Mais au dîner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases

malheureuses. Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples

nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse, sans préméditation

peut-être, éprouvant un vague besoin de rendre hommage à la Religion,

interrogea la plus âgée des bonnes sœurs sur les grands faits de la vie

des saints. Or beaucoup avaient commis des actes qui seraient des crimes

à nos yeux; mais l'Église absout sans peine ces forfaits quand ils sont

accomplis pour la gloire de Dieu, ou pour le bien du prochain. C'était

un argument puissant; la comtesse en profita. Alors, soit par une de ces

ententes tacites, de ces complaisances voilées, où excelle quiconque

porte un habit ecclésiastique, soit simplement par l'effet d'une

inintelligence heureuse, d'une secourable bêtise, la vieille religieuse

apporta à la conspiration un formidable appui. On la croyait timide,

elle se montra hardie, verbeuse, violente. Celle-là n'était pas troublée

par les tâtonnements de la casuistique; sa doctrine semblait une barre

de fer; sa foi n'hésitait jamais; sa conscience n'avait point de

scrupules. Elle trouvait tout simple le sacrifice d'Abraham, car elle

aurait immédiatement tué père et mère sur un ordre venu d'en haut; et

rien, à son avis, ne pouvait déplaire au Seigneur quand l'intention

était louable. La comtesse, mettant à profit l'autorité sacrée de sa

complice inattendue, lui fit faire comme une paraphrase édifiante de cet

axiome de morale: «La fin justifie les moyens.»

Elle l'interrogeait.

--«Alors, ma sœur, vous pensez que Dieu accepte toutes les voies, et

pardonne le fait quand le motif est pur?

--Qui pourrait en douter, madame? Une action blâmable en soi devient

souvent méritoire par la pensée qui l'inspire.»

Et elles continuaient ainsi, démêlant les volontés de Dieu, prévoyant

ses décisions, le faisant s'intéresser à des choses qui, vraiment, ne le

regardaient guère.

Tout cela était enveloppé, habile, discret. Mais chaque parole de la

sainte fille en cornette faisait brèche dans la résistance indignée de

la courtisane. Puis, la conversation se détournant un peu, la femme aux

chapelets pendants parla des maisons de son ordre, de sa supérieure,

d'elle-même, et de sa mignonne voisine, la chère sœur Saint-Nicéphore.

On les avait demandées au Havre pour soigner dans les hôpitaux des

centaines de soldats atteints de la petite vérole. Elle les dépeignit,

ces misérables, détailla leur maladie. Et tandis qu'elles étaient

arrêtées en route par les caprices de ce Prussien, un grand nombre de

Français pouvaient mourir qu'elles auraient sauvés peut-être! C'était sa

spécialité, à elle, de soigner les militaires; elle avait été en Crimée,

en Italie, en Autriche, et, racontant ses campagnes, elle se révéla tout

à coup une de ces religieuses à tambours et à trompettes qui semblent

faites pour suivre les camps, ramasser des blessés dans les remous des

batailles, et, mieux qu'un chef, dompter d'un mot les grands soudards

indisciplinés; une vraie bonne sœur Ran-tan-plan dont la figure

ravagée, crevée de trous sans nombre, paraissait une image des

dévastations de la guerre.

Personne ne dit rien après elle, tant l'effet semblait excellent.

Aussitôt le repas terminé, on remonta bien vite dans les chambres pour

ne descendre, le lendemain, qu'assez tard dans la matinée.

Le déjeuner fut tranquille. On donnait à la graine semée la veille le

temps de germer et de pousser ses fruits.

La comtesse proposa de faire une promenade dans l'après-midi; alors le

comte, comme il était convenu, prit le bras de Boule de Suif, et demeura

derrière les autres, avec elle.

Il lui parla de ce ton familier, paternel, un peu dédaigneux, que les

hommes posés emploient avec les filles, l'appelant: «ma chère enfant»,

la traitant du haut de sa position sociale, de son honorabilité

indiscutée. Il pénétra tout de suite au vif de la question:

--«Donc, vous préférez nous laisser ici, exposés comme vous-même à

toutes les violences qui suivraient un échec des troupes prussiennes,

plutôt que de consentir à une de ces complaisances que vous avez eues si

souvent en votre vie?»

Boule de Suif ne répondit rien.

