déroula une histoire pleine de philosophie, toujours vraisemblable sinon
vraie, mais toujours réelle depuis le vieux poème d'Homère. Car si la
femme inspire éternellement des sottises aux hommes, les guerriers,
qu'elle favorise plus spécialement de son intérêt, en souffrent
nécessairement plus que d'autres.
Hennique nous démontra encore une fois que les hommes, souvent
intelligents et raisonnables, pris isolément, deviennent infailliblement
des brutes quand ils sont en nombre.--C'est ce qu'on pourrait appeler:
l'ivresse des foules.--Je ne sais rien de plus drôle et de plus horrible
en même temps que le siège de cette maison publique et le massacre des
pauvres filles.
Mais Paul Alexis nous fit attendre quatre jours, ne trouvant pas de
sujet. Il voulait nous raconter des histoires de Prussiens souillant des
cadavres. Notre exaspération le fit taire, et il finit par imaginer
l'amusante anecdote d'une grande dame allant ramasser son mari mort sur
un champ de bataille et se laissant «attendrir» par un pauvre soldat
blessé.--Et ce soldat était un prêtre.
Zola trouva ces récits curieux et nous proposa d'en faire un livre.
Voilà, Monsieur le directeur, quelques notes, vite griffonnées, mais
contenant, je pense, tous les détails qui peuvent vous intéresser.
Veuillez agréer, avec mes remerciements pour votre bienveillance,
l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.
GUY DE MAUPASSANT.
Cet article est celui que Maupassant publia dans _le Gaulois_ pour
faire «démarrer la critique». A la fin de ce volume nous citons
quelques lignes des principaux articles qu'il provoqua.
APPENDICE.
Nous donnons ici, à titre _purement documentaire_, et pour que le
lecteur puisse se rendre compte de la venue de son talent, les quatre
premières nouvelles publiées par Maupassant. On retrouvera dans la _Main
d'Écorché_ l'idée première de la _Main_ (Contes du Jour et de la Nuit),
et dans le _Mariage du Lieutenant Laré_ celle des _Idées du Colonel_
(Yvette).
LA MAIN D'ÉCORCHÉ.
Il y a huit mois environ, un de mes amis, Louis R., avait réuni, un
soir, quelques camarades de collège; nous buvions du punch et nous
fumions en causant littérature, peinture, et en racontant, de temps à
autre, quelques joyeusetés, ainsi que cela se pratique dans les réunions
de jeunes gens. Tout à coup la porte s'ouvre toute grande et un de mes
bons amis d'enfance entre comme un ouragan. «Devinez d'où je viens»,
s'écrie-t-il aussitôt. «Je parie pour Mabille», répond l'un; «Non, tu es
trop gai, tu viens d'emprunter de l'argent, d'enterrer ton oncle, ou de
mettre ta montre chez ma tante», répond un autre; «Tu viens de te
griser, riposte un troisième, et comme tu as senti le punch chez Louis,
tu es monté pour recommencer.»--«Vous n'y êtes point, je viens de P.....
en Normandie, où j'ai été passer huit jours et d'où je rapporte un grand
criminel de mes amis que je vous demande la permission de vous
présenter.» A ces mots, il tira de sa poche une main d'écorché; cette
main était affreuse, noire, sèche, très longue et comme crispée, les
muscles, d'une force extraordinaire, étaient retenus à l'intérieur et à
l'extérieur par une lanière de peau parcheminée, les ongles jaunes,
étroits, étaient restés au bout des doigts; tout cela sentait le
scélérat d'une lieue. «Figurez-vous, dit mon ami, qu'on vendait l'autre
jour les défroques d'un vieux sorcier bien connu dans toute la contrée;
il allait au sabbat tous les samedis sur un manche à balai, pratiquait
la magie blanche et noire, donnait aux vaches du lait bleu et leur
faisait porter la queue comme celle du compagnon de saint Antoine.
