autrefois qu'une étoile s'allumait en même temps que naissait un
enfant; qu'elle suivait les vicissitudes de sa vie, marquant les
bonheurs par son éclat, les misères par son obscurcissement. On croit
à l'influence des comètes, des années bissextiles, des vendredis, du
nombre treize. On s'imagine que certaines gens jettent des sorts, le
mauvais œil. On dit: «Sa rencontre m'a toujours porté malheur.» Tout
cela est vrai. J'y crois.--Je m'explique: Je ne crois pas à
l'influence occulte des choses ou des êtres; mais je crois au hasard
bien ordonné. Il est certain que le hasard a fait s'accomplir des
événements importants pendant que des comètes visitaient notre ciel;
qu'il en a placé dans les années bissextiles; que certains malheurs
remarqués sont tombés le vendredi, ou bien ont coïncidé avec le nombre
treize; que la vue de certaines personnes a concordé avec le retour
de certains faits, etc. De là naissent les superstitions. Elles se
forment d'une observation incomplète, superficielle, qui voit la cause
dans la coïncidence et ne cherche pas au delà.
«Or mon étoile à moi, ma comète, mon vendredi, mon nombre treize, mon
jeteur de sorts, c'est bien certainement un marchand de coco.
«Le jour de ma naissance, m'a-t-on dit, il y en eut un qui cria toute
la journée sous nos fenêtres.
«A huit ans, comme j'allais me promener avec ma bonne aux
Champs-Élysées, et que nous traversions la grande avenue, un de ces
industriels agita soudain sa sonnette derrière mon dos. Ma bonne
regardait au loin un régiment qui passait; je me retournai pour voir
le marchand de coco. Une voiture à deux chevaux, luisante et rapide
comme un éclair, arrivait sur nous. Le cocher cria. Ma bonne
n'entendit pas; moi non plus. Je me sentis renversé, roulé,
meurtri..., et je me trouvai, je ne sais comment, dans les bras du
marchand de coco qui, pour me réconforter, me mit la bouche sous un de
ses robinets, l'ouvrit et m'aspergea... ce qui me remit tout à fait.
«Ma bonne eut le nez cassé. Et si elle continua à regarder les
régiments, les régiments ne la regardèrent plus.
«A seize ans, je venais d'acheter mon premier fusil, et, la veille de
l'ouverture de la chasse, je me dirigeais vers le bureau de la
diligence, en donnant le bras à ma vieille mère qui allait fort
lentement à cause de ses rhumatismes. Tout à coup, derrière nous,
j'entendis crier: «Coco, coco, coco frais!» La voix se rapprocha, nous
suivit, nous poursuivit. Il me semblait qu'elle s'adressait à moi, que
c'était une personnalité, une insulte. Je crois qu'on me regardait en
riant; et l'homme criait toujours: «Coco frais!» comme s'il se fût
moqué de mon fusil brillant, de ma carnassière neuve, de mon costume
de chasse tout _frais_ en velours marron.
«Dans la voiture je l'entendais encore.
«Le lendemain, je n'abattis aucun gibier, mais je tuai un chien
courant que je pris pour un lièvre; une jeune poule que je crus être
une perdrix. Un petit oiseau se posa sur une haie; je tirai, il
s'envola; mais un beuglement terrible me cloua sur place. Il dura
jusqu'à la nuit... Hélas! mon père dut payer la vache d'un pauvre
fermier.
«A vingt-cinq ans, je vis, un matin, un vieux marchand de coco, très
ridé, très courbé, qui marchait à peine, appuyé sur son bâton et comme
écrasé par sa fontaine. Il me parut être une sorte de divinité, comme
le patriarche, l'ancêtre, le grand chef de tous les marchands de coco
du monde. Je bus un verre de coco et je le payai vingt sous. Une voix
profonde qui semblait plutôt sortir de la boîte en fer-blanc que de
l'homme qui la portait, gémit: «Cela vous portera bonheur, mon cher
monsieur».
«Ce jour-là je fis la connaissance de ma femme qui me rendit toujours
heureux.
«Enfin, voici comment un marchand de coco m'empêcha d'être préfet.
«Une révolution venait d'avoir lieu. Je fus pris du besoin de devenir
un homme public. J'étais riche, estimé, je connaissais un ministre; je
demandai une audience en indiquant le but de ma visite. Elle me fut
accordée de la façon la plus aimable.
