Les voitures de voyage du siècle dernier s'appelaient _coches_. Les

coches qui faisaient le service de Paris à Lyon étaient composés d'une

caisse, mesurant 7 pieds de longueur sur 5 pieds de largeur à la

ceinture, éclairée par trois fenêtres étroites sur chaque face et

suspendue à l'aide de soupentes sur un train portant à l'avant le cocher

et à l'arrière les bagages. Le coche de Lyon avait reçu le nom de

_diligence_, ce qui tend à montrer la rapidité du trajet: cinq jours

l'été et six jours l'hiver! Douze personnes pouvaient prendre place dans

la diligence, à raison de 100 livres par voyageur, nourriture comprise.

Aujourd'hui, la distance de Paris à Lyon est franchie en dix heures,

moyennant 63f,05, 47f,30, ou 34f,70 selon qu'on prend place en 1re, en

2e ou en 3e classe.

Pour aller à Strasbourg, le coche mettait douze jours! La vapeur met

douze heures.

La voiture de Lille mettait deux jours. Le voyage coûtait 55 livres, y

compris la nourriture, ou 48 livres sans nourriture. Aujourd'hui, on va

à Lille en 4h,30m, moyennant 30f,80 en 1re classe.

La voiture de Rouen partait trois fois par semaine et mettait un jour et

demi à faire le trajet. Le prix des places était de 12 livres.

Aujourd'hui, le prix des places pour Rouen est de 16f,75, 12f,50, 9f,20,

et la durée du trajet est de 2h,40m.

Il y avait aussi des coches ou des carrosses pour Chartres, Rennes,

Orléans, Angers, Arras, etc., partant à des heures régulières et

accomplissant leur service dans une durée plus ou moins longue suivant

le temps, les accidents de la route, la promptitude des hôteliers et des

aubergistes où l'on s'arrêtait pour prendre les repas et passer les

nuits.

[Illustration: Fig. 20.--Diligence.]

Les mauvaises voitures publiques qui existent encore sur quelques routes

de la France et qui font le service de la correspondance des chemins de

fer sont des modèles de perfection à côté de celles qui existaient au

siècle dernier. C'est seulement en 1775 que les Messageries royales

s'établirent rue Notre-Dame-des-Victoires, où elles sont encore, après

avoir changé de nom sous les divers régimes qu'elles ont traversés,

s'appelant tantôt royales, tantôt nationales, tantôt impériales. Les

grandes entreprises peuvent aisément perfectionner leur matériel, grâce

aux capitaux importants dont elles disposent: la turgotine des

messageries vécut de longues années, et en 1818 enfin, on vit

apparaître les grandes diligences à trois compartiments: coupé,

intérieur, rotonde, surmontés d'une impériale pour les bagages avec

banquette pour les fumeurs. Ces diligences disparaissent tous les jours,

ou sont refoulées loin des grands centres et dans les pays de montagnes.

Là, elles se modifient pour répondre à de nouvelles exigences. Le plus

souvent, leurs dimensions diminuent, et au lieu des cinq chevaux

d'autrefois, deux ou trois suffisent au véhicule amoindri. Sur les

routes accidentées de la Suisse, il faut augmenter leur stabilité, sans

réduire leurs dimensions. Les bagages sont placés à la base de l'édifice

roulant, les voyageurs sont élevés pour mieux jouir des beautés du

paysage, et, le centre de gravité étant abaissé, le véhicule court moins

de risques de rouler au fond des précipices ou de verser sur les talus

rapides des voies de montagne.

Nous nous rappelons avoir vu, il y a une vingtaine d'années, une

modification assez curieuse du train des grandes diligences des

messageries royales. Elle consistait dans l'adjonction d'un troisième

essieu aux deux essieux primitifs. La charge placée sur ces grandes

diligences aux abords de Paris était devenue tellement considérable, que

pour attribuer à chaque essieu une charge moindre, pour moins fatiguer

les chaussées, et donner enfin plus de stabilité à ces grands édifices

roulants, on avait cru devoir augmenter le nombre des supports et créer

un troisième essieu. Mais cette tentative n'eut pas de suite. Les

inconvénients qu'elle présentait la firent promptement abandonner, et

l'on revint à l'ancienne diligence à quatre roues.