Il la prit par la douceur, par le raisonnement, par les sentiments. Il

sut rester «monsieur le comte», tout en se montrant galant quand il le

fallut, complimenteur, aimable enfin. Il exalta le service qu'elle leur

rendrait, parla de leur reconnaissance; puis soudain, la tutoyant

gaiement:--«Et tu sais, ma chère, il pourrait se vanter d'avoir goûté

d'une jolie fille comme il n'en trouvera pas beaucoup dans son pays.»

Boule de Suif ne répondit pas et rejoignit la société.

Aussitôt rentrée, elle monta chez elle et ne reparut plus. L'inquiétude

était extrême. Qu'allait-elle faire? Si elle résistait, quel embarras!

L'heure du dîner sonna; on l'attendit en vain. M. Follenvie, entrant

alors, annonça que Mlle Rousset se sentait indisposée, et qu'on pouvait

se mettre à table. Tout le monde dressa l'oreille. Le comte s'approcha

de l'aubergiste, et, tout bas: «Ça y est?»--«Oui.»--Par convenance, il

ne dit rien à ses compagnons, mais il leur fit seulement un léger signe

de la tête. Aussitôt un grand soupir de soulagement sortit de toutes les

poitrines, une allégresse parut sur les visages. Loiseau

cria:--«Saperlipopette! je paye du Champagne si l'on en trouve dans

l'établissement;»--et Mme Loiseau eut une angoisse lorsque le patron

revint avec quatre bouteilles aux mains. Chacun était devenu subitement

communicatif et bruyant; une joie égrillarde emplissait les cœurs. Le

comte parut s'apercevoir que Mme Carré-Lamadon était charmante, le

manufacturier fit des compliments à la comtesse. La conversation fut

vive, enjouée, pleine de traits.

Tout à coup, Loiseau, la face anxieuse et levant les bras,

hurla:--«Silence!»--Tout le monde se tut, surpris, presque effrayé déjà.

Alors il tendit l'oreille en faisant «Chut!» des deux mains, leva les

yeux vers le plafond, écouta de nouveau, et reprit, de sa voix

naturelle:--«Rassurez-vous, tout va bien.»

On hésitait à comprendre, mais bientôt un sourire passa.

Au bout d'un quart d'heure il recommença la même farce, la renouvela

souvent dans la soirée; et il faisait semblant d'interpeller quelqu'un à

l'étage au-dessus, en lui donnant des conseils à double sens puisés dans

son esprit de commis voyageur. Par moments il prenait un air triste pour

soupirer:--«Pauvre fille;»--ou bien il murmurait entre ses dents d'un

air rageur:--«Gueux de Prussien, va!»--Quelquefois, au moment où l'on

n'y songeait plus, il poussait, d'une voix vibrante, plusieurs:--«Assez!

assez!»--et ajoutait, comme se parlant à lui-même:--«Pourvu que nous la

revoyions; qu'il ne l'en fasse pas mourir, le misérable!»

Bien que ces plaisanteries fussent d'un goût déplorable, elles amusaient

et ne blessaient personne, car l'indignation dépend des milieux comme le

reste, et l'atmosphère qui s'était peu à peu créée autour d'eux était

chargée de pensées grivoises.

Au dessert, les femmes elles-mêmes firent des allusions spirituelles et

discrètes. Les regards luisaient; on avait bu beaucoup. Le comte, qui

conservait, même en ses écarts, sa grande apparence de gravité, trouva

une comparaison fort goûtée sur la fin des hivernages au pôle et la joie

des naufragés qui voient s'ouvrir une route vers le sud.

Loiseau, lancé, se leva, un verre de champagne à la main: «Je bois à

notre délivrance!»--Tout le monde fut debout; on l'acclamait. Les deux

bonnes sœurs, elles-mêmes, sollicitées par ces dames, consentirent à

tremper leurs lèvres dans ce vin mousseux dont elles n'avaient jamais

goûté. Elles déclarèrent que cela ressemblait à la limonade gazeuse,

mais que c'était plus fin cependant.

Loiseau résuma la situation.

--«C'est malheureux de ne pas avoir de piano parce qu'on pourrait

pincer un quadrille.»