«Au jour dit (c'était en été, il faisait une chaleur terrible), je mis
un pantalon clair, des gants clairs, des bottines de drap clair aux
bouts de cuir verni. Les rues étaient brûlantes. On enfonçait dans les
trottoirs qui fondaient; et de gros tonneaux d'arrosage faisaient un
cloaque des chaussées. De place en place des balayeurs faisaient un
tas de cette boue chaude et pour ainsi dire factice, et la poussaient
dans les égouts. Je ne pensais qu'à mon audience et j'allais vite,
quand je rencontrai un de ces flots vaseux; je pris mon élan, une...,
deux... Un cri aigu, terrible, me perça les oreilles: «Coco, coco,
coco, qui veut du coco?» Je fis un mouvement involontaire des gens
surpris; je glissai... Ce fut une chose lamentable, atroce..., j'étais
assis dans cette fange..., mon pantalon était devenu foncé, ma chemise
blanche tachetée de boue; mon chapeau nageait à côté de moi. La voix
furieuse, enrouée à force de crier, hurlait toujours: «Coco, coco!» Et
devant moi, vingt personnes, que secouait un rire formidable,
faisaient d'horribles grimaces en me regardant.
«Je rentrai chez moi en courant. Je me changeai. L'heure de l'audience
était passée.»
Le manuscrit se terminait ainsi:
«Fais-toi l'ami d'un marchand de coco, mon petit Pierre. Quant à moi,
je m'en irai content de ce monde, si j'en entends crier un, au moment
de mourir.»
Le lendemain, je rencontrai aux Champs-Élysées un vieux, très vieux
porteur de fontaine qui paraissait fort misérable. Je lui donnai les
cent francs de mon oncle. Il tressaillit stupéfait, puis me dit: «Grand
merci, mon petit homme, cela vous portera bonheur.»
GUY DE VALMONT.
_La Mosaïque_, 1876.
LE MARIAGE DU LIEUTENANT LARÉ.
Dès le début de la campagne, le lieutenant Laré prit aux Prussiens deux
canons. Son général lui dit: «Merci, lieutenant», et lui donna la croix
d'honneur.
Comme il était aussi prudent que brave, subtil, inventif, plein de ruses
et de ressources, on lui confia une centaine d'hommes, et il organisa un
service d'éclaireurs qui, dans les retraites, sauva plusieurs fois
l'armée.
Mais comme une mer débordée, l'invasion entrait par toute la frontière.
C'étaient de grands flots d'hommes qui arrivaient les uns après les
autres, jetant autour d'eux une écume de maraudeurs. La brigade du
général Carrel, séparée de sa division, reculait sans cesse, se battant
chaque jour, mais se maintenait presque intacte, grâce à la vigilance et
à la célérité du lieutenant Laré, qui semblait être partout en même
temps, déjouait toutes les ruses de l'ennemi, trompait ses prévisions,
égarait ses uhlans, tuait ses avant-gardes.
Un matin, le général le fit appeler.
--Lieutenant, dit-il, voici une dépêche du général de Lacère qui est
perdu si nous n'arrivons pas à son secours demain au lever du soleil. Il
est à Blainville, à huit lieues d'ici. Vous partirez à la nuit tombante
avec trois cents hommes que vous échelonnerez tout le long du chemin. Je
vous suivrai deux heures après. Étudiez la route avec soin; j'ai peur de
rencontrer une division ennemie.
Il gelait fortement depuis huit jours. A deux heures, la neige commença
de tomber; le soir, la terre en était couverte, et d'épais tourbillons
blancs voilaient les objets les plus proches.
A six heures le détachement se mit en route.
Deux hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en
avant. Puis venait un peloton de dix hommes que le lieutenant commandait
lui-même. Le reste s'avançait ensuite sur deux longues colonnes. A trois
cents mètres sur les flancs de la petite troupe, à droite et à gauche,
quelques soldats allaient deux par deux.
La neige, qui tombait toujours, les poudrait de blanc dans l'ombre; elle
ne fondait pas sur leurs vêtements, de sorte que, la nuit étant obscure,
ils tachaient à peine la pâleur uniforme de la campagne.
On faisait halte de temps en temps. Alors on n'entendait plus que cet
innommable froissement de la neige qui tombe, plutôt sensation que
bruit, murmure sinistre et vague. Un ordre se communiquait à voix basse,
et, quand la troupe se remettait en route, elle laissait derrière elle
une espèce de fantôme blanc debout dans la neige. Il s'effaçait peu à
peu et finissait par disparaître. C'étaient les échelons vivants qui
devaient guider l'armée.