À côté des diligences destinées au public, circulaient il y a quelques

années les _chaises de poste_, devenues bien rares aujourd'hui. Le

postillon est une espèce disparue. Les fourgons du _Petit Journal_ à

Paris, les voitures de quelque fils de famille, qui veulent faire du

bruit.... avec des grelots, nous en montrent seuls de rares spécimens.

Mais disons d'abord ce qu'étaient les _chaises_ en général.

«Ces voitures, dit Roubo, sont à une ou deux places et diffèrent des

carrosses-coupés ou diligences en ce que leur caisse descend plus bas

que les brancards de leur train, de sorte qu'il ne peut y avoir de

portières par les côtés, puisqu'elles ne pourraient pas s'ouvrir, mais

qu'au contraire il n'y a qu'une portière par devant, dont la ferrure est

placée horizontalement, de sorte que la portière se renverse au lieu de

s'ouvrir. Ces espèces de chaises sont d'une nouvelle invention (1771);

les plus anciennes, que l'on nomme _chaises de poste_, n'ont été

construites dans l'état où nous les voyons maintenant qu'en 1664. Celles

qui existaient auparavant, quoique peu antérieures à ces dernières,

n'étaient qu'une espèce de fauteuil suspendu entre deux brancards

supportés par deux roues.» On attribue l'invention des chaises de poste

à un certain de la Grugère. Le privilége exclusif en fut accordé au

marquis de Crenan, qui les nomma chaises de Crenan.

Les chaises de Crenan furent trouvées trop pesantes, et on leur

substitua une autre espèce de voiture roulante, faite sur le modèle de

celles dont on se servait en Allemagne depuis longtemps et qui

subsistaient encore, au milieu du siècle dernier, sous le nom de

_soufflets_.

Les chaises de poste, encore très en usage au commencement de ce siècle,

disparaissent tous les jours. Elles ne peuvent offrir ni la rapidité, ni

le confortable de nos chemins de fer, et il faut aimer l'isolement, les

secousses et les aventures plus que de raison, pour les préférer aux

avantages d'un coupé ou d'un wagon-salon, qu'une bourse bien garnie peut

toujours se donner.

Une autre voiture de voyage, très-employée en Angleterre, et dans la

construction de laquelle les carrossiers anglais ont montré un art tout

particulier, est le _coach-mall_: c'est l'ancienne voiture des postes.

Une grande caisse centrale, dans laquelle prennent place les

domestiques, est précédée et suivie de plusieurs banquettes destinées

aux maîtres de l'équipage. Deux grands coffres servent à loger les

paniers ou les caisses qui contiennent les vivres et les ustensiles de

service nécessaires pour faire un repas en plein air ou sur le turf. On

pourrait parfaitement leur conserver le nom de caves des voitures

d'autrefois, car les vins généreux y sont toujours en abondance. Quatre

chevaux ornés de rubans, de fleurs, de grelots ou de clochettes,

conduits en poste ou à grandes guides, traînent le véhicule, et lui

donnent cet air de noblesse qui convient à l'aristocratie britannique.

C'est là, à notre avis, la vraie voiture de voyage, la vraie voiture de

touriste. Toute une famille, avec ses serviteurs, peut y prendre place

et entreprendre le plus grand voyage continental. Par le beau temps, les

maîtres seront au dehors, sur les banquettes; s'il vient à pleuvoir, ils

rentreront. Les chevaux se reposeront pendant les repas et l'heure de la

sieste; et on ira ainsi, par monts et par vaux, libres de tous soucis,

oublier bien loin l'énervante activité, l'atmosphère accablante de la

grande ville et se replonger dans le sein de la mère nature, sous les

ombrages frais et l'air du ciel qui vivifient.

Mais différons encore ces longues et attrayantes entreprises, et

revenons à nos _chaises_.

Nous ne pouvons donner une meilleure idée de ces voitures qu'en les

comparant à notre cabriolet à deux roues, ou tilbury moderne, à cela

près que la caisse était fermée, comme celle d'un coupé. Fixée en avant

de l'essieu, elle pesait lourdement sur le cheval, lorsqu'elle n'était

pas équilibrée par le poids des laquais ou des bagages placés sur la

plate-forme d'arrière. Les conditions d'équilibre étaient aussi mal

observées que dans la _volante havanaise_, vaste cabriolet découvert,

pesant lourdement sur le petit cheval qui y est attelé et sur le dos

duquel on a placé, comme par surcroît, un postillon nègre, en grande

livrée.

