des bêtes de transport sinon la plus utile et dont on se sert dans
diverses contrées de l'Asie. L'éléphant peut parcourir 80 kilomètres par
jour en portant un poids de 1000 kilogrammes. D'après le chev. P.
Armandi, auteur d'un ouvrage fort intéressant sur l'histoire militaire
des éléphants, ces animaux ne pouvaient faire, avec une semblable
charge, que 12 à 15 lieues par jour (48 à 60 kilomètres). «La marche
ordinaire de l'éléphant, dit cet écrivain, n'est guère plus rapide que
celle du cheval; mais, quand on le pousse, il prend une sorte de pas
d'amble, qui, pour la vitesse, équivaut au galop. Il a le pied très-sûr,
il marche avec circonspection et il lui arrive rarement de broncher.
Malgré cela, c'est toujours une monture incommode, à cause de son
balancement continuel et de son allure saccadée.»
[Illustration: Fig. 4.--Éléphant portant un a'méry.]
L'éléphant était autrefois employé dans les combats et portait sur son
dos une tour abritant cinq ou six soldats au plus, armés de piques ou de
traits. Plus tard, le sénat romain attela deux éléphants aux chars des
empereurs revenant vainqueurs de l'Orient. Aujourd'hui, l'éléphant sert
aux voyages dans l'Inde. On lui met sur le dos soit une galerie
découverte, de construction légère, simplement garnie de coussins,
appelée _howdah_ ou _haudah_, et qui peut contenir deux ou trois
voyageurs, ou bien, pour les dames ou les grands personnages, une
galerie couverte de rideaux de soie, ornée de banderoles et connue sous
le nom d'_a'méry_.
[Illustration: Fig. 5.--Éléphant portant un haudah.]
Mais l'éléphant ne se reproduit pas dans la vie domestique; il lui faut
la profondeur et le silence des forêts; aussi n'y a-t-il guère à espérer
qu'il se répande jamais en Europe.
[Illustration: Fig. 6.--Petits éléphants du Jardin d'acclimatation.]
S'il ne l'emporte par la taille, le chameau l'emporte sur l'éléphant par
les services qu'il rend aux populations africaines. C'est le _navire du
désert_, a-t-on dit avec beaucoup de vérité. Et, en effet, les sables
sahariens ne forment-ils pas une vaste mer mouvante qui a ses tempêtes,
quand souffle le _Simoun_ (les poisons), ou comme les Arabes le nomment:
le _Kamsin_, «qui sèche l'eau des puits». «Dans le désert, l'homme
redevient promptement un animal féroce; le soin de son propre salut le
préoccupe à ce point qu'il ne se retournerait seulement pas pour
secourir son semblable en danger[4].» Si l'Arabe n'avait le chameau,
quel autre animal pourrait lui faire parcourir le désert? Admirable
prévoyance de Dieu qui, à côté de la vaste plaine brûlante, a mis la
monture propre à en faciliter l'accès!
[Note 4: M. du Camp, _Orient et Italie_.]
[Illustration: Fig. 7.--Caravane dans le désert.]
Tout le monde connaît la sobriété du chameau. Il peut marcher pendant
des semaines entières, à raison de 16 à 18 heures par jour, avec un
fardeau de 400 kilogrammes en moyenne, sans demander autre chose qu'un
litre d'eau chaque jour, et une livre d'une nourriture quelconque:
paille, orge, chardons, herbes ou noyaux de dattes. Pour une traversée
de 40 à 50 heures, comme celle du Caire à Suez, il peut se passer de
toute boisson et de toute nourriture.
La soumission du chameau, sa patience, ressemblent à celles du boeuf;
mais tandis que l'un rentre dans la catégorie des bêtes de somme,
l'autre appartient plus spécialement à celle des bêtes de trait. De même
que le cheval, le boeuf se trouve dans tous les pays et partage avec lui
les rudes travaux de l'agriculture. C'est dans les régions montagneuses
et dans les pays chauds que l'usage du boeuf s'est le plus répandu. Là,
il tire la charrue et fait tous les transports qui ne réclament pas de
vitesse. Attelé au manége d'une noria, il peut développer un effort
moyen de 60 kilogrammes, tandis que le cheval n'est capable de produire
qu'un effort de 45 kilogrammes; sa vitesse, il est vrai, n'est, dans ce
cas, que de 0m,60 par seconde, tandis que celle du cheval est de moitié
plus grande, ou de 0m,90 dans le même temps.