Les éclaireurs ralentirent leur marche. Quelque chose se dressait devant
eux.
--Prenez à droite, dit le lieutenant, c'est le bois de Ronfi; le château
se trouve plus à gauche.
Bientôt le mot: «Halte!» circula. Le détachement s'arrêta et attendit le
lieutenant qui, accompagné de dix hommes seulement, poussait une
reconnaissance jusqu'au château.
Ils avançaient, rampant sous les arbres. Soudain tous demeurèrent
immobiles. Un calme effrayant plana sur eux. Puis tout près, une petite
voix claire, musicale et jeune traversa le silence du bois. Elle disait:
--Père, nous allons nous perdre dans la neige. Nous n'arriverons jamais
à Blainville.
Une voix plus forte répondit:
--Ne crains rien, fillette, je connais le pays comme ma poche.
Le lieutenant dit quelques mots, et quatre hommes s'éloignèrent sans
bruit, pareils à des ombres.
Soudain un cri de femme, aigu, monta dans la nuit. Deux prisonniers
furent amenés: un vieillard et une enfant. Le lieutenant les interrogea,
toujours à voix basse.
--Votre nom?
--Pierre Bernard.
--Votre profession?
--Sommelier du comte de Ronfi.
--C'est votre fille?
--Oui.
--Que fait-elle?
--Elle est lingère au château.
--Où allez-vous?
--Nous nous sauvons.
--Pourquoi?
--Douze ulhans ont passé ce soir. Ils ont fusillé trois gardes et pendu
le jardinier; moi, j'ai eu peur pour la petite.
--Où allez-vous?
--A Blainville.
--Pourquoi?
--Parce qu'il y a là une armée française.
--Vous connaissez le chemin?
--Parfaitement.
--Très bien; suivez-nous.
On rejoignit la colonne, et la marche à travers champs recommença.
Silencieux, le vieillard se tenait aux côtés du lieutenant. Sa fille
marchait près de lui. Tout à coup elle s'arrêta.
--Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n'irai pas plus loin.
Et elle s'assit. Elle tremblait de froid et paraissait prête à mourir.
Son père voulut la porter. Il était trop vieux et trop faible.
--Mon lieutenant, dit-il en sanglotant, nous gênerions votre marche. La
France avant tout. Laissez-nous.
L'officier avait donné un ordre. Quelques hommes étaient partis. Ils
revinrent avec des branches coupées. Alors, en une minute, une litière
fut faite. Le détachement tout entier les avait rejoints.
--Il y a là une femme qui meurt de froid, dit le lieutenant; qui veut
donner son manteau pour la couvrir?
Deux cents manteaux furent détachés.
--Qui veut la porter maintenant?
Tous les bras s'offrirent. La jeune fille fut enveloppée dans ces
chaudes capotes de soldat, couchée doucement sur la litière, puis quatre
épaules robustes l'enlevèrent; et, comme une reine d'Orient portée par
ses esclaves, elle fut placée au milieu du détachement, qui reprit sa
marche plus fort, plus courageux, plus allègre, réchauffé par la
présence d'une femme, cette souveraine inspiratrice qui a fait
accomplir tant de progrès au vieux sang français.
Au bout d'une heure, on s'arrêta de nouveau et tout le monde se coucha
dans la neige. Là-bas, au milieu de la plaine, une grande ombre noire
courait. C'était comme un monstre fantastique qui s'allongeait ainsi
qu'un serpent, puis, soudain, se ramassait en boule, prenait des élans
vertigineux, s'arrêtait, repartait sans cesse. Des ordres murmurés
circulaient parmi les hommes et, de temps en temps, un petit bruit sec
et métallique claquait. La forme errante se rapprocha brusquement, et
l'on vit venir au grand trot, l'un derrière l'autre, douze uhlans perdus
dans la nuit. Une lueur terrible leur montra soudain deux cents hommes
couchés devant eux. Une détonation rapide se perdit dans le silence de
la neige, et tous les douze, avec leurs douze chevaux tombèrent.
On attendit longtemps. Puis on se remit en marche. Le vieillard qu'on
avait trouvé servait de guide.
Enfin une voix très lointaine cria: Qui vive!