Toujours est-il que ce vieux gredin avait une grande affection pour
cette main, qui, disait-il, était celle d'un célèbre criminel supplicié
en 1736, pour avoir jeté, la tête la première, dans un puits sa femme
légitime, en quoi faisant je trouve qu'il n'avait pas tort, puis pendu
au clocher de l'église le curé qui l'avait marié. Après ce double
exploit, il était allé courir le monde et dans sa carrière aussi courte
que bien remplie, il avait détroussé douze voyageurs, enfumé une
vingtaine de moines dans un couvent et fait un sérail d'un monastère de
religieuses.»--«Mais que vas-tu faire de cette horreur?» nous
écriâmes-nous.--«Eh parbleu, j'en ferai mon bouton de sonnette pour
effrayer mes créanciers.»--«Mon ami, dit Henri Smith, un grand Anglais
très flegmatique, je crois que cette main est tout simplement de la
viande indienne conservée par un procédé nouveau, je te conseille d'en
faire du bouillon.»--«Ne raillez pas, Messieurs, reprit avec le plus
grand sang-froid un étudiant en médecine aux trois quarts gris, et toi,
Pierre, si j'ai un conseil à te donner, fais enterrer chrétiennement ce
débris humain, de crainte que son propriétaire ne vienne te le
redemander; et puis, elle a peut-être pris de mauvaises habitudes, cette
main, car tu sais le proverbe: «Qui a tué tuera.»--«Et qui a bu boira»,
reprit l'amphitryon; là-dessus il versa à l'étudiant un grand verre de
punch, l'autre l'avala d'un seul trait et tomba ivre mort sous la table.
Cette sortie fut accueillie par des rires formidables, et Pierre élevant
son verre et saluant la main: «Je bois, dit-il, à la prochaine visite de
ton maître», puis on parla d'autre chose et chacun rentra chez soi.
Le lendemain, comme je passais devant sa porte, j'entrai chez lui, il
était environ 2 heures, je le trouvai lisant et fumant. «Eh bien,
comment vas-tu?» lui dis-je.--«Très bien», me répondit-il.--«Et ta
main?»--«Ma main, tu as dû la voir à ma sonnette où je l'ai mise hier
soir en rentrant, mais à ce propos figure-toi qu'un imbécile quelconque,
sans doute pour me faire une mauvaise farce, est venu carillonner à ma
porte vers minuit; j'ai demandé qui était là, mais comme personne ne me
répondait, je me suis recouché et rendormi.»
En ce moment, on sonna, c'était le propriétaire, personnage grossier et
fort impertinent. Il entra sans saluer. «Monsieur, dit-il à mon ami, je
vous prie d'enlever immédiatement la charogne que vous avez pendue à
votre cordon de sonnette, sans quoi je me verrai forcé de vous donner
congé.»--«Monsieur, reprit Pierre avec beaucoup de gravité, vous
insultez une main qui ne le mérite pas, sachez qu'elle a appartenu à un
homme fort bien élevé.» Le propriétaire tourna les talons et sortit
comme il était entré. Pierre le suivit, décrocha sa main et l'attacha à
la sonnette pendue dans son alcôve.--Cela vaut mieux, dit-il, cette
main, comme le «Frère, il faut mourir» des Trappistes, me donnera des
pensées sérieuses tous les soirs en m'endormant. Au bout d'une heure, je
le quittai et je rentrai à mon domicile.
Je dormis mal la nuit suivante, j'étais agité, nerveux; plusieurs fois
je me réveillai en sursaut, un moment même je me figurai qu'un homme
s'était introduit chez moi et je me levai pour regarder dans mes
armoires et sous mon lit; enfin, vers 6 heures du matin, comme je
commençais à m'assoupir, un coup violent frappé à ma porte, me fit
sauter du lit; c'était le domestique de mon ami, à peine vêtu, pâle et
tremblant. «Ah Monsieur! s'écria-t-il en sanglotant, mon pauvre maître
qu'on a assassiné.» Je m'habillai à la hâte et je courus chez Pierre. La
maison était pleine de monde, on discutait, on s'agitait, c'était un
mouvement incessant, chacun pérorait, racontait et commentait
l'événement de toutes les façons. Je parvins à grand'peine jusqu'à la
chambre, la porte était gardée, je me nommai, on me laissa entrer.
Quatre agents de la police étaient debout au milieu, un carnet à la
main, ils examinaient, se parlaient bas de temps en temps et écrivaient;
deux docteurs causaient près du lit sur lequel Pierre était étendu sans
connaissance. Il n'était pas mort, mais il avait un aspect effrayant.