Les _chaises à porteurs_ sont assez semblables, pour la forme de la

caisse, aux chaises dont nous venons de parler, mais l'usage en est tout

différent. La chaise proprement dite est une voiture, tandis que la

chaise à porteurs dérive du _palanquin_, de la _litière_. Le palanquin,

usité encore dans les Indes, en Chine, dans les pays chauds et dans

quelques parties de l'Amérique, convient aux habitudes indolentes et

paresseuses des Orientaux. Un dais et des éventails garantissent des

ardeurs du soleil; la pluie est rarement à redouter. L'air peut circuler

autour des colonnettes et des tentures de ce léger édifice.

[Illustration: Fig. 21.--Volante havanaise.]

Dans nos climats, on doit prendre d'autres précautions. Les litières et

les chaises à porteurs sont fermées. Les premières peuvent contenir deux

personnes, elles sont portées par des chevaux ou des mulets au moyen de

brancards passant de chaque côté de la caisse, qui mesure d'ordinaire 24

à 26 pouces de largeur, 5 pieds de long et 4 pieds 8 pouces de hauteur.

Les secondes, ne contenant qu'une personne, ont seulement 22 pouces à 2

pieds de largeur, 30 pouces de longueur, 4 pieds 6 pouces de hauteur.

Nous n'avons pas besoin de dire que les chaises à porteurs, aussi bien

que les litières, ont complétement disparu. Elles pouvaient convenir à

une époque où la circulation était moins active qu'elle ne l'est

aujourd'hui, à une époque où le temps avait moins de prix et la vitesse

moins de valeur qu'au temps où nous vivons. On n'en voit plus de

spécimen que dans quelques opéras et au musée de Trianon à Versailles.

Là, on conserve précieusement deux chaises à porteurs, dont les panneaux

sont enrichis de peintures qui sont de vraies oeuvres d'art: l'une a

appartenu à Marie Lezczinska, elle est peinte par Watteau; l'autre,

celle de Marie-Antoinette, est peinte par Boucher.

D'autres voitures étaient en usage à la même époque que la chaise à

porteurs. Les _brouettes_ étaient montées sur roues et, au lieu de deux

porteurs, avaient un traîneur, «_ce qui, malgré l'usage, ne faisait pas

beaucoup d'honneur à l'urbanité française_.»

Il y avait aussi des chaises de jardin, à une seule ou à plusieurs

banquettes, mais ces voitures sont sans intérêt. C'est le type qui s'est

maintenu jusqu'à nos jours, et qui a fourni la voiture de malade, la

_voiture-invalide_, avec ou sans leviers, pédales ou manivelles. Nous ne

nous y arrêterons donc pas.

Une seule de ces nombreuses voitures du siècle dernier s'est conservée,

nous a-t-on dit, sans modification notable. Le _wourst_ ou _wource_,

voiture de chasse, importée d'Allemagne, se retrouve encore dans les

montagnes de la Savoie. Le wourst est une voiture à quatre roues, qui se

compose essentiellement d'une longue banquette sur laquelle les

chasseurs se placent à califourchon. Une banquette à deux places, à

l'avant, reçoit le conducteur. Une banquette semblable est placée à

l'arrière. Enfin, une large tablette, reposant sur l'essieu de derrière,

reçoit les paquets et les provisions que les chasseurs emportent avec

eux. La voiture est très-effilée, les roues sont aussi rapprochées que

possible, de manière à passer facilement dans les sentiers étroits des

forêts.

[Illustration: Fig. 22.--Wourst.]

La calèche, le char à bancs, le break, sont généralement employés

aujourd'hui comme voitures de chasse. Le wourst pouvait satisfaire à

certaines exigences, mais il n'avait pas les avantages recherchés dans

toutes les voitures modernes.

À mesure que les peuples se civilisent, leur goût pour le confortable et

pour le luxe augmente. En général, pour que les voitures obtiennent

quelque succès, il faut que leurs formes extérieures aient la grâce qui

convient aux choses de luxe et que leur aménagement intérieur donne le

confortable auquel nos habitations modernes nous ont accoutumés.