À côté du boeuf viennent se ranger les membres de la même famille: le
yack, des montagnes du Thibet, qui se monte et dont l'agilité est
supérieure à celle du boeuf; le bison, qui abonde dans l'Amérique
septentrionale, et que M. Lamare-Picquot a proposé d'acclimater en 1849,
comme bête de trait et de boucherie.
Les usages que l'on tire du boeuf, lorsque l'âge ne lui permet plus de
fournir un service actif, sont plus nombreux encore que ceux des
différentes parties du corps du chameau. Sa chair, sa peau, sa graisse,
son poil, ses cornes, ses os, ses nerfs, ses intestins, son sang, ses
issus même, sont utilisés. Aussi, en pensant au culte public que les
Égyptiens rendaient au boeuf Apis, est-on surpris qu'il n'ait produit
que l'insignifiante et ridicule mascarade du boeuf gras, où les grands
prêtres sont remplacés par des garçons bouchers, travestis en hercules
assommeurs.
L'homme n'a pas d'autres auxiliaires dans les pays chauds et dans les
pays tempérés que ceux dont nous venons de parler.
Dans les contrées septentrionales, en Russie, en Norwége, le renne
remplace avantageusement le cheval. Il sert à la fois de bête de trait
et de somme et peut faire jusqu'à 120 kilomètres par jour, se contentant
seulement de quelques bourgeons, d'écorces ou de lichen qu'il déterre
sous la neige.
[Illustration: Fig. 8.--Traîneau tiré par des chiens.]
Comme le renne, le chien se met au traîneau et rend au voyageur qui se
lance sur les glaces des mers polaires de précieux services. Le docteur
J.-J. Hayes, chirurgien de la marine des États-Unis, raconte ainsi la
dernière partie de son voyage à la mer libre du pôle arctique: «Notre
traversée n'a pas eu sa pareille dans les aventures arctiques.... Les
soixante-quinze derniers kilomètres, où nous n'avions plus que nos
chiens, nous ont pris quatorze journées; et on comprendra mieux combien
la tâche était rude, si l'on se rappelle qu'une semblable étape peut
être parcourue en cinq heures par un attelage de force moyenne sur de la
glace ordinaire, et ne le fatiguerait pas moitié autant qu'une seule
heure de tirage au milieu de ces hummocks qui semblaient se multiplier
sous nos pas.--Le chien de cette race court plus volontiers sur la glace
unie avec un fardeau de cent livres, qu'il n'en traîne vingt-cinq sur
une route qui le force à marcher à pas lents.»
Nous avons parlé de la plupart des quadrupèdes que l'homme emploie à le
porter ou à le traîner. Mais il est un bipède que certains peuples de
l'Afrique emploient aussi comme coursier: l'autruche. Sa force ne le
cède en rien à la rapidité de sa course. Il semble voler; et on se fera
une idée de sa vitesse quand on saura que le chasseur qui la poursuit
est souvent forcé de courir huit à dix heures avant de l'atteindre.
Ainsi qu'on le voit, dans quelque pays, sous quelque latitude que
l'homme se place, il trouve à ses côtés l'animal capable de suppléer à
sa faiblesse et de prolonger sa course aussi loin qu'il le désire: mers
de glaces ou de sables brûlants, il peut tout aborder. Est-il seul à
voyager? il enfourche une monture; a-t-il lourd à porter? il attelle la
bête à un véhicule. De force, il n'en a pas à produire et son cerveau
peut être seul à travailler.
CHAPITRE III
LES VÉHICULES DANS L'ANTIQUITÉ
BIGA, CARPENTRUM, CISIUM, PILENTUM, BENNA, CHARS D'HÉLIOGABALE, CHAR
FUNÈBRE D'ALEXANDRE, LITIÈRES ET BASTERNES.
Les véhicules le plus en usage dans les temps anciens, ceux dont les
bas-reliefs de la Grèce ou de Rome nous ont conservé l'image, et dont
les historiens nous font le récit, sont les chars à deux roues qui
servaient dans les combats, dans les courses du cirque, dans les fêtes
triomphales ou dans les cérémonies religieuses.
La _biga_ était une sorte de caisse montée sur deux roues, ouverte à
l'arrière et sans aucun siége. Elle était tirée par deux chevaux attelés
de front de chaque côté d'une flèche unique ou timon. Cette caisse était
tantôt en bois, tantôt en métal et plus ou moins ornée suivant les
circonstances. Dans les jeux du cirque, le lutteur conduisait lui-même
l'attelage; à la guerre, un conducteur spécial dirigeait les chevaux
pour laisser au combattant le libre usage de ses armes.