Ses yeux démesurément ouverts, ses prunelles dilatées semblaient
regarder fixement avec une indicible épouvante une chose horrible et
inconnue, ses doigts étaient crispés, son corps, à partir du menton,
était recouvert d'un drap que je soulevai. Il portait au cou les marques
de cinq doigts qui s'étaient profondément enfoncés dans la chair,
quelques gouttes de sang maculaient sa chemise. En ce moment une chose
me frappa, je regardai par hasard la sonnette de son alcôve, la main
d'écorché n'y était plus. Les médecins l'avaient sans doute enlevée
pour ne point impressionner les personnes qui entreraient dans la
chambre du blessé, car cette main était vraiment affreuse. Je ne
m'informai point de ce qu'elle était devenue.
Je coupe maintenant, dans un journal du lendemain, le récit du crime
avec tous les détails que la police a pu se procurer. Voici ce qu'on y
lisait:
«Un attentat horrible a été commis hier sur la personne d'un jeune
homme, M. Pierre B....., étudiant en droit, qui appartient à une des
meilleures familles de Normandie. Ce jeune homme était rentré chez lui
vers 10 heures du soir, il renvoya son domestique, le sieur Bonvin, en
lui disant qu'il était fatigué et qu'il allait se mettre au lit. Vers
minuit, cet homme fut réveillé tout à coup par la sonnette de son
maître qu'on agitait avec fureur. Il eut peur, alluma une lumière et
attendit; la sonnette se tut environ une minute, puis reprit avec une
telle force que le domestique, éperdu de terreur, se précipita hors de
sa chambre et alla réveiller le concierge, ce dernier courut avertir
la police et, au bout d'un quart d'heure environ, ces derniers
enfonçaient la porte.
«Un spectacle horrible s'offrit à leurs yeux, les meubles étaient
renversés, tout indiquait qu'une lutte terrible avait eu lieu entre la
victime et le malfaiteur. Au milieu de la chambre, sur le dos, les
membres raides, la face livide et les yeux effroyablement dilatés, le
jeune Pierre B..... gisait sans mouvement; il portait au cou les
empreintes profondes de cinq doigts. Le rapport du docteur Bourdeau,
appelé immédiatement, dit que l'agresseur devait être doué d'une force
prodigieuse et avoir une main extraordinairement maigre et nerveuse,
car les doigts qui ont laissé dans le cou comme cinq trous de balle
s'étaient presque rejoints à travers les chairs. Rien ne fait
soupçonner le mobile du crime, ni quel peut en être l'auteur.»
On lisait le lendemain dans le même journal:
«M. Pierre B....., la victime de l'effroyable attentat que nous
racontions hier, a repris connaissance après deux heures de soins
assidus donnés par M. le docteur Bourdeau. Sa vie n'est pas en danger,
mais on craint fortement pour sa raison; on n'a aucune trace du
coupable.»
En effet mon pauvre ami était fou; pendant sept mois, j'allai le voir
tous les jours à l'hospice, mais il ne recouvra pas une lueur de raison.
Dans son délire, il lui échappait des paroles étranges et, comme tous
les fous, il avait une idée fixe, et se croyait toujours poursuivi par
un spectre. Un jour, on vint me chercher en toute hâte en me disant
qu'il allait plus mal, je le trouvai à l'agonie. Pendant deux heures, il
resta fort calme, puis tout à coup, se dressant sur son lit malgré nos
efforts, il s'écria en agitant les bras et comme en proie à une
épouvantable terreur: «Prends-la! prends-la! Il m'étrangle, au secours,
au secours!» Il fit deux fois le tour de la chambre en hurlant, puis il
tomba mort, la face contre terre.
Comme il était orphelin, je fus chargé de conduire son corps au petit
village de P..... en Normandie, où ses parents étaient enterrés. C'est
de ce même village qu'il venait, le soir où il nous avait trouvés buvant
du punch chez Louis R. et où il nous avait présenté sa main d'écorché.