Cornudet n'avait pas dit un mot, pas fait un geste; il paraissait même

plongé dans des pensées très graves, et tirait parfois, d'un geste

furieux, sa grande barbe qu'il semblait vouloir allonger encore. Enfin,

vers minuit, comme on allait se séparer, Loiseau, qui titubait, lui tapa

soudain sur le ventre et lui dit en bredouillant:--«Vous n'êtes pas

farce, vous, ce soir; vous ne dites rien, citoyen?»--Mais Cornudet

releva brusquement la tête, et, parcourant la société d'un regard

luisant et terrible:--«Je vous dis à tous que vous venez de faire une

infamie!»--Il se leva, gagna la porte, répéta encore une fois: «Une

infamie!» et disparut.

Cela jeta un froid d'abord. Loiseau, interloqué, restait bête, mais il

reprit son aplomb, puis, tout à coup, se tordit en répétant:--«Ils sont

trop verts, mon vieux, ils sont trop verts.»--Comme on ne comprenait

pas, il raconta les «mystères du corridor». Alors il y eut une reprise

de gaieté formidable. Ces dames s'amusaient comme des folles. Le comte

et M. Carré-Lamadon pleuraient à force de rire. Ils ne pouvaient

croire.

--«Comment! vous êtes sûr? Il voulait...

--Je vous dis que je l'ai vu.

--Et, elle a refusé...

--Parce que le Prussien était dans la chambre à côté.

--Pas possible?

--Je vous le jure.»

Le comte étouffait. L'industriel se comprimait le ventre à deux mains.

Loiseau continuait:

--«Et, vous comprenez, ce soir, il ne la trouve pas drôle, mais pas du

tout.»

Et tous les trois repartaient, malades, essoufflés, toussant.

On se sépara là-dessus. Mais Mme Loiseau, qui était de la nature des

orties, fit remarquer à son mari, au moment où ils se couchaient, que

«cette chipie» de petite Carré-Lamadon avait ri jaune toute la

soirée:--«Tu sais, les femmes, quand ça en tient pour l'uniforme, qu'il

soit Français ou bien Prussien, ça leur est, ma foi, bien égal. Si ce

n'est pas une pitié, Seigneur Dieu!»

Et toute la nuit, dans l'obscurité du corridor coururent comme des

frémissements, des bruits légers, à peine sensibles, pareils à des

souffles, des effleurements de pieds nus, d'imperceptibles craquements.

Et l'on ne dormit que très tard, assurément, car des filets de lumière

glissèrent longtemps sous les portes. Le champagne a de ces effets-là;

il trouble, dit-on, le sommeil.

Le lendemain, un clair soleil d'hiver rendait la neige éblouissante. La

diligence, attelée enfin, attendait devant la porte, tandis qu'une armée

de pigeons blancs, rengorgés dans leurs plumes épaisses, avec un œil

rose, taché, au milieu, d'un point noir, se promenaient gravement entre

les jambes des six chevaux, et cherchaient leur vie dans le crottin

fumant qu'ils éparpillaient.

Le cocher, enveloppé dans sa peau de mouton, grillait une pipe sur son

siège, et tous les voyageurs, radieux, faisaient rapidement empaqueter

des provisions pour le reste du voyage.

On n'attendait plus que Boule de Suif. Elle parut.

Elle semblait un peu troublée, honteuse; et elle s'avança timidement

vers ses compagnons, qui, tous, d'un même mouvement, se détournèrent

comme s'ils ne l'avaient pas aperçue. Le comte prit avec dignité le bras

de sa femme et l'éloigna de ce contact impur.

La grosse fille s'arrêta, stupéfaite; alors ramassant tout son courage,

elle aborda la femme du manufacturier d'un «bonjour, madame» humblement

murmuré. L'autre fit de la tête seule un petit salut impertinent qu'elle

accompagna d'un regard de vertu outragée. Tout le monde semblait

affairé, et l'on se tenait loin d'elle comme si elle eût apporté une

infection dans ses jupes. Puis on se précipita vers la voiture où elle

arriva seule, la dernière, et reprit en silence la place qu'elle avait

occupée pendant la première partie de la route.

On semblait ne pas la voir, ne pas la connaître; mais Mme Loiseau, la

considérant de loin avec indignation, dit à mi-voix à son

mari:--«Heureusement que je ne suis pas à côté d'elle.»

La lourde voiture s'ébranla, et le voyage recommença.

On ne parla point d'abord. Boule de Suif n'osait pas lever les yeux.

Elle se sentait en même temps indignée contre tous ses voisins, et

humiliée d'avoir cédé, souillée par les baisers de ce Prussien entre les

bras duquel on l'avait hypocritement jetée.