Nous ne voyons plus ces chars qu'aux courses de l'Hippodrome, à
Paris. Tous les ans aussi, Florence a ses courses de chars. Des
_cocchi_, vêtus à la romaine, montés sur leur _theda_, soulèvent des
nuages de poussière aux applaudissements de la foule qui entoure la
place Sainte-Marie-Nouvelle.
Ces chars s'appelaient autrefois _bigæ_, _trigæ_, _quadrigæ_, suivant
qu'il étaient traînés par deux, trois ou quatre chevaux de front. Il y
avait aussi des _sejugæ_, ou chars à six chevaux, et des _septijugæ_ ou
chars à sept chevaux.
On attribue l'invention des chars à Erichthonius, roi d'Athènes, qui
institua les fêtes des Panathénées, si célèbres dans toute la Grèce.
D'autres historiens croient pouvoir en faire remonter la découverte
jusqu'à Triptolème, ou même jusqu'à Pallas ou à Neptune. Nous ne
chercherons pas à vider le différend qui les divise à ce sujet.
L'invention des chars date de la plus haute antiquité, c'est
incontestable; mais nous doutons fort que les dieux de la Fable aient
fait, de leurs mains, les chars sur lesquels on les représente si
souvent montés et à l'aide desquels ils voyagent au milieu de l'éther ou
sur les vagues de l'Océan.
Le _carpentum_ était la riche voiture à deux ou à quatre roues et à deux
ou à quatre chevaux, attelés de front. Le carpentum était d'ordinaire
couvert et servait aux prêtres et aux dames romaines. C'était la voiture
de la mariée, celle qu'en Grèce on appelait _apène_.
Notre cabriolet moderne portait autrefois le nom de _cisium_, mais il
différait notablement de celui que nous connaissons. Il s'ouvrait par
devant et avait un siége, mais la caisse n'était pas suspendue; le siége
seul était porté par des courroies destinées à adoucir les chocs des
chemins qui, à cette époque, étaient très-imparfaits. On sait, en effet,
qu'à part les quelques voies stratégiques qui furent faites de bonne
heure en Italie, et qui réunissaient Rome aux principales villes de la
péninsule, les voies de communication manquaient presque complétement.
Le cisium, n'ayant que deux roues, pouvait, plus facilement que le
carpentum, passer dans tous les chemins, aussi l'employait-on comme
voiture de voyage.
La voiture de ville des matrones romaines, celle des vestales, dont la
loi interdisait l'usage aux courtisanes, s'appelait _pilentum_. Elle
était découverte, à deux places, à deux ou à quatre roues. Des
colonnettes en bois, en cuivre, ou même en argent ou en ivoire,
richement sculptées, soutenaient la toiture de la voiture. Les _arabas_
des dames du sérail et des patriciennes musulmanes d'aujourd'hui ont
quelque ressemblance avec le pilentum. Les arabas sont les voitures dans
lesquelles l'aristocratie féminine musulmane va se promener, à certains
jours de liesse, aux Eaux douces d'Europe ou d'Asie, sur la rive
orientale du Bosphore de Thrace: lourds carrosses, tirés par des boeufs
à la lente allure, et conduits par des eunuques[5]. Un diminutif de ces
voitures, destiné à être traîné par des chèvres, est au musée de Trianon
à Versailles. Il a été donné par le sultan au prince impérial.
[Note 5: _Voyage illustré des Deux Mondes_, Mornand et Vilbort.]
[Illustration: Fig. 9.--L'Araba.]
Une voiture très à la mode depuis quelques années, le _panier_, la
voiture de campagne, était aussi très en vogue autrefois. On la trouve
chez les Romains où elle s'appelle _sirpea_, chez les Spartiates où elle
se nomme _canathra_, chez les Grecs où elle porte le nom de _plecta_, et
enfin chez les Gaulois qui l'appellent _benna_. La benna servait à la
guerre et, durant la paix, au transport des personnes et des choses.
Telles étaient les principales voitures en usage dans l'antiquité;
mais, à côté de ces voitures dont chacun se servait suivant ses
fonctions ou dans telle ou telle circonstance, il s'en est trouvé de
particulièrement remarquables par le luxe de leur construction.