Son corps fut enfermé dans un cercueil de plomb, et quatre jours après,
je me promenais tristement avec le vieux curé qui lui avait donné ses
premières leçons, dans le petit cimetière où l'on creusait sa tombe. Il
faisait un temps magnifique, le ciel tout bleu ruisselait de lumière;
les oiseaux chantaient dans les ronces du talus, où, bien des fois,
enfants tous deux, nous étions venus manger des mûres. Il me semblait
encore le voir se faufiler le long de la haie et se glisser par le petit
trou que je connaissais bien, là-bas, tout au bout du terrain où l'on
enterre les pauvres, puis nous revenions à la maison, les joues et les
lèvres noires du jus des fruits que nous avions mangés; et je regardai
les ronces, elles étaient couvertes de mûres, machinalement j'en pris
une, et je la portai à ma bouche; le curé avait ouvert son bréviaire et
marmottait tout bas ses _oremus_, et j'entendais au bout de l'allée la
bêche des fossoyeurs qui creusaient la tombe. Tout à coup, ils nous
appelèrent, le curé ferma son livre et nous allâmes voir ce qu'ils
voulaient. Ils avaient trouvé un cercueil. D'un coup de pioche, ils
firent sauter le couvercle et nous aperçûmes un squelette démesurément
long, couché sur le dos, qui de son œil creux semblait encore nous
regarder et nous défier; j'éprouvai un malaise, je ne sais pourquoi,
j'eus presque peur. «Tiens! s'écria un des hommes, regardez donc, le
gredin a un poignet coupé, voilà sa main.» Et il ramassa à côté du corps
une grande main desséchée qu'il nous présenta. «Dis donc, fit l'autre en
riant, on dirait qu'il te regarde et qu'il va te sauter à la gorge pour
que tu lui rendes sa main.»--«Allons mes amis, dit le curé, laissez les
morts en paix et refermez ce cercueil, nous creuserons autre part la
tombe de ce pauvre Monsieur Pierre.»
Le lendemain tout était fini et je reprenais la route de Paris après
avoir laissé 50 francs au vieux curé pour dire des messes pour le repos
de l'âme de celui dont nous avions ainsi troublé la sépulture.
_Signé_: Joseph PRUNIER.
_Almanach de Pont-à-Mousson_, 1875.
LE DONNEUR D'EAU BÉNITE.
Il habitait autrefois une petite maison, près d'une grande route, à
l'entrée d'un village. Il s'était établi charron après avoir épousé la
fille d'un fermier du pays, et comme ils travaillaient beaucoup tous les
deux, ils amassèrent une petite fortune. Seulement ils n'avaient pas
d'enfants, ce qui les chagrinait énormément. Enfin un fils leur vint;
ils l'appelèrent Jean, et ils le caressaient l'un après l'autre,
l'enveloppant de leur amour, le chérissant tellement qu'ils ne pouvaient
rester une heure sans le regarder.
Comme il avait cinq ans, des saltimbanques passèrent dans le pays et
établirent une baraque sur la place de la Mairie.
Jean, qui les avait vus, s'échappa de la maison, et son père, après
l'avoir cherché bien longtemps, le retrouva au milieu des chèvres
savantes et des chiens faiseurs de tours, qui poussait de grands éclats
de rire sur les genoux d'un vieux paillasse.
Trois jours après, à l'heure du dîner, au moment de se mettre à table,
le charron et sa femme s'aperçurent que leur fils n'était plus dans la
maison. Ils le cherchèrent dans leur jardin, et comme ils ne le
trouvaient pas, le père sur le bord de la route, cria de toute sa force:
«Jean!»--La nuit venait; l'horizon s'emplissait d'une vapeur brune qui
reculait les objets dans un lointain sombre et effrayant. Trois grands
sapins, tout près de là, semblaient pleurer. Aucune voix ne répondit;
mais il y avait dans l'air comme des gémissements indistincts. Le père
écouta longtemps, croyant toujours entendre quelque chose, tantôt à
droite, tantôt à gauche, et la tête perdue, il s'enfonçait dans la nuit
en appelant sans cesse: «Jean! Jean!»
Il courut ainsi jusqu'au jour, emplissant les ténèbres de ses cris,
épouvantant les bêtes rôdeuses, ravagé par une angoisse terrible et se
croyant fou par moments. Sa femme, assise sur la pierre de sa porte,
sanglota jusqu'au matin.
On ne retrouva pas leur fils.
Alors ils vieillirent rapidement dans une tristesse inconsolable.
Enfin ils vendirent leur maison et ils partirent pour chercher
eux-mêmes.
Ils questionnèrent les bergers sur les côtes, les marchands qui
passaient, les paysans dans les villages et les autorités des villes.
Mais il y avait longtemps que leur fils était perdu; personne ne savait
rien; lui-même avait sans doute oublié son nom maintenant et celui de
son pays; et ils pleuraient, n'espérant plus.
