'un des premiers éléments du problème à résoudre, il n'est pas tel

du moins qu'il impose d'une manière absolue le tracé qui doit être

adopté.

Le tracé sera-t-il direct, sera-t-il indirect? Quelles sont les limites

d'inclinaison et de courbure qu'il convient d'imposer à son

exploitation; aura-t-il deux voies ou n'en aura-t-il qu'une seule et

quelle sera la largeur de cette voie ou de ces voies? Quel sera le

moteur? Toutes ces questions qui se rattachent à la question capitale du

tracé exigent de la part de l'ingénieur une série d'études préliminaires

très-délicates, qui sont la base de ce qu'on appelle un _avant-projet_.

Auprès avoir reconnu le terrain et construit le futur chemin sur le

papier, il doit se transporter par l'esprit au temps de l'exploitation,

chiffrer les revenus, estimer l'importance du trafic et rapprocher la

recette probable des dépenses approximatives de construction et

d'exploitation. Ce n'est jamais qu'après de longs tâtonnements qu'il

arrive à tracer la ligne qui répond de la manière la plus satisfaisante

aux intérêts des populations traversées et à ceux des actionnaires qui

ont engagé leurs capitaux dans l'entreprise.

Les études de chemins de fer, en France, où nous avons la superbe carte

de l'état-major, et dans les pays dont la topographie a été bien

représentée, sont généralement faciles; mais, dans les pays neufs, en

Russie, en Espagne, en Afrique et dans tant d'autres qu'on a abordés

sans aucun guide sûr, le travail est plein de difficultés. On part comme

le soldat à la recherche de l'ennemi, bagages et instruments sur le dos,

on campe en plein champ, on mange comme on peut, on boit quand on a de

l'eau, on se repose quand on tombe de fatigue et on dort souvent à la

belle étoile. On lance des lignes d'opération dans différentes

directions et souvent, après avoir laissé sa peau et ses vêtements aux

ronces du chemin, on vient se butter contre une montagne que les rampes

les plus rapides ou les souterrains les plus longs ne pourront franchir.

Force est de rebrousser chemin et de chercher un passage dans une

nouvelle direction. Les pays de montagne fournissent souvent des

accidents de ce genre. Nous pourrions citer telle chaîne dans

l'Andalousie contre laquelle trois brigades d'études dirigées par des

ingénieurs différents sont venues successivement se heurter et qu'une

quatrième enfin a réussi à forcer; travaux pénibles, longs et

difficiles, réclamant un coup d'oeil juste, une précision rigoureuse et

une grande persévérance.

Cette étude du sol qui doit porter l'édifice, n'exige pas des soins

moins délicats que la recherche des éléments qui doivent servir à

l'évaluation des produits de la future ligne. Partout où la circulation

des gens et des choses a été notée d'une manière exacte, le travail est

facile; mais, ailleurs, il faut se lancer dans le champ des tâtonnements

et des hypothèses. En France, l'administration des ponts et chaussées a

fait constater par des comptages, opérés à différentes époques de

l'année, l'importance de la circulation sur les routes. Les relevés des

contributions indirectes sont une autre source de renseignements

précieux. Les octrois des villes et des communes sont aussi d'un

puissant secours. Enfin, les indications fournies par les industriels,

les grands négociants, complètent la série des documents sur lesquels on

peut baser une évaluation sérieuse. Mais, si les premiers éléments

d'information méritent une confiance absolue, les seconds, plus ou moins

intéressés, réclament un contrôle minutieux et attentif. L'intérêt

général disparaît devant l'intérêt privé chez l'usinier qui compte sur

l'établissement du chemin de fer pour obtenir ses matières premières à

meilleur marché et revendre ses produits à plus haut prix; chez

l'agriculteur qui voit par avance monter le prix de ses propriétés et

celui de ses récoltes. Luttes de villes, de communes, d'individus,

réclamations de toutes sortes s'élèvent durant l'étude du tracé et au

moment des enquêtes. L'ingénieur doit tout entendre et se constituer

juge suprême du débat. L'administration souveraine prononce, mais sur

les rapports qui lui sont fournis par les ingénieurs.

B.--INFRASTRUCTURE.--Installations

préliminaires.--Travaux.--Terrassements: l'homme, le cheval, la

machine, les principales tranchées.--Ouvrages d'art: souterrains,

tracé, percement, accidents; les principaux souterrains; le

tunnel des Alpes.--Viaducs en pierre, en bois, en fer, en fonte.