«Héliogabale, le Sardanapale de Rome, nous dit M. Ramée, dans son
histoire des chars, carrosses, etc., d'après l'historien Lampride, avait
des voitures couvertes de pierres précieuses et d'or, ne faisant aucun
cas de celles qui étaient garnies d'argent, d'ivoire ou d'airain. Il
attelait parfois à un char deux, trois et quatre femmes des plus belles,
ayant le sein découvert et par lesquelles il se faisait traîner. Cet
empereur n'étant encore que particulier, ne se mettait jamais en route
avec moins de soixante chariots. Empereur, il se faisait suivre de six
cents voitures, alléguant que le roi des Perses voyageait avec dix mille
chameaux et Néron avec cinq cents carrosses.»
Le même Héliogabale avait pour son dieu Elégabale un char orné d'or et
de pierres précieuses, traîné par six chevaux blancs richement
caparaçonnés. Le dieu conduisait ou mieux semblait conduire. Héliogabale
allait en avant du char à reculons. Le chemin à parcourir était couvert
de poudre d'or pour prévenir ses faux pas et l'empêcher de glisser sous
les pieds des chevaux dont il réglait l'allure.
L'un des chars les plus remarquables est celui dont Diodore de Sicile
donne la description et qui transporta le corps d'Alexandre de Babylone
en Égypte. La voûte était d'or, recouverte d'écailles en pierres
précieuses au sommet. Le trône et les ornements placés sur ce char
étaient en or; les raies et les moyeux des roues étaient dorés.
Soixante-quatre mules, par seize de front, portant des couronnes d'or et
des colliers de pierres précieuses, traînaient ce char, dont la
construction avait exigé deux années de travail.
[Illustration: Fig. 10.--Litière à deux porteurs.]
Indépendamment des chars de différents genres qui sont venus jusqu'à
nous plus ou moins transformés, les anciens avaient encore les
_litières_ et les _basternes_, qui ont donné naissance aux _palanquins_
et aux _chaises à porteurs_.
La litière était le plus souvent portée par des hommes, mais quelquefois
on la plaçait sur un chameau ou sur un éléphant. Elle subit, avec le
luxe croissant, les modifications des autres moyens de transport. Elle
fut d'abord découverte et très-simple. On la couvrit plus tard et on
l'orna. La basterne n'est autre chose qu'une grande chaise à porteurs à
deux places portée par deux chevaux, deux mules ou deux boeufs.
[Illustration: Fig. 11.--Litière à quatre porteurs.]
La litière employée aujourd'hui dans le Dahomey n'est pas plus primitive
que la litière des anciens. Aux extrémités d'une longue perche sont
fixées les attaches d'un hamac dans lequel le promeneur est étendu. Une
draperie tendue sur un cadre, relié lui-même à cette perche, fait tente
au-dessus de la litière et garantit des ardeurs du soleil. Deux nègres
vigoureux la portent en courant. De temps en temps, deux hommes se
détachent de la petite troupe d'esclaves qui sert d'escorte et viennent
les remplacer, de manière que l'allure ne soit jamais ralentie.
[Illustration: Fig. 12.--Litière au Dahomey.]
Ce moyen de transport primitif, où l'homme remplace la bête et porte
l'homme, rappelle bien ce qui se passait au temps de la domination
romaine où les esclaves étaient forcés de se plier honteusement aux
volontés et aux caprices de leurs maîtres.
CHAPITRE IV
LES VÉHICULES DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Les moyens de transport se perfectionnent avec une lenteur extrême. Le
cheval est celui qu'on emploie de préférence.
[Illustration: Fig. 13.--Un abbé en voyage.]
Eginhard, le premier de nos historiens, nous raconte comment les princes
de la famille des Mérovingiens s'en allaient en voyage. «S'il était
nécessaire que l'un d'eux allât quelque part, dit-il, il voyageait monté
sur un chariot traîné par des boeufs qu'un bouvier conduisait à la
manière des paysans. C'est ainsi qu'il se rendait à l'Assemblée générale
de la nation, qui se réunissait une fois chaque année pour les affaires
du royaume.» Il nous faut aller aujourd'hui en Turquie et dans l'Inde
pour trouver des attelages du même genre.
[Illustration: Fig. 14.--Voiture de promenade dans l'Inde.]