Mais la comtesse, se tournant vers Mme Carré-Lamadon, rompit bientôt ce

pénible silence.

--«Vous connaissez, je crois, Mme d'Étrelles?

--Oui, c'est une de mes amies.

--Quelle charmante femme!

--Ravissante! Une vraie nature d'élite, fort instruite d'ailleurs, et

artiste jusqu'au bout des doigts; elle chante à ravir et dessine dans la

perfection.»

Le manufacturier causait avec le comte, et au milieu du fracas des

vitres un mot parfois jaillissait: «Coupon--échéance--prime--à terme.»

Loiseau, qui avait chipé le vieux jeu de cartes de l'auberge, engraissé

par cinq ans de frottement sur les tables mal essuyées, attaqua un

bésigue avec sa femme.

Les bonnes sœurs prirent à leur ceinture le long rosaire qui pendait,

firent ensemble le signe de la croix, et tout à coup leurs lèvres se

mirent à remuer vivement, se hâtant de plus en plus, précipitant leur

vague murmure comme pour une course d'_oremus_; et de temps en temps

elles baisaient une médaille, se signaient de nouveau, puis

recommençaient leur marmottement rapide et continu.

Cornudet songeait, immobile.

Au bout de trois heures de route, Loiseau ramassa ses cartes:--«Il fait

faim», dit-il.

Alors sa femme atteignit un paquet ficelé d'où elle fit sortir un

morceau de veau froid. Elle le découpa proprement par tranches minces et

fermes, et tous deux se mirent à manger.

--«Si nous en faisions autant»,--dit la comtesse. On y consentit et elle

déballa les provisions préparées pour les deux ménages. C'était, dans un

de ces vases allongés dont le couvercle porte un lièvre en faïence, pour

indiquer qu'un lièvre en pâté gît au-dessous, une charcuterie

succulente, où de blanches rivières de lard traversaient la chair brune

du gibier, mêlée à d'autres viandes hachées fin. Un beau carré de

gruyère, apporté dans un journal, gardait imprimé: «faits divers» sur sa

pâte onctueuse.

Les deux bonnes sœurs développèrent un rond de saucisson qui sentait

l'ail; et Cornudet, plongeant les deux mains en même temps dans les

vastes poches de son paletot sac, tira de l'une quatre œufs durs et de

l'autre le croûton d'un pain. Il détacha la coque, la jeta sous ses

pieds dans la paille et se mit à mordre à même les œufs, faisant tomber

sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, là

dedans, des étoiles.

Boule de Suif, dans la hâte et l'effarement de son lever, n'avait pu

songer à rien; et elle regardait, exaspérée, suffoquant de rage, tous

ces gens qui mangeaient placidement. Une colère tumultueuse la crispa

d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot

d'injures qui lui montait aux lèvres; mais elle ne pouvait pas parler

tant l'exaspération l'étranglait.

Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentait noyée dans

le mépris de ces gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord,

rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile. Alors elle songea

à son grand panier tout plein de bonnes choses qu'ils avaient goulûment

dévorées, à ses deux poulets luisants de gelée, à ses pâtés, à ses

poires, à ses quatre bouteilles de bordeaux; et sa fureur tombant

soudain, comme une corde trop tendue qui casse, elle se sentit prête à

pleurer. Elle fit des efforts terribles, se roidit, avala ses sanglots

comme les enfants, mais les pleurs montaient, luisaient au bord de ses

paupières, et bientôt deux grosses larmes, se détachant des yeux,

roulèrent lentement sur ses joues. D'autres les suivirent plus rapides,

coulant comme les gouttes d'eau qui filtrent d'une roche, et tombant

régulièrement sur la courbe rebondie de sa poitrine. Elle restait

droite, le regard fixe, la face rigide et pâle, espérant qu'on ne la

verrait pas.

Mais la comtesse s'en aperçut et prévint son mari d'un signe. Il haussa

les épaules comme pour dire: «Que voulez-vous, ce n'est pas ma faute.»

Mme Loiseau eut un rire muet de triomphe et murmura:--«Elle pleure sa

honte.»

Les deux bonnes sœurs s'étaient remises à prier, après avoir roulé dans

un papier le reste de leur saucisson.

Alors Cornudet, qui digérait ses œufs, étendit ses longues jambes sous

la banquette d'en face, se renversa, croisa ses bras, sourit comme un

homme qui vient de trouver une bonne farce, et se mit à siffloter la

_Marseillaise_.