Principaux viaducs.--Principaux ponts. Pont du Niagara.

Aux avant-projets généralement étudiés dans différentes directions,

succèdent les projets; à l'esquisse, le tracé définitif. Les balises,

les jalons, les piquets sont plantés, et sur le coteau ou dans la plaine

on voit se dessiner la ligne future. Les études d'ensemble sont suivies

des études de détail. Les ouvrages destinés au maintien de la

circulation et à l'écoulement des eaux sont projetés aux traversées de

chemins et de cours d'eau. Les souterrains et les viaducs sont étudiés.

Les variantes du tracé aux abords des faîtes ou des cours d'eau à

franchir sont étudiées et comparées au tracé primitif, les terrains sont

reconnus par des sondages dans l'emplacement des tranchées à ouvrir, des

souterrains à percer ou des ponts à établir, les matériaux de

construction sont recherchés, les carrières ouvertes, les briqueteries

et les fours à chaux montés.

L'oeuvre se prépare: l'appareilleur dresse l'aire sur laquelle il

dessine ses épures de coupes de pierres, le charpentier approvisionne

ses bois, élève les baraques, met en train la construction des

brouettes, des wagons de terrassement, des chariots, des chèvres, des

grues, des engins et des échafaudages de toutes sortes, nécessaires à

l'exécution des travaux de terrassement et des ouvrages en maçonnerie.

Les magasins se garnissent, le fer arrive, voici des rails pour

l'établissement des voies provisoires, puis des pompes pour les

épuisements, des ventilateurs pour l'aérage des souterrains, des

locomobiles pour la mise en marche de ce gros matériel, enfin des

locomotives pour le transport rapide des terres déblayées.

Le travail va commencer. Les contre-maîtres envoyés dans différentes

directions pour racoler des ouvriers, reviennent avec de nombreuses

recrues: ce sont des terrassiers belges, des mineurs piémontais, des

maçons ou des tailleurs de pierre d'Ivrée ou de Bielle (dans les États

Sardes), des Limousins pour la construction des stations et des maisons

de garde. Il a fallu prévoir l'arrivée de toute cette armée d'ouvriers.

Les auberges des localités situées dans le voisinage du tracé sont ou

trop rares, ou insuffisantes pour abriter tout ce monde. Des cantines

sont construites, des baraquements installés, des magasins de vivres

approvisionnés, des ambulances fournies de leur matériel et de leur

personnel d'infirmiers, de soeurs de charité et de médecins, pour les

premiers soins à donner en cas d'accidents, ou pour suppléer à l'absence

ou à l'insuffisance des maisons de secours existantes. Enfin, on a dû

penser aux besoins de la religion, construire une chapelle pour le culte

le plus répandu et lui donner un desservant. Et comme le représentant du

Dieu de paix est souvent impuissant à maintenir la bonne harmonie entre

ces hommes venus de tous les points de l'horizon et qui trouvent dans

l'alcool et dans des liqueurs frelatées le soutien de leurs forces, à

côté de la chapelle, on a installé un corps-de-garde, forcés parfois de

recourir à des moyens plus persuasifs, à des arguments plus énergiques

que la parole.

Telles sont, en résumé, les installations que nécessite la construction

d'un chemin de fer, installations préliminaires et qui ne laissent pas

que d'avoir une influence notable sur la bonne et la prompte exécution

des travaux.

Les tranchées sont attaquées et nos Belges à la grande encolure poussent

la brouette. Dans un bon chantier, jamais la brouette pleine ne touche

terre. Lorsqu'un rouleur arrive au relai, il ralentit sa marche, son

camarade se présente de côté, prend la brouette pleine, fléchit les

reins, souvent découverts jusqu'à la ceinture, et reçoit de la main de

son camarade l'impulsion du départ. Même reprise au relai suivant, et

ainsi de suite jusqu'à la décharge.