Bientôt ils n'eurent plus d'argent; alors ils se louèrent à la journée
dans les fermes et dans les hôtelleries, accomplissant les besognes les
plus humbles, vivant des restes des autres, couchant à la dure et
souffrant du froid. Mais comme ils devenaient très faibles à force de
fatigues, on n'en voulut plus pour travailler, et ils furent obligés de
mendier sur les routes. Ils accostaient les voyageurs avec des figures
tristes et des voix suppliantes; imploraient un morceau de pain des
moissonneurs qui dînent autour d'un arbre, à midi, dans la plaine; et
ils mangeaient silencieusement, assis sur le bord des fossés.
Un hôtelier, auquel ils racontaient leur malheur, leur dit un jour:
--J'ai connu aussi quelqu'un qui avait perdu sa fille; c'est à Paris
qu'il l'a retrouvée.
Ils se mirent tout de suite en route pour Paris.
Lorsqu'ils entrèrent dans la grande ville, ils furent effrayés par son
immensité et par les multitudes qui passaient.
Ils comprirent cependant qu'il devait être au milieu de tous ces hommes,
mais ils ne savaient comment s'y prendre pour le chercher. Puis ils
craignaient de ne pas le reconnaître, car il y avait alors quinze ans
qu'ils ne l'avaient vu.
Ils visitèrent toutes les places, toutes les rues, s'arrêtant à tous les
attroupements qu'ils voyaient, espérant une rencontre providentielle,
quelque prodigieux hasard, une pitié de la destinée.
Souvent ils marchaient à l'aventure devant eux, l'un contre l'autre,
ayant l'air si tristes et si pauvres qu'on leur faisait l'aumône sans
qu'ils l'eussent demandée.
Chaque dimanche ils passaient leur journée à la porte des églises,
regardant entrer et sortir les foules et cherchant sur les figures une
ressemblance lointaine. Plusieurs fois ils crurent le reconnaître, mais
toujours ils s'étaient trompés.
Il y avait, au seuil d'une des églises où ils revenaient le plus
souvent, un vieux donneur d'eau bénite qui était devenu leur ami. Son
histoire était aussi fort triste, et la commisération qu'ils avaient
pour lui fit naître entre eux une grande amitié. Ils finirent par
habiter ensemble tous les trois dans un pauvre taudis, tout en haut
d'une grande maison, située très loin, auprès des champs; et le charron
quelquefois remplaçait à l'église son nouvel ami, lorsque celui-ci se
trouvait malade. Un hiver vint, qui fut très dur. Le pauvre porteur de
goupillon mourut, et le curé de la paroisse désigna pour le remplacer le
charron dont il avait appris les malheurs.
Alors il vint chaque matin s'asseoir au même endroit, sur la même
chaise, usant continuellement du frottement de son dos la vieille
colonne de pierre contre laquelle il s'appuyait. Il regardait fixement
tous les hommes qu'il voyait entrer, et il attendait les dimanches avec
autant d'impatience qu'un collégien, parce que l'église, ce jour-là,
était sans cesse pleine de monde.
Il devint très vieux, s'affaiblissant encore sous l'humidité des voûtes;
et son espoir s'émiettait tous les jours.
Il connaissait à présent tous ceux qui venaient aux offices; il savait
leurs heures, leurs habitudes; distinguait leurs pas sur les dalles.
Son existence était tellement rétrécie que l'entrée d'un étranger dans
l'église était pour lui un grand événement. Un jour deux dames vinrent.
L'une était vieille et l'autre jeune. C'était la mère et la fille
probablement. Derrière elles un homme se présenta qui les suivit. Il les
salua à la sortie, et, après leur avoir offert de l'eau bénite, il prit
le bras de la plus vieille.
--Ce doit être le fiancé de la jeune, pensa le charron.
Et il chercha jusqu'au soir dans ses souvenirs où il avait pu voir
autrefois un jeune homme qui ressemblât à celui-là. Mais celui qu'il se
rappelait devait être à présent un vieillard, car il lui semblait
l'avoir connu là-bas, dans sa jeunesse.
Ce même homme revint souvent accompagner les deux dames, et cette
ressemblance vague, éloignée et familière qu'il ne pouvait retrouver
importunait tellement le vieux donneur d'eau bénite, qu'il fit venir sa
femme avec lui pour aider sa mémoire affaiblie.
Un soir, comme le jour baissait, les étrangers entrèrent tous les trois.