On peut juger de la manière dont voyageaient les simples citoyens par la
manière dont voyageaient les rois. Les routes étaient rares et celles
qui existaient étaient en très-mauvais état. Les seigneurs féodaux, qui
auraient dû les faire entretenir par leurs vassaux, ne s'en occupaient
nullement. Ils concédaient le droit de conduite sur les routes pour
escorter les marchands, «mais on n'entendait parler que de brigandages
sur les voies publiques». «Des brigands, ceints du glaive, raconte
Guillaume, archevêque de Tyr, assiégeaient les routes, dressaient des
embûches et n'épargnaient ni les étrangers, ni les hommes consacrés à
Dieu. Les villes et les places fortes n'étaient pas même à l'abri de ces
calamités; des sicaires en rendaient les rues et les places dangereuses
pour les gens de bien.» Cet état de choses dura plusieurs siècles,
pendant lesquels la sécurité ne régna nulle part. Au douzième siècle, ce
sont les Routiers, Brabançons et Cottereaux; au quatorzième, les
Malandrins et les Écorcheurs, qui pillent et dévalisent. «Tout le pays
en était rempli et personne n'osait sortir des villes et châteaux, par
crainte de ces mécréants qui n'avaient nul souci de Dieu.» On pouvait
être tranquille à l'intérieur des villes ou dans leur voisinage, mais
les paysans n'osaient se risquer dans la campagne, loin des châteaux
forts et des monastères. Durant la belle saison, ils restaient aux
champs; mais, à l'approche de l'hiver, ils rentraient avec le bétail
dans les faubourgs. Le marchand, le commis-voyageur d'autrefois,
devaient payer un droit d'escorte à chaque seigneur dont il traversait
les terres pour être garanti de toute rapine.
Les seigneurs ne dédaignaient pas de s'associer parfois à ces
détrousseurs de grands chemins. C'est ainsi que Richard Coeur de lion,
n'étant encore que duc d'Aquitaine, se fit le compagnon de Mercadier,
chef de routiers célèbre, et lui donna plus tard les biens d'un seigneur
du Périgord. L'archevêque de Bordeaux lui-même fit ravager sa province
par le même Mercadier, à ce que rapporte le pape Innocent III.
Les rois de France, à différentes époques, s'efforcèrent de porter
remède à cette déplorable situation. Louis VI était toujours à cheval et
la lance au poing pour châtier les nobles qui pillaient les voyageurs.
Philippe Auguste, jaloux de relever la France au point où Charlemagne
l'avait placée, continua la lutte. Il réprima les brigandages des grands
seigneurs, fit paver les rues et les places de Paris, qui étaient en tel
état que les chevaux et les voitures, remuant la boue, en faisaient
sortir des odeurs insupportables. On juge ce que pouvaient être les
routes de la France, à cette époque, par ce qu'étaient les rues de sa
capitale.
Saint Louis remit en vigueur un capitulaire de Charlemagne qui forçait
les seigneurs prenant péage à entretenir les routes et à garantir la
sûreté des voyageurs.
Qui donc aurait osé entreprendre de longs voyages en ces temps de
troubles et de force brutale? Les seigneurs seuls pouvaient courir ces
aventures, et encore ne sortaient-ils guère de leurs domaines ou de ceux
de leurs voisins amis. Allaient-ils à quelque fête, c'était sur des
palefrois, richement caparaçonnés. Leurs dames les accompagnaient,
chevauchant à leurs côtés sur des haquenées ou des mules encore plus
brillamment ornées.
Certaines de ces montures sont restées célèbres dans les annales de la
chevalerie. Les quatre fils Aymon, Renaud, Guichard, Alard et Richardet,
combattaient sur un seul cheval qui s'appelait Bayard.
Le légendaire paladin Roland, avec sa Durandal qui fendait roc et
granit, son olifant (cor enchanté), dont
Bruient li mont et li vauls resona;
Bien quinze lieues li oïes en ala,
montait Bride d'or.
Oger le Danois, immortalisé par nos jeux de cartes sous le nom d'Hogier,
avait Beiffror et Flori.
Charlemagne avait deux palefrois: Blanchard et Entencendur. Enfin, le
Cid avait sa Babieça, et, plus tard, Don Quichotte a eu Rossinante.
Les chariots ne servaient, au moyen âge, que pour le transport des
choses et peu pour celui des gens.