M. Brice Thomas, dans son Guide du carrossier, nous dit avoir connu un

inventeur qui avait trouvé le moyen de transformer une voiture à deux

roues et à deux places, en voiture à quatre roues et à six ou huit

places. La voiture à deux roues était un tilbury monté sur quatre

ressorts en châssis. On la transformait en phaéton et il n'y avait plus

qu'à rapporter un avant-train mobile; le tilbury à deux roues se

trouvait ainsi transformé en voiture à quatre roues et à quatre places.

Voulait-on obtenir deux places de plus: on sortait un second tiroir du

premier, pour recevoir un autre siége, et ainsi de suite.

Une autre disposition permet de changer le cocher en groom et _vice

versâ_, en plaçant le siége tantôt devant, tantôt derrière la voiture,

sans s'inquiéter des changements apportés à la suspension, ou bien à

faire du cocher un postillon, ou du postillon un cocher, en supprimant

le siége de devant ou en le maintenant.

Il est certain qu'il faut des ressorts complaisants pour se plier ainsi

à tous les caprices du maître, et que ce n'est pas sans porter gravement

atteinte à la solidité de la voiture qu'on peut tour à tour la charger

en avant ou en arrière, selon son bon plaisir.

Les voitures de luxe varient donc à l'infini: le goût du constructeur,

le pays, le climat et la saison où on les emploie, le but auquel on les

destine, modifient complétement leurs dispositions; mais c'est toujours

une caisse montée sur roues et supportée par des ressorts. Le génie des

inventeurs ou le caprice des gens riches a modifié de mille manières les

diverses parties de la voiture, les roues seules ont résisté; on n'a pas

su encore faire autre chose qu'un cercle.

Dans cette foule de voitures de toute espèce que Paris réunit sur ses

boulevards et sur ses grandes voies publiques en plus grande quantité

que nulle autre ville de France, on retrouve toujours en plus grand

nombre ces fiacres avec leur allure modeste, leurs deux chevaux

trottinant lentement,--plus lentement à l'heure qu'à la course,--et leur

cocher sorti de la Lorraine, de la Normandie, de l'Auvergne ou de la

Savoie ou du sein même de Paris, de cette classe à part qui se recrute,

dit-on, parmi les huissiers sans contrainte et les photographes sans

ouvrage.

Tels sont les descendants de Sauvage, qui ont tour à tour conduit dans

la grande ville les citadines, les urbaines, les lutéciennes, les

mylords, les thérèses, les cabs et toutes ces variétés plus ou moins

disparues qui ont fait place aux _petites voitures_ de la Compagnie

générale.

Paris grandissant, les exigences de la circulation se sont accrues. Le

nombre des voitures de louage, qui n'était que de 170 en 1755, était de

4,487 en 1855. Il est en ce moment de plus de 9,000, dont un tiers de

voitures de grande remise. Ces voitures appartiennent à dix-huit cents

entrepreneurs et à la Compagnie générale qui, en 1855, a racheté tous

les numéros roulants des entrepreneurs qui ont consenti à se retirer.

Elle seule présente des types de voitures convenables, aux formes

étudiées, sans luxe, à la vérité, mais ayant le confortable qui convient

au public, ouvrier ou bourgeois, habitué à s'en servir. L'ancien

cabriolet a complétement disparu, ce cabriolet à deux roues où l'on

avait le _plaisir_ de causer avec le cocher. Il n'y a plus que des

voitures à quatre roues, ouvertes ou fermées; les unes et les autres

sont à quatre places ou à deux places, et valent en moyenne 1,007 fr.

66.

La Compagnie les construit elle-même. Elle a ses ateliers, ses machines,

ses ouvriers, et produit annuellement environ 500 de ces voitures, dont

la durée varie de 10 à 12 ans.

En 1866, la Compagnie générale avait mis en circulation 3,200 voitures,

desservies par 10,741 chevaux, d'une valeur moyenne de 650 à 800 francs,

et d'une valeur totale de près de 8 millions.

Les grandes industries parisiennes méritent la plus grande attention: il

faut pénétrer au sein de leur organisation et se rendre un compte exact

de leur importance pour comprendre les exigences de cette population

dont la fièvre est l'état normal. M. Maxime Du Camp, dans son ouvrage

intitulé _Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde

moitié du dix-neuvième siècle_, décrit de main de maître ce grand Paris

incessamment agité.