Lorsque la distance de transport atteint 100 mètres, les brouettes

cèdent la place aux tombereaux, qui bientôt sont remplacés par des

wagons traînés par des chevaux ou par la locomotive. Une plus grande

activité se déploie sur le chantier, des pentes sont ménagées pour

faciliter le transport des déblais, personne ne chôme. Depuis l'enfant

qui porte le bidon à l'eau aromatisée de vinaigre, de café ou

d'eau-de-vie, qui manoeuvre l'aiguille et s'occupe du graissage des

wagons, jusqu'au cheval au large poitrail, à la croupe solide et

brillante, tout le monde rivalise d'ardeur. Avez-vous remarqué jamais

l'intelligence de ces chevaux qui, sur les grands chantiers, leur ont

fait attribuer des fonctions spéciales? Attelés au tombereau, ils vont

sans guide de la charge à la décharge, sans jamais abandonner le chemin

tracé sur l'étroit remblai qu'ils doivent parcourir. Arrivés au but, ils

tournent; un homme ou un enfant culbute le véhicule et la bête revient

chercher une nouvelle charge. Attelé au wagon, le cheval prend le nom de

_lanceur_. À quelque distance de la décharge, il fait, sur un cri du

charretier, un effort énergique, tend ses traits, raidit ses muscles,

fléchit ses jarrets, et de tout son corps élevé sur ses jambes de

derrière et buté sur les traverses de la voie, il entraîne sa lourde

charge. Pendant quelques secondes, il chemine entre les deux rails. Mais

l'impulsion donnée est déjà suffisante pour que le wagon atteigne seul

les traverses formant barrage à l'extrémité de la voie; l'attelage est

rompu au moyen d'une ficelle et d'une attache à ressort. D'un bond, le

cheval escalade le rail et les traverses saillantes qui le portent, et

se range sur le côté du remblai. Le wagon vidé, il se retourne et le

reconduit à quelques pas sur une voie d'évitement. Tout cela se passe en

moins de temps que nous n'en mettons à le dire. Le cheval entend, voit,

suit toutes ces manoeuvres et les exécute avec une intelligence

merveilleuse.

Même docilité, même soumission dans les travaux souterrains. Une

lanterne fixée à la joue de son collier, il passe dans les galeries les

plus étroites, sur un sol constamment inégal, tantôt rocher, tantôt

terre, tantôt poussière, tantôt flaque d'eau; il se glisse, tourne au

milieu des étais, se heurte parfois, mais sans jamais refuser ses

services. Il se met au manége, s'attelle à la corde d'une grue, se meut

en ligne droite ou en cercle avec la même facilité. Admirable animal,

que ne protégent pas assez nos lois contre la brutalité de ses gardiens!

Ne voulant pas faire de la technologie, nous n'entrerons dans aucun

détail sur l'installation des grands chantiers de chemins de fer; nous

nous contenterons de dire que, tandis qu'aujourd'hui l'exécution d'une

voie ferrée est devenue familière à nos entrepreneurs, elle était à

l'origine chose complétement neuve. L'ouverture d'un canal, que l'on

mettait des années à creuser, s'opérait à de si rares intervalles et

dans des conditions si différentes, quelle n'avait formé aucun ouvrier

expert; aussi, les ingénieurs qui curent à construire les premiers

chemins de fer durent-ils se façonner eux-mêmes à ce nouveau genre de

travaux, en dressant leurs entrepreneurs comme leurs propres employés.

Aucune difficulté n'existe plus de ce côté depuis longtemps.

Rappelons seulement les noms des plus grandes tranchées donnant passage

à des voies ferrées:

La tranchée de Tring sur le chemin de Birmingham, mesurant 1,100,000

mètres cubes;

Gadelbach, sur le chemin d'Ulm à Augsbourg, de 1,000,000 de mètres;

Tabatsofen: 860,000 mètres cubes;

Cowran, sur le chemin de Carlisle: 700,000 mètres cubes;

Blisworth, sur le chemin de Birmingham: 620,000 mètres cubes;

Poincy, au chemin de Strasbourg: 500,000 mètres cubes;

Pont-sur-Yonne, au chemin de Lyon: 470,000 mètres cubes;

Clamart, sur le chemin de Versailles, rive gauche: 400,000 mètres

environ.

Les tranchées n'ont jamais plus de 15 mètres de profondeur, à moins

qu'elles ne soient très-courtes.

Si la voie doit être placée plus profondément dans le sol, on perce un

souterrain: il y a économie. Quant aux talus des tranchées, leur

inclinaison varie entre la verticale et une ligne inclinée à 45° sur

l'horizon. On ne descend au-dessous de ce chiffre qu'à la traversée des

terrains d'une très-mauvaise nature, sans consistance et dont les

éboulements fréquents nécessiteraient un entretien trop coûteux.

Les remblais s'élèvent aux deux extrémités des tranchées avec les

déblais qui en sont sortis. Si ces déblais sont en excès, on les met en

_dépôt_; si, au contraire, ils sont insuffisants, on a recours à un

_emprunt_, qui se fait, suivant les cas, en élargissement dans la

tranchée ou sur les côtés du remblai à construire. La hauteur des

remblais n'excède pas 20 mètres et l'inclinaison des talus est le plus

souvent de 1-1/2 de base pour 1 de hauteur.