Lorsque Thomas Becket, plus tard archevêque de Cantorbéry, vint en
France demander la main de Marguerite, fille de Louis VII, pour le fils
aîné d'Henri II roi d'Angleterre, il se fit suivre de deux cents
cavaliers, tant soldats que serviteurs, tous habillés à ses couleurs et
richement vêtus. Quand il entrait dans les villes et les villages, tout
le monde se pressait pour voir défiler le long cortége du chancelier,
son armée de serviteurs, ses chariots _qui faisaient retentir les
pierres_, ses écuyers, ses chiens, ses oiseaux, ses singes. Il avait
_douze_ chariots pour les présents destinés au roi, _un_ pour ses tapis,
_un_ pour sa vaisselle, _un_ pour sa cuisine, _un_ pour sa chapelle et
ses livres, et _je ne sais combien_ pour ses bagages et ceux de ses
gens.
Les litières n'étaient employées que pour les personnes malades et pour
les dames à certaines cérémonies d'apparat. C'est ainsi que le comte de
Toulouse, Raymond VI, étant malade en Aragon, se fit construire une
litière pour aller à Toulouse.
Isabelle de Bavière fit son entrée à Paris le 20 août 1389. La cérémonie
surpassa en magnificence tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Le cortége
se forma à Saint-Denis. Les seigneurs et les dames s'étaient portés dans
cette ville à la rencontre de la princesse: les plus hauts barons
rivalisaient de luxe et tenaient à honneur d'escorter les _litières_ des
duchesses de Berry, de Bourgogne, d'Orléans et de la reine Isabelle.....
La suite de la fête fut un vrai triomphe. Les litières dont il est
question dans ce récit étaient-elles portées par des hommes ou par des
bêtes de somme, mules ou chevaux? C'est ce que l'histoire ne nous dit
pas.
Les Houspilleurs, les Écorcheurs et les Retondeurs, qui avaient continué
l'oeuvre de déprédation des Routiers, furent poursuivis par Charles VII,
qui réorganisa l'armée et protégea enfin les bourgeois et les paysans.
Louis XI rendit les routes plus sûres que n'étaient les environs de son
redoutable château de Plessis-lès-Tours. Le service des postes fut
organisé par lui, le 19 juin 1464. Un grand maître était nommé par le
roi, avec des maîtres-coureurs royaux sous ses ordres, et deux cent
trente courriers pour agents. La circulation devenait donc plus facile.
Des _nuntii volantes_, qui se chargeaient du transport des lettres, des
paquets et des personnes, avaient bien été établis précédemment par
l'Université pour les relations des écoliers avec leurs familles, mais
aucun service d'ensemble n'avait été organisé.
Sous le règne de Louis XII, «les poules couraient aux champs hardiment
et sans risques», car les pillards étaient exécutés; mais sous François
Ier, le pillage recommença dans les campagnes et les Mauvais Garçons et
les Bandouliers continuèrent les exploits des Routiers et autres
Malandrins des siècles précédents. Le fils du roi, lui-même, le duc
d'Orléans, s'en allait, par partie de plaisir, ferrailler contre les
laquais sur les ponts de Paris. Les bons chemins et les voitures étaient
rares. Charles-Quint, le 10 mai 1552, malade de la goutte et poursuivi
par Maurice de Saxe, fut forcé de fuir dans _une litière_ au milieu d'un
affreux orage, par des _sentiers impraticables_, à la lueur des torches.
Les moyens de transport les plus populaires étaient alors employés par
les gens riches.
On rapporte que Gilles le Maître, premier président du Parlement sous
Henri II, stipula, dans un bail avec un de ses fermiers, qu'aux «quatre
bonnes fêtes de l'année et aux vendanges, on lui amènerait une charrette
couverte et de la paille fraîche dedans, pour y asseoir sa femme et sa
fille, et de plus, un ânon ou une ânesse pour sa chambrière, lui se
contentant d'aller devant, sur sa mule, accompagné de son clerc à pied».
Cependant, la France s'unifiait; les gens d'armes, de création récente,
faisaient la guerre aux pillards; la Renaissance s'ouvrait comme une ère
d'apaisement favorable à la fois au commerce, à l'industrie, au
développement des voies de communication par terre et par eau, leurs
auxiliaires naturels, des moyens de transport, enfin, leurs instruments
indispensables.
C'est sous le règne de François Ier que l'on voit apparaître les
premiers carrosses. Isabelle, la détestable femme de Charles VI, s'était
bien montrée, en 1405, dans un chariot _branlant_, la première, ou du
moins l'une des premières voitures suspendues. Mais ce n'est qu'un fait
isolé et sans portée.