Dans son chapitre des fiacres, auquel nous empruntons quelques-uns des

renseignements qui précèdent, il nous dit encore: «Les fourrages

consommés en 1866 ont représenté la somme de 9,113,750 fr. 88 c., soit

près de 25,000 francs par jour, 7 fr. 64 par voiture et 2 fr. 42 par

ration.

Les seuls dépôts, non compris les stations de remise louées dans divers

quartiers, représentent une valeur de plus de 13 millions.

Les contributions de toute sorte montent à plus de 2 millions.

Le personnel se compose de 6,800 agents environ.

Ces charges sont énormes, et il arrive, quand les fourrages sont chers,

que les recettes n'équilibrent pas les dépenses. En 1864, chaque voiture

coûtait 13 fr. 42 par jour et rapportait 14 fr. 55, bénéfice 1 fr. 60.

En 1865, au contraire, bien que la recette se soit élevée à 14 fr. 67,

la dépense a été de 15 fr. 27 et a entraîné une perte de 0 fr. 60 par

voiture, ou de 700 à 800 francs pour l'année.

On comprend ce qu'il faut de science dans la direction d'une grande

entreprise de ce genre, où les petites dépenses sont multipliées par de

si gros coefficients, pour équilibrer les recettes et les dépenses, et

pour faire que les actionnaires, aux assemblées générales, ne

s'entendent pas dire quelque phrase de ce genre: «Messieurs, l'année que

nous avons eu à traverser n'a pas été heureuse pour notre entreprise;

nous avons eu à lutter..., etc.» Quand le mot de lutte apparaît, la

défaite n'est pas loin.

[Illustration: Fig. 23.--L'omnibus des boulevards.]

Quoi qu'il en soit, on ne peut que rendre hommage au mérite des hommes

qui conduisent ces grandes affaires. Il faut connaître les

difficultés, sans cesse renaissantes qu'ils ont à vaincre, et l'énergie

qu'ils mettent à les combattre, pour les apprécier à leur juste valeur.

La Compagnie des Omnibus n'est pas moins intéressante que celle des

Petites Voitures. Les services qu'elle rend à la population parisienne

n'éveillent pas moins l'attention que les détails intimes de son

excellente organisation.

En 1872, la Compagnie des Omnibus a transporté près de 109 millions de

voyageurs, c'est-à-dire plus de cinquante fois la population de Paris,

et ces transports ont eu lieu à l'aide de 644 voitures.

Leur trajet annuel est de 22 millions de kilomètres environ, ou plus de

65 fois la distance de la terre à la lune.

Il faut considérer les voitures de la Compagnie au point de vue de

l'ingénieur pour bien comprendre la valeur de chacune des dispositions,

en apparence insignifiantes, qui ont été adoptées. Les améliorations

apportées à la construction de ces voitures depuis leur création sont

considérables. La plus importante est la création de l'impériale. C'est

par là que l'omnibus, presque exclusivement réservé, à cause du prix de

ses places, à la classe bourgeoise, est devenu aussi la voiture du

peuple. Tandis qu'au dedans on trouve souvent des toilettes parfumées,

on voit sur l'impériale des ouvriers en blouse, la pipe à la bouche. On

pourrait presque dire que l'agrandissement de Paris a eu pour

conséquence la création des impériales, sans lesquelles la population

ouvrière, reléguée dans les quartiers éloignés, n'aurait pu venir au

centre où ses travaux l'appellent.

Ces impériales ont aujourd'hui 12 places; à l'origine, elles n'en

avaient que 10. Il a fallu, pour placer deux nouveaux voyageurs, avancer

le cocher, établir le passage d'arrière un peu en porte-à-faux. Le

centre de gravité du véhicule s'est élevé lorsque le chargement a été

réparti entre le dedans et le dehors. On ne pouvait abaisser les essieux

sans diminuer le diamètre des roues: on les a coudés.

Les siéges ont été améliorés; les marchepieds, les mains courantes sont

mieux établis. Il n'est pas jusqu'aux écriteaux, jusqu'au moindre

boulon, qui n'ait été l'objet d'études spéciales, et que l'on n'ait

modifié et perfectionné conformément aux indications de la pratique.