Une autre plus proche répondit un mot d'ordre.
On attendit encore; des pourparlers s'engageaient. La neige avait cessé
de tomber. Un vent froid balayait les nuages, et derrière eux, plus
haut, d'innombrables étoiles scintillaient. Elles pâlirent et le ciel
devint rose à l'Orient.
Un officier d'état-major vint recevoir le détachement. Mais comme il
demandait qui l'on portait sur cette litière, elle s'agita; deux petites
mains écartèrent les grosses capotes bleues, et rose comme l'aurore,
avec des yeux plus clairs que n'étaient les étoiles disparues, et un
sourire illuminant comme le jour qui se levait, une mignonne figure
répondit:
--C'est moi, monsieur.
Les soldats, fous de joie, battirent des mains et portèrent la jeune
fille en triomphe jusqu'au milieu du camp qui prenait les armes. Bientôt
après le général Carrel arrivait. A neuf heures les Prussiens
attaquaient. Ils battirent en retraite à midi.
Le soir, comme le lieutenant Laré, rompu de fatigue, s'endormait sur une
botte de paille, on vint le chercher de la part du général. Il le trouva
sous sa tente, causant avec le vieillard qu'il avait rencontré dans la
nuit. Aussitôt qu'il fut entré, le général le prit par la main et
s'adressant à l'inconnu:
--Mon cher comte, dit-il, voici le jeune homme dont vous me parliez tout
à l'heure; un de mes meilleurs officiers.
Il sourit, baissa la voix et reprit:
--Le meilleur.
Puis, se tournant vers le lieutenant abasourdi, il présenta «le comte de
Ronfi-Quédissac».
Le vieillard lui prit les deux mains:
--Mon cher lieutenant, dit-il, vous avez sauvé la vie de ma fille, je
n'ai qu'un moyen de vous remercier....., vous viendrez dans quelques
mois me dire..... si elle vous plaît.....
Un an après, jour pour jour, dans l'église Saint-Thomas-d'Aquin, le
capitaine Laré épousait Mlle Louise-Hortense-Geneviève de
Ronfi-Quédissac.
Elle apportait six cent mille francs de dot et était, disait-on, la plus
jolie mariée qu'on eût encore vue cette année-là.
_La Mosaïque_, 1877.
VARIANTES
D'APRÈS
LE MANUSCRIT DE _BOULE DE SUIF_.
Page 3, ligne 7, allure _traînée_, _éparpillée_, sans...
Page 3, ligne 13, tranquilles, _gênés d'un sabre ou d'un_ fusil...
Page 4, ligne 3, division _hachés_ dans...
Page 4, ligne 5, fantassins _mélangés_; et...
Page 5, ligne 4, Sous _un fourré_,...
Page 5, ligne 9, disparu. _Dans quelle fosse d'aisances avez-vous
plongé, ô fusils à tabatière._ Les derniers...
Page 5, ligne 18, pied, _escorté de_ deux...
Page 6, ligne 1, étaient _fermées_...
Page 6, ligne 21, et _inhabitées_...
Page 6, ligne 25, le «_monstrueux_ droit de la guerre».
Page 6, ligne 26, chambres _closes_...
Page 8, ligne 24, même _avait repris_ son aspect ordinaire. _Les rues
semblaient vivantes comme au temps des Français; rien en apparence
n'était changé que l'uniforme des soldats._ Du reste...
Page 9, ligne 15, Les _Prussiens_...
Page 9, ligne 24, ramenaient _chaque jour_ du...
Page 10, ligne 2, fleuve _étaient pleine de_ ces...
Page 10, ligne 6, gloire. _C'était le dévouement des pauvres à leurs
misérables foyers qui travaillaient chaque nuit dans l'ombre._
Page 10, ligne 10, envahisseurs, _tout en faisant peser sur la ville le
joug de leur_ discipline.
Page 16, ligne 3, commerce, _à laquelle il donnait_ son...
Page 16, ligne 19, époux, _toute petite_, toute...
Page 16, ligne 21, d'un _œil_...
Page 18, ligne 7, L'autre _toute_ chétive...
Page 19, ligne 18, tendue, _un gros bedon_ qui...
Page 33, ligne 1, voix _dure_ d'un...
Page 33, ligne 20, si _menu_...
Page 37, ligne 19, en _buvaient_. Les...
Page 37, ligne 27, avait _pris elle-même_ la...