Toutes les figures se rembrunirent. Le chant populaire, assurément, ne

plaisait point à ses voisins. Ils devinrent nerveux, agacés, et avaient

l'air prêts à hurler comme des chiens qui entendent un orgue de

Barbarie. Il s'en aperçut, ne s'arrêta plus. Parfois même il fredonnait

les paroles:

Amour sacré de la patrie,

Conduis, soutiens nos bras vengeurs,

Liberté, liberté chérie,

Combats avec tes défenseurs!

On fuyait plus vite, la neige étant plus dure; et jusqu'à Dieppe,

pendant les longues heures mornes du voyage, à travers les cahots du

chemin, par la nuit tombante, puis dans l'obscurité profonde de la

voiture, il continua, avec une obstination féroce, son sifflement

vengeur et monotone, contraignant les esprits las et exaspérés à suivre

le chant d'un bout à l'autre, à se rappeler chaque parole qu'ils

appliquaient sur chaque mesure.

Et Boule de Suif pleurait toujours; et parfois un sanglot, qu'elle

n'avait pu retenir, passait, entre deux couplets, dans les ténèbres.

NOTES.

_Boule de Suif_ a paru pour la première fois en 1880, dans les

_Soirées de Médan_, avec l'_Attaque du Moulin_ de Zola, _Sac au dos_

de Huysmans, la _Saignée_ d'Henry Céard, l'_Affaire du Grand 7_ de

Léon Hennique, et _Après la Bataille_ de Paul Alexis. Boule de Suif a

réellement existé et s'appelait de son vrai nom Adrienne Legay.

LES SOIRÉES DE MÉDAN.

COMMENT CE LIVRE A ÉTÉ FAIT.

_A M. le Directeur du_ Gaulois.

Votre journal fut le premier à annoncer les _Soirées de Médan_, et vous

me demandez aujourd'hui quelques détails particuliers sur les origines

de ce volume. Il vous paraîtrait intéressant de savoir ce que nous avons

prétendu faire, si nous avons voulu affirmer une idée d'école et lancer

un manifeste.

Je réponds à ces quelques questions.

Nous n'avons pas la prétention d'être une école. Nous sommes simplement

quelques amis, qu'une admiration commune a fait se rencontrer chez Zola,

et qu'ensuite une affinité de tempéraments, des sentiments très

semblables sur toutes choses, une même tendance philosophique ont liés

de plus en plus.

Quant à moi, qui ne suis encore rien comme littérateur, comment

pourrais-je avoir la prétention d'appartenir à une école? J'admire

indistinctement tout ce qui me paraît supérieur, à tous les siècles et

dans tous les genres.

Cependant, il s'est fait évidemment en nous une réaction inconsciente,

fatale, contre l'esprit romantique, par cette seule raison que les

générations littéraires se suivent et ne se ressemblent pas.

Mais, du reste, ce qui nous choque dans le romantisme, d'où sont sorties

d'impérissables œuvres d'art, c'est uniquement son résultat

philosophique. Nous nous plaignons de ce que l'œuvre de Hugo ait

détruit en partie l'œuvre de Voltaire et de Diderot. Par la

sentimentalité ronflante des romantiques, par leur méconnaissance

dogmatique du droit et de la logique, le vieux bon sens, la vieille

sagesse de Montaigne et de Rabelais ont presque disparu de notre pays.

Ils ont substitué l'idée de pardon à l'idée de justice, semant chez nous

une sensiblerie miséricordieuse et sentimentale qui a remplacé la

raison.

C'est grâce à eux que les salles de théâtre, pleines de messieurs véreux

et de filles, ne peuvent tolérer sur la scène un simple fripon. C'est la

morale romantique des foules qui force souvent les tribunaux à acquitter

des particuliers et des drôlesses attendrissants, mais sans excuse.

J'ai pour les grands maîtres de cette école (puisqu'il s'agit d'école)

une admiration sans limites, jointe souvent à une révolte de ma raison;

car je trouve que Schopenhauer et Herbert Spencer ont sur la vie

beaucoup d'idées plus droites que l'illustre auteur des

_Misérables_.--Voilà la seule critique que j'oserais faire, et il ne

s'agit pas ici de littérature.--Littérairement, ce qui nous paraît

haïssable, ce sont les vieilles orgues de Barbarie larmoyantes, dont

Jean-Jacques Rousseau a inventé le mécanisme et dont une suite de

romanciers, arrêtés, je l'espère, à M. Feuillet, s'est obstinée à

tourner la manivelle, répétant invariablement les mêmes airs langoureux

et faux.