Les omnibus ont donc aujourd'hui 26 voyageurs: 14 au dedans, 12 sur

l'impériale, soit 28 avec le cocher et le conducteur. La voiture pesant

1,700 kilog., et les voyageurs 70 kilog. en moyenne, l'ensemble pèse

3,660 kilog., c'est-à-dire 1,830 kilog. par cheval.

Il faut, pour remorquer de telles charges, dans les conditions

difficiles de la circulation parisienne, des chevaux d'une vigueur

exceptionnelle: la Normandie, le Perche, les Ardennes, la Bretagne, les

fournissent, et leur ration revient à 2 fr. 35 par jour. Aussi bien que

les voitures, les chevaux sont examinés avec soin et doivent avoir, pour

être admis, des qualités spéciales, et surtout de bonnes jambes de

devant, capables de résister longtemps à la fatigue de ces arrêts

prompts et répétés de la voiture à laquelle ils sont attelés.

La Compagnie des Omnibus possède environ 8,300 chevaux. Son matériel

roulant et sa cavalerie sont répartis dans 40 dépôts qui occupent une

surface considérable. Il faut des cours très-vastes pour le lavage des

voitures, des remises très-étendues pour les garer et des écuries

très-spacieuses pour que les chevaux qui desservent (par dix) chaque

voiture, s'y trouvent à l'aise et sainement: certaines écuries sont à

deux étages. Il faut enfin des hangars, des greniers, des magasins

très-vastes pour contenir les approvisionnements de grains et de

fourrages nécessaires à la nourriture de tous ces animaux.

Leurs repas sont réglés, aussi bien que la durée de leur travail

quotidien, qui est de 16 kilomètres en moyenne,--aussi bien que leur

fatigue, car on leur adjoint des renforts pour gravir les rues trop

rapides,--aussi bien que la vitesse de leur marche, car les cochers sont

surveillés attentivement.

Comme la Compagnie des Petites Voitures, la Compagnie des Omnibus

fabrique elle-même ses voitures. Elle les a ainsi à meilleur marché et

est plus sûre de les avoir solides et bien construites. Chaque voiture

revient à 3,500 francs environ.

Le tableau suivant donne, d'une manière succincte, une idée de

l'importance de l'entreprise:

Établissements immobiliers, écuries, greniers 19,367,000 fr.

Chevaux 7,700,000

Fourrage en approvisionnement 1,760,000

Matériel roulant (voitures, harnais) 4,120,000

Ateliers, outillage, rechange, mobilier industriel 3,599,000

Voie ferrée et son matériel d'exploitation 2,144,000

Divers fonds de roulement 2,310,000

----------------

TOTAL 41,000,000 fr.

Le public réclame parfois la mise en service d'une voiture nouvelle ou

la création d'une ligne. Les chiffres qui précèdent lui apprendront

qu'une voiture nouvelle exige un capital de 56,810 francs, et une ligne

de 20 voitures une somme de 1,100,000 francs.

L'existence d'une aussi vaste entreprise au dedans du mur d'octroi élève

dans de très-fortes proportions les dépenses annuelles.

En 1872, la recette a été de 21,802,297 fr.

et la dépense, de 19,898,146

---------------

D'où résulte un produit net de 1,904,151 fr.

Auquel correspond, par journée de voiture,

un produit de 89 fr. 74

Or, chaque voiture coûte, par jour 84 40

-----------

Reste comme produit net 5 fr. 34

Qui croirait, à voir ces omnibus si souvent complets, que le revenu soit

aussi faible? Les choses sont telles cependant et, fait remarquable,

mais que le calcul démontre nettement, l'omnibus serait-il complet tout

le jour de la station de départ à la station d'arrivée, la Compagnie

serait en perte. Le renouvellement seul du voyageur durant le trajet

produit un bénéfice.

La Compagnie des omnibus possède encore les grands omnibus sur rails qui

font le service de la place du Palais-Royal à Sèvres; mais ce n'est là

qu'une annexe d'une importance relative peu considérable. Nous ne nous y

arrêterons donc pas.

[Illustration: Fig. 24.--Coupe d'un rail de chemin de fer américain.]

Les Merveilles de la Locomotion · 第 5 / 15 段