Page 41, ligne 12, Suif, _dont le ventre et les tetons se mêlaient_
sous...
Page 41, ligne 20, Suif _paraissait_...
Page 42, ligne 1, Elle _semblait_...
Page 63, ligne 22, était _détourné_, habile...
OPINION DE LA PRESSE
SUR
_LES SOIRÉES DE MÉDAN_.
«Nous nous attendons à toutes les attaques, à la mauvaise foi et à
l'ignorance dont la critique courante nous a déjà donné tant de
preuves.»
Préface des _Soirées de Médan_.
_Le Figaro_, 19 avril 1880 (Albert Wolff).
«Le récit est curieux; on est un soir d'été sous les grands arbres, l'un
a pris son bain, l'autre a flâné dans la campagne avec des idées
grivoises, voyez-vous cela! Tous sont étendus sur le dos contemplant les
étoiles qui brillent là-haut. On parle de Mérimée: c'est un imbécile,
s'écrie un petit naturaliste. L'autre bâille et affirme que la campagne
l'embête. Voilà ce qu'ils pensent et voilà comment ils écrivent; et
c'est cette petite bande de jeunes présomptueux, qui dans une préface
d'une rare insolence, jette le gant à la critique. Cette rouerie est
cousue de fil blanc; le fond de leur pensée est: Tâchons de nous faire
éreinter, cela fera vendre le volume.
«_Les Soirées de Médan_ ne valent pas une seule ligne de critique. Sauf
la nouvelle de Zola, qui ouvre le volume, c'est de la dernière
médiocrité.»
_Le Temps_, 7 mai 1880 (Le Reboullet).
«Que penser après cela du défi qu'une demi-douzaine de jeunes gens
groupés à l'ombre de M. Émile Zola viennent de jeter à la critique. Mais
qu'importent la préface et le défi? Si ces nouvelles avaient quelque
originalité, si elles tranchaient par un trait, fût-il grossier, sur la
banalité des productions contemporaines, il y aurait plaisir et profit à
s'y arrêter. Par malheur, l'ambition s'arrête précisément au préambule;
en dépit du panache dont il est coiffé, le livre est des plus
ordinaires. Les jeunes gens qui se réclament de M. Zola ont hérité de sa
suffisance, mais non de son talent.»
_Événement_, 19 avril 1880 (Léon Chapron).
«Où la pathologie perdrait son latin, en supposant que cette vieille
dame ait jamais su le latin, c'est dans le cas de MM. les naturalistes.
Ces gens-là, parmi lesquels il est des gens de valeur, sont
littéralement enfiévrés de vanité. Ils viennent de publier un volume:
_Les Soirées de Médan_. Une vingtaine de lignes s'étalent en manière de
préface. Cette préface est purement et simplement une grossièreté.
Remarquez que je n'en suis pas autrement surpris... Outre que cette
préface est assez mal bâtie, elle est d'une inconsciente bêtise, qui
doit ravir les amateurs de la vieille gaieté française... Eh bien,
pathologie ou non, nous voudrions bien qu'on ne trouvât plus
d'éternelles excuses pour les assassins, les nymphomanes, les joueurs
et--surtout--pour les naturalistes.»
_Le Voltaire_, 20 avril 1880 (Édouard Rod).
«... M. Guy de Maupassant, dont la nouvelle est placée immédiatement
après celle de Zola, s'est fait connaître autrefois dans la _République
des Lettres_ par des poésies d'allure franche et forte. Le sujet choisi
par lui--le voyage pendant la guerre d'une société d'honnêtes gens en
compagnie d'une courtisane--est peut-être le plus original du volume.
Mais ce qui frappe dans les détails, c'est la bonne humeur inaltérable
du conteur. Il n'a aucune amertume... La bêtise et la lâcheté humaines,
loin de l'irriter l'intéressent, peut-être même l'amusent. Il n'a pas
cherché à peindre une grande douleur ni une grande passion, il a
simplement raconté une histoire assez ridicule et un peu odieuse, en
homme habile à découvrir et à débrouiller les intrigues de la vie
courante. Son indifférence est celle d'un tempérament bien équilibré,
d'un homme sans aucune sentimentalité qui, étant fort, ne souffre point
de la vie, ne la trouve ni belle ni laide et la prend comme elle est.