Quant aux querelles sur les mots: réalisme et idéalisme, je ne les

comprends pas.

Une loi philosophique inflexible nous apprend que nous ne pouvons rien

imaginer en dehors de ce qui tombe sous nos sens; et la preuve de cette

impuissance, c'est la stupidité des conceptions dites idéales, des

paradis inventés par toutes les religions. Nous avons donc ce seul

objectif: l'Être et la Vie, qu'il faut savoir comprendre et interpréter

en artiste. Si on n'en donne pas l'expression à la fois exacte et

artistiquement supérieure, c'est qu'on n'a pas assez de talent.

Quand un monsieur, qualifié de réaliste, a le souci d'écrire le mieux

possible, est sans cesse poursuivi par des préoccupations d'art, c'est,

à mon sens, un idéaliste. Quant à celui qui affiche la prétention de

faire la vie plus belle que nature, comme si on pouvait l'imaginer autre

qu'elle n'est, de mettre du ciel dans ses livres, et qui écrit en

«romancier pour les dames», ce n'est, à mon avis du moins, qu'un

charlatan ou un imbécile.--J'adore les contes de fées et j'ajoute que

ces sortes de conceptions doivent être plus vraisemblables, dans leur

domaine particulier, que n'importe quel roman de mœurs de la vie

contemporaine.

Voici maintenant quelques notes sur notre volume.

Nous nous trouvions réunis, l'été, chez Zola, dans sa propriété de

Médan.

Pendant les longues digestions des longs repas (car nous sommes tous

gourmands et gourmets, et Zola mange à lui seul comme trois romanciers

ordinaires), nous causions. Il nous racontait ses futurs romans, ses

idées littéraires, ses opinions sur toutes choses. Quelquefois il

prenait un fusil, qu'il manœuvrait en myope, et, tout en parlant, il

tirait sur des touffes d'herbe que nous lui affirmions être des oiseaux,

s'étonnant considérablement quand il ne retrouvait aucun cadavre.

Certains jours on pêchait à la ligne. Hennique alors se distinguait, au

grand désespoir de Zola, qui n'attrapait que des savetiers.

Moi, je restais étendu dans la barque la _Nana_, ou bien je me baignais

pendant des heures, tandis que Paul Alexis rôdait avec des idées

grivoises, que Huysmans fumait des cigarettes, et que Céard s'embêtait,

trouvant stupide la campagne.

Ainsi se passaient les après-midi; mais, comme les nuits étaient

magnifiques, chaudes, pleines d'odeurs de feuilles, nous allions chaque

soir nous promener dans la _grande île_ en face.

Je passais tout le monde dans la _Nana_.

Or, par une nuit de pleine lune, nous parlions de Mérimée, dont les

dames disaient: «Quel charmant conteur!» Huysmans prononça à peu près

ces paroles: «Un conteur est un monsieur qui, ne sachant pas écrire,

débite prétentieusement des balivernes.»

On en vint à parcourir tous les conteurs célèbres et à vanter les

raconteurs de vive voix, dont le plus merveilleux, à notre connaissance,

est le grand Russe Tourgueneff, ce maître presque français; Paul Alexis

prétendait qu'un conte écrit est très difficile à faire. Céard, un

sceptique, regardant la lune, murmura: «Voici un beau décor romantique,

on devrait l'utiliser...» Huysmans ajouta: «... en racontant des

histoires de sentiment.» Mais Zola trouva que c'était une idée, qu'il

fallait se dire des histoires. L'invention nous fit rire, et on convint,

pour augmenter la difficulté; que le cadre choisi par le premier serait

conservé par les autres, qui y placeraient des aventures différentes.

On alla s'asseoir, et, dans le grand repos des champs assoupis, sous la

lumière éclatante de la lune, Zola nous dit cette terrible page de

l'histoire sinistre des guerres, qui s'appelle l'_Attaque du Moulin_.

Quand il eut fini, chacun s'écria: «Il faut écrire cela bien vite.» Lui

se mit à rire: «C'est fait.»

Ce fut mon tour le lendemain.

Huysmans, le jour suivant, nous amusa beaucoup avec le récit des misères

d'un mobile sans enthousiasme.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 01 · 第 11 / 13 段