L'ingénieur ne cherche pas, comme il le fait pour la construction d'une

route, à équilibrer rigoureusement les volumes des déblais et des

remblais. Les conditions de tracé d'un chemin de fer sont autrement

impérieuses. Les questions de pente et de courbure dominent toute autre

considération, et la compensation, même approximative, des terres à

déblayer et à remblayer n'est pour lui qu'une préoccupation secondaire.

L'un des premiers travaux attaqués et celui qui exige de la part de

l'ingénieur les soins les plus assidus au point de vue du tracé, au

point de vue de la conduite des travaux, est le percement des

souterrains. Qu'on se figure un trou de plusieurs kilomètres de longueur

parfois, d'une section de 30 à 50 mètres carrés, percé sous le sol,

tantôt en ligne droite, tantôt suivant une courbe régulière au moyen

d'attaques multipliées dont le nombre a varié depuis 2 jusqu'à 50, et

installés au fond d'une autre série de trous verticaux ou de puits, dont

la profondeur atteint souvent 200 mètres, et au fond desquels on trouve

tout d'abord un air vicié par la fumée de la poudre et par la

respiration des ouvriers, des infiltrations plus ou moins abondantes,

qu'une pierre, un caillou qui tombe peut faire dégénérer en ruisseaux

envahissants.

Une ligne droite ou une courbe est dessinée à l'aide de jalons, de pieux

au travers du faîte à franchir. Tantôt elle monte sur un mamelon, tantôt

elle descend dans une crevasse; là elle traverse un bois, là elle plonge

dans une source voilée sous un bouquet d'arbres, et ne ménage aucune

habitation. Tous les points bas qu'elle a touchés, sont notés, espacés

régulièrement, plus ou moins, selon les difficultés présumées du

percement et la durée probable de leur exécution. En chacun de ces

points se trouve l'ouverture d'un puits. On se met à l'oeuvre. Le puits

descend; le manége ou la locomobile s'installe, fait marcher le

ventilateur et le treuil. Tout va bien: les premières couches tendres

sont traversées sans difficultés; on blinde avec quelques planches, un

peu de foin, des étais; parfois on a recours au cuvelage en maçonnerie;

mais de légers suintements se produisent, il est nécessaire d'installer

des pompes; on descend, l'eau augmente, les pompes sont insuffisantes,

on en installe de nouvelles, la locomobile est doublée; on continue. Un

caillou, comme une noix, se détache de la paroi du puits, un homme tombe

pour ne plus se relever, première victime;--un éboulement survient,

l'eau envahit le puits, plusieurs hommes sont ensevelis; du secours au

plus vite, on ne retire que des cadavres. C'est une alerte permanente,

qui se répète en dix, quinze, vingt points différents.

Enfin, on arrive à la profondeur voulue. Il faut indiquer la direction

des attaques. Nouvelle opération et l'une des plus délicates, sinon la

plus délicate, à accomplir. Les ouvriers sont écartés. La locomobile

reste en feu, quelques hommes sont au fond du puits, quelques autres à

la surface. On trace à l'orifice un petit élément, une petite fraction

de cette grande ligne dessinée sur le faîte, et, à l'aide de plombs

suspendus à de légers fils, on reproduit au fond du puits cette petite

ligne tracée à son ouverture. Le plus grand calme, le plus grand silence

règnent autour des opérations. Il semble que le bruit seul de la voix va

troubler le repos attendu de ces deux fils ou agiter l'air au milieu

duquel ils sont suspendus. Le plomb est trop léger, on en augmente le

poids, le fil se rompt, et l'on recommence: les heures se passent et les

ouvriers attendent. On fait plonger le grave dans un vase plein d'eau.

Enfin les deux fils sont immobiles, ou leurs oscillations d'assez peu

d'étendue pour qu'on puisse en prendre aisément la mesure et partager

leur amplitude. Les points sont fixés et, sur ce petit tronçon de ligne

comme base, on va construire toute une nouvelle ligne, la vraie cette

fois, que maintes opérations nouvelles viendront encore contrôler, car

la certitude en pareil cas ne résulte que de la multiplicité des tracés.

Souvent la difficulté est augmentée par la situation des puits en dehors

de l'axe du souterrain, disposition adoptée pour faciliter les

manoeuvres futures, mais poursuivons notre description.

Les Merveilles de la Locomotion · 第 6 / 15 段