«L'union de ces jeunes écrivains montre la force; sans aucun doute elle
inquiétera les adversaires passionnés du naturalisme, ceux qui font de
l'esprit au lieu de comprendre, qui rient au lieu d'étudier. Ceux qui,
au contraire, s'intéressent au mouvement moderne salueront avec plaisir
leur œuvre collective toute pleine de promesses et déjà de
réalisations.»
_Gil Blas_, 1er juillet 1883 (Théodore de Banville).
«A GUY DE MAUPASSANT.--Vous êtes devenu célèbre tout de suite, parce que
d'instinct vous avez deviné que la condition unique de l'art, c'est de
donner aux délicats et à la foule ce dont ils ont également soif: la
sincérité. Être sincère, tout est là; il n'y a pas d'autre règle, il n'y
a pas d'autre poétique, et tous les fatras qui disent le contraire en
ont menti. Oh! quelle fut la charmante et réconfortante et heureuse
surprise des lecteurs, lorsqu'on vous vit arriver exempt de toute
affectation et de tout mensonge, ne cherchant pas du tout à donner aux
gens des vessies pour des lanternes, ou à leur faire voir en plein midi
trente-six chandelles. On ne se lassera pas de relire cette _Boule de
Suif_ où vous avez montré la laideur de l'Égoïsme humain, sans vous
laisser séduire par les sirènes de l'antithèse et sans être tenté de
faire de votre héroïne une figure sublime.»
_Correspondance de Gustave Flaubert_ (1869-1880).
A GUY DE MAUPASSANT.
«... Mais il me tarde de vous dire que je considère «Boule de Suif»
comme un _chef-d'œuvre_. Oui! jeune homme! Ni plus, ni moins, cela est
d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris
et d'un excellent style. Le paysage et les personnages se voient et la
psychologie est forte. Bref, je suis ravi, deux ou trois fois j'ai ri
tout haut (_sic_).
«Le scandale de Mme Brainne me donne le vertige! Je rêve!...
«Je vous ai mis sur un petit morceau de papier mes remarques de pion.
Tenez-en compte, je les crois bonnes.
«Ce petit conte _restera_, soyez-en sûr! Quelles belles binettes que
celles de vos bourgeois! Pas un n'est raté. Cornudet est immense et
vrai! La religieuse couturée de petite vérole, parfaite, et le comte «ma
chère enfant», et la fin! La pauvre fille qui pleure pendant que l'autre
chante la _Marseillaise_, sublime. J'ai envie de te bécotter pendant un
quart d'heure! Non! vraiment, je suis content! je me suis amusé et
j'admire.
«Eh bien, _précisément_ parce que c'est raide de fond et embêtant pour
les bourgeois, j'enlèverais deux choses, qui ne sont pas mauvaises du
tout, mais qui peuvent faire crier les imbéciles, parce qu'elles ont
l'air de dire: «Moi je m'en f...»: 1º dans quelle fosse, etc., ce jeune
homme jette de la fange à nos armes; et 2º le mot _tetons_. Après quoi
le goût le plus bégueule n'aurait rien à vous reprocher.
«Elle est charmante, votre fille! Si vous pouviez atténuer son ventre au
commencement, vous me feriez plaisir.»
_E. Fasquelle, éd._
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Avis de l'éditeur V
Biographie IX
Guy de Maupassant, par Pol Neveux XIII
Correspondance (_inédit_) XCI
Boule de Suif 3
Les Soirées de Médan (_inédit_) 81
APPENDICE.
La Main d'écorché (_inédit_) 91
Le Donneur d'eau bénite (_inédit_) 101
«Coco, Coco, Coco frais!» (_inédit_) 109
Le Mariage du lieutenant Laré (_inédit_) 115
VARIANTES 123
OPINION DE LA PRESSE 125
* * * * *
Liste des modifications:
Page XVII: «le» remplacé par «ils» (ils saluèrent un maître)
Page LVI : «rivée» par «rivés» (Tous pourtant, hommes et
femmes, jeunes et vieux, ont rivé au cœur)
Page 15: «vin» par «vins» (Il vendait... de très mauvais vins)
Page 19: «semé» par «semer» (semer des pièges sur toutes
les routes)
Page 21: «il» par «ils» (ils se sentaient frères)
Page 24: «cofi» par «confit» (deux poulets... avaient confit)
Page 32: «laissés» par «laissées» (les deux heures de repos
laissées)
Page 42: «indignée» par «indigné» (Elle avait l'air indigné)