Lorsqu'ils furent passés:
--Eh bien! le connais-tu? dit le mari.
La femme inquiète cherchait à se rappeler aussi. Tout à coup elle dit
tout bas:
--Oui... oui... mais il est plus noir, plus grand, plus fort et habillé
comme un monsieur; pourtant, père, vois-tu, c'est ta figure quand tu
étais jeune.
Le vieux fit un soubresaut.
C'était vrai; il lui ressemblait, et il ressemblait aussi à son frère
qui était mort, et à son père qu'il avait connu jeune encore. Ils
étaient tellement émus qu'ils ne trouvaient rien à se dire. Les trois
personnes redescendaient, allaient sortir. L'homme touchait le goupillon
du doigt. Alors le vieux, dont la main tremblait tellement qu'elle
faisait par terre une pluie d'eau bénite, s'écria: Jean?
L'homme s'arrêta, le regardant.
Il reprit plus bas:
--Jean?
Les deux femmes l'examinaient sans comprendre.
Alors il dit pour la troisième fois en sanglotant:
--Jean?
L'homme se pencha tout près de sa figure, et illuminé par un souvenir
d'enfance, il répondit:
--Papa Pierre, maman Jeanne!
Il avait tout oublié, l'autre nom de son père et celui de son pays; mais
il se rappelait toujours ces deux mots qu'il avait tant répétés: papa
Pierre, maman Jeanne!
Il tomba, la figure sur les genoux du vieux, et il pleurait, et il
embrassait l'un après l'autre son père et sa mère, qui suffoquaient
d'une joie démesurée.
Les deux dames pleuraient aussi, comprenant qu'un grand bonheur était
arrivé.
Alors ils allèrent tous chez le jeune homme et il leur raconta son
histoire.
Les saltimbanques l'avaient enlevé. Pendant trois ans il parcourut avec
eux bien des pays. Puis la troupe s'était dispersée, et une vieille
dame, un jour, dans un château, avait donné de l'argent pour le garder,
parce qu'elle l'avait trouvé gentil. Comme il était intelligent, on le
mit à l'école, puis au collège, et la vieille dame n'ayant pas d'enfants
lui avait laissé sa fortune. Lui aussi avait cherché ses parents; mais
comme il ne se rappelait que ces deux noms: «papa Pierre, maman
Jeanne», il n'avait pu les retrouver. Maintenant, il allait se marier,
et il présenta sa fiancée qui était très bonne et très jolie.
Quand les deux vieux eurent dit à leur tour leurs chagrins et leurs
fatigues, ils l'embrassèrent encore une fois; et ils veillèrent fort
tard ce soir-là, n'osant pas se coucher, de crainte que le bonheur qui
les fuyait depuis si longtemps ne les abandonnât de nouveau pendant leur
sommeil.
Mais ils avaient usé la ténacité du malheur, car ils furent heureux
jusqu'à leur mort.
GUY DE VALMONT.
_La Mosaïque_, 1876.
«COCO, COCO, COCO FRAIS!»
J'avais entendu raconter la mort de mon oncle Ollivier.
Je savais qu'au moment où il allait expirer doucement, tranquillement,
dans l'ombre de sa grande chambre dont on avait fermé les volets à cause
d'un terrible soleil de juillet; au milieu du silence étouffant de cette
brûlante après-midi d'été, on entendit dans la rue une petite sonnette
argentine. Puis, une voix claire traversa l'alourdissante chaleur: «Coco
frais, rafraîchissez-vous, mesdames, coco, coco, qui veut du coco?» Mon
oncle fit un mouvement, quelque chose comme l'effleurement d'un sourire
remua sa lèvre, une gaieté dernière brilla dans son œil qui, bientôt
après, s'éteignit pour toujours.
J'assistais à l'ouverture du testament. Mon cousin Jacques héritait
naturellement des biens de son père; au mien, comme souvenir, étaient
légués quelques meubles. La dernière clause me concernait. La voici: «A
mon neveu Pierre, je laisse un manuscrit de quelques feuillets qu'on
trouvera dans le tiroir gauche de mon secrétaire; plus 500 francs pour
acheter son fusil de chasse, et 100 francs qu'il voudra bien remettre de
ma part au premier marchand de coco qu'il rencontrera!...»
Ce fut une stupéfaction générale. Le manuscrit qui me fut remis
m'expliqua ce legs surprenant.
Je le copie textuellement: